CHAPITRE II L’Influerce de Sorel en Russie
Il est difficile de distinguer l’influence de Sorel dans la Révolution russe. Si le nom de Marx revient à chaque instant dans les écrits des doctrinaires du bolchevisme, si l’on peut encore y découvrir des réminiscences de Bakounine et de Kropotkine, il semble que les hommes de Moscou se soient trouvés tout d’abord un peu déconcertés devant Georges Sorel. Lénine particulièrement, dont la pensée fut toujours « dirigée et soutenue, même dans le détail, par un principe unique : celui de l’action révolutionnaire » (1), paraît avoir été plus offusqué des contradictions de notre auteur, que séduit par ses théories sur le rôle des syndicats et les vertus de la grève générale. Dans un ouvrage ancien intitulé : Le matérialisme et l’empiro-criticisme, le futur chef communiste, s’adressant au mathématicien Henri Poincaré, avait écrit : « Vous vous trompez, Monsieur Poincaré. Vos œuvres prouvent qu’il est des gens capables de penser uniquement l’absurde. A cette catégorie de gens appartient l’esprit brouillon bien connu : Georges Sorel. » (2)
Cette opinion dédaigneuse de Lénine rappelle celle de Karl Marx à l'égard de Proudhon. Cela n’a pas empêché l’auteur du Capital de s'inspirer des idées du socialiste français. On a prétendu que
(1) Cf. Marersky : « Georges Sorel ». L'Internationale Communiste, n° 24, p. 88.
(2) Cité par Maletsky, ibid., p: 87.
Lénine avait agi de même avec Sorel (1), et notre auteur, tout en déclinant modestement une telle paternité intellectuelle, a exprimé dans un éloquent « plaidoyer », toute son admiration pour Lénine, « le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx, et un chef d’Etat dont le génie rappelle celui de Pierre-le-Grand. » (2)
La Révolution russe, ce fut le dernier espoir de ce « pessimiste qui espéra toujours », pour employer Pexpression de M. Pirou (3). Sa préoccupation principale, sur laquelle, à la veille de sa mort, il revenäit sans cesse, était l’avenir de la Russie des Soviets, la crainte, l’angoisse qu’elle ne vint à succomber. (4)
Cette sympathie qui fit scandale, les bolchevistes finirent par en être touchés ; ils fondèrent à Pétrograd un Club Georges Sorel, et le buste « socratique » de notre auteur présida à leurs discussions. (5)
C'était la consécration quasi-officielle de l’accord du syndicalisme sorélien avec le communisme de Lénine.
N’y a-t-il là qu'une simple manifestation de façade, ou bien faut-il y voir la reconnaissance d’une similitude profonde de doctrines ?
Pour répondre à la question, il nous faut tout
(1) M. Paul Servper, dans un article du Journal de &e- - nève, du 4 février 1918.
(2) Réflexions, 4 édition, App. II, p. 442.
(3) Prrou : « Georges Sorel », article de la Revue d'Histoire économique et sociale, 1924, n° 1, p. 14
(4) Voir Bernard Lecache, article sur « Georges Sorel, apôtre du syndicalisme révolutionnaire, ami de la Russie des Soviets », dans l'Humanité du 9 mars 1922.
(5) Revue universelle, n° du 15 septembre 1922, p. 770 : « Georges Sorel », par XXX.
d’abord indiquer brièvement en quoi consiste le bolchevisme. (1)
Le bolchevisme, c’est essentiellement « la dictature du prolétariat ». Lénine s’est efforcé de faire de la formule de Marx une réalité. Cette dictature revêt l’aspect d’un Etat fort, dont, peu de temps avant de s'emparer du pouvoir, le père du bolchevisme avait donné la théorie dans son livre Staat und Revolution. (2)
Cet Etat, comme jadis l'Etat capitaliste, est un organe d’oppression. Mais ici, la classe oppressive est constituée par la masse du prolétariat, ouvriers et paysans, tandis que la classe oppressée comprend les anciens privilégiés : bourgeoïs et capitalistes. >
Lénine en convient avec une cynique franchise : « Dans le communisme, l'Etat bourgeois est conservé — sans la bourgeoisie. » (3)
Au premier abord, cette doctrine apparaît comme incompatible et même opposée à ce que nous connaissons des idées de Georges Sorel sur le rôle néfaste de l'Etat, et sur le danger pour le prolétariat de conserver cette forme périmée de l’organisation bourgeoise. N’avons-nous pas maintes fois constaté son hostilité à l’égard de toute dictature, fût-ce celle du prolétariat ? Serait-ce donc qu’il aurait, devant les résultats de l'expérience soviétique, renoncé à sa défiance contre l'Etat ?
Nous croyons plutôt qu'il faut chercher l’expli-
(1) Nous avons puisé notre documentation à ce point de vue, principalement dans Gide et Rist : Histoire des Doctrines économiques, 4° édition, p. 759 et suivantes.
(2) Cet ouvrage, paru à Berne en 1918, est daté du mois d’août 1917.
(83) Staat und Révolution, p. 141-142.
cation de l’attitude de Sorel dans sa thèse des socialismes nationaux. Le « plaidoyer pour Lénine » insiste sur le caractère « moscovite » autant qu’universel de la Révolution Russe. Les épisodes douloureux de cette révolution se comprennent, dit Sorel, quand on veut bien tenir compte de la mentalité slave et des conspirations contre lesquelles La République des Soviets devait se défendre (1). De même doit-on admettre que la dictature du prolétariat constituait le seul moyen pour Lénine « de lancer sur la voie prolétarienne un pays comme la Russie », étant donnés l’héritage laissé par le tzarisme, le caractère arriéré de l’économie russe et l’état rudimentaire de la classe ouvrière. » (2). D’ailleuxgs — et cela devait contribuer à rassurer Georges Sorel — l'idéal de Lénine est un idéal anarchiste, donc antiétatiste. La dictature du prolétariat n’est pour lui qu’une nécessité passagère, en attendant le moment bienheureux où les hommes auront pris l'habitude du travail, effectué non plus dans leur intérêt personnel, mais dans l’intérêt supérieur de la collectivité (3). Le but poursuivi : la disparition de l'Etat, est donc le même chez Lénine et chez Sorel ; les moyens seuls différent :
(1) V. Réflexions, App. IIE, p. 450-451.
(2) Cette explication, seulement sous-entendue dans le « Plaidoyer pour Lénine », est longuement développée par Ed. Berth, le disciple fidèle de Sorel, dans son livre : Les derniers aspects du socialisme, « Bolchevisme et syndicalisme ». La citation ci-dessus-lui est empruntée. (V. p. 14.) En note, M. Berth insiste sur ce fait qu’en désavouant la Révolution russe parce qu’étatiste, les syndicalistes « feraient trop de plaisir à la bourgeoisie » ; @ il faut, au contraire, obstinément et nettement rallier le drapeau qui flotte sur le Kremlin, parce qu’il est, à l’heure actuelle, le drapeau même de la Révolution européenne ». Tel était sans doute également l’avis de Sorel.
(3) Saat und Revolution, p. 138-152.
Sorel attend de la pratique de la violence l’éducation du prolétariat libre et conscient, cependant que Lénine pense obtenir ce résultat grâce au fonctionnement, pendant un temps indéterminé, d’un Etat prolétarien.
Sous cette réserve, les principaux caractères de l’organisation de cet Etat ne pouvaient déplaire à notre auteur.
Et d’abord, son antidémocratisme. L'Etat bolcheviste, c’est essentiellement le gouvernement d’une ciasse : la classe prolétarienne. Les partis politiques anciens n’y subsistent pas. Il n’est plus question de solidarité humaïne, mais de conscience de classe. La « Déclaration des Droits de l’'Homme » y est remplacée par la « Déclagation des Droits du Travailleur et de l’opprimé ».
Ne sont « citoyens actifs » que ceux qui sont « utiles » dans une société marxiste, c’est-à-dire, ceux qui vivent de leur travail (ouvriers, paysans, employés, ménagères), et aussi les soldats et marins, défenseurs des conquêtes de la Révolution. (1)
Quant aux intellectuels, que Lénine appelait « Messieurs les gens cultivés aux allures de capitalistes », les prolétaires doivent s’en défier soigneusement et les écarter autant que possible des fonctions publiques.
Enfin, si les travailleurs s’instruisent, le bolchevisme veille à ce que cette instruction soit dirigée surtout dans un sens technique. Le prolétariat russe nourrit l'ambition de poser, le premier dans l'histoire, les fondements d’une culture de producteurs. Que le travailleur révolutionnaire évite donc
(1) Cf. Pierre MARTIEN : « Trois mois à Moscou », article paru dans le Quotidien du 30 août 1924.
« toute culture purement extérieure, toute culture d’apparat, toute accumulation de connaissances inutiles, sans rapport avec son rôle de producteur et avec sa mission révolutionnaire qui est de créer un nouveau régime économique. » (1)
Le souci de cette éducation technique est marqué d’une façon originale dans le programme des « Rabfak » (facultés ouvrières). Là, écrit un témoin oculaire, les élèves « sont, les premières années, à l’atelier le jour, aux cours le soir, pour garder « l'esprit ouvrier » ; ce n’est que dans les années suivantes que les leçons occupent toute la journée. » (2)
L'expérience bolcheviste fournissait donc à Sorel la confirmation de ses idées les plus chères.
‘Aussi, tandis que la victoire des puissances de l’'Entente semblait consacrer le triomphe de la démocratie, la Révolution Russe lui apparut à l'Orient comme «l'aurore d’une ère nouvelle » propre à rendre courage aux révolutionnaires intransigeants. (3)
I1 dénonça l'attitude hostile des démocraties occidentales et des socialistes réformistes comme la preuve « de la contradiction entre la démocratie et le prolétariat ». (4)
« Quel que soit le sort de la Révolution Russe, écrivit-il dans ses Matériaux d'une théorie du prolétariat, l'idée de constituer un gouvernement de producteurs ne périra pas ; le cri « Mort aux Intellectuels » si souvent reproché aux bolchevistes, finira
(1) V. Maletsky, article cité, p. 105.
(2) Pierre MaRTIEN : Trois mois en Russie, article du Quotidien, n° du 1* septembre 1924.
(3) Cf. Illusions du Progrès, Appendice II, p. 381.
(4) Avant-propos — Post-scriptum, de 1918, p.33.
peut-être par s'imposer aux travailleurs du monde
entier. » (1)
Depuis 1918, cependant, le bolchevisme a suivi une évolution, qui aurait sans doute refroidi l’enthousiasme de notre auteur, s’il avait vécu assez pour s’en rendre compte. »
Tout en restant, en principe, antidémocratiques et antiintellectualistes, les révolutionnaires russes se sont vus obligés d’avoir recours à « la démocratie abhorrée ». M. Guy-Grand le note justement (2) : « Ni la lutte de classe, ni la dictature du prolétariat, ni l’éviction des Intellectuels, ni aucune des mesures spécifiquement soviétistes ou communistes, n’a pu se maintenir absolument. Le capitalisme étranger, sinon le capitalisme russe momentanément détruit, s'apprête à exploiter la Russie avec une puissance plus forte que jamais. »
Il est probable que la reprise des relations politiques et économiques avec les autres nations, accentuera encore cette déviation du bolchevisme vers la démocratie, d'autant plus que Lénine dont, quoiqu’on en ait dit, l’intransigeance doctrinale était sévère, ne se trouve plus là pour la retarder.
() Un caractère du bolchevisme sur lequel l'attention de Sorel ne s’est pas arrêtée, et que, certainement, il n’eut pas approuvé, c’est l'indifférence du communisme en matière de morale sexuelle,
(2) Guy-GRAND : « Georges Sorel et les problèmes conlemporains », article paru dans la Grande Revue, décembre 1922, p, 315.