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CHAPITRE IV L'Anti-Intellectualisme de Georges Sorel

On conçoit difficilement une culture aussi vaste et encyclopédique que celle de Georges Sorel.

Ancien polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussée, mathématicien et physicien de valeur, historien très au courant des travaux d'érudition les plus sévères, familier de l’économie politique dont il connaissait à fond les diverses doctrines, théologien et philosophe rompu aux discussions métaphysiques les plus abstraites, il personnifiait jusque par son aspect physique — ne ressemblait-il pas à Socrate ? — le type même de l’Intellectuel. |

Jamais, cependant, les Intellectuels n’eurent d’adversaire plus acharné et, il faut bien le reconnaître aussi, plus injuste (2).

On a pu dire de lui avec raison « qu’il était semblable à ces antisémites fameux, qui sont de pure

(1) Nous avons cru devoir placer nos explications sur l’antiintellectualisme de Sorel dans notre première partie,

ui est consacrée à l'étude subjective de l’auteur, (Vie,

uvres, Tendances). La Révolution et la Conception sorélienne de la Société future, qui sont des études d’un caractère plus objectif, feront l’objet chacune d’une partie distincte.

(2) Dans les Insegnamenti (p. 142), Sorel écrit que « les adversaires des Intellectuels ont parfois poussé jusqu’au paradoxe... » C’est bien son cas. Aussi M. Guy Grand, dans sa Philosophie du Syndicalisme, a-t-il pu écrire (p. 12) : « En fait, la partie polémique de l’œuvre de M. Sorel n'est

as ce qui survivra de lui, et ses admirateurs seraient plus à l’aise pour le goûter s’ils n'étaient trop souvent indignés par des injustices flagrantes, »

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race et de famille juives, et qui passent leur temps à calomnier leurs consanguins » (1).

Mais Sorel ne s’est pas contenté de s'attaquer aux Intellectuels. Il s’en est pris à l'intelligence ellemême.

On peut trouver chez lui une « théorie » de l’antiintellectualisme,

Nous allons tout d'abord rechercher en quoi consiste cette théorie, pour, ensuite, passer à la critique sorélienne des Intellectuels recherchés dans leurs personnes et au point de vue de leur utilité sociale.

A) La critique théorique de l’intellectualisme

Maintes fois au cours de son œuvre, Sorel s’est élevé contre la prétention des philosophes rationalistes et positivistes de traiter les faits sociaux suivant une méthode rigoureuse et de les classer sous forme de lois. Lois combien fragiles, qui ne reposent que sur la répétition de quelques expériences, jusqu’au jour où elles se trouvent infirmées par un événement imprévu et incompatible avec le système, cependant si admirable de logique et de clarté de nos savants sociologues ! Ceux-ci avaient dessiné des graphiques compliqués ou mis leurs théories en équation vis-à-vis desquelles ils manifestaient « le respect des sauvages pour les hiéroglyphes » (2). Mais, leur point de départ était faux : ils avaient cru pouvoir traiter la réalité vivante comme la matière morte; ils n’avaient pas compris que l’évolution des sociétés,

(1) Prezzouini, p. 245 : Les disciples de Sorel ont suivi son exemple. V. Ep. BERTH : Marchands, Intellectuels et Politiciens, et Lagardelle.

(2) SorEL : Idées socialistes et faits économiques au XIX° siècle. Revue socialiste, 1902, t. 35, p. 294 et suiv.

‘comme celle des êtres qui les composent, est une « évolution créatrice », dont chaque moment sucessif cest un moment Origin impossible.à prévoir sous peine de tomber dans l'utopie.

« Certes, reconnaît notre auteur, les constructions idéologiques sont nécessaires, mais elles sont aussi les causes les plus fréquentes de nos erreurs; il faut donc rejeter tout ce qui n’est pas le produit de la réflexion s’exerçant sur des institutions, des usages ou des règles empiriques ayant acquis dans la pratine des formes bien déterminées. »

0e qu'on peut espérer trouver, tout au plus, ne le monde contemporain, ce sont des devenirs partiels, des traces de mouvements parcellaires, el encore ces observations doivent se borner à l’'écono- .mie. » (1)

Nous voyons ici apparaître la méfiance de Sorel à l'égard du rationalisme unificateur qui, sous prétexte de dégager les rapports généraux existant entre les faits, « cristallise ceux-ci dans des théories rigides », selon l'expression de Rosny aîné, sans vouloir considérer le visage changeant des choses.

L'impuissance de l'intelligence à appréhender Ja réalité vivante, aux aspects modifiés sans cesse, au fur et à mesure de l'écoulement du temps, la néces- . sité de rester toujours penché sur cette réalité fuyante et continue pour la suivre dans son mouv ement, sans jamais espérer prévoir dans quel sens celui-ci se dirigera, la conception pragmatiste et même pluraliste de la sociologie, toutes ces idées, avee quelle joie véritable, Sorel, qui les avait baume pensées, les retrouva exprimées et développées dans les ouvrages

de Bergson !

(1) Introduction à l'Economie moderne, D. 272-273,

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Pour le philosophe de l'Evolution créatrice comme pour l'écrivain syndicaliste, « la science se résoud , n'être que ce qu’elle peut être, le procès verbal de l'expérience et l'humble servante de l’action, et cherche moins à découvrir l'immuable à travers le devenir

qu'à suivre le devenir lui-même en sa mobilité per-

pétuelle » (1).

Aussi, Georges Sorel félicite-t-il Bergson d’avoir rendu à la philosophie sa place légitime :

« On peut dire que la métaphysique a reconquis le terrain perdu en montrant à l’homme l'illusion des prétendues solutions scientifiques, et en rame- « nant l'esprit vers la région mystérieuse que la « petite science abhorre. »

Cette région mystérieuse, « qui coexiste avec une région claire dans tout ensemble complexe », serait même, d'après notre auteur, la plus nr Il cite des exemples à l'appui de son affirmation :

Dans la morale, la partie claire, qui se retrouve dans beaucoup de civilisations différentes, est celle qui s'occupe des relations équitables des hommes; la partie obscure est celle qui a trail aux rapports sexuels : elle est difficile à pénétrer, varie suivant les peuples, et constitue entre eux un élément de différenciation tel que les maximes communes, qui formaient la partie claire, aboutissent à des applications fort diverses. « La clarté n’était que leurre. »

De même, dans la législation, il existe une partie claire et scientifique : celle qui se rapporte aux obligations: et les règles adoptées par les peuples, à ce point de vue, sont à peu près uniformes. Au contraire, « la région mystérieuse » est celle de la famille

(1) Sergos : Thèse, p. 307.

« dont l’organisation influence toutes les relations sociales ».

Enfin, dans l’économie, la remarque est encore plus évidente : tandis que les méthodes d'échange se ressemblent beaucoup dans les divers pays, les traditions locales se maintiennent très fortement dans tout ce qui est relatif à la production. Et ces questions essentielles présentent une complication parfois inextricable (1).

Ces exemples nous conduisent à poser une question : ;

Lorsque les faits sociaux sont d’une telle complexité qu'ils ne peuvent être traduits par des raisonnements, n'existe-t-il pas un autre mode de représentation qui permette de les comprendre ?

M. Bergson, après avoir démontré que l'essence du vivant est d’être inintelligible scientifiquement, s'adresse à une faculté mystérieuse : « l'intuition », qui serait une part d’instinct en sommeil au fond de chacun de nous, pour obtenir cette connaissance de la réalité mobile et continue.

Nous retrouverons cette « intuition » chez Georges Sorel. Elle est à la base de sa théorie des mythes qui constitue bien l'application la plus originale du bergsonisme aux phénomènes sociaux...

Notre auteur, cependant, ne s’est pas borné à une critique purement théorique de l’intellectualisme: il l'a encore combattu à travers ses représentants les plus qualifiés; le philosophe, chez lui, est intimement lié au polémiste. C'est ce deuxième aspect de son caractère qui va maintenant nous apparaître,

(1) V. Réflexions, p. 211-214,

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