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X. L'association. Résumé

Les questions de garantie, d'assistance ne touchent pas au fond du problème social; dès ses premiers ouvrages, Renouvier l'avait aperçue et c'est une impression qui s’accentue chez lui, à mesure que sa réflexion progresse. « La transformation du régime des salaires ne peut s’'accomplir qu’en rendant le travailleur propriétaire de l'instrument du travail, propriétaire collectif à cause de la nécessité des grandes exploitations mais en dehors d l'Etat... C’est donc d'associations qu’il s’agit... l'Etat propriétaire collectif, ce n’est pas l'abolition des salaires, mais l’établissement du salariat universel (1). » Or, bien que le système d'institutions sociales proposé par Renouvier ne fut pas le collectivisme, il est bien certain pourtant qu'il conférait à l'Etat un pouvoir trop grand pour ne pas metre en danger l'indépendance des citoyens. C'est à Fourier que notre auteur doit l’idée de ce que peut faire l'association dans le monde actuel pour le tourner vers la justice. C’est pas l'association seule qu'on pourra tenter sérieusement un effort radical « pour échapper à la solidarité politique, industrielle et domestique de nos vastes sociétés en ce qu'elles ont de traditionnellement vicieux (2). » Comme Taine qu'on se fut plutôt attendu à voir préférer la centralisation autoritaire, Renouvier pense qu'il est nécessaire de créer entre l'Etat et l'individu des associations où l'individu prendra conscience de lui-même, où il se formera.Toute organisation démocratique réclame le fonctionnement de ces organes, qui sont, comme le dit Taine, les moyens d'un déterminisme échelonné, et au défaut desquels les citoyens, tout en paraissant autonomes grâce à leurs

représentants, ne font qu'entretenir les choses dans des conditions

(1x) Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, 635. (2) Critique philosophique, 73, 1, 35.

d'instabilité et d'insécurité permanentes (1). Mais l'autorité de ces actions doit, selon Renouvier, être limitée d’abord par le droit de l'Etat, ensuite par le respect de l'individu.

Dès son premier ouvrage sociologique, le Manuel républicain, il rêve d’un régime d'associations de travailleurs « dont l'effet serait de mettre l'atelier, la machine, l'usine industrielle ou agricole, en général l'instrument de travail, entre les mains de ceux qui en feraient usage ». Dans un régime de production entièrement assurée par de semblables sociétés, le salaire serait supprimé; il n'y aurait plus que des règles de société entre producteurs libres et égaux « n'ayant au-dessus d'eux que la République qui règlerait les rapports de leurs associations diverses et qui, dans les premiers temps, les aiderait de on crédit et de tous les encouragements dont elle dispose (2) ». Ce serait là de l’appropriationnisme, ou plutôt un fédéralisme économique comme pourraient le réaliser aujourd’hui les syndicats alliés aux coopératives de production(3). Renouvier a grande foi dans la liberté de l'individu, seul capable de créer des sphères particulières de relations où la défense soit moins nécessaire que dans l’état de guerre général; la liberté économique actuelle contient le remède aux maux qu’elle provoque, mais il faut que les hommes en usent selon la justice. De même, Marx faisait voir dans les institutions actuelles le germe de celle qui doivent les ruiner, mais il imputait cet enchainement à la nécessité historique et non à l'initiative contingente des individus.

Les associations conçues par Renouvier sont des coopératives. En 1848, d'énormes efforts avaient été faits par le prolétariat pour créer un mouvement coopértif; à un demi-siècle de distance,

il enthousiasme encore notre philosophe, comme l'indignent encore

(1) Philosophie analytique, t. IV, p. 537.

(2) Manuel, p. 173 et 176.

(3) Cf. Paul Boxcour: Fédéralisme économique.

les manœuvres tentées par le gouvernement provisoire pour l'anéantir (1). Sans aucune socialisation ni violence quelconque, le mouvement coopératiste en se généralisant amènerait le tromphe de l'autonomie, la constitution de l’internationalisme exigée par la solidarité universelle des intérêts économiques organisés (2). Il supprimerait le salaire, qui est un fait contraire à toute justice, tant que les contractants ne sont pas placés dans une situation économique semblable. C’est le cas, aujourd'hui, comme en 1848, mais aujourd'hui les travailleurs possèdent des moyens légaux d'organisation; en donnant à leurs syndicats la double mission de créer des contrats collectifs et des coopératives ; ils évinceront peu à peu les capialises, puisque le contrat collectif établit l'égalité entre les deux parties dans le débat sur les conditions du travail et que l'association coopérative supprime les salaires. Ces moyens ne touchent pas au fondement de la propriété, mais ils en suppriment les abus, et on peut logiquement déduire de la doctrine de Renouvier une pleine approbation en leur faveur: Pour que la coopération soit possible, il faut admettre la responsabilité personnelle du travailleur, en vertu de laquelle son gain est proportionnel à la quantité, qualité et difficulté de son travail, il faut admettre aussi la rétribution du capital qui aide à la production; enfin celle du talent. On reconnaît ici le triple principe de répartition posé par Fourier (3).

Pour passer du régime du salaire à celui des associations, où prendre le point d'appui? Sur les ouvriers seuls, sur les classes dirigeantes ou faut-il avoir recours à l'Etat ? Longtemps Renouvier a cru que la liberté seule suffirait, et c’est d'elle seule qu'il attend un effort, dans la Science de la Morale. Mais plus tard, il se dit « frappé du danger que fait courir à la civilisation

(x) Philosophie analytique, IV, 605.

(2) Nouvelle Monadologie, p. 397.

(3) Philosophie analytique, IV, 175.

la trop faible volonté des classes dirigeantes d'entrer dans la voie des réformes économiques sérieuses ». Cette mauvaise volonté, plus encore que l'absence de dispositions morales suffisantes chez les intéressés, plus encore que la difficulté de pratiquer la justice dans un milieu de coutumes vicieuses, est le grand obstacle à la transformation sociale (1). La situation sociale est mise en péril d'un côté, par les utopies socialistes et la croyance populaire qu’elles font naître à l'avènement tout proche d’une ère de bonheur. Mais d’un autre côté, elle l'est bien plus encore par l'inertie coupable des possédants ; il est certain qu’ils ne peuvent de leur propre mouvement donner tout le bonheur au peuple, mais « ceux qui sont au pouvoir peuvent, en consentant à quelques sacrifices au nom de la classe dont ils sont, en dépit de la fiction légale, les représentants plus particuliers, assurer à l’autre classe des garanties qui lui manquent dans l’état actuel des choses. En fait, ils se croient bien portés en faveur du peuple quand ils réalisent, hors de ses vœux, le plus souvent, de légères améliorations plus ou moins efficaces ; ils se font honneur de celles qu’ils votent ainsi de temps en temp : ce sont de celles qui ne reviennent pas trop cher, ou dont les bénéficiaires ne sentent l'importance ni au bien matériel qu'ils en retirent, mi à la réalité des sacrifices qu’elles coûtent aux bienfaiteurs, mais ils n'ont pas la conscience de l'étendue de ce que la justice exigerait, ou font semblant d'ignorer ce qui serait vraiment possible, possible à la condition de le vouloir (2). » Renouvier constate avec amer-

tume une pareille mentalité.

Aussi, devant les difficultés que rencontrerait l'initiative indivi-

duelle, Renouvier, qui n'est pas un individualiste à tout prix et

(1) Nouvelle Monadologie, p. 392-3.

(2) Philosophie analytique, IV, 625. Cette longue citation, en même temps qu'elle offre un bon échantillon du style de Renouvier, traduit exactement sa pensée sur la mentalité actuelle de la bourgeoisie.

même envers et contre toute justice, conclut-il que l'intervention de l'Etat est indiquée tout naturellement : « on ne voit ni quel empêchement intrinsèque, ni quelles suites à craindre s’opposeraient à cette grande et noble tentative de seconder une évolution si conforme à nos sentiments actuels de justice sociale (1) ». IT faut, comme l’a bien vu un socialiste allemand ,Lassalle, que Renouvier approuve (3), il faut que l'Etat provoque la formation des sociétés de production, qu’il les aide de tout son pouvoir. C’est ainsi que s’accomplissent les grandes œuvres civilisatrices; l'Etat intervient dans bien des travaux qui ne seraient jamais à la portée des individus! Il aurait à surveiller les associations qui se formerait, il en contrôlerait la gestion, et l’on aurait chance de les voir mieux réussir qu’elles ne l'ont fait jusqu'ici. Renouvier prend grand soin de distinguer son système de celui de Louis Blanc. Pour Louis Blanc, il s'agit de fonder des associations ouvrières sur un règlement umforme pour la répartition des bénéfices, la fixation du prix de revient, du bénéfice et pour celle du salaire proportionnel. L'Etat qui commanditerait ces associations les organiserait aussi; il s’agit ici de détruire la concurrence, que Renouvier veut simplement amender. La solidarité entre toutes les industries serait assurée par une caisse d'assurances mutuelles, alimentée par les réserves des bénéfices et destinée à secourir les industries en perte. L'Etat aurait la direction générale de ces institutions. C’est là du communisme absolu; les associations n'ont de l'association que le nom puisque c'est l'autorité et non le contrat qui les forme. Ce système conduit au monopole et il est difficile de le +distinguer du système de l’Etat-producteur universel. En outre, la concurrence étant supprimée, la fixation des prix et des

PU) Erbid TVR 636,

(2)Cf. Philosophie analytique, IV, 570, où il compare le système de Lassalle à celui de Louis Blanc.

rétributions est purement artificielle et se heurte aux difficultés insurmontables que rencontre en général tout procédé artificiel de fixation des valeurs: L'associé ne sera jamais sûr d’être rémunéré selon ses besoins, la société jamais sûre que l'associé travaille selon ses capacités (1). L'association de Louis Blanc doit être générale; l'individu y naît sans pouvoir s’y soustraire; la société rendue paresseuse devient en outre esclave. La formule du système: à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités, suppose que besoins et capacités sont des données invariables; or, il n’en est rien: c’est par l’action sur ses besoins que lindividu peut capitaliser et par l’action exercée sur ses capacités qu'il peut produire davantage. Or, la concurrence se prête mieux que la solidarité à permettre cette double action.

Il faut donc laisser les associations se former librement, mais comme il est à craindre qu’elles ne soient trop faibles pour s'imposer et résister, il faut faire appel à l'Etat pour les aider et les susciter. Malheureusement il est à craindre qu'il ne se trouve pas un gouvernement assez « dégagé des routines qui empêchent la classe dirigeante de se rendre compte de ce que réclame le mouvement des esprits, le changement des mœurs et

ses propres intérêts » pour tenter cette réforme.

L'obstacle à ces réformes semble être dans la faiblesse du pouvoir exécutif, l'émiettement des responsabilités. Aussi voiton un parti politique demander l'élection plébiscitaire d’un président de la République très responsable et qui serait apte à poursuivre une grande idée pour des résultats lointains et

sans urgence apparente. Un autre parti demande que le pouvoir

(1) Cf. pour toutes ces critiques! PROUDHON, Idée générale de la Révolution au XIX® siècle, 3° étude, p. 104.

Sr. Mixx, Principes d'Economie politique, t. II, livre IV, 27: Philosobhie analytique, IV, 204, sqq.

PizLon, Critique philosophique, 76, n° 52.

exécutif soit confié à l'assemblée législative qui deviendrait une convention et gouvernerait par comités.

Renouvier écarte ces deux projets; le premier, comme devant conduire au césarisme « vu l'esprit peu politique et césarien de la masse électorale chez une nation qui a le malheur d’avoir des prétendants »; le deuxième comme ne devant pas conduire à une transformation sociale, si l’on en juge par l’état des esprits et des mœurs qui n’est pas préparé à une réforme économique, comme on l'était en 1789 à une réforme politique. Le moyen qu'il approuve, c'est le socialisme parlementaire dont il voyait la tactique adoptée en Allemagne : que les socialistes s'efforcent de faire pénétrer le plus possible des leurs dans les Chambres, et qu’en y entrant, ils abandonnent leurs vues utopiques.

Ce n’est pas, semble-t-il malehureusement, la persévérance dans l'utopie qui est à craindr avec le socialisme parlementaire, mais bien plutôt l'abandon de toute bonne volonté chez les socialistes dès qu'ils sont au pouvoir. Il y a lieu de s'étonner que Renouvier ait fait confiance à l’action parlementaire, lui qui a si justement critiqué les mœurs des classes dirigeantes et qui a fort bien vu qu'un démocrate, au pouvoir, devient autoritaire, s’il ne l'était déjà auparavant. L'action syndicale très étendue et soutenue, avec les accessoires qu’elle comporte: grèves, contrats collectifs, fédérations nous semble bien préférabie; il faut, comme l’a souvent répété Renouvier, laisser aux mœurs le soin de transformer les mœurs, à l'initiative individuelle la tâche de changer la société. Que les travailleurs s'associent, comme le leur conseille Renouvier, qu'ils travaillent à leur éducation morale, et leur émancipation, selon la pensée de Marx, sera leur œuvre propre. Il n’est pas besoin pour cela de violence, et Renouvier condamne avec justesse tout emploi de moyens révolutionnaires, bien qu'il décare que l’entêtement égoiste de la bourgeoisie, plus encore que l'habitude révolutionnaire ou le

sectarisme des utopistes, soit la véritable cause des révoltes. Le prolétariat a bien assez d'œuvres pacifiques à accomplir, pour pouvoir renoncer à la violence; l’action économique à laquelle il peut se livrer directement est assez étendue pour qu'il puisse se désintéresser des luttes politiques et de leurs résultats; c’est de lui-même, de son entente et de sa persévérance qu'il doit attendre le changement de sa condition, car aucun Parlement ne viendra le lui apporter. Les réformes légales tendent simplement à rendre plus supportables un état d’injustice radicale qui, sans elles, périrait; par nature, elles sont impuissantes à le détruire pour lui substituer un régime de justice. Cependant elles peuvent aider puissamment par leur action — ou seulement par leur abstention tolérante — l'œuvre sociale des travailleurs; et en ce sens on peut approuver les efforts du socialisme parlementaire, mais l'effort propre des travailleurs doit avoir un autre but que d’en faire triompher les protagonistes aux élections.

L'association, aidée ou non par l'Etat, constitue ainsi pour Renouvier le véritable moyen des transformations sociales. Il y voit le critère de leur légimité. « Une association entre personnes libres et qui ne contraigne ni ne lèse personne en dehors est le seul mode sous lequel doive se tenter toute réforme qui modifie profondément un état social des choses fondé sur une coutume vivante et sur des idées presqu'universelles. C’est le seul dont la loi de l'habitude permette d'attendre le succès et le développement qui ne peut être que lent. mais les révolutions n'avancent pas eur cause (1). »

La liberté d'association nécessaire à l'œuvre sociale que prévoit Renouvier est sans cesse réclamée par lui dans tous ses écrits. Longtemps on la crut incompatible avec la démocratie, et l’on vit les assemblées révolutionnaires la refuser aux ouvriers. Cette

conception émane de J.-J. Rousseau qui voulait que la volonté

(1) Philo analytique, IV, 224.

générale du peuple souverain décidât de tout. ce qui ne touche pas expressément à la vie privée. Il importe, dit-il, « pour avoir l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société particulière dans l'Etat, et que chaque citoyen n'ipine que d'après lui. » L'Etat-souverain ne permet pas aux individus de s'engager dans des liens étrangers à ceux du contrat social; ce contrat, selon lui, est facultatif, mais s’il se forme, c’est avec des clauses nécesaires dont le fond est que chaque associé fait l’aliénation totale de lui-même et de tous ses droits à la communauté, et cela, sans aucune réserve, pour que rien ne subsiste de l’état de nature; mais chaque associé, étant partie indivisible du tout, acquiert en droits l’équivalent de ce qu'il a abandonné. Les seules associations concevables dans un tel système seraient entièrement inféodées à l'Etat et soumises à son droit absolu de prévention. Renouvier n'est pas lié par une théorie du contrat social aussi étroite. L'individu selun lui ne constitue des pouvoirs, un état, que pour mieux garanur son droit de défense, et il se réserve toujours une partie de ce droit contre l'Etat lui-même afin de se préserver des abus que l'autorité pourrait commettre contre lui. Il possède donc la liberté d'association, au même titre que toutes les autres, puisque l'Etat a pour principe et fin le respect de la personne autonome. Mais, comme toute autre, cette liberté peut être limitée: il ne faut pas que, exagérée par une minorité, elle arrive à mettre en danger l'existence même de l'Etat, quand

cet Etat reste juste.

L'Etat, loin d'interdire la liberté d'association, doit l'encourager et en soutenir les manifestations. Mais en attendant qu'elle ait transformé les relations sociales, ce qui ne pourra se faire que lentement, d'une manière incertaine et discontinue, les questions de droit de garanties et de justice continuent à se poser et bien que l’association s'efforce de les résoudre, il faut viser à leur

trouver des commencements de solutions immédiats (1). Il faut y arriver, tout en respectant la propriété, nécessaire et légitime dans l'état de guerre, malgré les misères qui en résultent pour toute une classe de la société. Faut-il laisser périr dans le servage, comme le veut Malthus, les membres de cette classe? « Ou bien la société doit-elle assurer l'existence aux membres que l'humanité lui apporte? Et si elle ne leur doit rien, comment ceux qu’elle laisse dépérir lui devraient-ils quelque chose? Comment auraient-ils des devoirs envers elle? (2) » Il est de toute nécessité de reconnaître la dette sociale; c’est le principe qui anime toutes les conceptions économiques de Renouvier. Les revendications sociales « ont une valeur morale comme droits à affirmer au nom de la raison, au nom des idées que nul r'ose désavouer de la justice et d’une certaine solidarité humaine (2) ». La société démocratique, tout en laissant aux individus toute la liberté nécessaire à la transformation de leur vie économique, doit organiser Is institutions de justice que nous avons décrite et qui constituent pour ceux qui n'ont rien, « l'équivalent moral » de la propriété.

Les réformes sociales ont un caractère d’universalité tel qu'elles exigent une réalisation internationale. Les prolétaires l'ont compris et leur effort pour unir leur action au-dessus des frontières est utile en ce qu'il prépare l'opinion de chaque pays à faire aboutir les réformes auxquelles chaque gouvernement attend d'être contraint. Une réforme sérieuse dans les conditions du travail doit être inernationale parce que, si elle ne se produisait pas solidairement dans tous les Etats, elle influerait sur leurs relations commerciales au détriment de ceux où les charges du

capital seraient augmentées, de son fait (3). Ce n'est qu’une

(1) Philosophie analytique, IV, 506.

(2) Ibid, IV, 633.

(3) Zbid, IV, 573. Cf. opinions contraires FAGUEr, Questions politiques, p. 168, sqq.

Fr”,

fois la justice sociale réalisée dans chaque Etat, qu’une fédération de tous les Etats pourrait avoir des chances de se former.

En résumé, les solutions proposées par Renouvier en matière d'économie sociale tendent à égaliser les conditions des individus; mais elles respectent chez tous la liberté, le droit de défense et tennent compte des nécessités de l’état de guerre. C’est ainsi qu’il ne demande jamais la socialisation de la propriété, et que ses plus grandes hardiesses ne vont qu’à demander la neutralité de la circulation et la socialisation des capitaux individuels par le crédit et l'assurance.

Quant au principe qui anime toute la conception d'économie politique que nous venons d'exposer c’est celui de la suprématie de la morale — de la morale de l'obligation. L'obligation morale a des caractères très nets; dès qu’on l’admet comme fondement du devoir-faire, on aperçoit l’idée de réciprocité qu’elle contient pour des êtres raisonnables et autonomes. La réciprocité x-ène à l'égalité des agents et leur confère une mutualité de devoirs égaux. Ecarter la notion d'obligation, c’est se rendre impuissant à fonder le droit. L’Economie politique peut se désintéresser de la morale, si elle se borne à constater par les méthodes scientifiques des faits, à expliquer leur production et leur enchaînement. Mais si elle entend donner des préceptes de conduite, enjoindre de se conformer aux lois empiriques qu’elle découvre, alors elle outrepasse son droit; elle doit alors tenir compte des éléments moraux qui interviennent pour modifier l'usage que les hommes doivent faire de ces lois. Renouvier est convaincu que « la réforme radicale du régime industriel, du régime des salaires. est essentiellement une réforme morale, encore plus qu'économique, et que, comme toutes les réformes morales, elle suppose la moralité des agents qui l’accompliront (1) ». Il faut préparer

(x) Critique pilosopique, 73, I, 410.

ctte moralité par l'éducation. Il y a intérêt moral et politique à ce que la propriété soit le plus divisée que possible, (avec l'association pour correctif ), parce que cela garantit l’indépendance, la liberté de l’homme, ce qui importe au plus haut point à la morale.

L'économie politique, en proclamant la loi de capitalisation, ne proclame qu'une demi-vérité, une vérité de lutte, fondée sur les passions égoistes, alors qu’il faut aussi faire appel à la partie élevée de la nature humaine et la développer.

Pour préparer une société meilleure, c’est une œuvre indispensable que de cultiver la moralité. L'état républicain a le droit autant que le devoir de s’y employer, mais comme cette théorie n'est pas universellement admise, il faut l’examiner et la justifier. L'Etat républicain peut favoriser la moralité en réformant la coutume par des lois de justice, ou directement, en se chargeant de l'éducation des enfants.

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La Morale dans la Démocratie

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