‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 12 sur 47 · RD · texte numérisé non relu

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B) La critique des Intellectuels

Prezzolini remarque avec raison que, « de son antiintellectualisme », Sorel a fait le point de départ d’une philosophie de l’histoire dans laquelle les intellectuels apparaissent comme la graine des heries parasites sociales, comme la raison de toute decdence (1).

Et, de fait, la critique de Sorel est générale; ell: ne respecte pas plus les philosophes de l'antiquité que les académiciens de son temps, et Socrate n'est pas mieux traité que Renan ou Anatole France.

Pour Sorel, comme pour Nietzsche (2), « l’âge pitoyable du monde hellénique » c'est l’âge des philosophes, de Socrate et de Platon, qui « obéissent à la petite et illusoire divinité de la raison » et empoisonnent la jeunesse en lui ôtant le goût du sublime.

Que la Grèce était belle au temps d'Eschyle, à qui cependant Euripide areproché « l’héroïsme extravagant » de ses personnages ! (3) Aristophane avait bien raison de s’en prendre aux philosophes de la décadence des mœurs. Aussi, Sorel n’hésite-t-il pas à déclarer justifiée la condamnation à la ciguë prononcée contre Socrate, qui fit perdre à la Grèce « l'esprit de Marathon » et qui créa la plus déplorable confusion « entre le droit, la morale et la science; intro-

(1) PREZZOLINI, op. cit., p. 242.

(2) Voir l’Origine de la tragédie, de Fréd. Nietzche, (3) Le Procès de Socrate, p. 48.

duisit en morale le probabilisme, en politique l’arbitraire » (1).

- Quant à Platon, il n’est pas épargné : « La République et le Banquet sont deux livres qui déshonorent le génie grec. »

Les mœurs équivoques de certains socratiques, leur indifférence sur la question du travail (2) et surtout le rôle prépondérant donné aux Intellectuels dans leurs cités idéales, remplissent notre auteur d’une véhémente indignation !

Au mandarinisme — ou gouvernement des savants

— Sorel préfère encore, comme un moindre mal, le régime électif, dans lequel cependant, « les capacités sont écartées au profit des politiciens et des déclassés ». Mais, y aurait-il un plus horrible gou- -vernement que celui des académiciens ? (3) On ne saurait, en effet, trouver une expression plus tyran- “nique de l’étatisme. Le gouvernement rêvé par l’école de Socrate aurait ressemblé à la dictature de Calvin à Genève : « L'Etat transformé en Eglise, la force pu- . blique mise à la disposition des sectes, tel était l'idéal des socratiques. Avec une pareille organisation, tout, dans les cités, tendrait vers le bien, tel que le comprendraient les chefs. » « La fraternité ou la mort », hurlaient les hallucinés de 93 (4.

(1) V. LAnNzILLo : Giorgio Sorel, p. 13-14. Sorel reprendra la même idée dans un article écrit en 1908 dans le Mouvement socialiste, 3° série, t. 3, 2° semestre 1908, sur Les Intellectuels à Athènes. NV, notamment la conclusion, p. 234- 235 : « Lorsqu'il n’y eut plus d'esprit conservateur, il se produisit une rapide décadence dans la culture hellénique, l'idéologie supérieure avait dès lors perdu ses bases historiques, et ainsi nous pouvons comprendre pourquoi celte flamme du génie grec a si peu duré, etc. »

(2) Procès, p. 85.

(3) 1bid., p. 183.

(4) Procès, page 9,

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Enfin, cette organisation serait exclusive de toute espèce de progrès. Ne reposerait-elle pas sur une conception optimiste de la vie? Or, « on ne peut remuer les masses en leur vantant le bon ordre, l'harmonie, la rationalité des choses existantes »(1), L'optimiste ne comprend pas cette vérité essentielle : « Agir c'est réagir. » — « Il regardera se dérouler le spectacle du monde comme un panorama très intéressant et finira par croire que tout a été fait pour l’amuser. » (2) Ainsi, le seul. titre de gloire de Socrate serait d’avoir été le précurseur du D’ Pangloss.

Après Socrate, et « avec la même joie féroce », Sorel s’attaquera à un autre « type parfait du sage suivant la tradition philosophique » (3), Mare Aurèle.

Dans le « Système historique de Renan », il nous décrit l’empereur stoïcien sous le jour le moins favorable, et son règne, comme ayant apporté la démonstration expérimentale et définitive de l’impuissance de la sagesse officielle. Et c'est ce mari complaisant, : ce chef d'Etat peu soucieux du bien public au point de léguer l'Empire à un fou, son fils Commode, que Renan propose à notre admiration, dont il exalte les Pensées aux dépens des Evangiles ? Heureusement, le christianisme, persécuté par Marc Aurèle, finit par triompher et la jeune religion, née dans le

(1) Procès, page 27.

(2) Procès, page 219. Voir également sur ce point Réflexions, 5° édition, p. 13 (Introduction) : « J’ai eu, il y a longtemps déjà, le sentiment que si la philosophie grecque n’a pas produit de grands résultats, c’est qu’elle était généralement fort optimiste. Socrate l’était même parfois à un degré insupportable. » : |

(3) Guy GranD : Philosophie du syndicalisme, p. 14.

peuple et répandue grâce à l'enthousiasme collectif des foules, rendit au monde le sentiment du sublime.

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Mais le christianisme lui-même ne fut pas à l'abri de l'influence néfaste des Intellectuels. Elle s’exerça sur lui par les Pères de l'Eglise et les théologiens, « ces algébristes de la Religion » (1), au point de provoquer une véritable dégénérescence idéologique où le christianisme aurait succombé sans le secours des mystiques, dont la foi ardente l’emporta sur les « raisons » des docteurs.

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Au xvir siècle, avec la Renaissance, apparurent les Humanistes. Ils mirent à la mode l'antiquité, et « l’amour païen de la vie » remplaça le pessimisme qui avait fait la valeur morale du christianisme.

Le protestantisme se créa pour résister aux tendances nouvelles et conserver à la religion ses anciens caractères; mais il fut à son tour vaincu par l'intellectualisme. « Il voulut être au niveau de la culture moderne, et il a fini par devenir simplement un christianisme relâché. » (2)

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Au xvir° siècle, Descartes donne la théorie du rationalisme. Cette philosophie « pour gens du monde »(3)

* . ; . ( r ) qui soumetlait les questions morales à des « méthodes

(1) Voir la Ruine du monde antique.

(2) Réflexions, 3° édition (Introduction), p. 25. (3) Illusions, p. 46.

imitées des sciences mathématiques »(1), devait porter un coup faial à la religion. Celle-ci devenait un objet de discussion pour les intellectuels de toutes catégories.

Ils ne s’en firent pas faute et acquirent, en ce xvirt° siècle, que Sorel appellerait volontiers le « stupide » xvuI* siècle, une autorité considérable.

« Ce prétendu sièele de lumière fut surtout l'ère du galimatias » (2). C'est le siècle de la vulgarisation, c’est-à-dire du « passage de la littérature au journalisme, de la science au rationalisme des salons ou des assemblées parlantes, de la recherche originale à la déclamation (8). La grande œuvre du siècle, l'Encyclopédie, n’est plus qu’un « brie-à-brac » décrit en in-folio. » (4).

Les philosophes, de Diderot à Voltaire, sont les « immoraux bouffons d’une aristocratie dégénérée » (5). Celle-ci ne les prenait pas au sérieux #t

(1) A Descartes, Sorel se plaît à opposer Pascal, qui n’a pas recherché, quoi qu’on l’ait prétendu, à abaisser la raison, mais le rationalisme, parce que, et fort justement, son esprit ne pouvait admettre l’emploi mal entendu des mathématiques dans les questions sociales. ({llusions, p. 41. V. aussi p. 44.)

(2) Introduction à l'Economie moderne (p. 12).

(3) Illusions, p. 54. °

(4) Revue socialiste, 1902, t. 35, p. 294 et suivantes. Idées socialistes et faits économiques au XIX° siècle.

(5) Illusions, p. 133. Rousseau seul trouve grâce aux yeux de Sorel qui, s’il critique la doctrine du « Contrat social » et de la « Bonté originelle de l’homme », lui est reconnaissant d’avoir « célébré avec beaucoup de conviction passionnée l’éminente dignité des artisans. » (illusions, p. 91.) Ailleurs, Sorel fait remarquer que Rousseau n’a pas la mentalité de parvenu des autres littérateurs du XVIIT* siècle : « Dès qu’il commença à devenir célèbre, il chercha à s’affranchir des mœurs aristocratiques pour se rapprocher des mœurs de sa classe. » V. Mouvement socialiste, 1907, 21, p. 507 et suivantes.

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