‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 34 sur 43 · L'EDUCATION · texte numérisé non relu

L'EDUCATION

Sue se plaint des perplexités que doivent éprouver ceux qui n’ont pas reçu une éducation première : surtout ceux qui ne savent pas lire. Le récit de l’histoire de Mariette (lAvarice) est très touchant. Voilà le cas d’une jeune fille de 18 ans, séparée de sa famille, qui pour avoir de ses nouvelles est obligée de demander à un étranger de lui faire part des lettres qu’elle reçoit. Il y a d’impérienses raisons pour faire pénétrer l’instruction dans Îles masses, pour que bien des malheureux se défendent des préjugés stupides, des superstitions funestes, des fanatismes implacables. Le sentiment de la justice manque parce que les masses sont abruties par l’ignorance et dépravées par la misère. Mais comment instruire les enfants, quand ils devraient travailler dans les manufactures dès Pâge de huit ans ? Sue nous fait observer qu’il y a des ordonnances remplies d’un touchant intérêt sur la rate canine, surtout celle qui interdit l’attelage des chiens, mais rien pour les enfants (Le Juif Errant, t. 12, ch. 1, Note).

Selon la donnée de Sue, les riches attaquent dédaigneusement ce qu’ils appellent « la funeste tendance de quelques gens du peuple à s’instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers ». Le précepteur est un «< cracheür de latin »; « un peu plus qu’un domestique, pas davantage, car c’est une personne à gages ». (Les Sept péchés capitaux, l’'Envie, Ch. XXXVD.

La mère doit se soucier de la première éducation de son fils. Puis vient une époque où la tendresse maternelle est insuffisante pour la direction de l’enfant. Cette se-

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conde éducation doit être virile et forte pour l’armer contre de rudes épreuves, contre de dangereux entraînements. Un père tendre et intelligent pourrait accomplir cette tâche. Faute d’un tel père, un homme « de cœur, d'honneur, d’expérience », qui comprenne l'importance presque redoutable de cette mission pour «< façonner un adolescent à la vie de l’homme » est nécessaire. L’éducation d'Ewen de Ker-Ellio est idéale. Son éducation scientifique n’est pas négligée, mais son éducation physique et morale a été merveilleusement dirigée par l'abbé de Kérouëllan (Thérèse Dunoyer).

Richard, quoique « millionnaire », a élevé son fils avec des enfants du peuple. De plus, l'indispensable nécessité du travail est gravée dans son esprit. Ainsi il n’a ressenti aucun goût facitce ou dispendieux. Son intelligence des affaires est encore développée par la pratique. Il s’est trouvé par là dans la meilleure condition possible pour hériter de la fortune que son père lui a créée. (Les sept péchés capitaux. L’Avarice, Ch. XID.

Sue prévoit une grande difficulté dans l’éducation publique. C’est que l’exploitation des enfants, amenée par la misère de la famille, les empêche d’en profiter. Il nous explique qu’une légère indemnité donnée aux parents doit faciliter les bienfaits de linstruction.

L'école doit préparer les enfants afin qu'ils puissent gagner leur vie plus tard. Il y a donc un système d’apprentissage nécessaire après la première éducation qui continue jusqu’à 14 ans, parce que les parents, pressés par la misère, mettent trop tôt leurs enfants aux travaux où ils sont exploités. (Les Sept péchés capitaux, L’Avarice, ch. XX).

Selon Sue, l’éducation universitaire n’est nullement pratique et n’assure en rien un avenir en sortant du collège. Léonidas Réquin, « l’homme-poisson » du saltimbanque Levrassé, « en expérimentant la vie humaine, apprend à exprimer à peu près ses idées », et il peut écrire une lettre, chose qui lui était absolument interdite au temps de ses plus beaux triomphes scolaires. Il de-

mande ce qu’il va devenir, lui, avec son éducation universitaire. Il se trouve très sot, avec « une trentaine de couronnes fanées, et 150 volumes de prix magnifiquement reliés » sans compter ses qualités d’excellent humaniste. L'éducation acrobatique de Martin lui paraissait très préférable à la stérile éducation universitaire qu’il avait recue (Misères des enfants trouvés, Ch. XX).

Sue a beaucoup à dire sur la misérable condition de l’instituteur de commune. Il avait une multitude de fonctiuns différentes. Il faut qu’il soit « fossoyeur et tambour, qu’il nettoie le lavoir public, qu’il monte l'horloge, qu’il cumule les fonctions de chantre et de sacristain, qu’il paie les hosties, blanchisse le linge de l’autel et qu’il paie les balais ». Le logement de Claude Gérard était dans une étable. Il était séparé des troupeaux par un entourage de claies. Au-dessus du grabat de l’instituteur, il y avait quelques planches chargées de livres. Sa nourriture principale était du pain noir, et des noix qu’il avait mendiées aux villageois. IL vivait ainsi parce que son salaire était de 200 francs par an. On ne peut pas s'étonner qu’il y ait eu de mauvais instituteurs. Sue nous en donne une liste. Parmi ceux-ci, il y a un cabaretier qui fait l’usure quand il n’est pas ivre. L’autre est un forçat libéré. Il y a un ancien garçon d’écurie. On remarque aussi parmi ces mauvais instituteurs un tiers au moins d’estropiés, de boiteux, de manchots, de jambes de bois. Selon Sue, ces incapacités physiques sont leurs seules recommandations à la vocation d’instituteur. (Misères des Enfants trouvés, Ch. XXXIII-XXX VIIT).

Souvent l’école se tient dans des écuries, des granges humides, des salles basses, des caves où l’on est obligé de descendre en rampant. Quelquefois il se trouve « 80 élèves réunis dans un local de douze pieds carrés ». Pour cette foule d'enfants, il n’y a qu’une seule croisée de la grandeur d’un carreau par où ils peuvent respirer l'air. Sue appelle ces écoles des prisons étouffantes, des cloaques étroits, infects, malsains.

L’instituteur est sur le même pied qu’un mendiant.

Quand les maires voulaient donner à l’instituteur une marque d'amitié, ils le faisaient manger à la cuisine. Chaque famille de la commune mettait de côté ce qu’elle avait de plus mauvais dans sa récolte pour le donner à l'instituteur lorsqu'il viendrait mendier à chaque porte. Les instituteurs vivent ainsi de ce que les parents veulent bien leur donner lors de chaque récolte.

Sue blâme les riches pour cette situation. Ce sont les riches qui luttent contre la fondation des écoles primaires dans les communes, parce que celles-ci donneraient aux populations les moyens de s’éclairer. Selon les propriétaires, l’éducation du peuple devrait se borner à l’enseignement oral du catéchisme par le curé, rien de plus (Dans Stello, À de Vigny, 1832, Ch. 12 parlant de Gilbert : « Du jour où il sut lire, il appartint à la race toujours maudite par les puissances de la terre »).

Un propriétaire dit : « Nous avons besoin de vignerons et non pas de lecteurs. Quand tous les enfants du village sauront lire, où trouverons-nous des bras ? « Un autre dit que les enfants doivent aller curer un fossé au lieu d’aller perdre leur temps à l’école. Les fermiers un peu aisés ne veulent pas envoyer leurs enfants s’asseoir côte à côte sur le même banc que les indigents. Lire, compter, écrire, c’est pour eux un signe d’aisance. (Misère des enfants trouvés, Ch. XXXVI).

Claude Gérard, l’instituteur modèle de Sue, ne borne pas l’éducation de ses élèves à la lecture. Il leur donne autant que possible une instruction utile et pratique pour leur condition. Ses enseignements touchaient à toutes les questions fondamentales de l’agriculture et de la culture de la contrée qu’il habitait.

Une foïs par semaine, il conduisait ses écoliers chez les artisans établis dans la commune. Il leur apprenait ainsi les premiers rudiments d’un état manuel. Afin d’obtenir des artisans ces leçons pratiques pour ses écoliers, ceux-ci leur servaient d’apprentis deux fois par semaine et les aidaient ainsi dans leurs travaux. Claude Gérard donnait aussi certaines notions de géométrie et de méca-

nique élémentaires. Les dimanches, on herborisait. L’instituteur complétait l’instruction de ses élèves par l'explication sommaire et lucide des principaux phénomènes de la nature et par quelques notions élémentaires d'hygiène. En dernier lieu, il enseignait l’amour de la France : «Mes enfants, disait-il, vous avez deux mères à qui vous devez amour, tendresse et respect, à qui vous devez votre sang, votre vie — c’est votre mère et c’est la France — Envers toutes les deux, les liens, les devoirs, sont les mêmes. Avant tout, ayez donc le culte de la France; soyez fiers de lui appartenir, de la servir, de la défendre, de la venger, cette bonne vieille mère ».

Pour la condition des instituteurs et des écoles, nous devons citér Lorain « Tableau de l'instruction primaire en France » (1838, Paris-Hachette, C£. Misères des Enf. trouvés, Ch. 38, Notes). « Nous disons donc que l’instituteur est souvent regardé dans la commune sur le même pied qu’un mendiant (id., p. 212), la préférence est pour le pâtre. (Id. p. 213). Toujours poursuivi par cette nécessité de récupérer la somme exorbitante de 200 francs (Loi du 28 juin-juillet 1833 sur l’instruction primaire. Art. 12) qu'il fallait donner à l’instituteur, bien des conseils municipaux ont voulu comprendre au moins dans cette allocation une foule de fonctions différentes qui seules auraient suffi à absorber son temps.

L’école de C. Gérard (Misères des enfants trouvés, ch. 36) est encore un exemple qu’on trouve chez Lorain (ouvrage cité, pp. 5, 6, 156). Nous lisons «les lecons se donnent toujours dans des écuries malpropres, en général les classes sont étroites et insalubres; j’ai vu des enfants réunis dans une écurie à côté des chevaux; souvent l’école se tient dans des écuries, des granges humides, des salles basses, des caves où l’on est obligé de descendre en rampant » : puis un peu plus loin, nous trouvons une liste des maladies auxquelles sont sujets la majorité des instituteurs.

Il y a d’autres questions dans le système d'éducation proposé par Sue pour lesquelles nous voudrions suggérer

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une source probable. Nous avons vu comment il réclame l'apprentissage d’un état utile comme la suite naturelle de lPéducation primaire. On trouve la même proposition chez Girardin (De l’Instruction Publique. Paris 1938). Dans la préface de son livre, on lit « L'éducation ne doit plus être que l’apprentissage d’un état » et plus loin, on devrait « faire en sorte que tout citoyen complétât son éducation intellectuelle par Papprentissage d’un état utile. Id., p. 380) ». Comparons Sue : « Il y a donc un système d’apprentissage nécessaire pour compléter la première éducation » (L’Avarice, Ch. XX).

Girardin du point de vue pratique, voudrait abolir le mode d'instruction universitaire, « Les victimes que fait l’université sont innombrables; c’est elle qui enfante tous les malheureux amants de leur propre génie qui se croiraient déshonorés pour tout autre métier que celui des lettres : l'instabilité de notre état politique tient aux idées fausses et excitantes qu’on puise dans la fréquentation des Grecs et des Latins. En un mot, on ne saurait trop tôt déposséder un mode d'instruction dont le vice est de ne se rattacher à rien dans la vie, ni au passé, ni à l’avenir, ni à l’homme, ni à l’enfant ». (Ouv. cité, p. 127).

La vie de Léonidas Requin (Mis. des Enî. Trouvés, ch. 20) est toute une diatribe contre l'éducation universitaire. « L’un des plus graves inconvénients de léducation que j'avais reçue comme tant d’autres, était d'ignorer complétement les premiers rudiments de la vie pratique, de la vie réelle, dans cette condition donnée et malheureusement trop fréquente, d’un homme absolument livré à ses propres ressources, lesquelles se composent de son savoir de brillant humaniste ». (Mis. des Enf. Tr., ch. XVII).

Girardin veut qu’on donne aux enfants des notions de toutes les sciences pratiques, depuis la mécanique jusqu’à la physiologie, depuis l’agriculture jusqu’au droit civil et public. (Ouv. cité, p. 120). Claude Gérard, l’instituteur de Sue, loin de borner l’éducation de ses élèves à la lecture « leur donnait autant que possible une instruc-

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