‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 7 sur 43 · UE D VA · texte numérisé non relu

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on verra dans presque toutes les propositions faites dans ce sens, Sue ne considère ni les capacités physiques et intellectuelles, ni les désirs, ni les goûts, ni les tempéraments dans l’ensemble. Il suppose une égalité de toutes ces qualités.

Dans les Misères des enfants trouvés (Ch. X), il tâche d’opposer la doctrine des grands propriétaires à celle des ouvriers. Il commence par décrire les conditions dans lesquelles travaillent les pauvres métayers en Sologne. Dans les vastes domaines du comte Duriveau, que voit-on ? De malheureuses créatures abruties par l'ignorance, décimées par la fatigue, la faim, la maladie; des tenanciers écrasés sous des fermages onéreux. Les enfants des ouvriers agricoles sont élevés sans plus de sollicitude que les animaux des champs, parqués sans distinction d’âge ou de sexe comme des bêtes, et dans quelles demeures ! Regardons la métairie du Grand Genévrier. Le tout se composait d’une espèce de parallélogramme de masures dégradées, crevassées, construites en pisé. La toiture, effondrée en de nombreux endroits, était recouverte, ici de tuiles ébréchées, rongées par la mousse ou par la vétusté; là de chaume à demi pourri par l’humidité, plus loin, de touffes de genêts séchés.

Ces bâtiments formant la grange, la bergerie, l’écurie, l’étable, et le logement du métayer, entouraient une cour aux trois quarts remplis d’une masse de fumier infect, « baignant dans une mare assez creuse, aux eaux noires, fétides et stagnantes, entretenue par le suint et par les filtrations du sol marécageux ». Cet amas de liquide nauséabond envahissait la cour, du côté de l’habitation du fermier, dont le logis se composait d’une seule chambre.

Quelle était leur nourriture ? Le caillé, espèce de blé noir trempé dans de l’eau, ou du lait tourné qui n’était pas aussi appétissant que la nourriture des chiens du comte Duriveau. Mais ces gens, résignés à la détestable nourriture qui les attendait de jour en jour, n’éprouvaient aucun sentiment d'envie en voyant réserver pour la vente le lait chaud et les autres produits de la ferme. Une foule in-

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nombrable de créatures naissent, vivent et meurent ainsi, dans l'ignorance, dans l’hébêtement, ne connaissant de l’humanité que les douleurs, les misères, ne sachant pas que Dieu les a douées, comme tous, d’une âme et d’une intelligence. Quelle est l’idée du grand propriétaire ? C’est que faire du bien à cette canaille, c’est faire d’ingrates canailles. Ou la misère du peuple est feinte, ou elle est le résultat de ses vices. Que les riches se tiennent bien, qu’ils serrent leurs rangs, eux qui possèdent. Qu'ils ne fassent pas de concessions : c’est lâchement reconnaître ce tyrannique et prétendu droit du pauvre à être secouru par le riche. Qu'ils se montrent impitoyables. Sans cela, ils seraient débordés, et mieux vaut manger le loup qu’être mangé par lui. La charité est stupide, dangereuse, détestable. « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si la famille n’a pas le moyen de le nourrir, cet homme n’a pas le droit de réclamer une portion quelconque de nourriture; il est réellement de trop sur terre : au grand banquet de la nature, il n’y a pas de place pour lui >» (Misères des Enfants trouvés, ch. VIID. C’est la thèse de Malthus dans son « livre du Meurtre » 1829.

Quels sont les devoirs du grand propriétaire, selon Sue ? S'il est trop pauvre pour exploiter ses terres au bénéfice de ses employés, il doit les vendre. Alors, la société exigera de l’acquéreur d’assainir, de fertiliser la terre et d’améliorer les habitations. Si les acquéreurs font défaut, la société achètera. « Une fois propriétaire, la société assainira, cultivera, défrichera, bâtira, dans l’intérêt de tous, et conséquemment d’elle-même, car elle appellera les ouvriers agricoles en association, en participation ». (Misères des enfants trouvés, ch. IV). Par ce moyen, la communion aura remplacé l’égoiste et stérile individualité, et l'émancipation des classes déshéritées sera effectuée. N’y a-t-il pas ici l’exposé de l’idée coopérative qui doit aboutir plus tard, au collectivisme pur ? Nous avons la même thèse dans la description de la manufacture modèle de M. Hardy, dans le Juif Errant. (TV, ch. 5 et 6, t. 14, ch. 2 et 3). M. Hardy rend attrayant le tra-

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vail de ses ouvriers, il leur accorde une part dans ses bénéfices, outre un juste salaire. Selon lui, il y a dans toute industrie trois forces, trois agents, dont les droits sont également respectables, le capitaliste qui fournit l'argent, l'homme intelligent qui dirige l'exploitation, le travailleur qui exécute. Pour satisfaire à eux tous, il faut l’association, la commnauté, la fraternité. M. Hardy exige économie de fabrication, afin de produire à très bon marché; excellence des produits, afin de vendre très cher. D’abord, il établit un logement pour les ouvriers à la portée de leur travail. A ce moment, l’ouvrier marié payait 250 frs par an à Paris et l’ouvrier célibataire, 150 francs. M. Hardy avait 146 ouvriers mariés, et 118 célibataires. Pour les décider à abandonner leurs demeures à Paris, il leur fait d’énormes avantages. Il réduisit de moitié le prix de leur loyer, et au lieu de chambres malsaines, il leur offrit des appartements vastes, bien aérés, bien exposés, et facilement chauffés et éclairés, à peu de frais; ainsi 146 ménages lui payant seulement 125 frs de loyer, et 115 célibataires 75 frs par an, il avait un total de 26 à 27.000 frs. Un bâtiment assez vaste pour loger toul ce monde coûterait 500.000 frs. Il aurait donc son argent placé au moins à 5 % et parfaitement assuré, puisque les salaires lui garantiraient le prix du loyer. De plus, il y avait mise en commun des ressources individuelles qui procuraient une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association. Au lieu de procurer le bois, le charbon, la nourriture, les vêtements par fractions, et de les payer le double de leur valeur, l’association ferait de grands approvisionnements en s’adressant aux produc-

teurs. De même pour les vêtements. Et tout le monde est

employé, même les enfants, à des tâches convenables à son âge et à ses forces.

M. Hardy, ce spéculateur moderne, va plus loin que de reconnaître que l’homme \« honnête, actif et laborieux a droit, positivement droit à lexiger de la société du travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condiüon ». Il donne aussi à ses ouvriers, outre leur salaire ré-

ch tu

gulier, une part proportionnelle dans ses bénéfices. Il entre en communion avec eux. Il fonde une sorte de co- : mité consultatif, où il appelle ses chefs d’ateliers et ses ouvriers les plus habiles. Ainsi, il découvre des ressources incroyables, mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits, tout à coup révélés par les travailleurs. (Il y avait aussi des bibliothèques, des salles de jeux, de concerts, etc...). Avec le système de communauté, c’est le patron seul qui est soumis aux pertes. Lui seul était responsable du prêt; seul aussi il donnait son nom, et les étrangers qui traitaient avec lui pouvaient ignorer absolument l'existence de Passociation. Il fallait qu’un patron eût grand besoin d'argent pour souscrire à de semblables conditions, et en effet la plupart des associations fondées entre ouvriers et patrons l’avaient été sur l'initiative des patrons parce que ceux-ci n'avaient vu que ce moyen d'obtenir les capitaux indispensables pour soutenir leur établissement pendant la crise. Aussi les statuts associant les ouvriers restèrent lettre morte !.

Sue se contente de dépeindre les misères des classes laborieuses. Il ne nous donne ni la cause ni les conditions exactes. Il n'y a pas de renseignements sur le salaire ou le prix de la vie. Chaque roman semble une diatribe pour exciter le peuple contre l’ordre social. Que dit-il du sort de l’ouvrier agricole, « L’isolement, l’abandon, une fin misérable, une agonie souvent remplie de tortures après des années d’un écrasant labeur ». (Misères des Enfants trouvés, ch. V). Ce sont les instruments infatigables de la richesse foncière du pays. « Ils sont heureux s'ils trouvent dans la vieillesse la litière d’une étable abandonnée pour y mourir au milieu de douleurs atroces, et c’est la simple volonté de l’homme exploitant l’homme qui réduit ces créatures à de telles extrémités » (Misères des enfants trouvés, ch. V).

L'abbé Ledoux, et de Macreuse, fondateur de l’œuvre de St Polycarpe, voulaient persuader aux prolétaires

({) On trouve la même thèse de communauté dans lPatelier de For-

tuné Sauval, de la Famille Jouffroy.

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