BRUNETIÈRE
Nous savons que les mythes sont, suivant la définition même de Sorel, des images sous lesquelles les hommes qui participent aux grands mouvements sociaux se représentent leur action prochaine (2).
Ce sont, si l’on peut dire, des « images-forces » (8)
(1) Voir notamment un article de M. Roussel : « La Grève générale et le Syndicat Guérard », in Revue Politique et Parlementaire, 1898, p. 317.
(2) Réflexions, p. 32.
(3) M. SerBos : (Thèse, p. 94-95) soutient que Sorel a
ur ici l'influence de Fouillée et de sa théorie des idéesorces.
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qui marchent devant le prolétariat, et l’attirent invinciblement.
Leur influence se retrouve à la base de la plupart des grands mouvements historiques. Le christianisme primitif; qui attendait le retour du Christ et la ruine totale du monde païen avec l'instauration du royaume des cieux pour la fin de la première génération, les espérances d’exaltation religieuse de l'Europe formées par Luther et Calvin, les représentations idylliques d’un monde régénéré par la Révolution des gens de 89, la conviction mazziniste de l’unité italienne (1), la croyance catholique de la lutte de Satan contre l'Eglise de Rome 2) sont autant de mythes, dont les hommes suivirent la foi et qui dirigèrent leur action.
Les mythes sont essentiellement antiintellectualistes. Ils n’ont pas de base scientifique. Ce ne sont pas des certitudes, ce sont des convictions. « Ce ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volontés. » (3)
Pour préciser sa pensée sur ce point, Sorel va comparer le mythe avec l'utopie (4,.
L’utopie est une création de l'esprit. Elle est l’œuvre de théoriciens, qui s'efforcent de construire un monde nouveau, idéal, dont les institutions témoignent d’une logique impeccable et d’une esthétique parfaite. Les plus petits détails sont prévus. Bref, on se trouve en présence d’un plan architectural de société, prêt à entrer en réalisation. Et si la réalisation complète n’est pas possible, du moins peut-on, en morcelant le système, effectuer certaines réformes.
(1) Réflexions, p. 178-179.
(2) Réexions p:v33:
(3) V. Réflexions, p. 46.
(4) V. Réflexions, p. 46 et suivantes,
‘Au contraire, le mythe est un produit de « lintuition » anonyme du prolétariat. Il n’a pas en vue la réforme de la société existante, mais sa destruction. [1 forme un {out indivisé, en ce sens qu’on ne saurait « le décomposer en parties qui puissent être appliquées sur un plan de descriptions historiques » (1).
“La conséquence à tirer de tout cela, c'est que « l'utopie peut être discutée, comme toute constitution sociale »; pour la ruiner, puisqu'elle se présente. comme une œuvre pratique, il suffit d'établir qu’elle est impraticable. Le mythe, cependant, est à l'abri de toute réfutation : on ne critique pas un sentiment, mais une idée.
Toutes les objections contre la réalisation matérielle du mythe se heurtent à cette réponse décisive : « Ce que nous croyons est peut-être faux, c’est peutêtre une erreur, mais nous le croyons; donc, cela est ! »
: Parfois, Sorel le reconnaît, nous nous trouvons en présence d'un amalgame d’utopie et de mythe. Nos premières constitutions offrent de ce mélange un exemple typique : les utopies concernant l’organisation de la société future y sont mêlées au mythe qui représentait la lutte contre l’ancien Régime,
Le socialisme, jusqu'à Marx, n'a guère été qu’une utopie. Les théoriciens d'alors supposaient la Révolution réalisée et se préoccupaient surtout de la manière dont « les hommes s'arrangeraient pour jouir du bonheur futur » (2).
() M. SERBOS (thèse, p. 296) le dit excellemment : « Tandis que l'utopie est « un modèle d'institutions », le mythe est un «€ instrument d'action ».
(2) Réflexions, p. 48.
Marx a rendu au socialisme sa véritable signification. Laissant aux poètes le soin de décrire un nouvel âge d’or, il à limité le socialisme à la préparation de la Révolution par le moyen de la lutte de classe. Le mythe de la grève générale n’a pas d'autre ambition que d'encourager le prolétariat dans cette œuvre, en lui représentant, d'une façon ot le résultat à atteindre.
Mais ce résultat pourra n'être pas atteint, ou il pourra arriver dans d’autres conditions, sous d’autres formes que celles espérées. Ce qui différencie essentiellement le mythe de l’utopie, c’est en effet son absence de prétentions scientifiques : le mythe social se concilie parfaitement avec le principe de l'inprévisibilité de l'avenir.
Dans cette théorie des mythes, l'influence de la philosophie de M. Bergson éclate. |
M. Bergson, nous le savons, distingue deux moyens de connaître le monde extérieur : l’intelligence et l'intuition (1). L'intelligence sert à connaître la matière, c'est-à-dire l’ensemble des phénomènes physico-chimiques dont l’immobilité est le caractère; mais le « moi », phénomène d'ordre psychologique, en perpétuel état de changement, lui échappe et ressort dé Pintuition. Celle-ci, d'origine instinctive, peut seule appréhender dans sa profondeur la vie; le continu, au fur et à mesure de son écoulement, car on ne saurait connaître par avance l'avenir, chaque moment apportant quelque chose d’entièrement nouveau qui vient s'ajouter au passé connu. Rien n’est plus inexact que la maxime de Comte « Le Présent est plein de Passé et gros de l'Avenir. »
(1) V. l'Essai sur les données PAENTEES de la conscience. .
Les caractères du mythe, analysés plus haut, correspondent point par point à la thèse du philosophe de.l’ « Evolution créatrice ». Il n’est pas le résultat d’un travail de l'intelligence, mais le jaillissement de l'instinct des masses prolétariennes. Il figure les aspirations profondes de leur conscience, mais ne les présente pas comme la réalité de demain (1).