‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 10 sur 47 · TS · texte numérisé non relu

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Georges Sorel ne s’est pas contenté de vouloir démontrer l'exactitude de la théorie matérialiste. f en a tiré des conséquences importantes. Cette conception ne permet plus d'envisager l’histoire d’un point de vue psychologique. Qu'est-ce, en effet, que Jindividu, sinon une création du milieu économique ? (1).

« Le développement de la technique a lieu d’une manière générale, anonyme, inconsciente, quand les conditions sont favorables, quand les matériaux sont prêts, quand les besoins se font sentir. C’est la fhéorie matérialiste de l'invention par opposition à la doctrine individualiste et aristocratique des talents » (2),

De même, pour un écrivain, négliger le milieu économique pour s'attacher aux faits et gestes d’une personnalité, si séduisante soit-elle, c’est prendre l'effet pour la cause; c’est peut-être rendre son récit pittoresque, ce n’est pas faire de l’histoire.

L'historien de La vie de Jésus n’a pas évité ce travers. Sorel lui en fait le reproche dans Le système historique de Renan. Son système à lui consiste à « fondre les grands hommes dans les masses » (3), Il ne voit dans les soi-disant « créateurs » comme Jésus-Christ, que des porteurs de symboles sur les-

(1) M. Guy Grand rappelle justement à cette occasion les théories de Taine (Cf. Philosophie du syndicalisme, p. 28) et aussi le déterminisme économique de M. Paul Bureau et Pécole de Le Play (Jbid., p. 30).

0 opte Antique, p. 235, cité par M. Se èse, P -

(3) Ep. BERTE : article sur le Système historique de Renan, déjà cité. F

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quels s’est fixée l'imagination créatrice des masses en état poétique (1). 3

Or, dit M. Ed. Berth, « ce sont ces masses qui nous intéressent et dont il s’agit de reconstituer l’état d'esprit, les aspirations, la psychologie collective » (2).

Mais quels sont donc les motifs d'action, les leviers qui soulèvent les masses humaines ? Sorel aura sur . cette question une opinion très différente de Marx.

Pour celui-ci, « les hommes sont menés par des motifs raisonnables et la valeur d'un système social s’apprécie d’après sa puissance de conviction rationnelle ».

L'étude des grands mouvements historiques a

montré au contraire à Sorel que le monde est mené moins par les idées que par les images, les préjugés et les sentiments.

L'âme collective est essentiellement mystique. Quand les passions qui l’animent sont assez fortes, alors la masse, la collectivité brise les cadres traditionnels. C’est la période héroïque par excellence, à la fois destructive et créatrice.

Cette conception de l’histoire traversée par les explosions de l'âme mystique des masses, en dehors

(4) Dans son livre Sur la pierre blanche, M. Anatole Francg fait développer cette idée à l’un de ses personnages, l’humaniste Nicole Langelier : « Qui fait une reliion ne sait pas ce qu'il fait. » (p. 166) ; et page 170, angelier souligne l'erreur des contemporains des grands mouvements sociaux qui, le plus souvent, n’en comprennent pas l’importance. Il en fut ainsi des débuts du christianisme: « Alors, comme toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se passait dans l'esprit des multitudes, C’est toujours à l'insu des lettrés que les foules ignorantes créent des dieux. » j

(2) Article cité. Ce sont peut-être les cours de Gabriel Tarde que Sorel a suivis au Collège de France, qui l’ont amené =) PRTRES Rasriane historique cette consèquence de l’histoire collective par oppositi ’histoi Ds P pposition à l’histoire

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dé toute directive rationnelle, Sorel en a encore pris l’idée chez Vico.

Vico appelait ricorsi, ces mouvements spontanés des masses qui « ont lieu quand l’âme populaire revient à des états primitifs, quand tout est instinctif, créateur et poétique dans la société » (1).

Lorsqu'ils connurent les théories de M. Bergson, Sorel et ses disciples y virent une confirmation de leur thèse sur l’action des collectivités.

« M. Bergson, en effet, écrit M. Ed. Berth (2), combat avant tout cette conception unilinéaire de l’évolution (@) ; il estime qu'il y a des sauts révolutionnaires, des moments où, tout d'un coup, quelque chose d’entièrement neuf surgit, éclate comme une gerbe, et fait épanouir un simple développement des caractères anciens : c’est ce qu’il appelle l’évolution créatrice. »

Quoi qu’il en soit, chaque « ricorso » ou saut révolutionnaire est suivi d’une période de calme,

(1) SorEL : Préface à l'édition italienne de l'Avenir socialiste des syndicats, publiée dans le Mouvement socialiste, 1905. 17 (p. 273). Sorel ajoute : « Vico trouvait dans le Haut moyen-âge, l'illustration la plus certaine de sa théorie : les débuts du christianisme seraient incompréhénsibles si l’on ne supposait, chez ses disciples enthousiastes, un état tout à fait analogue à celui des civilisations archaïques ; le socialisme ne peut prétendre renouveler le monde, s’il ne se forme pas de la même manière. »

(2) Mouvement socialiste, 1908, p. 396. Revue des livres. A propos du livre de M. Werner Sombart : Socialismus und soziale Bewegunçg.

(3) M. BERTH vient de parler de l’évolution « conçue comme la production progressive, sur un même plan de caractères nouveaux, par addition graduelle de petits éléments et par exclusion de tout saut révolutionnanre. »

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de « refroidissement idéologique » appelée « suite évolutive », pendant laquelle se développe tout ce que le saut révolutionnaire a apporté de nouveau dans le monde. (1) jusqu'au’ prochain ricorso.

L'âme collective décrit done une perpétuelle oscillation; elle repasse sans cesse par des états révolutionnaires.

Nous connaissons maintenant la conception sorelienne de l’histoire : il l’envisage d’un point de vue matérialiste, qui n'exclut pas un certaih idéal, et collectif. I1 met d'autre part, en valeur, l’action du mysticisme social dans lequel il voit l’agent des mouvements révolutionnaires.

Cette théorie se présente sous un double aspect : antiintellectualiste (par l’origine technologique qu’elle donne à la science et aux institutions, par le rôle effacé laissé aux individus dans l’histoire, par le dédain des masses, sentimentales et passionnées, pour les idées raisonnables) et révolutionnaire (les périodes catastrophiques, ricorsi ou sauts révolutionnaires, étant l'âme même de l’histoire et les seuls facteurs de l’évolution).

(1) Prrou : Thèse, p. 379. Le mécanisme des « ricorsi » et des « suites évolulives » est ainsi décrit par Sorel dans sa réface à Pelloutier, p. 32 : « Toujours l'esprit passe de ’instinctif à l’intellectuel, de l’empirisme à la connaissance raisonnée, de la passion au droit, et, au bout d’un certain temps, il y a recommencement par régénération des états psychologiques primitifs. » Il y a là quelque chose qui rappelle les périodes critiques et les périodes organiques de Saint-Simon, mais avec cette différence essentielle que pour Sorel, les périodes critiques sont beaucas plus intéressantes que les périodes organiques, car seules elles sont créatrices.

Si —

La marche à suivre désormais dans cette étude nous apparaît donc toute tracée :

Nous étudierons :

1° L’antintellectualisme de Sorel;

2° La révolution sorélienne;

3° La conception sorélienne de la Société future, = « suile évolutive » de cette révolution.

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