‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 8 sur 43 · CRAN NES · texte numérisé non relu

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qu'ils doivent se soumettre aux « atroces misères > où ils vivent pour avoir la rédemption du ciel : l’abbé et son compagnon se moquent de leurs prétentions au bonheur et au travail. (Les Sept péchés Capitaux, l’Orgueil, ch. XV). Et la famille Morel ! Cinq enfants en bas âge, la mère au lit presque mourante, la grand’mère idiote, et pour nourrir tout ce monde, le lapidaire travaille comme un nègre, et ne gagne pas assez pour acheter du pain, et c’était un « fameux ouvrier » qui travaillait 21 heures par jour. Cet artisan restait malheureux et probe, auprès des pierreries fines qu’on lui confiait. Il représentait « l’immense et formidable majorité des hommies qui, voués à jamais aux privations, mais paisibles, laborieux, résignés, voient chaque jour sans haine et sans envie amère resplendir à leurs yeux la magnificence des riches ». (Mystères de Paris, t. 3, ch. XVIT. Si nous l’en croyons, les conditions où vit la famille Morel sont communes à presque tous les ouvriers. Dans les mots de Sue cités cidessus, Morel représente l’immense et formidable majorité. Le prolétaire est bon aussi parce qu’il regarde les riches sans envie. L’auteur paraît se moquer de la douceur, de la bienveillance du prolétaire. Est-ce que ces conditions étaient générales ?

Le Juif Errrant avait été artisan « voué aux privations et à la misère », et le malheur l'avait rendu méchant. Il a dit au Christ de marcher, marcher, parce que les impitoyables font les impitoyables. II a ainsi voué les artisans à d’éternelles misères. Ils expiaient son crime à l’époque de Sue, car « depuis 18 siècles, ils n’ont pas encore été affranchis ».

Le type développé dans La Mayeux résume la condiion morale et matérielle de milliers de créatures humaines obligées de vivre à Paris avec 4 francs par semaine. La Mayeux excuse sa sœur Céphise d’être devenue prostituée. C’était surtout devant la faim qu’elle a cédé, devant la faim et cette pénible obligation d’un travail acharné qui ne lui donnait pas même de quoi subvenir aux plus indispensables besoins. On pourrait citer davan-

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lage, mais c’est toujours la même plainte des ouvriers, mal payés, exploités par les capitalistes, et tous honnêtes dans leur misère. Sue se contente d’affirmer que de telles conditions existent chez la majorité des ouvriers. Pourquoi l’affirme-t-il ? Parce que les journaux pour lesquels Sue écrivait l’affirmaient. Les journaux l’affirmaient pour donner au palais populaire quelque chose qui lui plaisait. C’était un moyen de courtiser le public, comme aujourd’hui d'établir une coterie, d'augmenter la circulation. De plus, c'était conforme au plan de Sue dans cette espèce de propagande, par laquelle il voudrait exciter el préparer les masses pour sa « nouvelle république universelle ».

Après la misère et la pauvreté des travailleurs, vient l'établissement du Mont-de-Piété, qui serait mieux organisé que celui du prêteur sur gages : mais Sue voulait un Mont-de-Piété où les prêts seraient gratuits, pour les ouvriers honnêtes, laborieux, chargés de famille. Comme garantie de ce prêt, il ne demande qu’un engagement d’honneur et une solidarité de parole jurée. Les ouvriers qui demandent ce prêt de secours doivent posséder un certificat de bonne conduite, délivré par leur dernier patron, qui indiquerait la date et la cause de la suspension du travail. Les prêts seraient remboursables mensuellement par 6° ou par 12°, au choix de l’emprunteur, à partir du jour où il aurait trouvé de l'emploi. À son engagement à rembourser le prêt aux époques fixes, adhéreront comme garants deux de ses camarades. L’ouvrier qui ne rembourserait pas la somme empruntée, ainsi que ses deux garants, ne pourraient prétendre désormais à un autre prêt. Mais qui va payer l’organisation et l’administration ? La seule réponse que nous donne Sue, c’est la philanthropie des riches, témoin l’application de sa théorie dans la maison du Bon Dieu fondée par Louis Richard avec les richesses de son père, avare. (Les Sept Péchés Capitaux, L’Avarice, ch. XXI).

A la fin des Misères des Enfants trouvés, Sue applique son système du «< fermage à moitié >» au domaine du

comte Duriveau. Celui-ci a regardé autour de lui et partout il n’a vu que misère, maladie, ignorance et désolation. Alors, il a conclu que « nul n’a droit au superflu, tant que chacun n’a pas le nécessaire ». Il voulait, en sacrifiant son superflu, que le pays devint salubre et fertile, que les habitants devinssent sains et robustes, que leurs travaux devinssent attrayants, variés, intelligents, productifs, qu'ils devinssent enfin frères, par le fait de l’association dont il allait leur donner l’exemple. Que leur dit-il ? « Depuis que je vis au-milieu de vous, j’aurais dû accomplir les devoirs rigoureux auxquels ceux qui possèdent tout sont obligés auprès de ceux qui ne possèdent rien. Le territoire de cette commune est de 6000 arpents à peu près, qui m'appartiennent, sauf 300 arpents morcelés entre vous. Associons-nous donc. Que vos terres et les miennes ne fassent plus qu’une propriété qui soit nôtre : qu’il en soit ainsi de nos troupeaux, de nos chevaux. Dans cette association, vous donnez vos bras, votre industrie, moi le sol, les constructions, l’argent nécessaire aux premières cultures : en fournissant ainsi à l’association les moyens, les instruments de travail, j’apporte à moi seul autant que vous tous ensemble; loyalement, j'aurais donc le droit de prélever pour moi seul la moitié de vos bénéfices ». Mais, il renonce à cela même. Les logements des associés doivent être comme celui des artisans dans la manufacture de M. Hardy, avec mise en commun de toutes les ressources. D’après le raisonnement de Sue, la propriété individuelle appliquée à la terre est injuste, contraire au droit naturel, originaire et traditionnel, et provient d’une prise de possession illégitime.

Dans le système de Sue, on conteste la légimité de toute prise de possession de la terre et l’on proclame comme un principe fondamental, que l’occupation, même exempte de violence ou de vol, ne peut justifier le droit de propriété individuelle du sol. Le motif invoqué est que l'occupation ne peut s’appliquer légitimement qu’aux objets susceptibles d’appropriation privée; or la terre ou plutôt ses facultés productrices, ne pourraient constituer

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