I. — Les manifestatiors exterieures de la violence
Les principales manifestations extérieures de la violence prolétarienne envisagées par Sorel sont : le sabotage, la grève, la mise à l’index de certains ouvriers suspects de pactiser avec les patrons, celleci n'étant d’ailleurs, la plupart du temps, qu'une conséquence de la grève.
Nous avons indiqué précédemment que Sorel réprouvait énergiquement le sabotage. Il convient, cependant, de faire une distinction entre le sabotage qui frappe lg patron sans diminuer la production, et le sabotage qui n'est « qu'un gaspillage de travail » et qui consiste à fabriquer des produits inférieurs. Sorel condamne seulement cette dernière forme (#).
Dans le premier cas, il considère avec Victor Griffuelhes, le sabotage comme une arme ouvrière d’autant plus recommandable que, bien souvent, elle favorise le client. Par exemple : « Un ouvrier boulanger met dans chaque pain un peu plus de pâte que d'habitude, afin que l'acheteur ait bien le poids annoncé, el fait cuire plus complètement la mar-
(1) FouRNIÈRE, dans les Jllusions de la violence (article de la Revue socialiste, 1909, t. 49), reproche donc à tort à Sorel « de n'avoir pas trouvé une ligne pour condamner le sabotage », p. 105.
chandise pour qu’elle soit plus saine; — un vendeur dans un magasin donne le métrage exact au lieu de frauder comme le patron le lui recommande; — un maçon exécute d’une façon parfaite un travail que entrepreneur a soumissionné avec un fort rabais, en comptant le faire faire d’une façon sommaire. » (4).
Mais « l’arme par excellence que la société présente met entre les mains de la classe ouvrière, c’est la grève, c’est-à-dire la « cessation concertée du travail ». Elle s'impose, affirmeSorel, avec la force d'une loi naturelle, » (2)
Notre auteur est surtout séduit par le caractère spécifiquement et exclusivement prolétarien de cette manifestation de la violence. Elle donne aux ouvriers la mesure et le sentiment exact de leur force et possède'une valeur éducative de premier ordre; elle leur exercent sur l’avenir et les prépare à leur émancipation complète (3).
cipation complète.
Des motifs divers peuvent conduire les puvriers à se mettre en grève. Parfois, ils y sont amenés par la nécessité de s’abriter contre les tentatives exercées par les patrons, au mépris des droits qu'ils tiennent de la Révolution française en tant qu'hommes et citoyens. Ce sont, par exemple, des pressions sur leur liberté d&@ conscience : les patrons, désirant sauver les âmes de leurs ouvriers malgré eux, les contraignent à prâtiquer la religion. Les grèves se présentent alors sous l’aspect de protestations au nom de
(1). Sorez : Matériaux d’une théorie du prolétariat, p. 7, en note. Il prend ces exemples dans la brochure de Griffuelhes, Les objectifs de nos luttes de classes, p. 30.
(2) Préface à la brochure de Griffuelhes et Niel précitée.
(3) Ibid.
la dignité humaine et n’ont pas le caractère de luttes économiques (1).
Mais le plus souvent, la grève a pour but l’amélioration de la condition matérielle des travailleurs d'une entreprise ou d’un métier, ou, s’il s’agit de grèves de solidarité, de leurs camarades d’une entreprise voisine ou d'une autre corporation.
Cette forme économique de la grève intéresse surtout Georges Sorel, car elle poursuit non pas un but général et humain, mais un but de classe bien déterminé.
En quoi consiste la grève ? Sorel fait sienne la définition d’un magistrat américain nommé Jenkins, qui lui paraît exprimer à la fois le but de la grève et son mode d'exercice : « Un effort combiné des ouvriers pour forcer l'employeur à faire droit à leurs demandes, en l’'empêchant d'exercer son industrie jusqu'à ce qu'il se soit soumis » (2).
Mais, si cette définition est exacte, il faut, pour que la grève arrive à ses fins, que les ouvriers aient le pouvoir d'empêcher les patrons de les remplacer. Contrairement à la jurisprudence de la Cour de Cassation suivant laquelle, du fait de la grève, tous les liens sont rompus entre employeurs et employés, les ouvriers ont toujours soutenu que « le conflit ne les empêchait pas de rester attachés à l’œuvre ». Avec raison, déclare Sorel, et il s’efforce de fournir à leur thèse des arguments juridiques (8).
(1) Cf. SoreL : article dans Pages Libres, du 2 mars 1901 : « Les grèves de Montceau-les-Mines et leur signilication ».
GHÈE SOREL : Matériaux d’une théorie du prolétariat, p. 405.
(3) Pour le développement de cette théorie des grèves, voir Sorel : Matériaux d'une théorie du prolétariat, p. 392- 413 : « Grèves et droit au travail ».
Les ouvriers constituent avec le patron une sorte d'association, « occulte » en temps normal, mais que la grève rend explicite. Sorel compare cette association à celle qui existe entre un négociant et ses créanciers; tant que le commerçant fait de bonnes affaires, cette association n'apparaît pas, mais elle se révèle, au cas de faillite, lorsque les créanciers, réunis en assemblée générale, décident les mesures qu'il convient de prendre pour rendre possible la restauration de leur débiteur malheureux, au mieux de leurs intérêts communs. :
De même, en cas de grève, on voit une assemblée générale de grévistes discuter avec le patron sur les conditions du travail, et « les tribunaux obligent les chefs d'industrie à respecter ces conventions conclues par une autorité qui serait dépourvue de raison légale, suivant la doctrine de la Cour de Cassation ».
Il y a donc bien association entre l'employeur et ses employés, et la part de ces derniers dans cette association consiste en un « droit exclusif au travail » dans l'établissement. Ce « droit au travail », Sorel en fait un droit réel, un « jus in re aliena » dérivant des efforts intelligents de la collectivité ouvrière pour améliorer les conditions de la production, et il le compare à ce droit réel que Troplong à demandé, sans succès d’ailleurs, aux juristes de reconnaître au fermier sur le domaine qu’il a mis en valeur.
Les grévistes ont donc « le privilège du travail dans leur entreprise à l'encontre de tout étranger ».
Pour garantir ce privilège, les grévistes doivent posséder un « droit de contrainte » sur leurs camarades rebelles à la décision de la majorité, comme dans les associations syndicales pour l'exécution de travaux d'amélioration agricole, c’est la volonté du
plus grand nombre qui emporte malgré l’opposition de la minorité.
- Les délits commis sur la personne des ouvriers dissidents peuvent être, dit Sorel, qui poursuit ses comparaisons tirées du droit de propriété, « assimilés à ceux que commet un propriétaire en défendant ses cultures contre les maraudeurs ».
Mais ce « droit au travail », comme ce « droit de contrainte, Sorel se défend énergiquement d’en poursuivre la reconnaissance légale. Fidèle à sa doctrine de scission entre les deux classes antagonistes, il déclare ces droits « révolutionnaires incompatibles avec l’ordre bourgeois ». Si, lui, Sorel, les a analysés, c'est « pour mettre en pleine lumière les caractères de la lutte de classe ». Et il adjure les professeurs de droit « de démontrer à leurs auditeurs, au moyen d'une théorie juridique des grèves, que les conflits industriels actuels mettent en présence deux classes irréconciliables » (1).
Pour Sorel, toute grève économique est une imitation réduite, un essai du bouleversement final, «une révolution en miniature, qui annonce et peut même entraîner la libération définitive ».
- € Chaque conflit qui donne lieu à des violences devient ainsi un combat d'avant-garde, et personne ne Saurail prévoir ce qui peut sortir de tels engagements; la grande bataille a beau fuir: en l'espèce, chaque fois qu’on en vient aux mains, c’est la grande « bataille napoléonienne » (celle qui écrase définitivement les vaincus), que les grévistes espèrent voir
commencer; ainsi s’engendre, par la pratique des grèves, la-nolion d’une révolution catastrophique. » (1)
Mais cetie notion, que Marx avait présentée d'une manière vague, les grèves ont eu l'heureux effet de lui donner la vie; grâce à elles, les prolétaires ont pu réaliser dans leur esprit la catastrophe annoncée : ils l'ont envisagée sous l’aspect de la grève générale (2). |
IT. — Les mythes et la grève générale
On peut définir la grève générale « un arrêt universel de la production, dans un but d’éversion de la société capitaliste et en dehors de toute intervention d’un parti politique : grève générale est l’exact synonyme de révolution » (3).
C'est la grève des bras croisés dans toutes les corporations et en même temps. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de décrire en détail le mécanisme de la grève générale, telle que les militants
(1) Réflexions, p. 96. — « Les longues guerres ont engendré et développé l’idée de patrie, la grève locale et fréquente ne cesse de rajeunir l’idée socialiste dans le proétariat, de renforcer les sentiments d’héroïsme, de sacrifice et d’union, de maintenir toujours vivante l’espérance de la révolution. » Georges SoREL : Préface à l’édition italienne de l’Avenir socialiste des syndicats, in Mouvement socialiste, 1905, t. I, p. 276).
(2) Certains militants, comme Pelloutier et Henri Girard, (« Qu'est-ce que la grève générale ? » Leçon faite par un ouvrier aux docteurs du socialisme) condamnent les grèves particulières pour n’admettre que la grève générale.
(3) Sergos : Thèse, p. 258. Pour l’histoire de la grève générale, voir Serbos, thèse, p. 250-258. re
espèrent la voir se réaliser dans la pratique, ni les tentatives —— d’ailleurs avortées — auxquelles l’idée a donné lieu. La question a été traitée complètement dans des ouvrages et articles spéciaux (1).
Nous rechercherons seulement la conception qu’en a Georges Sorel.
Il envisage la grève générale d’un point de vue exclusivement idéologique, comme un « mythe ».
Le moment est venu de nous étendre sur cette théorie sorélienne des mythes, dont nous rencontrons pour la deuxième fois une application, la première ayant été signalée à l’occasion de nos développements sur la lutte de classe.
A) La théorie des mythes sociaux
« Il ne s’est peut-être rien accompli de grand ou de véritablement fécond dans l’histoire de l'humanité qui ne contienne, à son origine, quelque chose d'irrationnel. »