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CHAPITRE I

L’Aveulissement de la Bourgeoisie

On a souvent parlé du manchesterianisme de Marx. Bien qu’elle envisage l’avenir sous une forme différente, l’école marxiste est, en effet, d'accord avec l'école classique « sur la plus grande partie des constatations scientifiques » (1). Nul n’a rendu, plus que Marx, justice à l'œuvre accomplie par le capitalisme qu'il considère comme une étape nécessaire au développement de l'humanité.

«La bourgeoisie capitaliste a, comme personne ne l'avait fait avant elle, montré de quoi est capable l'activité humaine. Elle a réalisé de toutes autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aquedues romains et les cathédrales gothiques; elle a accompli de toutes autres campagnes qu'invasions et croisades. »(2)

(1) Insegnamenti, p. 220.

(2) K. Marx :Manifeste du Parti communiste, trad, Andier, p. 17.

L'économie sorélienne, et par là elle trahit son origine marxiste, est également dominée par « l’impératif catégorique de la production » (1).

Avec Marx, Sorel voit « dans le monde capitaliste, un progrès réel. qui est la condition nécessaire de la révolution socialiste ». Ils font œuvre de réactionnaires très dangereux, les philosophes qui, « en vue d'éviter au peuple les $ouffrances provoquées par toute grande transformation économique, voudraient entraver par des règlements le progrès réel » (2),

Il est clair qu’il y a des nécessités pratiques contre lesquelles il.serait fort inutile d'essayer la lutte; par exemple, « il serait insensé de vouloir empêcher le progrès machinal ». (3)

Les perfectionnements dans le matériel de la pro-

duction ont entraîné le perfectionnement du producteur. à:

Les outils plus scientifiques ont demandé au travailleur plus d'intelligence que de force (4). Ainsi, le capitalisme, non seulement a donné à la production un essor prodigieux, mais encore a contribué, d'ailleurs inconsciemment, à former le travailleur moderne extra-qualifié, cet idéal du producteur selon Sorel.

La grosse tâche du capitalisme n’est pas uniquement matérieiie; il ne doit pas seulement laisser au socialisme, comme héritage, des forces productives puissantes, il doit lui laisser un homme nouveau - qui ait enfin compris le travail. « Tout ce que fait

(1) Nouveaux aspects du socialisme, par Ed. Berth, p. 32. (2) Illusions, p. 276-277.

(3) Préface à Pelloutier, p. 31.

(4) SoreL : Article de la Science sociale, septembre 1899, Les divers types de Sociétés coopératives, p. 188.

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le capitalisme, pour entraîner les ouvriers, est un gain pour le socialisme. » (1)

Cette double tâche, le capitalisme l’a remplie sans faillir pendant la plus grande partie du xix° siècle. Il n'a jamais eu en vue que la plus haute production. « Les capitaines d'industries » s’entendaient à stimuler leurs subordonnés et à leur faire rendre le maximum. Durs avec les autres, ils l’étaient aussi avec eux-mêmes : leur énergie indomptable ne se laissait pas décourager par les crises nombreuses qu'ils avaient à subir. Aussi, Sorel, rempli d’admiration pour cette grande œuvre, proclame que parmi les diverses formes économiques, le capitalisme apparaît comme la forme supérieure; il le compare à l’espèce humaine qui l'emporte sur toutes les autres, et lui applique le mot de Bergson sur l’homme : « Si, au bout du large tremplin sur lequel la vie a pris son élan, tous sont descendus trouvant la corde trop ‘haute, l’homme seul a franchi l'obstacle. » (2)

Mais la bourgeoisie capitaliste ne se maintint pas à ce niveau héroïque. Sous l'influence des intellectuels, elle se détourna peu à peu du seul but qu’elle avait jusqu'alors envisagé : ia plus haute production, Elle prêta l'oreille aux critiques et finit par craindre le prolétariat qui, après avoir longtemps supporté la domination bourgeoise en silence, commençait à prendre conscience de sa propre puissance et à la manifester. La bourgeoisie crut alors habile de changer de tactique. De conquérante, elle devint diplomate. Dans le domaine économique et social, elle consentit à des concessions, préférant

(1) Insegnamenti, p. 278.

(2) SoreL : Article sur l’Evolution créatrice (Mouvement sociailste, 1907, 3 série, t, I, p. 277). +

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abandonner de bon gré une certaine part de ses privilèges que de se les voir tous arracher par la force.

Outre les socialistes, dans le courant du xix* siêcle, des voix bourgeoises s'étaient déjà élevées contre le caractère trop brutal de la production capitaliste. Sismondi, dès 1819, avait critiqué, sans succès im- . médiat, le régime industriel, les machines, la concurrence et l'intérêt personnel considéré comme le seul moteur économique. Vers 1850, s'inspirant des principes du christianisme, Le Play et son école avaient formulé la « théorie du bon patron » qui « doit à l’ouvrier plus que le salaire ». Mais, c’est surtout à partir de 1896, quand M. Léon Bourgeois eut exposé son idée d’une dette des capitalistes à l'égard des prolétaires, découlant du quasi-contrat de la solidarité sociale, que la bourgeoisie capitaliste entra dans la voie des réformes. L'idée de solidarité fit véritablement fortune. Elle résuma tout le programme social du parti radical-socialiste. Et même, de la politique, elle passa dans le domaine économique, où elle trouva sa meilleure expression dans les théories coopératistes de M. Ch. Gide.

Le même esprit, sous des formes différentes, se manifesta chez la bourgeoisie catholique et protestante. Les catholiques sociaux du « Sillon » furent particulièrement audacieux dans leurs propositions de sacrifices.

Pratiquement, tout-ce mouvement aboutit, au point de vue économique, à mettre en évidence à côté des producteurs les consommateurs, et à restreindre la libre concurrence; au point de vue social, il donna naissance à toute une série de mesures législatives

tendant à diminuer les inégalités, à réaliser l’unité sociale (1).

« Toutes les lois de politique sociale de ces trente dernières années, tout le foisonnement de la législation ouvrière — réglementation du travail, hygiène des ateliers et des cités, lois sanitaires et de protection contre les maladies contagieuses, assurances des ouvriers contre les accidents et la vieillesse, assistance obligatoire pour les malades et les vieillards indigents, organisation des sociétés de secours mutuels et des caisses rurales, construction de maisons à bon marché et institutions de cantines scolaires pour les enfants des écoles, subventions à toutes ces associations, et, comme moyens, pour payer ces subventions, impôt progressif sur les sucessions ou sur le revenu — fout cela a passé ou va passer sous le pavillon de la solidarité; aussi, appelle-t-on toutes ces lois « lois de solidarité sociale » (2.

On les appelle aussi « lois de paix sociale ». Filles légitimes de la Démocratie, celle-ci en est extrêmement fière, presqu'autant que des lois laïques. Et dans les campagnes électorales, les candidats des partis de gauche ne manquent jamais de les inscrire en lettres majuscules à leur programme.

Ge changement de position de la bourgeoisie indigna profondément Georges Sorel.

(1) À l'appui de leur thèse, les solidaristes citent les exemples les plus divers. Ceux-ci ont même une allure parfois assez prudhommesque. M. Gide n’a-t-il pas écrit sérieusement : « Le veston et le chapeau melon sont des symboles éloquents de cette marche vers l’unité. » (Histoire des doctrines économiques, par Gide et Rist, 4° édition, p. 710), *

(2) Gine et Risr, Zbid., p. 712-713.

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La distinction philosophique entre « l’un » et le « multiple » constitue pour lui le fond même de la science (1). Il souscrit entièrement à la thèse de Tarde : « L’hétérogène et non l’homogène est au cœur des choses. Exister, c'est différer; la différence est en un sens le côté substantiel des choses, ce qu’elles ont à la fois de plus propre et de plus commun. » (2)

Cette idée de multiplicité nécessaire, sur laquelle notre auteur revient constamment, explique son goût pour l’action. « Le mouvement est tout », s’écrie-t-il avec Bernstein (3).

Rien n’est donc moins désirable que le fameux état stationnaire de Stuart Mill. Sans l’action, il ne serait point de progrès économique ni moral. Le monde perdrait le goût du sublime et sombrerait dans une universelle médiocrité.

C’est malheureusement vers ce destin que les intellectuels démocrates s'efforcent de nous entraîner.

La bourgeoisie s’est laissé gagner par la contagion de la pernicieuse unité. Nous l’avons vu perdre de vue son rôle véritable, « le sublime qui lui était propre », et qui consistait à diriger la production, pour s’adonner à je ne sais quelle œuvre de réconciliation sociale.

Sorel n’a pas assez de mépris pour qualifier cette attitude : elle n'a même pas l’excuse d’être désintéres-

(1) Voir son Etude Unité et Multiplicité, in Réflexions, app. I, p. 391 et suivantes. Cf. aussi suprà Critique de l’Intellectualisme : Sorel contre le « rationalisme unificateur ».

(2) Cité par Guy-Grand (op. cit.), p. 139.

(3) Il nous revient à ce propos une pensée de Jouffroy que Sorel aurait certainement approuvée : « L’essence de humanité est encore plus dans le mouvement que dans le résultat et sa destinée dans le perfectionnement que dans la perfection, » :

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