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Tous les philosophes, depuis Aristote et Platon jusqu'à Bergson et William James, sont cités familièrement par lui. Il commente avec la même aisance un texte de Saint Paul ou un passage de Karl Marx.
Mais, trop souvent, et le trait vaut la peine d’être noté car il peint bien le mépris de Sorel pour l'érudition pure ‘et le caractère plus pratique que scientifique de ses travaux, notre auteur ne remonte pas lui-même aux sources. Il se contente de matériaux de seconde main. Il ne bouleverse pas de poudreuses archives pour y découvrir des détails historiques inédits, mais prénd ses renseignements sur l’histoire de l'antiquité dans Renan ou Ferrero, parle de lhistoire moderne d’après Tocqueville ou Taine, et, pour la littérature, s'en remet à Brunetière (1).
Cette méthode, évidemment peu scientifique, il l'emploie, dit-il avec une naïveté non dépourvue d'ironie, pour donner à ses citations plus de garanties : « J’ai pensé que mes lecteurs auraient plus de confiance dans une sélection faite par un membre de l’Institut que dans celle qui aurait été mon œuvre propre » (2).
Pour les voyages, il procède à la manière de Jules Verne : en lisant les œuvres des voyageurs. Ses auteurs préférés à ce point de vue sont MM. Paul de Rousiers et Paul Bureau, dont il rapporte à chaque instant les obsérvations.
(4) « Je ferai un très grand usage des livres de Brunetière qui me semble être le guide le plus sûr pour la connaissance des siècles classiques. » Illusions, 3° édi- “tion, p. 16, en note.)
(2) Illusions du progrès, 3° édition, p. 88, à propos du livre de Roquain, l'Esprit révolutionnaire avant la révolution, où Sorel a puisé les témoignages du XVIII siècle.
Il lui arrive enfin fréquemment de citer des articles de journaux : du Journal des Débats (), dont il était le lecteur fidèle, du Petit Parisien, qu'il considère comme le « moniteur de la niaiserie démocratique » (2), et même d'emprunter au Cri de Paris certaines de ses anecdotes scandaleuses qui montrent sous un jour tristement ridicule les grands hommes de notre troisième République.
Chez Sorel, la diversité des sources n’a d'égale que le désordre de l'exposition et l'obscurité du style. On pourrait lui appliquer ce jugement sur Newman : « Vous ne trouverez pas un auteur plus stimulant, mais ce maître n'avait pas reçu le don de construire »(3).
Prezzolini a justement noté que « ses livres sont de confuses réunions des matériaux les plus variés, divisées, on ne sait pourquoi, en paragraphes et en chapitres » (4). Ils se présentent un peu comme des « notes posthumes que leur auteur, surpris par la mort, n'aurait pas eu le temps de classer » (5).
Les chapitres sont précédés de sommaires qui mettent mieux encore en lumière l'absence totale de plan.
Sorel s’est rendu compte des défauts de sa manière d'écrire et, dans la lettre à Daniel Halévy, qui précède les Réflexions sur la Violence, il s'est expli-
(1) Voir par exemple Illusions, p. 256.
(2) Réflexions, 3° édition, p. 30, en notes.
| (3) Discours de réception d’Henry Bordeaux à Henri Brémond, à l’Académie Française.
(4) PREZZOLINI, op. cit., p. 228.
(5) PRezzoLINI, op. cit., p. 226,
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qué franchement sur « le vice incorrigible de ses écrits » (4). C’est qu'il ne lui convient point de présenter à ses lecteurs des formules toutes faites, impersonnelles ; il lui soumet « l'effort d’une pensée qui cherche à échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel] » (2). Et cette méthode, si déroutante qu'elle puisse paraître tout d’abord, présentera malgré tout un avantage immense, elle fera réfléchir le lecteur et répondra au vœu de Renan : « La lecture, pour être salutaire, doit être un exercice impliquant quelque travail » (3).
Et Sorel de sauter par dessus les transitions « parce qu’elles rentrent toujours dans la catégorie des lieux communs » (4), d'abandonner à l’occasion le fil de son argumentation pour « éclairer l’origine, le sens ou la valeur d’une idée moderne » (5) , quitte à le reprendre à l’improviste. Le lecteur déconcerté est « comme un voyageur qui se promènerait dans un pays étrangement accidenté et que guiderait un cicerone d'humeur bizarre et malicieuse »(6).
A cette exposition désordonnée, correspond une langue volontairement obscure. Sorel évite les termes précis qui déformeraient l’idée à exprimer : « Il faut redouter d'apporter une trop grande rigueur
(1) Réflexions sur la violence, p. 6.
(2) id. p: 2.
(3) RENAN, Feuilles détachées, p. 291, cité par Sorel en note. Réflexions, p. 7
(4) Réflexions, p. 9.
(5) Illusions du progrès (Avant-propos, p. 1).
(6) En. BERTH, article sur le Système historique de Renan, dans Mouvement Socialiste, 1907, t. I, p. 179.
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dans le langage parce qu’elle serait en contradiction avec le caractère fluent de la réalité et qu’ainsi le langage serait trompeur. » (1). |
C'est la justification bergsonienne d’un style aussi peu classique que possible.
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Nous avons maintenant une idée d'ensemble de l'œuvre de Sorel, des influences qu'il a subies, des sources qui l’ont alimenté, de ses procédés de travail. Nous pouvons aborder l’étude de ses doctrines d'un point de vue plus analytique.
Nous nous efforcerons de le faire suivant une méthode rationnelle. Etant donné le désordre et l’illogisme systématique de notre auteur, notre tâche ne
laissera pas que de présenter une assez grande difficulté.
(1) SoREL : Préface à l'édition italienne de l'Avenir HET des syndicats, dans Mouvement socialiste, 1905, P