CHAPITRE I« La Société civile
Bien souvent déjà, nous avons noté les préoccupations morales de notre auteur. Elles vont nous apparaître avec toute leur importance dans cette étude de la société sorélienne idéale.
Sorel voit surtout dans le syndicalisme une réaction contre l’indifférence morale de la démocratie bourgeoise et il n’attribue une aussi grande importance aux actes de la lutte de classe, que parce qu’il en attend la résurrection des sentiments héroïques dans le prolétariat.
Mais la seule violence ne suffirait pas à doter le prolétariat des vertus nécessaires à la classe d’où naîtra la civilisation nouvelle. Sorel met en lumière un facteur de moralité essentiel, trop souvent négligé par les auteurs socialistes : la chasteté.
Il érige cette constatation "à la hauteur d’une loi, la loi psychoérotique qui se formule ainsi :
« Le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste. » (1)
Il ne s’agit là, bien entendu, que d’une loi, ou mieux d’une constatation sociologique. Sorel n’a pas la prétention de donner une recette susceptible
(1) Cf. Préface à Colajanni. — Introduction à l’'Economie moderne, p. 82. — Insegnamenti, p. 172-173. — Réflexions, p. 211, en note. — Jllusions, p. 192: « Si le
mouvement annoncé par Zola se produit (si l’instinct genesique devient la préoccupation incessante du genre humain), ce sera une preuve que la force du cerveau diminue dans le monde moderne, Le cerveau paraît être, en effet, l’organe modérateur des fonctions sexuelles. » — V. encore Illusions, p. 133. — Matériaux, p. 297.
de produire ce sentiment de chasteté là où il fait défaut. Il manifeste son scepticisme à l’égard des essais législatifs de moralisation (1). Mais il fait un devoir à tout écrivain socialiste de rehausser dans l'esprit des prolétaires la notion de chasteté (2). Bien peu l’ont compris, hélas !
Parmi les socialistes pré-marxistes, seul Proudhon a pris soin de « recommander à tous, à la classe ouvrière surtout, la chasteté la plus rigide, qui est, à son avis, une condition essentielle de liberté et de force » (3), au point qu’on a pu écrire justement : « Pour Proudhon, la question morale n’est pas une question sociale, c’est. la question sociale qui est une question morale. » (4)
À Proudhon, Sorel oppose Fourier. Il ne manque jamais l’occasion de diminuer et de tourner en ridicule cette idole des modernes coopératistes. Ce serait |’ « héritier et le continuateur du XVIII siècle » ; sa lubricité et ses goûts pour la plus perverse débauche n'auraient d’égales que sa complète inaptitude à l’observation et sa méconnaissance des principes élémentaires de l’économie. Sorel ne lui accorde qu’une imagination facile : « S'il avait su écrire, il aurait composé des contes et des vaudevilles. » (5)
(1) Introduction à l'Economie moderne, p. 85.
(2) « Le socialisme doit se transformer en une philosophie de mœurs ». (Illusions, App. I, p. 335.)
(3) Prrou : Thèse, p. 25 ; V. les livres de Proudhon : Justice, Pornocratie.
(4) Prrou : Thèse, p. 22.
(5) Contre Fourrier, voir Sorel : Préface à Pelloutier,
1901, p. 35. — « Idées socialistes et faits économiques du XIX° siècle » in Revue socialiste, 1902, t. 35. — Insegnamenti, chap. IV en entier. — Critique du livre de Hubert
Bourgin : « Contribution à l'étude du socialisme françgais », in Mouvement socialiste, 1906, t. 18, p. 232 et suiv.). — Saggi di crilica del Marxismo, p. 398.
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Les sains-simoniens ont fait preuve de la même médiocrité morale. Ils ont complaisamment développé des utopies sur le communisme sexuel qui ont « de remarquables analogies avec les mœurs des peuples sauvages ». (1)
Vint Karl Marx. Son génie, si grand par ailleurs, ne paraît pas avoir été frappé de l'importance de la question sexuelle. Manchesterien outrancier, l’économie l’a hypnotisé, aux dépens de la morale. Il ne s’est pas rendu compte « qu’une société peut prospérer (économiquement) sans posséder de valeurs morales dignes de ce nom » (2). La morale avait fini par devenir « une littérature d’ordre inférieur ».
Les marxistes officiels ne se contentèrent pas de cette indifférence morale déjà regrettable, ils se livrèrent trop souvent « à de grossières facéties sur la morale la plus ordinaire » ; et « l’on pourrait faire un assez vilain recueil des paradoxes sout:nus par eux à ce sujet » (3). La « Papillonne », de Fourrier, trouva un propagandiste enthousiaste en la personne de Lafargue, le propre gendre de Marx. Cette écœurante attitude était due à la « superstition démocratique qui donnait au socialisme un but politique » (4. Or, la politique est l’école de toutes les corruptions et de toutes les compromissions.
IL était grand temps de réagir. Sorel met, nous l’avons vu, toute sa confiance dans les syndicats,
(1) Cf. à ce point de vue spécialement : Matériaux, p. 330 et suivantes.
(2) SorEz : « La crise morale et religieuse » (Mouvement socialiste, 9° série, t. I, 1907, p. 13.
(4) V. Réflexions, p. 340.
ces organisations proprement ‘prolétariennes, pour aider à cette restauration de la morale si néces-
saire.
Dans le cours de son œuvre, il nous donne çà et là des indications sur la façon dont il envisage cette restauration.
Et, tout d’abord, il s’occupe de la famille. Celleci constitue « la région mystérieuse de la législation » comme « la partie obscure de la morale est celle qui a trait aux rapports sexuels » (1). Cependant, elle domine et influence toutes les relations sociales ; Tocqueville et Le Play lavaient justement remarqué.
Comment notre auteur se représente-t-il l’organisation de la famille ?
Il commence par critiquer la conception actuelle de la famille, qu’on a « noyée dans l’économie ». Cela tient à ce que « nos pères, tout pleins de l’idée révolutionnaire et laïque, n’ont pas compris la nature du mariage » (2. Ils l’ont transformé en « un contrat d’une espèce particulière, assez mal définie », tandis que, traditionnellement, le mariage dépendait du droit sacré privé, qui avait un caractère religieux.
Sorel voudrait rendre à la famille sa base morale ancienne. |
Au système du contrat, d’allure trop Juridique et économique, il propose de substituer un régime de liberté. Mais liberté, avec lui, ne signifie pas licence. Le mariage ne doit pas être « une union
(1) Réflexions, p. 212-213.
(2) Procès de Socrate, p. 150-151.
sexuelle, qui se rompt, dès que l'ennui naît de l’'uniformité. Le vrai contenu de la famille est tout autre chose qu’un lien instinctif et temporaire ; c’est un ensemble de relations destinées à l’amélioration morale des êtres groupés, fondées sur la réciprocité des sacrifices joyeusement accomplis, ayant d'autant plus de stabilité qu’elles restent davantage ce qu’elles sont spécifiquement et qu’elles sont moins altérées par les influences sociales extérieures. » (1)
La famille de Sorel est donc un groupement purement sentimental, mais il compte sur l’honneur et la mutuelle affection de ses membres pour lui conserver sa pérennité et sa cohésion.
Il croit apercevoir le germe d’une semblable famille dans certaines dispositions de statuts syndicaux, lesquels accordent à l’union libre les mêmes égards qu’au mariage légal, et à la compagne d’un sociétaire décédé, les mêmes droits qu’à la veuve. (2)
Plus tard, il constatera que la guerre a développé cette tendance : « On a vu alors, que le nombre considérable d’unions libres demandait une reconnaissance officielle, et on a donné des subsides aux « compagnes » et aux enfants naturels des mobilisés, comme aux femmes et aux enfants légitimes. » (3)
Ainsi apparaîtrait, d’après notre auteur, un nouveu système familial, à l'usage du prolétariat, qui
(1) Sorez, article sur le livre de Merlino Pro e contro il socialismo, in Devenir social, octobre 1897, p. 28.
(2) Matériaux, p. 114-115.
(3) G. SoreL, article paru dans un journal italien le 9 mars 1920.
mérite d’être suivi avec la plus vigilante attention pour les immenses espoirs dont il est plein.
Sur le divorce, les idées de Sorel correspondent à sa théorie du mariage. C’est au moment du divorce qu’apparaissent les conséquences désastreuses de la conception juridico-économique du mariage-contrat. Comme on plaide sur les dommagesintérêts à l’occasion du non accomplissement d’une obligation synallagmatique quelconque, on va étaler devant les tribunaux les scandales de la vie conjugale : « Quel beau sujet d’édification, s’écrie Sorel, que cette discussion juridique entre l’homme et la femme pour savoir au profit de qui le marché de location des fonctions vénériennes doit être rompu !.. Le divorce pousse l’absurdité du mariage actuel jusqu’à l’immonde. » (1)
Cependant, le divorce est nécessaire, quand l'union des époux est devenue impossible, et que l'autorité déléguée au chef de famille par le magistrat se transforme en abus de droit, en véritable exploitation. (2)
Mais le divorce suppose le mariage dont Sorel est l'adversaire. Aussi déconseille-t-il aux socialistes italiens de mener campagne pour introduire chez eux une législation du divorce. Que leurs efforts tendent plutôt à obtenir des lois sur l'union libre ! Au lieu du divorce, on instituerait une « libera repudiatio » assez analogue à celle qui terminait le mariage romain au temps où la femme
. ) Georges SoREL : article sur « La Superstition socialiste », in Devenir social, 1895, p. 755.
(2) G. SoREL : Essai sur l'Eglise et l'Etat, p. 27, et Ré- [lexions, p. 362.
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n’était plus « in manu mariti » (1). La scission entre les prolétaires et les bourgeois se manifesterait ainsi plus complètement : elle s’étendrait de l’économie au droit, du domaine de la production à celui de la législation civile.
Nous avons noté que Sorel et Proudhon se rencontraient dans leurs préoccupations d’une morale sexuelle élevée.
Mais les théories de Sorel sur le mariage n’en sont pas moins très sensiblement différentes de celle de Proudhon.
Ce dernier donnait également au mariage une allure plus affective que juridique. Il y voyait «un pacte de dévouement absolu » (2). Mais il n’en admettait pas la rupture. Sa conception était celle du droit romain classique, avéc, à la tête de la famille, un « pater familias » souverain.
Le farouche philosophe de Besançon avait de la femme l'opinion la plus défavorable. Il la considérait un peu avec les yeux d’un ascète de la Thébaïde, comme un monstre de perversité, une créature diabolique. Pour l’entraver dans £on œuvre de corruption, il la soumettait à un véritable esclavage, lui imposait une incapacité absolue, donnait à la puissance maritale sa signification la plus rigoureuse..….
(1) (Article du journal italien précité). Si l'union libre fait l’objet d’une réglementation législative, elle ne diffère plus guère du mariage que par le nom. M. Vittorio Racoa, le traducteur italien de Sorel, dans sa préface aux Saggi di critica del Marxismo, désapprouve les théories de Sorel sur cette question du mariage. (V. cette préface, p. 14.)
(2) Cf. Prrou : Thèse, p 28 et suivantes.
Le mariage de Georges Sorel avait été trop heureux, il avait voué au souvenir de sa femme une piété trop profonde, pour partager l’opinion étroite de son maître sur cette question.
Certes, il reconnait volontiers que « le culte de la femme constitue un bien mauvais adjuvant moral » (1), et que le féminisme ne saurait être compris « comme le droit pour la femme de se livrer à ses caprices amoureux ». (2)
Mais il est un autre féminisme qui assigne à la femme un rôle de premier plan et la fonction la plus délicate et la plus haute. Il en fait une « éducatrice, non seulement des enfants, mais de l’homme lui-même ». (3)
Cette mission sublime de la femme, nul, sinon Michelet peut-être, ne l’a chantée avec autant de lyrisme, d'enthousiasme et de foi sincère que Sorel. (4)
Avec quelle émotion il célèbre l'influence de la compagne sévère et intelligente sur l’homme qui la choisie et dont elle inspire l’action en la maintenant toujours au niveau ie plus élevé ! Dans quels termes éloquents il l’oppose à la dégradation intellectuelle et morale du malheureux qui a succombé aux tentatives d’une intrigante, ou s’est laissé séduire par le mirage d’un faux amour :
(1) Procès de Socrate, Diroi
(2) Préface à Colajanni. Il ajoute : « I ne devrait exister qu’une seule morale pour les deux sexes, mais il ne faudra pas que les femmes imitassent le mauvais exemple que leur ont donné jusqu'ici les hommes. »
(3) Ruine du Monde Antique, D'150 (4) € On croirait, dit M. Guy-Grand, entendre un écho
du Guyau des pages immortelles consacrées à l'amour et à la femme dans l’Irreligion de l'Avenir. »
« Malheur à celui qui, trompé par une amourette, n’a pas rencontré la femme forte qui aurait dû lui révéler sa destinée et lui donner du cœur dans les jours de défaillance ! C’est dans l'amour d’une pareille compagne que s’engendre l’âme des hommes qui triompheront de tous les obstacles. » (1)
La même idée revient sous sa plume, dans un style semblable, à propos des tristes amours de Jean-Jacques et de Thérèse Levasseur :
« Heureux l'homme qui a rencontré la femme dévouée, énergique et fière de son amour qui lui rendra toujours présente sa jeunesse, qui empêchera son âme de jamais se contenter, qui saura lui rappeler les obligations de sa tâche, et qui parfois lui révèlera même son génie ! C’est ainsi que notre vie intellectuelle dépend en très grande partie du hasard d’une rencontre. » (2)
Ailleurs, parlant de Nietzsche, il exprime un regret analogue : « Peut-être eût-il mieux donné sa mesure s’il avait rencontré une femme capable de calmer certaines de ses illusions métaphysiques. » (3)
Cette action bienfaisante de la femme, Sorel ne la limite pas à la famille, elle déborde ce cercle étroit et s’étend à la société elle-même, dont elle favorise la marche en avant :
« Si nos sociétés sont devenues si fiévreusement progressistes, cela tient, pour une grande part, au désir ardent qu'ont les mères de voir leurs enfants s'élever au-dessus des conditions de vie qu’elles
(1) Cf. SOREL : Mouvement socialiste, 1901, p. 295 (Revue critique. Jean Coste ou l'Instituteur de village, par M. Lavergne.) :
(2) V. Mouvement socialiste, 1907-21, p. 507 et suivantes.
(3) Indépendance, t. 2, p.72
ont subies elles-mêmes durant leur existence, et au dévouement qu’elles montrent pour améliorer le sort de la nouvelle génération. Chez l’homme, ce sentiment est moins développé que chez la femme : aussi les adversaires du socialisme ont-ils raison de dire que la question sociale dépend, pour une très grande part, de la discipline de la famille, du maintien de lautorité paternelle, de l’asservissement de la femme, » (1)
C’est pourquoi, parmi les plus importants devoirs des syndicats, Sorel a soin d'indiquer : la protection de la femme contre son mari, au cas où celui-ci la traiterait comme il ne voudrait pas être traité lui-même par son patron.
Par la femme enfin, l’union « ouvrira l’œil » sur l'enfant et formera de bonne heure chez lui, « la conscience de classe » nécessaire à l’œuvre révolutionnaire,
Cette étude de la société civile rêvée par Sorel, nous présente un curieux mélange de réalité et d’idéal. Il y est question d'institutions € mythiques », si l’on peut dire, tant elles sont loin de celles que nous avons sous les yeux ; mais la préparation du prolétariat à la Révolution n’est pas perdue dc vue. |
Sorel n'offre donc jamais complètement l’aspec: d’un utopiste. Cette observation s’appliquera également aux explications que nous allons fournir sur la société économique de l'avenir.
aa G. SOREL : Morale et socialisme (Mouvement socialiste, 1°° année, 1899, t. I.)