‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 15 sur 47 · LATE ST RER RP AR · texte numérisé non relu

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« Nous devrions nous efforcer de montrer tous une grande prudence, quand nous discutons les thèses émises par des professeurs. Le public est déjà disposé à croire ceux-ci sur parole; si on les attrape avec violence, le lecteur croit que notre violence est la preuve de notre ignorance. » Ce conseil qu’il donnait, en 1895, (2) aux écrivains socialistes, Sorel fut le premier à ne pas le suivre. Il a parlé avec un souverain mépris de « la culture moyenne et niaise que distribue l'Université » (3).

Ses relations avec Péguy, lequel, à tort ou à raison, se croyait persécuté par la haute Université, son admiration pour M. Bergson, dont les pairs, malgré l'enthousiasme du public mondain, avaient accueilli les doctrines avec une réserve jalouse, le « démocratisme tapageur » de certains professeurs en renom, c'était plus qu'il n’en fallait pour exciter contre « l'Intelligence officielle », Georges Sorel, dont l’antiintellectualisme n'avait guère besoin d’aiguillon. Avec quelle virulence il voue au mépris des contem-

(1) Voir encore contre A. France, Révolution Dreyfusionne, p. 28, 29 et p. 69 et suivantes, et préface aux Méfaits des Intellectuels, de Berth, p. XX VI.

(2) Devenir social, 1895, p. 760. '

(3) V. Guy-Graxp : Philosophie du syndicalisme, p. 10.

porains « l'esprit protestant de M. Gide » (1) et la cauteleuse « perfidie » de ce « jésuite-laic » de M. Bouglé ! (2)

La critique de Sorel annonce à la fois la polémique que mèneront, contre la Sorbonne, MM. Henri Massis et Alfred de Tarde (3) et les satires de René Benjamin (4).

Lorsqu'en 1911, le livre scandaleux d'Agathon parut, Sorel en écrivit le compte rendu élogieux dans la revue L'Indépendance (5) sans ménager MM. Aulard, Seignobos, etc...

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Quand la guerre et la révolution russe rendirent à Sorel sa foi socialiste, il demeura toujours aussi farouchement antintellectualiste. En septembre 1920, dans un appendice aux {llusions du Progrès : « Je crois, disait-il, que j'avais raison de soutenir dans l'Avenir socialiste des syndicats, que le socialisme serait une catastrophe pour les Intellectuels. » (6)

C) Les producteurs

La conclusion tirée par Sorel de cette longue critique du rôle des intellectuels à travers les âges, se devine aisément.

(1) Insegnamenti, p. 130.

(2) Mouvement socialiste, 1907, t. I, p. 506.

(3) Sous le pseudonyme d’Agathon : L'Esprit de la nouvelle Sorbonne.

(4) La Farce de la Sorbonne.

(5) Sous ce titre Lyripipi Sorbonici moralisationes, v. Indépendance, 1911, t. I, p. 11 et suivantes.

(6) Zllusions, 3° édition, p. 359.

Le dégoût des actions héroïques, la corruption des mœurs, l’optimisme stérile, l’orgueil ridicule et la basse envie, surtout le renforcement de la tyrannie étatique, voilà leur apport social. Ce ne sont que stériles bavards et dangereux parasites, et Sorel donne à cette expression toute sa signification. Pour lui, les intellectuels vivent du travail d'autrui. Il leur refuse absolument la qualité de producteurs.

« L’exclusive » est bien nette : « Il n’y a pas cent façons de produire, il n’y en a qu'une : il faut collaborer de quelque manière au mouvement d’atelier. » (1)

« Le socialisme se propose de ramener tout le monde vers la production; toute occupation qui n’est pas dépendante du processus de la production, qui n’est ni du travail manuel, ni un auxiliaire indispensable du travail manuel, ou qui n’est pas liée à celui-ci par quelques liens technologiques, ne se traduisant par aucun temps socialement nécessaire, ne pourrait être regardée en régime socialiste que comme un luxe qui n’a droit à aucune rémunération. Dès maintenant, les socialistes devraient regarder avec méfiance ce qui vit en marge de la production. » (

Done, en dehors de l'atelier industriel ou du chantier agricole, point de salut ! (3)

(1) Cité par Guy-Grand, La Philosophie syndicaliste. page 155.

(2) SoreL : Matériaux d’une théorie du prolétariat (note add. à l'Avenir socialiste des syndicats, p. 135-136.

(3) Il semblerait que les fonctionnaires, qui ne participent en aucune manière au mouvement de l’atelier, dussent être compris dans l’anathème lancé contre les Intellectuels. Il n’en est rien cependant. D’avoir été fonctionnaire lui-même, Sorel est resté leur défenseur. Il en a tracé

Rien de plus faux que le préjugé antique de la supériorité du travail intellectuel sur le travail manuel.

Mais celui-ci prend sa revanche. Le culte « des capacités » tend à disparaître. Sorel nous en indique un symptôme assez inattendu : les professions intellectuelles, en se féminisant, perdraient de leur prestige; et l'hostilité de tant d’intellectuels pour écarter les femmes des professions libérales n'aurait pas d'autre raison (1).

Dans l’industrie elle-même, le rôle et la place des intellectuels sont réduits le plus possible par notre auteur : « Adaptant au temps présent la célèbre para- ‘ bole de Saint-Simon, je dirai qu’on pourrait expulser tous les administrateurs de nos chemins de fer de Saint-Gobain ou des mines de charbon, sans que le prix de revient des marchandises fût augmenté d'un centime. Les orgueilleux représentants officiels de la science française sont aussi inutiles que les membres de l’Académie Française, les sociologues et les héros de la défense nationale. » (2),

un portrat sympathique à plusieurs endroits de son œuvre. V. Introduction à l’économie moderne, p. 231-235, v. surtout l’article Grandeur et décadence de Rome, dans Mouvement socialiste, 1907, t. 21, p. 174 : « Le type de notre fonctionnaire est l’homme qui, ayant reçu une éducation classique destinée à lui faire comprendre les valeurs de l'honneur, de la liberté et de la morale, fait des études juridiques assez avancées pour se pénétrer des principes qui dirigent traditionnellement les grands corps judiciaires : c’est le droit qui achève ce qu’avait commencé le classicisme et qui donne à l’esprit sa tournure définitive. »

(1) SoreL : Matériaux d’une théorie du prolétariat (Avenir socialiste des syndicats, p. 91).

(2) SorEL : /llusions, 3° édition, p. 358-3859,

Nous voilà loin de la théorie saini-simonnienne des « hommes généraux » (1).

— Qui donc alors dirigera la production ?

— Les travailleurs manuels, qui possèdent, autant et plus que les intellectuels, «les qualités nécessaires ». Les grandes unions ouvrières d'Allemagne ont très facilement trouvé dans leur sein des hommes capables de les diriger (2). AN

Mais c'est un problème difficile que celui de la formation des hommes auxquels on confie la surveillance. Sorel partage les idées de Proudhon et de Marx sur la nécessité d’une instruction profession nelle. Les programmes scolaires sont conçus de telle sorte que le futur ouvrier n’apprend rien de ce qui touche à sa profession. On s'efforce de lui donner une culture générale très superficielle, tandis qu'un apprentissage technique serait seul nécessaire.

« Les grandes écoles, créées pour former des ingénieurs, ne donnent que des résultats médiocres, parce que, justement, la partie technologique y est trop négligée au profit de la science pure. L'école Polytechnique ne mérite guère son titre. » (3)

Pour résumer les idées de Sorel sur ce point, nous pouvons dire : les travailleurs manuels, seuls producteurs, peuvent et doivent acquérir, grâce à une culture exclusivement professionnelle, la capacité tech-

(1) Le néo-saint-simonisme contemporain, dont l’organe est la revue Le Producteur, semble, comme Saint-Simon, et à la différence du syndicalisme sorélien, considérer que l'intelligence est productive.

(2) SorEeL : Matériaux d’une théorie du prolétariat (Ave-

” nir socialiste des syndicats), p. 92.

(3) Illusions, p: 256-257.

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