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la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, après une vie de travail énervant et de privations meurtrières, qui aboutit à la prostitution et au suicide (Le Juif Errant, t. 8, Ch. 17).
Sue montre la misère comme une cause de chute fa-
tale, inévitable, ce qui n’atténue pas la faute, mais la supprime. C’est une accusation contre la société, regardée, pour sa coupable insouciance, comme la cause volontaire d’un état de choses où la souffrance physique conduit à la dégradation morale. Le gouvernement, de lavis de Sue, est aussi responsable que la société, parce qu’il aurait pu, sans crise, sans violences, sans secousses, assurer le bien-être du travailleur et la tranquillité du riche. Sur la question des sans-travail, Sue admet ce que disent les économistes, que les bons sujets sont trop rares pour qu’un : homme, doué de bon vouloir, d'intelligence et de capacité, ne trouve pas immanquablement à s’occuper ou se placer tôt ou tard. Mais il s’écrie que « trouver de louvrage au bout de trois jours, c’est trop tard, on est alors en train d’expirer ». Et puis le résultat d’une attente de deux jours amène cette alternative « Mourir de faim, honnête et pur, ou vivre au prix de la honte, du vice ou du crime ». (Cf. Horace, par G. Sand, t. 2, p. 203. « Ce qu’on appelle les fautes d’une femme, étaient imputables à la société et non à de mauvais penchants les mauvais penchants sont rares et exceptionnels ») (Misères des Enfants trouvés, ch. XLVII).
__ Pourquoi Couche-tout-nu est-il devenu « bambocheur et flâneur » ? (Juif Errant, 9% partie, ch. 3). Parce qu’il a vu renvoyer le père Anselme, depuis quarante ans ouvrier dans une fabrique, et qui, n’ayant plus d’autre asile que l’hospice, s’est asphyxié le soir avec sa vieille femme. Alors il a vu, « qu’on avait beau s’écraser de travail, ça ne profitait jamais qu’au bourgeois, et il est devenu paresseux ».
Quelle peinture odieuse de la société dans Les Mystères du Peuple ! (t. 1. p. 44). M. Lebren, honnête marchand de la rue St-Denis, se plaint que lui et tous Îles pe-
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tifs commerçants soient à la discrétion des hauts barons du coffre-fort, comme leurs pères étaient à la merci Le hauts barons des châteaux-forts, que les petits propriéetaires sont aussi asservis, exploités, par «ces ducs de l'hypothèque, par ces marquis de l’usure, par ces comtes de l’agio ». De même, dans la Bonne Aventure (t. II, p. 231), le cri de « Haine et vengeance » poussé par un homme du peuple outragé semble se répéter à chaque page. Ceci nous rappelle le Diogène de Pyat, ami de Sue.
« Voilà une société assez peu sociable La vie humaine est impossible ici ».
La Société doit pratiquer ce principe sacré. « Elle doit assurer à tous ses membres l’éducation physique et morale, les moyens et les instruments de travail, un salaire suffisant ». Voilà de fort-belles paroles, mais quand il s’agit de les appliquer, que trouve-t-on ? La question de la fixation des salaires. Et qui fixera le salaire ? Est-ce Pouvrier ou le maître ? Le prix des salaires dépend-il de la volonté arbitraire des hommes ? N’est-il pas le résultat de la concurrence, non seulement au dedans, mais au dehors ? Les prix de revient, les prix de vente, l’élargissement ou le resserrement des débouchés, ne compliquentils pas cette question du salaire ? Sue n’est pas embarrassé pour si peu; il nous répond à cela par un grand mot, qui indique jusqu'ici un problème sans solution, l’organisation du travail.
À propos du travail des enfants dans les manufactures que Sue a mentionné en plusieurs endroits, nous pouvons signaler que la société pour l'instruction élémentaire a constamment réclamé contre les inconvénients du travail précoce des enfants dans les manufactures, et elle a tenu ses membres au courant des efforts que les amis éclairés de l'enfance ne cessaient de faire contre les abus et l’inhumanité du travail immodéré auquel on assujettissait dans trop d’ateliers de pauvres jeunes enfants bulletin de la société, t. II, 1539 et suivants).
LENS à GE
La discussion de la loi proposée par l'autorité a fait connaître tout le mal qui en résultait.
Il est opportun ici de citer quelques articles de la loi promulguée en 1841 :
Art. 2. — Les enfants (pour être admis au travail des manufactures) devront avoir au moins 8 ans. De 8 ans à 12 ans, ils peuvent travailler 8 heures sur 24, divisées par un repos. De 12 ans à 16 ans, ils peuvent travailler 12 heures sur 24, divisées par des repos.
Article 3. — Le travail de 9 heures du soir jusqu’à 5 heures du matin est considéré comme travail de nuit, interdit aux enfants au-dessous de 13 ans.
Article 5. — Tout enfant admis devra fréquenter une école jusqu’à 12 ans.
Pour nous, au XX: siècle, cette loi a beaucoup de défauts. Il nous paraît difficile de comprendre pourquoi les enfants devaient commencer à travailler avant l’âge de 14 ans. Mais s’il était nécessaire de promulguer la loi que nous avons citée, quelle était donc la condition des enfants dans les manufactures, avant sa promulgation ?
Nous avons à retourner maintenant à l’application de la théorie de Sue sur l’organisation du travail. La ferme de Bouqueval, non loin de Paris (que Rodolphe, le propagandiste de Sue et le «<:surhommie » des Mystères de Paris a fondée) est dirigée par Mme Robert et le père Châtelain. Pour former le personnel des employés, Rodolphe a fait savoir dans les environs, qu’il lui fallait six laboureurs et autant de femmes ou filles de ferme; mais il voulait choisir ces gens parmi les meilleurs sujets du pays d’après les renseignements qu’il ferait prendre chez les maires, chez les curés, ou ailleurs. On devait être payé « comme des princes », nourri mieux que des bourgeois >» et partager entre tous les travailleurs un cinquième des produits de la récolte : on resterait deux ans à la ferme, pour faire ensuite place à d’autres laboureurs Choïsis aux mêmes conditions : après cinq ans révolus, on pourrait se représenter, s’il y avait des vacances. Alors les laboureurs et les journaliers se diraient dans
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les environs, « Soyons actifs, honnêtes, laborieux, faisonsnous remarquer par notre bonne conduite et nous pourrons avoir un jour une des places de la ferme de Bouqueval; là, nous vivrons comme en paradis pendant deux ans; nous nous perfectionnerons dans notre état, nous emporterons un bon pécule et par là dessus, en sortant d’ici, c’est à qui voudra nous engager, puisque pour entrer ici, il faut un brevet d’excellent sujet » (Myst. de Paris, ALP PCHE VI)!
Avec ce système, quoiqu'il n’y ait que douze places à donner, il y aurait cinquante bons sujets pour y prétendre et tout le monde, surtout les autres fermiers, y gagnerait. Le partage d’un cinquième des produits de la récolte est le système de la coopération moderne. Le système d’intérêt communal est mieux posé dans la ferme du D' Gasterini (Les Sept péchés Capitaux, la Gourmandise, Ch. XIV). Là, les travailleurs partagent la sixième partie de tous les produits. Il n’y avait pas de terme à leur emploi. Ils pouvaient y rester toute la vie pourvu que leur travail fût régulier. Tout le monde avait intérêt à ce que tous les produits fussent soignés le mieux possible. Ainsi tout devient presque autant la chose des employés que du patron, et celui-ci gagnait encore autant qu’il leur abandonnait, parce que leur intérêt à tous était commun. Le patron rendait meilleure la condition de ses ouvriers et il y trouva son avantage. Voilà pour l'établissement de la ferme modèle; mais cela n’est qu’une goutte d’eau dans l'océan de la misère que l’auteur nous montre, à l’occasion des remèdes qu’il faut appliquer à l’exploitation de la classe ouvrière. Cette théorie d’exploitation n’est pas nouvelle, On la trouve dix ans auparavant dans lies Paroles d’un Croyant, de Lamennais (Ch. IX). C’est le tocsin d’une révolution sociale.
Comme Sue le dit, rien n’intéresse le travailleur au bon ou au mauvais succès de la culture de son maître : que la récolte soit abondante ou non, pour le laboureur, c’est tout un, le propriétaire n’augmente ni ne diminue ses gages; il en est ainsi du fermier à bail et à arrérages
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fixes dans ses relations avec son propriétaire; aucune s0lidarité, aucun lien : bon an, mal an, il faut que le fermier paie son fermage, ou qu'il soit saisi et expulsé; et une aversion instinctive sépare le travailleur agricole du fermier, et le fermier du détenteur du sol. Sue voudrait y substituer le fermage à moitié : c’est un mode beaucoup plus équitable. Il consiste en ce que le propriétaire donnant son terrain, et le métayer son travail, ils partagent également les produits. Mais les simples ouvriers agricoles restent toujours exclus de cette association. Ici et là, on trouve des patrons qui veillent sur le sort de leurs employés, mais l’esprit de mercantilisme ne tient pas compte des sentiments. Il faut faire autant de profit que possible, et peu importent les moyens de s’en emparer. Juliette Dumont, nièce du D" Gasterini, était « cultivatrice de primeurs, de fruits de pleine terre, et de serre chaude » (La Gourmandise, ch. 12). Elle employait au moins une vingtaine d'hommes. Outre leur salaire de cinquante sous par jour, elle leur donnait une part dans les bénéfices, afin de les intéresser, comme elle, à ce que les cultures fussent aussi soignées que possible. Ils se trouvaient le mieux du monde de cet arrangement. Les jardiniers ayant avantage à la prospérité de l’établissement, travaillaient avec zèle. Ils gagnaient aussi un salaire moyen de cinq francs par jour. Dans cet exemple comme dans le suivant, la théorie est belle. Thomas, le neveu du D" Gasterini était « patron de pêche à Etretat » (La Gourmandise, ch. 12) et « vivait en association, chacun pour tous et tous pour chacun » avec ses employés. Ils achetaient filets et bateaux à frais communs et partageaient le produit de la pêche .Quand l’un d’eux est emporté par un coup de mer, sa veuve et ses enfants héritent de la part du père. Comme nous l’avons dit, la théorie est belle, mais où trouverait-on des patrons si philantropes ? C’est la philanthropie que cherche Sue, la philanthropie par laquelle celui qui est riche partage ses biens au profit de ses ouvriers. La coopération de Sue serait quelque chose de beau, mais ce n’est que la théorie de Fourier. Comme