CHAPITRE III
Le Syndicat, instrument de lutte de classe
Marx avait eu l'intuition géniale de la lutte de classe, mais il écrivait à une époque où le prolétariat n'était encore qu’une masse inconsistante et inorganisée. Quand on parlait alors de « révolution », l'esprit se représentait la Révolution Française, c’està-dire le type le plus achevé de cette révolution politique, dont nous avons vu Sorel faire la critique, où la violence n’est pas employée pour détruire l’ordre existant, mais pour obtenir le pouvoir sans toucher aux cadres traditionnels. C'est pourquoi Marx, dont les « formules sommaires et symboliques... sont presque toujours heureuses », quand il a voulu passer « comme homme d'action, à la pratique courante », s’est montré beaucoup moins bien inspiré (1),
Il lui est arrivé, ainsi qu'à Engels, de donner soit dans le Manifeste communiste, soit dans La Misère de la philosophie, des conseils d’un caractère nettetement blanquiste (2), au point que Bernstein a pu écrire à leur propos : « Ils sont passés impassibles à côté des erreurs les plus grossières du blanquisme » (3). C'est cette partie de leur œuvre, cependant inexacte et contraire à l'esprit réel de Marx et d'Engels, que leurs disciples, soi-disant orthodoxes,
(1) Décomposition, p. 50.
(2) Décomposition, p. 32-33.
(3) Décomposition, p. 50.
avaient surtout retenue. Le marxisme avait fini par se transformer en une espèce de socialisme d'Etat lassalien.
Les social-démocrates allemands, les trade-union anglais, l'Association internationale des Travailleurs et la Confédération guesdiste du Travail préconisaient l’organisation du prolétariat suivant une conception unitaire, Ils posaient le principe de la nécessité des autorités centrales. Ils prétendaient que, pour réaliser « l'unité intellectuelle » du prolétariat, il fallait tout d'abord créer une « unité gouvernementale » du socialisme.
Une pareille tactique aurait abouti fatalement à la perte de la conscience de classe, à la mêlée démocratique des partis, sans rien renouveler ni socialement, ni économiquement.
Contre ce marxisme dégénéré, contre cette formule étatiste de l’organisation ouvrière, un homme se dressa : Fernand Pelloutier (1). Il organisa les Bourses du travail dans un esprit « nettement révolutionnaire, c'est-à-dire en se tenant complètement en dehors de la bourgeoisie » (2). Pour la première fois, on ne tombait pas dans cette illusion, si répandue, « qu’il faut donner un corps matériel à l'unité pour qu'il puisse y avoir unité de pensée entre les hommes » (3). La plus grande indépendance, la quasi autonomie étaient, dans le système de Pelloutier, laissées aux Bourses et aux syndicats locaux. Le comité fédéral était réduit à « n'être qu'un bureau admi-
(1) Voir son éloge, notamment dans Préface à Pelloutier.
— Insegnamenti, p. 53-54. — Décomposition, p. 61. (2) Décomposition, p. 61.
— Insegnamenti, p. 53-54. — Décomposition, p. 61.
(3) Préface à Pelloutier, p. 54.
Er
nistratif, servant à mettre les Bourses en relations entre elles, pour que chacune d'elles pût profiter des idées émises et des expériences tentées ailleurs » (1),
Grâce à Pelloutier, le prolétariat se trouvait ainsi doté d'une organisation originale. Il abandonnait cette « politique de Gribouille, qui visait à former le peuple pour une vie nouvelle, radicalement différente de la vie bourgeoise, en l’enfermant dans des institutions copiées sur celles de la bourgeoisie » (2).
Devant cette organisation, Sorel qui s'était déjà, à plusieurs reprises, montré choqué de la fausse Witerprétation donnée au marxisme par des disciples plus soucieux de s’en tenir à la lettre de la doctrine que d’en rechercher l'esprit, eut comme un trait de lumière. « La marxisme de Marx, le voilà ! » s’écriat-il. Il se manifeste dans les faits. Les syndicats professionnels, quel merveilleux instrument de lutte de classe ! Leur but n'est-il pas l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ? La révolution n'est-elle pas le fruit du développement autonome du prolétariat ?
En restreignant, presque jusqu'à le supprimer, le rôle d’un Comité central, le système de Pelloutier réduit à son minimum l'influence des intellectuels, toujours à l'affût d'une direction à exercer. Les Bourses et les syndicats ne sont plus unis entre eux par un idéal politique plus où moins vague, mais par je fait sensible de la solidarité professionnelle.
Le rôle de Sorel et de la « Nouvelle Ecole » dont il est le chef, sera précisément de s'attacher à ce
(1) Préface à Pelloutier, p. 59.
(2) 1bid., p. 55.
mouvement ouvrier, de le conseiller, de l'aider à maintenir son originalité et son intégrité à l'abri des sollicitations extérieures, de le suivre fidèlement dans ses progrès, ef jusque dans ses contradictions.
Les néo-marxistes de la « Nouvelle Ecole » pourraient prendre comme devise cette phrase de Proudhon (1) : « Nous sommes les moniteurs du peuple, non ses initiateurs. Toute notre science consiste à épier les manifestations du peuple, à solliciter sa parole, à interpréter ses actes. Interroger le peuple, c'est pour nous toute la philosophie, toute la politique.»
Voyons donc le résultat de cette étude des syndicats, quelles réflexions elle inspire à notre auteur, quels conseils elle lui suggère.
Le syndicat, c’est la classe ouvrière en action. A ce titre, son rôle sera double, correspondant aux deux éléments que nous avons distingués dans la notion de classe, à la fois d'ordre économique et d'ordre psychologique.
A) Rôle économique des syndicats
Ce rôle est conforme au principe général de « l’impératif catégorique de la production » qui domine toute l’économie sorélienne. Si les travailleurs croient, au moyen des syndicats, obtenir plus de libertés et gagner des loisirs, ce n’est certes pas l’idée de Sorel. Il est, comme Marx, un farouche « manchestérien », ne déteste rien tant que les flâneurs et réprouve
(1) Mélanges, p. 137.
NC ve
énergiquement le sabotage (1). Il écrit : « Tout ce que fait le capitalisme pour entraîner les ouvriers est un gain pour le socialisme, quoi qu’en puissent penser les moralistes et les politiciens, toujours prêts à encourager la paresse. » (2)
Il s'élève contre la loi de huit heures (3), non encore votée à l’époque où il écrit, et craint que toute la législation sociale issue d’une inspiration analogue, ne soit « un élément de décadence » pour le prolétariat (4).
A ce point de vue économique, il est intéressant de noter l'attitude de Sorel à l'égard des coopératives ouvrières qui, très souvent, ont été créées par les syndicats.
Sur cette question, l’opinion de Sorel a varié avec les époques.
En 1898, il préconise la fondation de coopératives pour préparer les ouvriers à la direction de l'Economie nouvelle (5)
(1) Avenir socialiste des syndicats, p. 77. — NV. encore Mouvement socialiste, 1905, 1‘ et 15 novembre, et Matériaux, p. 70 et 7 (en note). « Le sabotage, dit Sorel, est un procédé de l’ancien régime et ne tend nullement à orienter le travailleur dans la voie de l’émancipation, »
(2) Insegnamenti, p. 278.
(3) «Il faut se méfier beaucoup de ce qu’on trouve dans les documents officiels à propos du travail, Il y a quelques années, on réduisit en France la journée de travail à 8 heures dans les bureaux de l’administration des postes; une expérience, dit-on, prouva que la production n'avait pas du tout diminué, mais, depuis lors, les faits sont en pleine contradiction avec cette expérience. Je crois qu’on pourrait dire la même chose de toutes les expériences du même genre faites dans tous les services de l'Etat. » /nsegnamenti, p. 278, en note,
(4) V. Ibid., p. 251-252.
(5) Avenir socialiste, in Matériaux, P. 112 et suivantes.
mA
Il apprécie aussi en elles l'amélioration qu'elles procurent dans les conditions de vie des ouvriers, car « la misère est un grand obstacle aux progrès du socialisme » (1). Et il conseille aux syndicats « d'animer (les coopératives) de l'esprit prolétarien, de les empêcher de se transformer en simples économats, de faire disparaître tout ce qui rappelle l'association capitaliste » (2).
Pour cela, il est essentiel que la notion juridique des «profits » tende à s’évanouir; « la masse des bonis de la coopérative doit être employée à des œuvres d'intérêt général » (3)
Une étude parue en 1899 (4) sur « les divers types de sociétés coopératives », comporte déjà une conclusion moins favorable à ces organisations. Sorel remarque que les coopératives qui réussissent le mieux « sont celles où les qualités du parfait coopérateur ne sont pas exigées ».
Enfin, en 1903, avec l'Introduction à l'Economie moderne, le revirement est complet. Il s'élève contre le charlatanisme coopératif » @) et trouve « aux coopératives de consommation tous les vices des démocraties. tandis que les coopératives de production sont oligarchiques et ne fonctionnement bien que si elles sont dirigées patronalement » (6).
Aussi, de même que les couvents n’ont pas transformé le monde en une société parfaitement chrétienne, il serait puéril de supposer que les coopéra-
(1) Avenir socialiste, in Matériaux, p. 113.
@) Ibid., p. 114.
(3) Avenir socialiste, p. 70-71.
(4) In Science sociale, n° de septembre 1899. (5) Introduction à l'Economie moderne, p. 172. (6) Introduction à l'Economie moderne, p. 165