‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 5 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

TRAVAIL ET SALAIRE. — Misères. — Travail des femmes. Travail des enfants. — Exploitation des ouvriers. — Responsabilité de la société et du gouvernement. — Agriculture. — Ouvriers agricoles et propriétaires. — Manufactures. — Banque des travailleurs. — Systèmes communaux et coopératifs. — La propriété.

Quelle est la doctrine de Sue ? De l’analyse rapide de ses œuvres, nous pourrions conclure qu'il a passé par trois phases distinctes : qu’il a été en dernier lieu, d’une façon définitive, républicain, communiste et anarchiste. Etudions donc le système social de Sue, et voyons comment il traite chaque question relative à la société de son temps.

Chaque système socialiste contient des propositions sur la question du travail et du salaire. Chez Sue c’est le point de départ de sa propagande. Selon lui, l'inégalité ou la disproportion entre ces deux choses forme la base de tout désordre social et de tout mécontentement.

En dehors des tableaux de la misère des travailleurs et de leur sort malheureux, nous pouvons signaler deux grands sujets dans le roman social de Sue :

1° La terre et sa culture, avec les relations des ouvriers et des grands propriétaires, où il voudrait introduire le système d’association communale.

2e Les manufactures où il voudrait voir le même système.

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Il réclame partout le droit au travail et un salaire suffisant pour chaque ouvrier, mais il ne dit rien sur laptitude, la mentalité ou le désir de travailler dont doivent témoigner tous les artisans pour que ce système soit réalisable. « Le civilisé, s’écrie Sue, déshérité des dons de Dieu, a droit de demander en retour de son travail qui enrichit la société, un salaire qui lui permette de vivre sainement ». Pourquoi Dagobert préférait-il être soldat ? On lui avait dit que l’empereur faisait de lui de la chair à canon, mais il répondit qu’un patron ferait de lui « de la chair à misère ». Il aimait « mieux le-canon, et risquer peut-être de devenir capitaine, colonel, roi, ou invalide, ce qui valait encore mieux que de crever de faun, de froid et de vieillesse sur la paille d’un grenier après avoir travaillé quarante ans pour un autre » (Le Juif Errant, t. 1, Ch. VID):

Sue demande pourquoi le maçon s’enivrait. Parmi les causes nombreuses de ce vice, il voudrait nous faire croire que c’est pour oublier parfois une vie de privations et de fatigues incessantes, pour s’étourdir sur les souffrances, et sur les besoins sans cesse renaissants d’une famille exténuée, que le salaire insuffisant du prolétaire ne peut soutenir.

Il attend « une mort misérable, fin misérabie d’une vie misérable (Misères des enfants trouvés, Ch. XV). Puis nous avons un autre prolétaire qui après douze heures d’un travail écrasant, rentre chaque soir à sa demeure sombre et infecte. Il a acheté de son salaire insuffisant un pain insuffisant pour sa famille affamée; lui aussi est affamé par sa fatigue quotidienne; sa femme aussi est affamée par le pénible allaitement du dernier-né, à qui elle donne un sein tari; mais l’insuffisante nourriture est presque tout entière abandonnée aux enfants. Et pourtant chaque jour, cet homme se lève dès l’aube, court à son labeur et l’accomplit malgré l’obsession de sa pensée; il épuisera sa vie sans espoir dans ce cercle fatal (Misère des enfants trouvés, loc. cit.). Quelle ironie dans les mots de Bête-Puante à la pauvre métayère de Sologne. « Vous

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allez mourir de misère dans quelque coin après quarante ans de travaux, de probité, c’est justice ». Quelle horrible mort que celle du père de Bamboche qui avait travaillé toute sa vie avec une ardeur infatigable. Enfin, l’homme-poisson, après avoir assidûment travaillé pendant son enfance et sa jeunesse, avait voulu échapper à la misère et à la faim, en se suicidant. Bamboche, le disciple du « cul de jatte >» répète sans cesse « Ceux qui travaillent sont des imbéciles, ils crèvent de faim et de m1sère ».

L’auteur ne néglige pas la vie et le travail des femmes, mais le tableau qu’il nous présente est encore un tableau de misère. Il nous cite comme exemple la vie de la Mayeux. (Le Juif Errant, t. 1. Ch 11). La jeune fille confectionnait de grosses chemises pour le peuple et l’armée : on les lui payait trois francs la douzaine; il fallait les ourler, ajuster les cols, les échancrer, faire les boutonnières et coudre les boutons; c’est donc tout au plus si elle parvenait en travaillant douze ou quinze heures par Jour, à confectionner quatorze ou quinze chemises en huit jours. Elle gagnait ainsi quatre francs par semaine. Et voici comment vivait cette jeune fille avec ses quatre francs par semaine : 3 kgs de pain, 2° qualité, 84 centimes. Deux voies d’eau, 20 centimes. Graisse ou saindoux, 30 centimes. Sel gris, 7 centimes. Un boisseau de charbon, 40 centimes. Un litre de légumes secs, 50 centimes. 3 litres de pommes de terre, 20 centimes. Chandelle, 33 centimes. Fil et aiguilles, 25 centimes. Total 3 fr. 9 centimes. Il restait donc pour se vêtir, se loger et se chauffer 91 centimes par semaine. Céphise était un peu plus riche, avec 5 fr. par semaine. (Sue donne les mêmes chiffres que L. Blanc. Organisation du travail, 1830, p. 32-33).

La femme Lacombe avait souffert depuis l’âge de vingt ans, après un accident dans son travail de cardeuse de matelas. Elle avait eu une vie sans dimanches, comme elle disait. Sans sa petite nièce qui la soignait et la nourissaïit, elle serait morte de faim. (Les Sept péchés capitaux. Avarice, Ch. 2).

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Selon Sue, quel est le résultat de cette misérable insuffisance, de cette exploitation des ouvriers : c'est le suicide, la prostitution, l'ivresse, qui amènent la perversité et les tendances criminelles des enfants. À son avis, il ne faut pas blâmer les pauvres pour l'ivresse. «11 faut blâmer le manque de plaisirs nobles, élevés, mis à la portée de ces malheureux, en échange de leurs joies brutales. La société et le gouvernement sont responsables. La société égoïste et mârâtre perd le droit de blâmer dès que toute créature humaine, d’abord laborieuse et honnête, n’a pas trouvé, en retour de son travail, un logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos, et toute facilité pour étudier et s’instruire. Les patrons ne sont pas toujours durs et injustes « parce qu’ils sont écrasés sous le poids d’une implacable féodalité industrielle (état de choses maintenu, imposé par l’inertie, l'intérêt, ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d’amoindrir chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète ». (Le Juif Errant, t. XIV, ch. XX).

Le mot de Mortification est celui qui exprimerait le mieux, selon Sue, le manque complet de choses vitales, qu’une société équitablement organisée devrait à tout travailleur actif et probe.

La société impose inexorablement cette mortification à des milliers d’honnêtes gens par son impitoyable insouciance de toutes les questions qui touchent à une juste rémunération du travail (Juif Errant, 2 partie, t. 2, Ch. XII, et Stello par A. de Vigny, 1832, ch. 19). « L’homme a rarement tort, et l’ordre social, toujours » et dans Chatterton, acte 2, Sc. 5. « Toutes les iniquités et toutes les laideurs d’une société mal construite ».

Plus loin, nous lisons que l'insuffisance des salaires force inévitablement le plus grand nombre des jeunes filles mal rétribuées à chercher le moyen de vivre en cherchant des liaisons qui les dépravent. Ceci est la première phase de la dégradation, que la coupable insouciance de la société impose à un nombre immense d'ouvriers. Sur

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