CHAPITRE II La Société économique
Sorel est résolument anti-étatiste, nous l’avons constaté à plusieurs reprises. Ses attaques contre les intellectuels et les socialistes parlementaires témoignent à chaque instant de la crainte dont il est hanté de voir la révolution dévier dans un sens politique et aboutir à la constitution d’un pouvoir central puissant. Le danger est grand surtout dans notre pays « où existent des traditions autoritaires si fortes » (1), où la Révolution et l’Empire ont repris, en l’aggravant encore, la tradition monarchique de l’ingérence gouvernementale dans la vie individuelle. (2)
Notre auteur reprend toutes les critiques de l’école libérale contre l’étatisme économique (@). Mais il va encore plus loin. S’il concède à l'Etat bourgeois certains pouvoirs dans la transformation socialiste du milieu économique, il ne peut se résigner à admettre, une fois la révolution réalisée, la survivance de cet Etat. Il repousse comme un « souvenir de l’ancien régime », l’idée de « dictature du prolétariat », que les politiciens du Parti inscrivent en tête de leur programme.
Plus marxiste que Marx, qui admettait cette dic-
. (1) V. Revue Politique et Parlementaire, t. 18, p. 609 : « La crise du socialisme ».
(2) « L'Etat doit chez nous se mêler de tout, et le premier des droits du citoyen français est d’être surveillé par la haute police. » Préface à Pelloutier, p. 58.
(3) Réflexions, p. 253 et suivantes.
tature à titre provisoire, comme une étape de la Révolution sociale, susceptible de disparaître pour faire place, le moment venu, à « une société anarchique », Georges Sorel supprime cette transition. Il redoute, en effet, qu’elle ne tende à se consolider en un état définitif, et qu’il ne faille recommencer une autre révolution pour la faire disparaître (1). Pour lui, la dictature du prolétariat correspond à une division de la société en maîtres et en asservis. C’est une bourgeoisie nouvelle qui se substituerait ainsi à l’ancienne.
* L’antipatriotisme de Sorel n’a pas d’autre cause que sa haine de l'Etat. Il considère que « l’idée de Patrie n’est plus, au terme où l’a conduite son évolution historique, qu’un artifice bourgeois, destiné à maintenir la cohésion de l’Etat menacé de mort par les progrès du socialisme (2). De même, s’il lutte contre l’armée, malgré son admiration pour les vertus guerrières, c’est qu’elle représente « la manifestaiton la plus claire, la plus tangible et la plus solidement attachée aux origines, que l’on puisse avoir de l'Etat ». (3)
Le mot d’ordre syndicaliste est donc « Guerre à l'Etat dans toutes ses manifestations ! »
Dans le système de Sorel, la société politique disparaît, comme une forme périmée. On aboutit à
(1) Cf. Réflexions, p. 253 : « Il faudrait être bien naïf pour supposer que les gens qui profiteraient de la dictature démagogique en abandonneraient facilement les avantages. »
(2) A. SERBos (Thèse, p. 142). — M. Prrou (Thèse, p. 163) est du même avis. L’antipatriotisme des syndicalistes ne dérive pas d’un vague pacifisme, il est pour eux « un moyen symbolique en que'que sorte de manifester leur dédain parfait pour l'Etat bourgeois et ses destinées. »
(3) Réflexions, p. 162-163.
une société purement économique, suivant une évolution que M. Guy-Grand a pu comparer à la fameuse loi des Trois Etats d’Auguste Comte : « De même que pour Comte, l’âge métaphysique, précurseur de l’âge scientifique, succédait à l’état théologique, de même, pour les partisans et les théoriciens du syndicalisme pur, le citoyen, successeur de l’honnête homme et du sujet régalien, affranchi par la révolution politique, ne serait que le précurseur du producteur, dont la révolution économique commencerait les destinées et dont l’heure aurait enfin sonné. » (1)
Quelles indications Sorel nous donne-t-il sur cette société exclusivement économique ? (2)
Son idéal se trouve résumé dans une phrase de l'Avenir socialiste des syndicats : La société future doit être dirigée « par des associations formées pour produire, et, par suite, il faut introduire partout « les principes » qui régissent l’atelier bien organisé ». (3) |
Autrement dit, le syndicat, agent de révolution, est en même temps un agent de reconstitution. C’est la cellule sociale de l’avenir. Toujours soucieux d’éviter de tomber dans l’utopie, Sorel ne donne guère de renseignements sur l’organisation matérielle de ces syndicats. Sans doute fonctionnerontils à la manière des coopératives. Le danger d’embourgeoisement ou de reconstitution déguisée d’une sorte de capitalisme, qui constitue le vice des coopératives dans la société actuelle, ne sera plus à
() Guy-GranD : Proudhon et notre temps, p. 38.
(2) Dans Les Matériaux, p. 119, Sorel a soin de faire remarquer combien cette conception s'accorde avec la théorie du matérialisme historique.
(3) Avenir socialiste, 1901, p. 77. ré
po
craindre alors, puisque la pratique de la violence aura donné aux travailleurs une mentalité et une morale particulières.
Tout le système de notre auteur est, en effet, fondé sur cette survivance, une fois la lutte de classe terminée, des qualités qu’elle aura fait naître dans le prolétariat.
Le travailleur s'était passionné pour la grève générale, il avait mis au service de cette grande idée tout son enhousiasme, il s'était imposé volontairement les plus durs sacrifices, il avait appris à se plier à une discipline toute morale, mais plus rigoureuse encore que celle imposée par un maître.
Cette foi révolutionnaire, Sorel espère qu’elle se changera en un culte du travail, et il compte sur elle pour assurer la bonne marche d’un atelier hautement progressif, où « la coopération forcée serait remplacée par la coopération libre », « où la volonté du maître serait dissoute dans le corps général des travailleurs », « où l’ouvrier ferait usage de l’outillage comme s’il en était le propriétaire, et se préoccuperait d’en améliorer l'emploi comme si l’avenir lui appartenait ». (1)
Nous retrouvons ici cet « individualisme collectif » que nous avons noté comme le moteur psychologique de la Révolution.
C’est lui qui fera revenir les ouvriers au travail, une fois la révolution accomplie, dans l'atelier désormais sans maître (2) ; c’est lui qui les fera consentir aux inégalités nécessaires au développement de la production.
Car Sorel est bien loin de partager l'illusion, ré-
(1) Introduction à l'Ecole moderne, p: 204-210. (2) Réflexions, p. 369 et suivantes,
pandue dans certains milieux mal informés, d’une société communiste, purement égalitaire (1). L’abolition des classes sociales ne saurait supprimer « les différences dans l'emploi du temps,. ni les diversités d’occupations et de capacités ».
« L’idée d’une égalité (conçue comme une identité approximative) n’appartient pas au socialisme, mais bien plutôt à la démocratie pure, à la niaise- -ie radicale et jacobine. C’est une conception qui provient du préjugé d’après iequel le sort parfaitement heureux de l’homme serait réalisé dans une société de petits propriétaires, tous pauvres, tous modérés dans leurs désirs, vivant comme les bergers des contes galants. Cet idéal est tout à fai! étranger au socialisme. » (2)
Les syndicats actuels souffrent précisément. de l’absence de toute différenciation à leur intérieur (3), tandis que dans les sociétés coopératives
(1) Cf. Devenir social, 1895, p. 735 et suivantes. Article de Sorel sur « La Superstition socialiste ».
(2) Cf. Devenir social, Ibid, p. 744. — Dans Les Matériaux, p. 18 (en note), Sorel cite, en y adhérant, l’opinion de l’écrivain italien B. Croce (Cuitura e vita morale, p. 170- 171) : « Le rejet du socialisme utopique, signifie le rejet absolu de l’idée d'égalité ». Le marxisme, en se vantant d’être passé de l’utopie à la science, employait une métaphore dont l'interprétation profonde est la suivante : « Ce passage n’est rien autre que le passage de l’idée abstraite à l’histoire concrète, l’abandon de légalité qui est un concept arithmétique et géométrique, pour un concept biologique, pour la vie qui est inégalité et asymétrie. De là résultent : lutte de classe, aristocratie de producteurs (bien différente du prolétariat en guenilles, de la gent mendiante) qui triomphe de la bourgeoisie et transforme l'organisation sociale, contrôle croissant de l’homme sur les forces aveugles de la nature, prédominence de la technique, etc... »
(3) Avenir socialiste, p. 78.
ouvrières prospères, il y a toujours une sérieuse hiérarchie. (1)
Dans cet atlier inégalitaire mais libre le travail sera la loi suprême.
Le travail joue, dans la société future, telle que Sorel la voudrait voir réaliser, le double rôle de la violence dans sa conception de la Révolution : rôle économique, rôle moral.
Au point de vue économique, « toutes choses devront descendre sur le plan d’un atelier qui marche avec ordre, sans temps perdu et sans caprice (2) C’est l’atelier hautement progessif. Une fois de plus, nous constatons le souci de notre auteur pour une production intensifiée. Il repousse, nous le savons, les limitations légales du travail, et considère la « loi de l’augmentation progressive du travail » comme la loi fondamentale de la nature (3). Il conseille aux syndicats de veiller à l'abolition dans les fabriques des mauvais usages (4).
A cet atelier « hautement progressif » correspond un ouvrier « hautement qualifié » qui doit « avoir l’œil continuellement ouvert sur les difficultés que présente la manière actuelle de produire », ne pas se contenter de connaître les servi-
(1) Cf. Science sociale, septembre 1899, p. 192-193 : « Les divers types de sociétés coopératives ».
(2) Préface à l’Avenir socialiste des syndicats (Mouvement socialiste, 1905, 17, p. 276. ;
(3) Insegnamenti, p. 278. — V. également Jbid., p. 350- 355 et aussi article sur la « Superstition socialiste », in Devenir social, 1895, p. 736. Sorel précise que, dans la société future de Marx, « le travail sera le premier besoin de la vie ».
(4) Avenir socialiste des syndicats, in Matériaux, p. 137.
Là 4h
ces que rendent les machines, mais surtout être capable de « reconnaître les imperfections qu’elles présentent » (1). Sorel propose comme exemple à cet ouvrier, le vigneron des pays de grands crus qui est « observateur, raisonneur et curieux de nouveauté », par nécessité, car « chaque année lui apporte un tribut de difficultés nouvelles », « et il doit suivre, avec une attention minutieuse, tous les épisodes de la vie de chaque plant ». (2)
D'une façon plus générale d’ailleurs, notre auteur voudrait que l’industrie tirât profit des constatations faites dans l’agriculture. Il s'élève contre les travailleurs urbains qui, selon l’expression de Corbon, « ne consacrent à leur travail que la moindre partie de leur valeur intellectuelle » (3), et souhaite que « l’ouvrier prospère » soit entièrement absorbé dans son métier, « comme le paysan qui est en quelque sorte résorbé par la terre qu’il cultive ». (4
En effet, poursuit-il, « ce qu’il y a de plus essentiel me semble être la détermination de tout ce qui s’attache au point d'honneur du travailleur, c’està-dire, l'attention qu’il porte à son travail, l'amour qu’il a pour la besogne bien faite, et le désir qu'il éprouve de fevenir une force indépendante en se créant un foyer digne. Dans la vie paysanne, nous trouvons ces trois ordres de sentiments d’une ma-
-nière si évidente qu’on a pu les considérer parfois comme caractéristiques de l’homme des champs :
le rural ne pense qu’à sa terre et est singulièrement
(1) Illusions, p. 282-283. | He (2) Illusions, p. 282-283.
(3) Introduction à l'Economie moderne, p. 59.
(4) Ibid., p. 61-62.
fier d’avoir des récoltes ou des animaux plus beaux que ceux du voisin. La bonne marche des atliers les plus perfectionnés est fondée aujourd’hui sur une active et intelligente collaboration de l’ouvrier qui ne se considère plus comme un manœuvre faisant des gestes fixés d’avance, mais comme un producteur s'intéressant à la parfaite réussite de la fabrication. Aussi il se trouve que l’industrie la plus avancée reproduit des phénomènes analogues à ceux que l’on constate dans l’agriculture des paysans propriétaires. Cette analogie a une très grande importance pour le perfectionnement des théories socialistes. » (1)
Nous avons cru nécessaire de reproduire cette longue citation parce qu’elle met fort en lumière la fonction non seulement économique, mais encore morale du travail, aux yeux de Sorel.
Comme Proudhon, dont il suit une fois de plus la tradition, notre auteur voudrait « faire du tra- . vail la base d’une nouvelle philosophie, d’une nouvelle organisation sociale » (2), on pourrait même ajouter d’un « nouvel honneur », suivant l’expression d’un écrivain contemporain, M. Pierre
(1) Introduction à l'Economie moderne, pb. 63-64. La leçon de lagriculture sera d'autant mieux comprise des ouvriers que leS industries se trouveront installées non plus dans les villes, ces foyers d’intrigues politiques et de corruption morale, mais dans les campagnes. La politique industrielle de l’avenir doit être, suivant notre auteur, une politique rurale. Les faits commencent d’ailleurs à lui donner raison : la métallurgie qui occupe dans l’industrie moderne une place prépondérante, « devient de moins en moins une industrie urbaine, elle ne peut fonctionner qu'avec une insta!lation extrêmement puissante qui exige des établissements qui ne peuvent se construire dans les vills. La métallurgie recherche, d'autre part, le voisinage des mines et n’a besoin de rien de ce qui se fait dans les métropoles. » Insegnamenti, p. 76.
(2) Cf. BertHop : Proudhon et notre temps, p. 94-95.
Hamp (1) qui a repris les idées de Sorel sur l’éminente dignité du travail et principalement du travail manuel. Sorel livre à la méditation de ses lecteurs, cette phrase émouvante mise par le romancier Charles-Louis-Philippe, dans la bouche d'un de ses personnages : « Mon âme est venue toute seule avec mon pain quotidien. J’ai toujours cru qu’avoir à gagner leur pain quotidien sauverait les hommes. » (2)
Cette haute vérité, les syndicalistes actuels la méconnaisseni trop souvent. Heureusement, grâce à la grève générale, les ouvriers de l’avenir auront acquis le sentiment de la tâche individuelle à accomplir, le mieux et le plus activement possible, sans espoir d’une récompense proportionnée à leur mérite. (3)
Ils travailleront donc avec l’amour de leur ouvrage, et ils arriveront à le perfectionner au delà de toute espérance. Ils deviendront, à force d’application, des inventeurs et des artistes, cherchant sans cesse à dépasser ce qui aura été fait avan: eux. (4)
(1) Cf. Pierre Hamp : Un nouvel honneur. Pierre Hamp est comme Sorel, un mystique de l’héroïsme professionnel. D’après lui, il est des « Saints du travail » et il cite successivement : Vatel, martyr de la cuisine ; Bernard Palissy, apôtre de la céramique ; Pasteur, saint de la chimie. « Le moment est proche, écrit-il, où la sainteté dans Le travail sera une des grandes forces morales de la civilisation. »
(2) Matériaux, p. 290.
(3) Réflexions, p. 377-389.
(4) Dans les Réflexions, p. 377-278, et dans les Illusions, p- 283, Sorel développe cette idée que l’art: doit être regardé comme étant une anticipation de la haute production qu’il rêve, car l'artiste se distingue par « l’infinité de son vouloir » de l’artisan commun qui réussit surtout dans la reproduction indéfinie des types qui lui sont étrangers ».
La civilisation socialiste sera ainsi dotée d’un art original qui n’aura pas été copié sur l’art bourgeois comme l’art de la Révolution fut copié sur l’art de l’aristocratie de l’ancien régime.({)
Cet art nouveau aura une origine technique, il contribuera à relever l’idée du travail, à lui donner un lustre jusque là inconnu. « Le travail est une nécessité ; l’art empêchera que nous le considérions comme une servitude. Il perdra son caractère rebutant… L'éducation artistique se confondra avec l’éducation professionelle ». (2)
On a critiqué cette conception trop étroite de l’art (3), dérivant uniquement de la technique professionnelle. On a dit : une classe ne saurait monopoliser l’art qui est quelque chose d’humain.
Le grief est justifié.
Surtout, on a émis des doutes sur la possibilté de transformer les ouvriers actuels en « libres producteurs » par le seul moyen de la violence révolutionnaire (4). La violence peut engendrer des guerriers, elle peut être une source d’héroïsme, mais c’est lui prêter trop de vertus que de compter sur elle pour changer la nature humaine.
Passés les périodes de crise et les moments d’exal-
(1) Cf. Devenir social, 1895 : La superstition socialiste, p. 762.
(2) SoREL : La valeur sociale de l'art. Conférence faite à l'Ecole des Hautes études sociales. Proudhon avsit, avant Sorel, exprimé les mêmes espérances : « Comme dans les âges antiques, l'initiation à la Beauté arriva par les Dieux, ainsi dans une postérité reculée, la Beauté se révèlera de nouveau par le travailleur, le véritable ascète ; et c’est aux innombrables formes de l’industrie qu’elle demandera son expérience changeante, toujours nouvelle et plus vraie. » Proudhon, Philosophie du progrès, D: 19:
(3) GUy-GRaND : Philosophie syndicaliste, p. 172-173- (4) Cf. SerBos : Thèse, p. 193-196.
tation, l’homme cesse d’être un héros ou un saint pour redevenir un homme, son idéal se réduit à une ambition moins noble sur laquelle l’économie politique tout entière est fondée : obtenir le maximum de jouissances avec le minimum d'efforts.
Sorel n’a-t-il pas écrit lui-même que « notre nature cherchait toujours à s’échapper vers la décadence » ? (1)
Sachant par avance les désillusions qui l’attendaiïent, le courageux vieillard s’est employé à lutter de toutes ses forces contre cette décadence fatale. Nous allons voir, en étudiant son influence, quels résultats il a obtenus.
(1) Matériaux, p. 138, en note.
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