CHAPITRE VI
REPUBLICANISME ET COMMUNISME
a) L'héritage.
Nous avons vu que Sue déclare la société responsable. de tous les maux qui existent. Une des bases de la société est la famille. Nous.avons vu le mariage en butte aux plus amères invectives. L’anathème qu’on prononce au nom de l’humanité accuse la femme de ne développer chez l’homme que .des instincts égoïstes. À l’amour de la famille, on veut substituer l’amour de l’humanité. Nous avons remarqué la condition de la femme peinte par les romanciers. La société la maintient dans un état d’esclavage. On doit abolir lexploitation de la femme par l’homme.
Puis on voit s’élever une autre plainte de Sue contre la famille : c’est celle qui concerne l'héritage.
Sue affirme que tout progrès social doit nécessairement se briser icontre les privilèges héréditaires et l’égoisme des castes. « Tous ces maux et bien d’autres, dit-il, après avoir résumé les vices de Scipion Duriveau, jeune et riche débauché, ressortent inévitablement de cet état de chose qui régit la famille, la propriété, et surtout cette grande iniquité, l'héritage ». (Martin, t. 1). L’héritage est une grande iniquité…., l’héritage est un fléau... l'héritage est un sacrilège » (L’orgueil, ch. 66). Mais si l'héritier applique ses richesses à l’amélioration morale et matérielle de tous ceux que la société déshérite en faveur de quelques privélégiés, il remplit les devoirs que lui
impose l’amour de l'humanité (id.). C’est ainsi qu’il loue la philanthropie d’Ernestine de Beaumesnil. C’est une chose révoltante que de rendre les enfants maîtres d’une grande fortune qu’ils n’ont pas acquise par leur travail (Misères des Enfants trouvés, ch. LXIV). C’est une belle thèse propre à exciter les esprits. L'auteur met en antithèse la misère laborieuse et l’oisiveté riche. Il souligne le contraste de l’ouvrier honnête et pauvre et du fils du riche qui ne s’est donné que la peine de naître. On met des paroles de désespoir dans la bouche de l’ouvrier accablé de maux, « Non, le ciel n’est pas juste, à la fin ! Non, il n’est pas juste ! C’est trop de misères pour un seul homme ! » dit le lapidaire (Morel) (Myst. de Paris). Dans le passage suivant, on voit se dégager la théorie de Sue, que l'héritage est inique et qu’il porte des conséquences. odieuses : « Le tableau de cette dégradation de l’opulence est chose triste, nous le savons. Mais, faute d'enseignement, les classes riches ont aussi fatalement leurs misères, leurs crimes. Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités insensées, stériles, la richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et magnifiquement resplendir aux yeux des masses pauvres et souffrantes. Longtemps encore, il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui existent entre le millionnaire St-Rémy, et l’artisan Morel. Mais par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées, protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent moralement compte à ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage et ardeur du travail. Aux yeux de la raison, du droit humain, et même de l’intérêt social, une grande fortune serait un dépôt héréditaire confié à des mains prudentes, fermes, habiles, généreuses qui, chargées à la fois de faire fructifier et de dispenser cette fortune sauraient fertiliser, vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son rayonnement splendide et salutaire >» (Mys. de Paris, t. IV, ch. 10). Voilà une page de philanthropie qui dit bien tout le contraire de ce qu’elle semble dire. Il s’y trouve cette théorie de la responsabilité du pouvoir : « On prend plus
Rues D:
soin ‘du superflu de l’un que du besoin de l’autre... N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche ? » (Myst. de Paris, t. VI, ch. 10).
On ne s’arrête pas au devoir moral que la charité impose aux riches. On en fait sortir un droit pour les pauvres. Dans Martin, Sue a étendu la thèse pour montrer la démoralisation produite chez les riches par le mauvais emploi de leurs richesses. L’auteur explique ainsi la dépravation d’un jeune débauché. « Il avait été amené par une des plus funestes conséquences de l’héritage.., une jeunesse oisive.., à ce point de lâcheté, d’impuissance et de dépravation » (Martin, t. VII).
Les enfants ne doivent pas être maîtres de la fortune thésaurisée par leurs parents. A la fin de Martin, Sue met sa théorie en action. Un père déshérite son fils par raison philosophique. Et voici ses termes : « S'il te faut du superflu, du luxe, tu le gagneras par ton travail, ton intelligence…, à Chacun selon ses œuvres. J’aurai accompli ma dette paternelle en te donnant l’éducation qui fait l’homme, la profession qui le rend utile, l’argent qui le met au-dessus du besoin. Un père ne doit rien de plus à son fils » !.
Voici l’abolition de l’héritage en plein accord avec la doctrine St-Simonienne, Mais cette abolition m'est qu’un commencement de l’attaque contre la propriété.
Quels sont les éléments dont la société française se compose ? Dans l’ordre civil, il y a la famille, la propriété, le travail. Ce sont précisément les trois bases de la société qu’attaque la guerre sociale. Le caractère essentiel de la société civile en France, c’est l’unité des lois et l’égalité des droits. Nous venons de lire les théories de Sue sur l’héritage. Comparons ce que dit Enfantin dans le journal Saint- Simonien. [(Le Globe : sous-titre, Journal de la doctrine de Saint-Simon du 18 janvier 1831, sous le titre « Association Universelle » ].
à () Ce fils, après avoir hérité de la fortune de son père, fonde une école pour les pauvres enfants, et donne une dot à chaque jeune fille pauvre. Nous allons montrer que c’était là un des préceptes d’Enfantin.
« Tous les privilèges de naissance, sans exception, sont abolis..., la société ne se compose que d’oisifs et de travailleurs : la politique doit avoir pour but l’amélioration morale, physique et intellectuelle du sort des travailleurs et la déchéance progressive des oisifs. Les moyens sont, quant aux oisifs, la destruction de tous les privilèges de naissance. Dans un autre numéro du même journal (4 octobre 1830), nous lisons : « Grâce à l’abolition des successions collatérales et à l’augmentation des droits de succession en ligne directe, on peut supprimer l’impôt sur le sel, la loterie, et les contributions indirectes, ou bien encore employer le fond commun qui proviendrait de cette source à des destinations productives, comme l’établissement d'écoles publiques, l’amélioration des voies de transport, l’embellissement des villes, la propagation des bons procédés agricoles » ?.
Les Saint-Simoniens demandent aussi « l’abolition de tous les privilèges de naissance, sans exception et par conséquent la destruction de l’héritage, le plus grand de tous ces privilèges, dont l'effet est de laisser au hasard la répartition des avantages sociaux parmi le petit nombre de ceux qui peuvent y prétendre, et de condamner la classe la plus nombreuse à la dépravation, à l’ignorance, à la misère ». (La religion Saint-Simonienne, Enseignement central, 1831, Paris. Au Bureau de l’organisation).
On stigmatise l’oisiveté comme un « privilège impie »$.
Nous avons donc un fait établi. Sue demande l’abolition de l’héritage, les St-Simoniens aussi. Sue voudrait employer les fonds de cette spoliation pour établir des écoles publiques et l’amélioration des procédés agricoles comme les St-Simoniens. Le problème qui reste est à sa-
() Ce que Sue a suggéré dans l’Avarice. Cf. L’Ecole de Richard.
(2) Ce que Sue a suggéré dans maints endroits, notamment la Ferme modèle des Mystères de Paris et du comte Duriveau dans les Misères des Enfants Trouvés.
(3) Tout ce que nous pouvons dire à ce sujet, c’est que la théorie est nettement précisée chez St-Simon, mais chez les autres théoriciens Babœuf, Fourier, Cabet, etc. tous les fonds étant communs, il n’y avait pas de question d’héritage.
voir si Sue s’est inspiré des œuvres de l’école de St-Simon directement ou non.
b) La propriété.
On lit dans Martin que nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire. L'auteur met en œuvre le communisme, à la fin du roman dans sa théorie de lassociation agricole et manufacturière de la ruche communiste. Il appelle les ouvriers agricoles des déshérités. Le Comte Duriveau a gagné ses domaines en dupant ceux qui avaient droit à la terre, c’est-à-dire ceux qui travaillaient sur la terre. Il est juste de noter que ce que réclame Sue n’est pas le partage égal de la propriété entre tout le monde, mais que la propriété en général ne doit pas être concentrée dans un petit nombre de familles tandis que d’autres sont indigentes.
« La propriété, c’est le vol », est une thèse dont se servent tous les théoriciens communistes. On peut soupçonner même St-Simon de la même idée puisqu’il voulait abolir la propriété. Si le propriétaire n’était pas inique à son avis, pourquoi voulait-il l’abolir ?
Dans le « Meunier d’Angibault (G. Sand, 1845, t. I, p. 236), les mêmes doctrines se reproduisent sous une forme plus philosophique que dans « Martin ». Marcelle dit à son fils quand elle a perdu sa fortune : « Tu auras la gloire et peut-être le bonheur de ne pas succéder à la richesse de tes pères » — « Puisses-tu comprendre un jour que cette loi providentielle (qui détruit la fortune du riche) t'est favorable puisqu'elle te jette dans le troupeau de brebis qui est à la droite du Christ et te sépare des boucs qui sont à sa gauche ».
L’idée de la propriété esquissée par Pierre Huguenin reparaît dans le « Meuier d’Angibault >» en des termes plus amers. [Id. p. 56). Il faut nous rappeler ici que Pierre
Huguenin, le héros du compagnon du tour de France est Agricol Perdiguier, ami de G. Sand et de Sue. N’a4-il pu influencer les idées des deux auteurs ? Surtout si nous nous rappelons qu’Agricol Baudoin, le héros du Juif Errant, est aussi Agricol Perdiguier d’après les renseignements que donne G. Sand. — {Cf. Supra. Le Juif Errant]. « L'argent du riche n’a point été gagné par le travail du pauvre, c’est de l’argent volé. C’est l'héritage des rapines féodales de ses pères; c’est le sang et la sueur du peuple qui ont cimenté leurs château et engraisser leurs terres. C’est toujours l’argent du pauvre ».
Après ces anathèmes contre l'héritage et la propriété, Sue continue ses déclarations contre les riches dans l’espoir d’exciter les masses à une révolution qui doit De le remède à tous ces maux.
c) Le riche et le pauvre.
Sue veut persuader aux malheureux que leurs misères sont causées par la « coupable insouciance du pouvoir ». Il veut irriter le pauvre contre le riche en opposant le tableau des somptuosités des riches aux conditions misérables des pauvres. Le riche est l’ennemi, l’oppresseur et le bourreau du pauvre. Le cri de Béranger :
« Comme un insecte fait pour nuire Hommes, que ne m’écraséz-vous ?
Ah ! Plutôt vous deviez m'instruire
À travailler au bien de tous ».
(Le Vieux Vagabond, 1832).
a pris un accent de fureur chez Sue (Le Juif Errant, t. VIIL ch. 16) : « Dieu, si grand, si clément, si prodigue, si bon, n’a pas voulu lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses : mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son œuvre, réduisent leurs frères à la misère