‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 31 sur 43 · HR, VRES · texte numérisé non relu

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droits et de leur force. Les « frères » façonnent l’enfance au renoncement de toute dignité humaine et à une servilité dégradante. (Misères des Enfants trouvés), L'esprit de Sue est profondément anti-catholique. Tous les personnages qui représentent les idées religieuses sont ou vicieux ou fanatiques; tous les personnages qui ne sont pas chré- Hiens ou qui n’ont que des idées de religion naturelle sont vertueux et honnêtes. Agricol est le meilleur des fils, le plus brave, le plus généreux des hommes. Dagobert, l’ancien grenadier à cheval, « qui sabrait avec beaucoup de sensualité les moines espagnols » est le modèle des maris, des pères et des Français. Adrienne de Cardoville qui brûle de lencens devant un groupe de Daphnis et Chloé, est la plus noble, la plus généreuse, la plus magnanime des femmes. Le négociant Hardy est plein d’une bonté paternelle pour ses ouvriers qu’il associe à tous les bénéfices de sa manufacture. Le maréchal Simon est le plus brave, le plus grand des hommes. Son père, Simon, l’ouvrier, est plein de probité et de dignité. Tous ces personnages, jusqu’à Couche tout nu et à Céphise, au milieu de leurs débordements, conservent une noblesse de cœur et une générosité admirables (Juif Errant).

Maintenant, regardez les personnages qui appartiennent à la religion catholique. Rodin est un monstre de crimes, un Satan fait homme. Le marquis d’Aigrigny ordonne le vol, la violence, la fraude, l’adultère, afin d’arriver à la spoliation des Rennepont. Pour lui, le meurtre et le régicide sont des moyens ordinaires. La princesse de St-Dizier, après avoir étonné le monde par le nombre et le scandale de ses adultères, cherche dans la religion les moyens de satisfaire ses passions de haine et d’envie. L’abbé Dubois, prêtre fanatique et coupable, abuse de son ascendant sur la femme Baudouin, pour enlever deux jeunes filles à leur protecteur naturel. Il excite la femme à désobéir à son mari et une mère à haïr son fils. Le catholicisme a jeté cette femme dans une idiotie qui ne lui permet pas de distinguer le bien du mal. Le docteur Ba-

leinier, médecin criminel, séquestre une jeune fille qui jouit de toutes ses facultés dans une maison d’aliénés. Dumoulin, écrivain catholique, mêle des propos égrillards à côté de la reine Bacchanal, avec des passages empruntés aux méditations de Bossuet, et des citations de lapôtre St-Paul. Gabriel, le missionnaire, est la seule exception. Mais il faut ajouter que Sue n’a pas fini le développement de son caractère. Il attaque déjà la théologie catholique et il est plein d’admiration pour un de ses aïeux qui s’est fait protestant parce que la conduite des jésuites pendant la Ligue lui a paru criminelle. Toutes ses tendances le mènent à embrasser la doctrine fouriériste et phalanstérienne. Sue n’accorde de pitié à aucun de ceux qui obéissent à l’église. Les catholiques qui « pratiquent » sont des monstres de scélératesse, d’avidité, de débauche; des Rodin, des d’Aïgrigny, des Baleinier, des Dubois, des St- Dizier, des Grivoix, des Tripaud, des Morok. Sue avait un penchant pour le protestantisme. E. Quinet lui a écrit sur la situation morale et religieuse de l’Europe (1856) : « Certes le progrès serait immense si l’on pouvait en un jour arracher les peuples au catholicisme, qui représente la barbarie du moyen âge, et les attirer vers une des formes les plus modernes du christianisme. Ce serait les enlever du moyen-âge où ils gisent ensevelis, pour les transporter vivants dans le monde moderne. Et parmi ces formes du christianisme, il n’a pas pu vous échapper que l’unitarisme est celle qui se concilie le mieux avec nos temps ». Mais Sue dans une lettre où il s’avoue libre-penseur, affirme que le mal absolu, le dernier terme du mal, est le catholicisme : le demi-mal, destiné à servir de transition du mal au bien, c’est le Protestantisme, et enfin, le bien absolu, selon lui, c’est la négation, l'absence de toute religion, de tout culte, de toute morale. C’est ce que l’auteur appelle le rationalisme pur, parce que la masse de la population étant trop abêtie, ne saurait pas se passer d’un culte. Quel est donc l’évangile de Sue ? C’est la beauté physique, la jouissance matérielle, la satisfaction. Sue trouve « qu’il

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n’y a pas de croyance, pas de symbole religieux, pas de dogme qui donne une plus aidmirable idée de l’harmonieuse et ineffable puissance du Dieu créateur et paternel, que le réveil et le lever d’une jeune fille qui, dans toute l’efflorescence de la beauté dont la Divinité l’a douée, cherche, dans sa rêveuse innocence, le secret de ce céleste instinct d'amour ». Il s’agit ici de l’amour qu’éprouve Adrienne de Cardoville pour le prince Djalma, qui la mène à se pâmer devant la statue d’un Bacchus indien. Dans le système de Sue, Don Juan, le duc de Fronsac, Lovelace et Faublas deviennent de saints personnages, les patriarches de la religion nouvelle. Suivant lui, le but même de la vie humaine est la jouissance matérielle. M. Hardy sera loué, estimé, signalé, parce qu’il a « une maîtresse digne de son amour »; or, cette maîtresse, Mme de Brémont, est la femme d’un autre. La nouvelle morale se compose d’un seul mot : jouir; se livrer à tous ses penchants, qui sont divins; satisfaire toutes ses passions, qui sont bonnes et saintes; honorer Dieu par la gourmandise, la coquetterie, la sensualité, la volupté. I1 semble que nous entendions la chanson épicurienne de Catulle :

Vivamus, mea Lesbia, atque amemus..

Par une contradiction étrange, il semble que Sue, tout en proclamant la divinité des passions, ait senti l’ascendant de la loi logique qui fait que l’homme qui cède à ses passions est puni par les conséquences mêmes de sa faiblesse.

M. Hardy est conduit par ses amours illégitimes à une catastrophe qui le jette dans l’idiotie; Florine est réduite à exercer l’espionnage; Céphise se jette par une fenêtre; Couche-tout-nu meurt après des excès de liqueurs fortes; Adtienne de Cardoville, en laissant sa passion pour le prince Djalma devenir maîtresse de ses sens et de son âme, est conduite au suicide, et le prince Djalma se voit entraîné au crime. Les effets des entraînements des passions sont l’idiotie, le désespoir, une mort prématurée, le suicide, le crime. Ainsi Sue a donné dans la pratique

des faits un démenti aux utopies qu’il essaie de propager.

Au moment où Sue écrivait les feuilletons du Juif Errant, la polémique religieuse et la question du monopole universitaire étaient à leur comble. Comme Limayrac le dit (Du roman actuel, Revue des Deux Mondes, 1845, IT, p. 937), Sue met la société des jésuites sur la scène au moment où ceux-ci avaient à se débattre contre la colère et la défiance publiques. Sue est habile sans doute à tirer parti de l’impopularité des jésuites, mais Limayrac n’a pas tout à fait raison de dire que l’auteur avait « besoin de trouver un nouveau répertoire de crime pour amuser ses lecteurs ».

Selon Victor Joly, (Des jésuites et quelques engouements littéraires à propos du Juif Errant, Landry, Bruxelles, 1845), Veron, le rédacteur du Constitutionnel, « après avoir inventé la pâte de Regnault, inventa le jésuitisme », et plus loin : « Le romancier est amené par le milieu où se produit son œuvre, à prendre les habitudes du publiciste politique » (Id).

Considérons d’abord la polémique anti-cléricale, d’où nous allons tâcher de dégager le parti qu’a suivi Sue, puis l'inspiration de son roman. L'origine de la croisade anticléricale date de 1842, l’année où Quinet et Michelet, ont commencé à attaquer les jésuites dans leurs conférences à l’Université. Ces conférences sont résumées dans le livre « Les Jésuites >» de Michelet et Quinet, publié en

Dans une lettre au traducteur anglais (le 11 avril 1846, à M. Cocks), les auteurs s'expriment ainsi : « Nous avons combattu dans l'institution renouvelée de Loyola, une machine dirigée non seulement contre la France, mais contre l'esprit de la civilisation au XIX: siècle. D’ailleurs, le jésuitisme, dans sa profondeur, est un système qui peut se retrouver sous d’autres noms, dans toutes sortes de formes et dans la vie politique aussi bien que dans la vie religieuse, C’est la fraude universelle, opposée à la vérité universelle » (À ce propos on peut citer aussi la critique de

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