‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 41 sur 43 · ASS · texte numérisé non relu

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et au désespoir ». [Cf. Valentine par G. Sand, t. I, Ch. 17, 1832. « Sur ce sol de la France, où d’énormes capitaux, rassemblés dans les mains de quelques hommes, servent d’enjeu à une continuelle loterie entre lavarice, l’'immoralité et l’ineptie »]. Plus loin, on lit aussi « Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, d’espérance, ont faim, froid, manquent de vêtements et d’abris, au milieu des richesses immenses que le créateur a dispensées non pour la félicité de quelques hommes, mais de tous :, car il a voulu que le partage fût fait avec égalité ». Sue avoue ici qu’il cite les Actes des Apôtres, puis il continue : « Mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l’astuce, la force, et c’est de cela que Dieu s’afflige. Oh ! oui, s’il souffre, c’est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable ». (Le J. Errant, t. IX, ch. 10). C’est Gabriel qui fait cette citation de l’Ecriture sainte et Gabriel est le prêtre, un type de la charité chrétienne que l’auteur appelle « un prêtre selon le Christ » !

Le Jangage de Sue est moins modéré dans les misères des Enfants trouvés (Ch. 59). Basquine qui a juré « haine aux riches » les apostrophe ainsi : « Race impitoyable ! Pendant que vous regorgiez de superflu, mon père mourait de douleur, de misère, et l’on m’achetait tout enfant pour quelques pièces d'argent. Votre excécrable insouciance de notre sort, à nous autres misérables, m'a laissé flétrir ! ». Plus loin, elle dit aux pauvres qu’ils sont impitoyablement abandonnés dès l’enfance par une « so-' ciété marâtre ». Ils meurent « ses martyrs ». Les riches sont responsables de tous les vices. Ce sont eux qui servent d'exemple aux pauvres, et c’est des riches que les pauvres apprennent tout ce qu’il y a de vicieux (Cf. Isidora, par G. Stand, 1846, t. I, p. 176 « On n’est pas belle impunément dans notre abominable société de pauvres et de riches »). Voilà la plainte de tous les personnages de Sue qui appartiennent aux classes pauvres. Il est de la politique du riche de secourir quelquefois le pauvre,

mais le pauvre doit se montrer humble, soumis, et reconnaissant de ce que le riche daigne faire pour lui: (Les Mis. des Enfants Trouvés, ch. 8). IL met ces paroles de Mœæthus (Le Livre du meurtre, publié en Angleterre en 1827) dans la bouche du comte Duriveau pour exciter la haine des pauvres : « La charité est une folie, un encouragement à la misère. » À son anathème contre les riches, il ajoute celui contre les prêtres qui selon lui sont les « complices du pouvoir et de la richesse des rois et des grands ». (L’Envie, ch. 27). Le riche est l’ennemi que l’auteur met en relief devant les esprits grossiers et les âmes violentes. Il y avait ici quelque chose hors d’abstraction que les pauvres pouvaient attaquer. Selon Sue, « Les riches règnent par la fraude où l’immoralité. Les pauvres paient double pour leur propre faute et pour celles qui leur sont étalées en exemple sur les hauteurs de la société >.

« Le père Dunoyer se voyait avec délices renaître dans Achille; c’étaient les mêmes instincts de bassesse, de spoliation, et de rapacité », (Thérèse Dunoyer, ch. 9) : et puis « les riches, c’est tous brigands : ils ne donnent que ce qu’on leur prend, disait le cul-de-jatte, et il avait raison » (Misères des enfants trouvés, ch. 14), (Cf. F. Pyat. Le Brigand et le philosophe, 1834, acte 2). « Il arrive que la société, fondée sur des intérêts purement matériels, démoralise ses membres, les corrompt, les pousse forcément à acquérir par tous les moyens possibles, et tente à faire d’un peuple une bande de voleurs »).

À en croire Laurencin, « Il y a tant de gens que l’on mépriserait comme la boue au lieu de les envier, si lon savait comment ils ont gagné cet argent qui les rend si fiers ». (La Famille Jouffroy, ch. 47).

Et plus tard il continue : « rien de plus honteux que ces richesses mal acquises >. On est malheureux à cause de l'inégalité des fortunes. Il faut répandre les bienfaits de la richesse pour que tout le monde puisse en jouir. Il a pris alors pour tâche de réaliser la devise de St-Jean : « Aimez-vous les uns les autres ». Cest la devise

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qu’on retrouve partout daps le Juif Errant. La société est divisée en deux parties; d’un côté les riches, de l’autre les pauvres qui sont opprimés, exploités, martyrisés; on tâche de mettre entre eux une haine implacable comme entre les maîtres et les esclaves, les bourreaux et les victimes.

La pensée de Sue est bien résumée dans les mots de Basquine, qui, depuis son enfance avec Bamboche et Martin, a juré haine aux riches. « Ah ! lorsque je vous ai tendu une main innocente encore, quoique souillée, vous m'avez repoussée ! Ah ! Grands seigneurs blasés; vous avez fait de moi, le jouet et la victime de vos sanglantes débauches. Ah ! vous m’avez abîmée d’outrages, d’opprobres, de tortures ! Ah ! la contagion de votre effrayante perversité m’a corrompue jusqu’à la moelle et je n’ai pas douze ans ! » (Mis. des Enfants trouvés, ch. 59).

Comparons dans Lelia, le chant de Pulchérie (t. I.). « Et toi, vassal, victime, porteur de haïillons, toi esclave, toi travailleur, regarde-le, regarde-moi, pâle, échevelée, désolée à cette fenêtre, regarde-nous bien tous les deux : un jeune homme riche et beau qui paie l’amour d’une femme, et une femme perdue qui méprise cet homme et cet argent ! Voilà les êtres que tu sers. Ramasse donc les outils de ton travail, ces boulets de ton bagne éternel, et frappe ! Ecrase ces êtres parasites qui mangent ton pain et te volent jusqu’à ta place au soleil ! >» Et enfin ce passage du Compagnon du Tour de France où Pierre Huguenin s'adresse à ses compagnons : « Eh quoi ! N’est-ce pas assez que nous ayons pour ennemis naturels tous ceux qui exploitent nos labeurs à leur profit ? Faut-il que nous nous dévorions les uns les les autres ? Opprimés par la cupidité des riches, relégués par l’imbécile orgueil des nobles dans une condition prétendue abjecte, ne sommesnous pas assez outragés, malheureux ? « Dans Riche et Pauvre (E. Souvestre, 1836) nous avons le tableau de deux hommes qui symbolisent le riche et le pauvre; la personnification de ces deux classes, de deux conditions sociales.

Entre ces deux classes de la société, l’auteur proclame la guerre. À la fin du livre, le pauvre expose ses griefs contre le riche : « J'étais bien jeune quand j'ai commencé à vous haïr. Quinze ans je me suis senti sous vos pieds et vous m'y avez laissé. Quinze ans, j’ai tremblé, j'ai eu honte, je me suis tu; et vous avez trouvé que cela était bien. Pourquoi n’étais-je pas debout et vous à terre ? Pourquoi n’étais-je pas le bienfaiteur et vous le mendiant ? Et vous vous étonnez que je vous haïsse ? Ah je vous hais de nature et d’instinct! Le jour où nous sommes nés, vous riche et moi pauvre, nous étions ennemis. Je vous hais ! Toujours depuis quinze ans je vous ai trouvé à côté de moi, opposant votre bonheur à ma souffrance. Enfant, vous étiez élégant et recherché de tous; moi, couvert de haillons, raillé de tous. Vous étiez beau, de la beauté des riches, moi j'étais laid, de la laideur des pauvres. Nous sommes devenus des hommes, et je vous ai encore trouvé sur ma route, étalant l’insolence de votre prospérité en face de mes misères; il vient un homme qui n’a rien fait, rien souffert, rien désiré, un homme heureux par droit de naissance, qui étend vers mon bonheur sa main gantée, et me le ravit ». Puis plus loin, on voit les deux camps en présence, les deux armées prêtes à en venir aux mains. « Dans cette lutte du pauvre contre Île riche, de l'intelligence contre la possession, tu (Antoine le pauvre) es le tenant d’armes du peuple ».

Selon Sue la misère est la source unique de tout mal sur terre et c’est dans la richesse ou du moins dans le bien-être qu’il faut chercher le bonheur que la société doit à tous. La terre deviendra un paradis quand arrivera le jour de réparation légitime, où une société marâtre sera brisée et le peuple vengé ». (Mis. des Enf. Tr., p. 112- 1846). Deux ans plus tard, en 1848, Sue fait appel à l’insurrection, à la guerre civile, pour réaliser le bonheur de tous. En tête des Mystères du Peuple, 1848, on lit : «Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères n’aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix de leur sang, par l'insurrection » (Ed. Lacroix,

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