VII. Le droit au‘travail. L’organisation industrielle
La question du droit au travail, presqu'oubliée aujourd’hui, préoccupait tous les esprits en 1848; c’est sur cette question que se fit la Révolution. Avec tous les socialistes de l’époque, Renouvier pense que l’établissement du droit au travail est une nécessité parce qu'il n'y a ni dignité, ni indépendance possible pour l'homme qui n’est pas assuré de gagner par son travail de quoi suffire aux besoins de sa vie. Cette question est celle à laquelle se ramènent toutes les autres dans le Manuel. « Le principe élémentaire du nouveau pacte social réclamé par le peuple français s'exprime en deux formules désormais impérissables : droit au travail, droit à l'assistance. Ces deux droits seront inévitablement reconnus dans une République juste dont tous les membres solidaires s’imposeront le devoir réel d'assurer le travail qui fait vivre à ceux d’entre les citoyens qui n'ont ni l'instrument, ni la matière de ce travail, ni les moyens présents de se les procurer, et d'assurer la
subsistance à ceux qui sont hors d'Etat de travailler ». (1).
Ce droit avait été discuté à l’assemblée de 1848. Certains membres avaient reconnu qu'il existe, mais s'étaient demandés: « Esti, possible ? Qu'est-ce donc qu’un droit possible, s'écrie à son tour Renouvier, et il s'étonne qu'une aussi « boueuse logique » ne révolte pas tous les cœurs. Comment le droit pourrait-il dépendre du fait ou le principe de la conséquence? »
D'autres avaient assuré que ce droit ne se conçoit point et que la fraternité est satisfaite, si l’on admet le droit à l'assistance. Mais, selon Renouvier, ce droit, bien compris engagerait la République aux mêmes sacrifices que le droit au travail et nous
avons vu qu'il s’y ramène. Il posait nettement la question du droit
(1) Manuel, p. 83.
au travail. « Le travail est la vie; pour travailler il faut un instrument; cet instrument, les travailleurs ne l'ont point et on ne le leur prête pas toujours à des conditions tolérables. Les travailleurs demandent donc justice à leurs frères qui ont tout pris, et ce n’est pas le droit de tendre la main qu'ils réclament, mais e droit de participer aux avantages d’une société dont ils ont toutes les charges (1) ». Le droit qu'ils réclament est fondé en justice, et l'insurrection même peut en être la sanction.
On fait au droit au travail diverses objections que notre philo: sophe réfute: s’il est reconnu, dit-on, il faudra l’organiser par voie d'autorité, et l'esclavage sera rétabli; force est donc d’accepter la liberté avec ses risques, la richesse et la misère. A cela l’ouvrier peut répondre qu'il préfère le pain à la liberté de mourir de faim, puisque dans notre société, c'est la seule liberté qu'il ait, parmi les possédants qui, par nécessité sont des exploiteurs (2). Cette réponse, il faut le reconnaitre, s'accorde avec les faits, et il est constant que les ouvriers ont aujourd’hui une tendance à réclamer dans la législation du travail, des mesures privatives de la liberté. L'intervention du législateur dans le contrat de travail se connait, à cause de l'inégalité économique des personnes parties à ce contrat; elle ne se conçoit que comme protectrice pour l’ouvrier.
La crainte de voir l'esclavage rétabli n'est pas fondée: de simples lois n’auraient pas ce pouvoir et en outre le droit au travail n’est pas incompatible avec toute industrie libre; ceux aui pensent le contraire reconnaissent implicitement que l'exploitation du travailleur est nécessaire à leur régime de liberté.
On objecte encore que le droit au travail serait la fin de la propriété. Oui, dit Renouvier, de la proprété-tabou, mais il faut revenir à une plus juste conception de la propriété; la propriété
(1) Manuel, p. 87. C'est Renouvier qui souligne.
(2) Philosophie analytique, t. IV, p. 508.