‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 8 sur 47 · CHAPITRE TI E · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI E

La Conception Sorelienne de l'Histoire et ses conséquences.

C’est un fait indiscutable que le marxisme se présente avant tout comme une philosophie de l’histoire. Œ

Toute étude sur le marxisme doit donc être précédée d’un exposé de la conception marxiste de l'histoire. Or, nous l'avons vu, c’est la connaissance de Karl Marx qui a déterminé le socialisme de Georges Sorel. La première question que nous devons nous poser, par conséquent, est celle-ci : |

Comment Sorel explique-t-il la marche de l’humanité ?

Quelle est sa conception de l'histoire ?

La réponse, au premier abord, paraît facile. La conception de Sorel, c’est celle de Marx : le matérialisme historique(), l'explication des rapports sociaux par les faits économiques :

(1) M. Prrou, dans le chapitre Proudhonisme et Marzisme, du livre Proudhon et notre temps, p. 186, indique que Proudhon avait très bien vu l'importance de l’économie, et il fait de lui un précurseur du matérialisme historique : « Pour lui (Proudhon), entre les fonctions politiques et les fonctions économiques, il y a la même différence qu'entre les fonctions de la vie de relation, par laquel!'e l'animal se manifeste au dehors, et les fonctions de Ja vie organique par lesquelles il existe. C’est déjà la fameuse différenciation de Marx entre l'infrastructure et la superstructure sociale ». Dans sa thèse, M. Pirou avait cependant soutenu une opinion opposée, p. 264 : « Intel- Jectuel et idéologue, Proudhon voit dans les bouleversements sociaux des étapes dans la réalisation d’une idée

« L'ensemble des rapports de production forme la structure économique de la Société, c’est-à-dire qu'il est la base réelle sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes sociales déterminées de la conscience. Le mode de production de la vie matérielle détermine en général le processus social, politique et intellectuel de la vie.()»

Sorel admet le même principe. Il félicite Antonio Labriola de l’avoir mis en lumière dans ses Essais sur la conceplion matérialiste de l'histoire (2), et, plusieurs fois au cours de son œuvre, il déclare suivre la méthode marxiste et en vérifier l’exactitude (3).

Mais Sorel met en garde contre l'interprétation trop étroite et exclusive donnée au matérialisme historique par certains marxistes orthodoxes. L'histoire ne saurait être ramenée « à une conception sèchement mathématique de fonctions d’une variable qui serait le coefficient du progrès technologique» (4).

théorique et cela seul suffit à le différencier des adeptes de la conception matérialiste de l’histoire ». Cette opinion nous paraît plus exacte. C’est pourquoi nous ne citons pas Proudhon parmi les inspirateurs du matérialisme historique de Sorel.

(1) Marx : Critique de l’économie politique. Préface,

(2) La préface de la première édition française de Labriola est de G. Sorel ; dans un article du Devenir social, 1897, p. 10, Sorel appelle les Essais « un classique du marxisme ».

(3) Voir Essai sur l'Eglise et l'Etat, Pp. 4. Introduction aux Insegnamenti, p. 7, et tout l’avant-propos aux Jllusions du Progrès. Ce dernier ouvrage n’est qu'une application du principe formulé par Marx dans le Manifeste communiste, p. 51: « Les idées dominantes d’un temps n’ont jamais été que les idées de la classe dominante ».

(4) Pro e contro il socialismo, critique du livre de Saverio Merlino in Devenir social, octobre 1897, Bi

Il distingue « trois grands aspects de l’activité humaine, suivant qu'elle se révèle comme une libre spontanéité qui supprime tout obstacle matériel et remplace la réalité par les créations de sa fantaisie, ou bien suivant qu'elle est engagée dans des relations avec d’autres activités humaines sous des rapports réglés par la loi de la coutume, ou encore suivant qu'elle prend contact avec le monde: par l’économie ou bien les conceptions qui en dérivent » (1).

Nous avons signalé le goût de Sorel pour les formules obscures. En voici un exemple qui nous fait regretter le style « faussement clair » de Descartes.

Fort heureusement, M. Guy Grand a pris la peine de traduire, à l'usage du vulgaire, ce qu’il croit être la pensée de Sorel (2). L'activité humaine présenterait trois aspects distincts : la pure création esthétique, les pures relations sentimentales et l’économie. Ainsi, Sorel ne nierait pas l'idéalisme qui apparaitrait dans l’histoire sous les deux premiers aspects, mais il insisterait sur le rôle joué par l’économie (troisième aspect) qu’on retrouverait le plus souvent en remuant à fond nos idées et en remontant à l’origine des institutions.

Sorel, à chaque instant, s'efforce, par des exemples, d'illustrer cette dernière vérité. Sa compétence technique d'ingénieur les lui fait souvent choisir dans

(1) Page 84 du Système historique de Renan.

(2) M. GUY GRAND, dans sa Philosophie syndicaliste, chapitre I, a très finement analysé le matérialisme historique de Sorel. Nous avons utilisé ses observations. M. Guy Grand s’est d’ailleurs lui-même largement inspiré d’un important article d’Ed. Berth paru dans le Mouvement socialiste, 1907, I, p. 179, sur le Système historique de Renan. :

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