CHAPITRE I
L’Influence de Georges Sorel er France
L'influence de Georges Sorel sur les militants syndicalistes a été à peu près nulle. M. Robert Louzon en a convenu dans le discours qu’il a prononcé sur sa tombe, et il a ajouté : « C’est le plus grand éloge qu’on puisse adresser à Georges Sorel. » Malgré sa forme paradoxale, l’idé est exacte : notre auteur, logique avec ses théories antiintellectualistes, n’a jamais prétendu diriger le prolétariat, ni lui imposer des croyances qui ne seraient pas les siennes ; bien au contraire, Sorel et ses disciples déclaraient n’avoir qu’une ambition : faire de leurs théories le reflet de la pensée ouvrière ; ils se présentaient comme les interprètes passifs du mouvement prolétarien. L'influence devait donc s’exercer non pas. de Sorel sur les militants, mais des militants sur Sorel.
Cependant, les théories de Sorel se sont développées très souvent sans tenir compte des faits observés dans le prolétariat, ou plutôt en prêtant à ces faits une signification qu'ils n’avaient pas. Si Sorel n’a pas entraîné les militants dans la voie à suivre, l’on ne peut pas dire davantage qu'il se soit attaché à leurs pas. Sur de nombreux points, des différences profondes les séparent. (1)
(A) V. à cet égard, G. PrrRou : « À propos du syndicalisme révolutionnaire : Théoriciens et militants », article de la Revue Politique et Parlementaire, 1911, p. 130-142 ; et aussi G. Pirou : « Georges Sorel », article de la Revue d'Histoire économique et sociale, 1924, n° 1, p, 1158.
Le progrès moral, essentiel aux yeux de Sorel, est resté complètement indifférent aux syndicalistes militants qui ne voient, dans la lutte de classe, qu’un moyen d'obtenir des avantages matériels plus grands...
Les militants ne doutent pas de la future révolution sociale, que Sorel présente sous la forme hypothétique d’un mythe...
Tandis que les militants rêvent d’un âge d’or où la production s’accomplira à peu près sans effort, par la seule-vertu de la Révolution réalisée, Sorel maintient le travailleur sous la dure obligation du métier à exercer le plus conciencieusement possible.
Enfin les militants se montrent, en majorité, partisans de l’enseignement intégral et encyclopédique pour tous ; ils sont donc soumis à un préjugé intellectualiste, contre lequel Sorel a affirmé la supériorité de l’enseignement technico-professionnel.
Ces différences, que nous venons de rappeler brièvement, sont de la plus haute importance. Elles enlèvent aux théories de Sorel la base sur laquelle il prétendait les faire reposer. Elles les réduisent à n'être que des constructions de l'esprit, en dépit de l’antiintellectualisme de leur auteur.
Aussi n’est-il pas étonnant que l'influence de Sorel en France se soit manifestée surtout dans les milieux intellectuels. Certains publicistes bourgeois crurent trouver dans l’œuvre de leur « frère ennemi » la plus forte et la plus nécessaire leçon.
La critique sorélienne des institutions démocratiques les éclaira sur la politique de concessions
pratiquée par leur classe depuis plus de trente ans, et sur ses résultats aussi désastreux au point de vue économique, qu’inutiles au point de vue de la paix sociale. Ils décidèrent que les bourgeois n’offriraient plus le col à leurs adversaires et ne se résigneraient plus à se laisser égorger sans combattre. Si la bourgeoisie doit mourir, que ce soit du moins après une lutte ardente où toutes ses forces seront employées ! Les bourgeois constituent, eux aussi, une classe : qu’ils s’organisent pour défendre leurs droits menacés par le mouvement syndicaliste ! (1)
Cette thèse, nous l’avons entendue soutenir par Paul Bourget, dans La Barricade. Elle vient d’être reprise tout récemment par un autre écrivain, plus jeune, M. René Johannet, dans un ouvrage au titre significatif : Eloge du Bourgeois français @). M. Johannet exhorte la bourgeoisie à la résistance ; il s'efforce de lui donner l’orgueil de l’œuvre accomplie jusqu'ici par le capitalisme et de lui faire comprendre la nécessité de sauvegarder ses privi- Jlèges.
M. Johannet, qui fut jadis le disciple attentif de Georges Sorel, ne manque pas de citer son maître. Il lui consacre même tout un chapitre de son livre, saluant la critique sorélienne de la société comme
(1) Cette tentative semble avoir été accueillie par Sorel avec sympathie. Après la représentation de La Barricade, dans une interview que lui prit G. de Maizière (Gaulois du 11 janvier 1910), après avoir dit qu’il n'avait rencontré Bourget qu'une fois dans sa vie, Sorel ajoutait : « Je serais heureux si son grand talent pouvait déterminer la bourgeoisie à se défendre et à abandonner enfin, em face de la courageuse ardeur de l'adversaire, sa coupable et peu glorieuse résignation, » — G. Pirou : « Georges Sorel », Revue d'Histoire économique et sociale, 1924, n° 1, p. 136.
(2) Les Cahiers verts, publiés sous la direction de Daniel Halévy, n° 39, Bernard Grasset, éditeur, 1924.
« la plus capable de nous introduire dans l’idée bourgeoise, » (1)
Aux bourgeois qui n’ont pas encore aperçu le mensonge et l’inconsistance des principes démocratiques, « Sorel, lu intelligemment, apportera la clef qui délivre. Comment l’avoir médité, dit M. Johannet, sans se sentir du goût pour la force, pour le concret, pour le risque, pour le réel, pour l'effort, pour la création, pour la tradition, pour la volonté, toutes valeurs que la démocratie antibourgeoise relègue au second plan et délaye insidieusement ? » (2)
L'impression d'ensemble qu’on reçoit à la fréquentation de Sorel consiste d’abord « à vouloir être soi ». La bourgeoisie doit profiter de la leçon, « elfe doit vivre uniquement du sublime qui lui est propre ». Ce n’est pas en esquivant sa personlité, en courant au devant des concessions qu’elle se sauvera, mais en devenant de plus en plus bourgeoise, en fortifiant ses principes. » (3) Cependant, malgré les efforts de MM. Bourget, Johannet, etc... l’on ne peut pas dire que, dans son ensemble, la bourgeoisie française ait compris « la leçon de Sorel », en abjurant définitivement les illusions démocratiques. Il semble, au contraire, d’après les dernières consultations électorales, qu’elle se soit de plus en plus engagée dans la voie des concessions. La victoire du cartel des gauches a consacré l'alliance des radicaux avec les socialistes réformistes ; les autres groupements républicains, qui constituaient le « bloc national », ont revendiqué eux-mêmes l'étiquette démocratique.
(1) Eloge du Bourgeois Français, p. 279.
(2) Ibid., p.. 280.
(3) Ibid., p. 283. VE
Une seule organisation politique ose, en tête de son programme, inscrire le mot d'ordre : « Guerre à la démocratie ! » C’est « l’Action Française », le parti du nationalisme intégral.
Ainsi sommes-nous amenés à traiter brièvement la question, intéressante par son actualité, de savoir si Georges Sorel a eu une influence sur le mouvement d'Action française et quelle a été cette influence.
Nous avons, dans la biographie de notre auteur, fait allusion à ses relations avec certains chefs du nationalisme, et notamment avec l’économiste du parti, M. Georges Valois.
M. Valois reconnait Sorel pour son maître au même titre que Charles Maurras. « C’est de lui, dit-il, que j’ai reçu mes premières directions, c’est à lui que je dois d’avoir pu prendre conscience du péril que constitue le régime démocratique pour la production. » (1)
Grâce à Georges Valois, Sorel fut étudié et médité par les jeunes intellectuels monarchistes. Ceux-ci entrevirent même la possibilité de se servir du syndicalisme antidémocratique de Sorel, pour amener « l’Institut d'Action française », un « Cercle P.-J. Proudhon », où syndicalistes et royalistes devaient Proudhon », où sydicalistes et royalistes devaient fraterniser dans l'admiration du « rustre héroïque des Marches de Bourgogne », comme M. Maurras appelait Proudhon, et dans la haine commune de la démocratie. »
La théorie de ce syndicalisme monarchique fut
(4) Vazors : La Monarchie et la classe ouvrière, p. 66,
donnée par M. Valois dans son livre La Monarchie et la classe ouvrière. (1)
L'autorité de Georges Sorel est invoquée bien souvent dans cet ouvrage, et M. Valois ne manque pas, chaque fois qu’il décoche une flèche à l’hydre démocratique, de la tremper dans la verve empoisonnée de son maître.
M. Valois reconnaît la nécessité de l’action syndicale. Cette action, d’après lui, serait conforme à la tradition monarchique, puisqu'elle affirme l’existence des classes, niée par la Révolution et la Déclaration des Droits de l'Homme (2). Mais, dans le système nationaliste, les classes différenciées ne doivent pas entrer en lutte. Au-dessus d’elles, pour régler leurs conflits, siège un arbitre souverain : le Roi. Ce Roi, bien moderne, ne sera plus seulement un chef de guerre, mais le « Chef de la Production », qui « maintiendra les chefs d'industrie entre deux murailles : d’une part, un pouvoir central absolument indépendant des capitalistes, interdisant à ceux-ci le pillage de l'Etat ou l'usage frauduleux de la protection des pouvoirs ; d’autre part, une classe ouvrière fortement organisée veillant avec activité sur ses droits acquis et tendant unanimement à une amélioration de son sort. Entre ces deux murailles, la bourgeoisie capitaliste est contrainte à l'élévation par la voie du plus grand effort industriel. » (3)
(1) Cet ouvrage comporte deux parties : la première, « La Révolution sociale ou le Roi », a été publiée dans la Revue L'Action Française (n°* de septembre à décembre 1907) ; la seconde, qui est une « Enquête » auprès des théoriciens et militants syndicalistes, a paru dans la Revue critique des Idées et des Livres (avril à mai 1902).
(2) Cf. La Monarchie et la classe ouvrière, p. 43. (3) La monarchie et la classe ouvrière, p. 50-51.
L'organisation des syndicats monarchistes rappelle très exactement les corporations de jadis. Ils doivent « demeurer rigoureusement fermés aux étrangers dans leurs milieux professionnels. » (1)
Quant aux intellectuels, il est bon, d’après Valois, de s’en méfier. « N’ont-ils pas presque toujours été dans la classe ouvrière. les fourriers des politiciens ? » (2)
Ce résumé rapide des idées nationalistes au point de vue social, suffit à mettre en lumière les similitudes et les différences de cette doctrine avec celle de notre auteur. Les unes sont beaucoup plus importantes que les autres.
Certes, nous retrouvons chez M. Valois, le souci de la production, l’affirmation de la nécessité de l'existence de classes sociales distinctes et surtout l’antidémocratisme de Georges Sorel.
Mais, le syndicalisme nationaliste veut éviter la Révolution sociale que Sorel proposait comme but au prolétariat. Enfin, son postulat essentiel est la constitution d’un Etat fort. « Politique d’abord ! », dit Charles Maurras. L'économie ne vient qu’en deuxième lieu. Or, nous savons que Sorel n’admet pas la subordination de la notion de classe à celle de parti, et que rien ne lui paraît plus odieux que l’autoritarisme étatique. Il rêve d’une société purement économique, d’où toute domination politique serait exclue.
(1) La Monarchie et la classé ouvrière, p. 361.
(2) 1bid., p. 150. — Pourtant M. Valois, dans une polémique avec M. Guy-Grand, se défénd de considérer les travailleurs manuels comme les seuls producteurs, Cf. Ibid., p. 340-341,
L'influence de Sorl sur le nationalisme apparaît donc comme limitée à la partie critique de son action, tandis que la partie positive et constructive s'inspire d’un idéal opposé à celui de notre auteur (1), On l’a dit justement (2) : « Le nationalisme s’attaque à la démocratie pour la détruire et revenir en arrière, c’est au contraire pour aller plus loin que M. Sorel et ses amis la critiquaient.. » Confondre les deux mouvements, ce serait confondre Réaction avec Révolution.
Cette confusion a pu être favorisée par la méthode employée par « l’Action Française » dont la violence a fait songer à celle conseillée par Sorel aux syndicalistes. Maïs, là encore, on a commis une erreur : la violence des Camelots du Roi est une manifestation de la force étatiste, en ce sens qu’elle vise à la conquête de l'Etat. Elle se différencie donc de la violence sorélienne qui, elle, veut ia destruction de l'Etat. Cette distinction, Sorel a pris soin de la faire G@) ; et Charles Maurras luimême a tenu à la marquer à son tour : « (Les révolutionnaires), écrit-il quelque part (4), ne disent pas la même chose (que les royalistes) ni ne la font, parce que leur violence est mise au service, non de l’ordre, mais du désordre, non de la pro-
(1) M. DARGUENAT, syndicaliste nationaliste, dans sa réponse à l’enquête de Valois, marque bien l’action limitée exercée par Sorel sur le mouvement d’Action Française : « L'école de M. Sorel, dit-il, nous a rendu notre liberté (en opposant le syndicalisme à la démocratie) ; après, nous avons fait de notre liberté ce que nous avons voulu. Ceci est notre affaire. » (La Monarchie et la classe ouvrière, p. 158.)
(2) SerBos : Thèse, p. 147. (3) Cf. Suprd.
(4) Dans l'Action Française, du 26 décembre 1923.
priété, mais du vol, non de l’autorité, mais de l’anarchie, non de la patrie, mais de l’ennemi. »
Le nationalisme de Charles Maurras et le syndicalisme de Georges Sorel nous paraissent donc inconciliables, en dépit de certaines haines communes et d’analogies plus apparentes que réelles.
Il n’est pas jusqu’à la philosophie qui anime les deux mouvements, qui ne les oppose l’un à l’autre. Le nationalisme s'appuie sur la Raison. Maurras se proclame l'élève d’Auguste Comte ; il manifeste à l'égard de la philosophie intuitioniste de Bergson, le mépris le plus profond. Classique, il réprouve « la folie romantique », positiviste, il fuit « le sublime à la mode ». (1)
Or, toute l’œuvre de Sorel est une protestation contre l’intellectualisme et $a médiocrité de la « petite science » des disciples d’Auguste Comte. Il revendique contre elle les droits de la métaphysique, et puise chez M. Bergson ses meilleurs argumnts. Son but, proclamé cent fois, est de rendre au sublime sa place dans le monde. S'il s'intéresse au prolétariat et souhaite la Révolution sociale, c’est parce qu’il en attend la résurrection de ce « sublime » disparu. (2)
(1) Cf. Préface du Chemin de Paradis.
(2) M. Gux-GranD, dans ses études sur la Philosophie syndicaliste et la Philosophie nationaliste, a mis en lumière cette différence contre laquelle a protesté M. Ed. Berth dans « l’Avant-Propos » de son livre Les Méfaits des Intellectuels. M. Guy-Grand, cependant, croit devoir signaler une certaine communauté d’esprit entre le syndicalisme et le nationalisme : les deux mouvements ont à Ja base l’idée de « différenciation nécessaire ». Les syndicalistes s’attachent à une « vérité prolétarienne » distincte de la vérité et de la science bourgeoises, et les nationalistes s’attachent à une « vérité française », indépendante de toutes les « nuées » métaphysiques ou humanitaires ». Ni les uns, ni les autres, ne se placent à un point de vue humain, (Voir Philosophie syndicaliste, p. 136 et suivantes.)
On conçoit dès lors, que le rapprochement de notre auteur avec le nationalisme ait été de courte durée.
Charles Maurras, malgré Bourget, se déclara toujours « horripilé » par Georges Sorel (1), et celuici, en parlant des idées de Maurras, en vient à déclarer dédaigneusement : « Tout ça, c’est de la philosophie de café. » (2)
Dans une lettre à son disciple italien, écrite en 1910, notre auteur avait exprimé sa confiance indéfectible dans le syndicalisme révolutionnaire, et l'espoir qu’il renaîtrait plus fort que jamais dans les temps de crise à venir (3). Aussi quand, en 1917, en pleine guerre européenne, la Révolution Russe éclata, l'enthousiasme prolétarien de Sorel ne connut plus de borne.
Cet enthousiasme était-il justifié ? Le bolchevisme peut-il être considéré comme une résurrection du syndicalisme révolutionnaire tel que notre auteur l'avait envisagé ? C’est ce qu’il nous faut maintenant nous demander. |
(1) Cf. Havarp DE LA Monraaxe, Action Française, du 8 septembre 1922.
(2) Cf. Henri CLouaRp : Progrès civique, septembre 1922. Sorel préférait Léon Daudet à Charles Maurras, parce que Daudet lui paraissait un homme d'action, ayant « comme Tertulien, le sentiment de la lutte de classes ». V. Revue Universelle, du 15 septembre 1922 : « Georges Sorel », par XXX, p. 768.
(3) LaANzILLo : Giorgio Sorel, p. 68, en note.