II. Pouvoir spirituel de l’Etat. L'Etat et l'Eglise
L'Etat démocratique nous est apparu avec des fonctions ou plutôt des devoirs politiques et économiques ; il faut lui reconnaître aussi des devoirs et des pouvoirs moraux. L'Etat démocratque ne saurait être neutre en morale, c’est pour lui un droit et un devoir d'enseigner sa morale aux individus, car Îles institutions républicaines n'agiront pas toutes seules pour former les citoyens. La sémocratie qui est une idée, doit travailler -sans cesse à se prouver. En enseignant sa morale, elle ne fait pas acte de tyrannie comme les gouvernements despotiques, car elle se propose de former des hommes libres, non des esclaves, de garantir les libertés, non de les anéantir. La République peut avoir sa morale qu’elle professe, sans qu’il y ait à craindre qu'elle ne devienne religion d'Etat, car elle ne s’asservit pas l’homme tout entier, elle ne lui impose ni conformisme de rites et pratiques, ni conformisme de croyance, elle ne fait qu'user de sa logique et de sa raison persuasives. C'est pour l'Etat, un droit, fondé sur le droit de défense, de propager sa doctrine et de lutter contre les doctrines adverses et comme l'Etat n’est, pour
Renouvier, que l'ensemble des citoyens se régissant avec autonomie, cette suprématie ne viole pas le respect de la personne (1).
Pour nier que l'Etat soit compétént en morale, il faudrait admettre que la morale est étrangère aux principes su: lesquels il repose ; ce serait ôter à l'Etat libre toute base dans la conscience, en réduire la notion à un fait purement empirique et utilitaire. Or l'Etat est fondé sur des prinuipes moraux qu'il a le droit et le devoir de défendre ; en ce faisant, il assure la défense de la liberté réciproque, réciproquement limitée et garantie de tous les citoyens. Il n’a pas à recevoir ses principes d'un pouvoir spirituel extérieur à lui; la République est elle-même un vrai pouvoir spirituel, « c’est le pouvoir directeur moral des citoyens, émané de leurs volontés libres et pour la gestion de leurs intérêts moraux collectifs » (2).
Mais l'Etat démocratique en France, trouve en face de lui, une puissance organisée, l'Eglise, qui a toujours prétendu à la domination spirituelle; il faut voir comment le conflit se pose entre eux, comment la justice ordonne de régler les relations entre l'Eglise et l'Etat, et quels sont les droits de l'Etat en matière d'éducaion.
Renouvier entend par République, le gouvernement que donne aux citoyens le vote de leurs lois et le choix de leurs institutions, par catholicisme — ou papisme, selon son expression familier — cette religion qui est une théocratie, une sorte de parti politique associé pour la conquête du pouvoir. Toutes les idées qu'il exprimera contre l'Eglise s'adressent à la puissance ainsi définie; elles portent la marque d'un esprit anticlérical, c'est-à
dire d'un esprit qui se dirige d'après la logique démocratique;
(1) « La notion du droit, en tous genres, ne devient entièrement morale et vraie que sous la donnée de la Républiue. » Critique philosophique, 76, NH267:
(2) Critique philosophique, 78, IT, 307.
il ne faut pas le confondre avec l'esprit antireligieux qui n’a jamais été celui de Renouvier ; le criticisme n’interdit pas à la foi, à la religion d'organiser un système de croyances relatives aux choses que la raison n'atteint pas, il lui demande simplement de n’accepter que des principes intelligibles et cohérents. Cette observation faite, nous pouvons maintenant opposer, avec Renouvier, les principes de l'Etat à ceux de l'Eglise.
Le principe fondamental de la République consiste en ce que chacun doit jouir de toute sa liberté de penser, d'agir, et de communiquer. Quant au catholicisme, ses prétentions, telles que le syllabus de Pie IX les formule, vont à déclarer que les principes civils et politiques de la vie moderne sont faux et détestables ; il lance l’anathème contre la liberté de conscience qui, seule, pourtant lui permet de se propager sans obstacles. Autrefois il reconnaissait les gouvernements à l'ombre desquels il vivait et faisait avec eux des contrats où il leur concédait la surveillance et la nomination même du clergé, en échange de droits parfos exhorbitants. Aujourd’hui, le catholicisme s’arroge le pouvoir spirituel, et dénie aux gouvernements tout ce qui suppose quelque attribution morale ; il les considère en principe comme des instruments qui devraient lui être soumis. Et les gouvernements sont, en général, assez passifs devant ces prétentions, soit à cause de la tendance à séparer l'Eglise et l'Etat, soit à cause de la pensée que l'Eglise puisse être un instrumentum regni, soit enfin à cause de l’affaiblissement supposé de la foi qui fait qu'on redoute moins l'Eglise. Or le catholicisme moderne s'affirme de plus en plus comme une théocratie absolue ; ses dogmes ne laissent plus aucune place à la liberté de penser : le pape infaillible est une loi vivante et sa parole peut régir tout fidèle, individuellement. L'Eglise ne représente plus une foi, comme jadis, elle n’est plus qu’un parti qui cherche à s’organiser pour la domination politique, et l'éducation même qu'elle donne à son clergé, combinée de façon à en faire une classe
entièrement distincte de toutes les autres, obéissante à une volonté extérieure et supérieure, le prouve.
C'st l'esprit théocratique qui est le seul et réel obstacle aux progrès des institutioss républicanes en France. Les habitudes d'esprit catholique forment le plus grand obstacle opposé aux efforts d’un peuple qui veut être libre et se gouverner lui-même, car le papisme cherche à réaliser l’asservissement des âmes pour tout ce qui concerne la foi, la morale et la vie, donc aussi la vie politique ; il a, de tout temps, maintenu l'ignorance de la masse, la conservation des privilèges matériels et moraux d’une oligarchie agissant sous osn inspiration. Il en est résulté que les hommes politiques ont résisté aux rependications du droit républicain par scrupules religieux, ou bien que, s'inspirant des vieilles théoriés politiques, ils ont servi et fai tagir l'Eglise considérée comme un moyen de gouvernement. Enfin les doctrinaires, par exemple, ont modelé leur théorie du pouvoir sur celle de l'Eglise, tandis que des écoles de sociologie présentaient l'esprit catholique comme le régénérateur et le maître de l'avenir.
C’st donc l'esprit catholique qui s’est entretenu chez tous les gouvernements, sous forme d'esprit de domination et d'infaillibilité. L'histoire confirme que c'est lui qui a empêché la réussite du régime parlementaire : c’est Louis XVI, refusant de donner une constitution au pays, par scrupule religieux ; c'est la Révolution, gagnée aux infiltrations de la théocratie ; Napoléon, organisant politiquement l'Eglise pour s'en servir ; les doctrinaires,, imitant le papisme et s’opposant aux tendances libérales de la nation ; c'est le papisme enfin triomphant avec la complicité du césarisme. Les entreprises du papisme se terminent en général par des calamités sanglantes, mais il ne redoute ni massacres, ni révolutions, pour assurer sa suprématie. Sous la troisième République, sourdement il travaille à la restaurer, en dévelop-
pant son enseignement qu'il ne partage avec l'Etat que dans
l'esprit de l’accaparer un jour tout entier, en cherchant à faire rétablir le pouvoir personnel à l'encontre du parlementarisme. Tels sont les griefs que Renouvier fait valoir au nom de la démocratie contre l'Eglise. Par quels moyens l'Etat républicain peut-il réagir contre son ennemie. L'idée qu’on se fait de l'Eglise, en générale, est héritée de la tradition du Moyen Age ; on l’oppose en général à l'Etat comme si on lui concevait un droit comparable au sien ; on regarde les dispositions prises à son égard par les lois comme des contrats avec elle. Ce sont là autant d'erreurs. Très peu de gens se rendent compte de ce qu'est l'Etat moderne, de ce que sont ses droits et ses obligations ; de la mission de la République d'assumer la tâche de la vieille puissance spirituelle qui n’a plus raison d’être, en face d'elle. La Renaïissance, la Réforme, la Révolution, ont amené la ruine de Eglise ; mais elle, sans s'’avouer vaincue, a profité de toutes les défaillances de la société civile pour rétablir sa puissance ; aujourd'hui, elle tend à former un Etat dans l'Etat ; elle invoque les principes libéraux pour s’introduire à titre d'hôte, dans la société déomreatique, en attendant qu’elle la domine qaund la force lui sera revenue. Elle réclame les libertés d'association et d’enseignement, qui sont ses deux armes principales. Mais ia République ne doit, selon un mot célèbre, être ni dupe ni complice. L'Etat est dans la situation défensive vis-à-vis du pouvoir théocratique dont les prétentoins ne peuvent être confondues avec les libertés légitimement revendicables des citoyens et des familles ; il ne peut le traiter comme un égal en droits. Le papisme est, de par ses principes mêmes, étranger à notre société; ceux qui l’adoptent deviennent « incapables de contracter avec nous, sujets d’une loi qui ne nous est pas commune, et non seulement étrangers, mais ennemis déclarés, puisque leur prétention ouverte est de conquérir la société dans laquelle on souifre leur présence » Le parti libéral est donc, en face du parti clérical, en état de légitime défense : on n’est pas moralement tenu de
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tolérer les intolérants. Les principes libéraux ne nous obligent pas, mais au contraire, nous interdisent « d'accorder volontairement aux ennemis de la liberté— au nom de la liberté — d’autres armes contre elle que celles dont les circonstances nous forcent à leur laisser l'usage, pour ne pas nous priver nous-mêmes de nos instruments de progrès ou ne pas nous exposer à des maux encore plus grands que ceux dont nous souffrons » (1).
Il faut donc agir, maie avec prudence. Une politique anticléricale s'impose, mais elle serait injuste si elle s’immisçait dans les croyances et dans l'administration des cultes. Les traits généraux de cette politique peuvent se résumer facilement : l'Etat doit reconnaître les religions et ne s'en reconnaître aucune ; il ne peut qu'empêcher les empiètrements que les associations religieuses pourraient commettre sur les droits politiques des citoyens, sous prétexte de religion. La méthode juste est celle des mesures défensives : elles n'impliquent que la compétence exclusive de l'Etat et n'attendent ni consentement ni bonne volonté de l’autre partie. Maïs elle comporte aussi une partie positive, la plus importante peut-être, et dont le principal instrument est l’enseignement public. Il n’y a plus lieu à faire de concordats : ils sont inutiles entre l'Etat et des associations qui ne veulent qu'user du droit commun. La Séparation de l'Eglise et de l'Etat ne peut être comprise autrement. Maïs, entrons dans les détails.
Renouvier ne veut pas de Concordat avec l'Eglise ; ce serait pour l'Etat reconnaitre en lui une puissance égale à lui. Un concordat ne serait admissible que si l'Etat y était forcé, après une guerre civile, par exemple. Les Eglises ne sont pas pour autant livrées à la discrétion de l'Etat, elles ont pour défendre leurs droits et leurs libertés, les mêmes moyens que les autres citoyens. Le Concordat est un reste de la vieille tradition qui
(1) Critique philosophique, 75, Il, 51, — Îbid,
veut un pouvoir spirituel distinct du temporel. Or la République réunit en elle les deux pouvoirs et l'Eglise doit se soumettre à ses lois. Si l'Etat se déclarait neutre en matière spirituelle, en morale, il deviendrait nécessairement sujet de la puissance qui se déclarerait compétente. On ne peut refuser à l'Etat la connaissance et l'application des notions morales communes à tous, celle des notions juridiques, lesquelles ne peuvent s'établir en dehors de la morale, Et si l'Etat ne jouissait pas du discernement en morale 11 devrait se soumettre à la puissance qui prétendrait à Îa possession de la morale, mais ne discernant pas, il pourrait très bien alors se donner à une puissance immorale. Cette conclusion insoutenable ruine la thèse qui y conduit.
La Séparation de l'Eglise et de l'Etat se présente donc comme nne solution nécessaire du conflit Mais est-elle possible, en pratique, aussi simplement qu'en théorie ? Une fois séparés, l'Etat et l'Eglise auront encore des rapports qu’il s’agit de régler pour ne pas laisser à l'Eglise une liberté qui serait la licence, l’2ffranchissement de tout lien social, choses intolérables pour l'Etat. A Ia séparation pure et simple, Renouvier pense qu’il faut encore ajouter quelque chose. Il s'appuie sur 1a distinction de la morale appliquée, sur la considération du droit de défense pour le montrer. La réforme serait simple si l'Etat pouvait compter, sans autre garantie que la loi commune, sur le respect des cléricaux pour ses institutions dépouillées de tout élément religieux. Mais il ne faut pas oublier que le catholicisme est un parti intolérant, fanatique qui vise à conquérir Îa société civile, qui considère l’enseignement comme son monopole de droit divin, le droit de s'associer comme son privilège pour lui et un abus pour les autres. Le principe de la politique cléricale est de prendre tout ce qui est offert et de travailler à s'approprier le reste ; elle ne reconnaît aucun droit qui se puisse mesurer avec le sien propre. « Un contrat avec de telles gens est vicié par la nature des choses, car il n’y à nulle parité entre les contractants. » Si
l'Etat agissait en vertu du contrat de séparation, il serait Île seul à remplir ses engagements ; encore ne pourrait-il le faire longtemps, car il serait rappelé au soin de sa défense. Sans conclure contre la séparation, qu’il croit juste et inévitable, Renouvier examine le problème moral qu’elle pose et déclare qu’elle sera pour l'Etat, s’il est sincère observateur de la liberté promise, un danger considérable et une cause de perpétuelle inquiétude.
Il y a trop peu de temps que la Séparation est devenue un fait accompli pour quo’n puisse juger si Renouvier a dit vrai ; les effets qu’elle a produits sont encore trop mal coordonnés, trop vagues pour qu'on puisse les apprécier ou simplement même les qualifier. Ce qu'on peut dire, c'est que ni dans le parti de l'Etat, ni dans celui de l'Eglise, on n’a fait les réflexions exprimées par Renouvier et qu'on ne s’est nullement placé sur le terrain où il examine la question. Le parti de lEglise a paru redouter la Séparation, et fait tous ses efforts pour la rendre vaine ; le parti de l'Etat l’a vivement désirée et s’est ingénié à la réaliser. Des deux côtés on semble avoir été poussé, et se laisser guider actuellement encore, par des impulsions sentimentales, plutôt que par des motifs réfléchis et nés de l'examen rationnel du problème moral de la Séparation.
Ce problème, Renouvier le traite par sa distinction méthodique de morale pure et de morale appliquée. Il constate que le contrat de Séparation pèchera dès l'instant que l'Etat seul est résolu à l’observer. La morale pure, si on la consulte, répond par un impératif catégorique que ce qui est juste en soi est exigible a priori de l'agent moral, indépendamment des suites prévues de l'acte et des dispositions morales présumées des autres agents. Si, au contraire, on a égard au droit de guerre qui admet la nécessité de la défense et sa relative moralité, alors il faut se préoccuper des fins, et rechercher le possible, Ici alors,
le droit strut répond « qu'il n'y a point engagement synallag-
nr,
matique valable entre des contractants dont l’un entend rester seul appréciateur du droit de l’autre ; qu'une doctrine d’intolérance ne saurait exiger qu’on la tolère jusque dans ses moyens d'usurpation, et qu’enfin il n’est pas raisonnable qu'un état se reconnaisse lobligation de respecter des droits, religieux ou non, dont l’usage effectif tend manifestement à le détruire » (x). L'Etat conserve donc, dans la Séparation, tout son pouvoir réglementaire, parce qu'il représente le droit commun. Il ne peut accorder une séparation sans condition à l'Eglise papiste qui n'est qu'une société essentiellement politique, avec des maximes d'Etat, une fin qui est le gouvernement des hommes et des moyens identiques à ceux des pouvoirs temporels à l'exception de la force qu'elle avait jadis et qu’elle aspire à reconquérir. L'idéal en cette question reste toujours la liberté et la tolérance, aussi les mesures restrictives que prendra l'Etat devront-elles être le plus favorables possible à la réalisation de cet idéal ; elles doivent être non seulement utiles, mais praticables, ne créer ni dangers directs pour l'Etat, ni préparer des risques de réaction.
Parmi ces mesures restrictives, les deux plus importantes sont celles que l’Etat doit apporter à la liberté d'association et à la liberté d'enseignement. La liberté des cultes doit être entière et favorisée par une législation libérale sur le droit de réunion ; mais l'Etat doit pouvoir s'assurer que rien dans les dogmes, rites ou disciplines religieuses n’est contraire à la morale publique ou à la sécurité de ses institutions. L'Etat ne doit faire aucun acte d'immixtion dans la sphère propre des consciences, maïs il a un droit, d'ordre tout pratique sur les associations religieuses. Les associations religieuses sont légitime pourvu que la religion oit vraiment leur but. Quant au clergé séculier, son institution est telle que les populations ne se sentent aucune liberté en matière de religion ; la masse considère le culte comme une sorte
(x) Critique philosophique, 72, II, 3092.
de service public que l'Etat serait obligé d'entretenir de ses deniers, ce qui est contraire au principe républicain, parce que dans lo’rganisation actuelle du clergé, cette subvention (1) est comme une reconnaissance dun principe spirituel extérieur à l'Etat. L'Etat ne devrait reconnaître que des prêtres élus et pré-
sentés par des groupes de fidèles.
LEglise réclame des libertés qui ne sont en réalité que des privilèges destinés à lui permettre de se constituer en Etat indépendant, dans l'Etat ; les lui accorder, ce serait attenter à la liberté des autres citoyens. II faut ramener ses institutions au droi commun et les réglementer en vue d'empêcher l'absorption de IEtat par une puissance étrangère (2).
LEtat )ossède donc incontestablement un droit de défense contre lEglise, mais il ne suffit pas de se défendre : il faut agir. L'Etat ne peut le faire qu'en fondant un enseignement, en fondant une morale qui résistent à ceux du parti théocratique. Cest pour la démocratie une condition de vie : l'aptitude qu’elle y montrera sera une preuve de sa viabilité. Sous un régime de séparation, l'Etat est obligé de se reconnaître une morale fondée sur des principes rationnels, indépendants de toute religion. Cela comporte l'éducation civique au même titre que celui d’une constitution et d'une législation. L'Etat a droit à son propre
catéchisme ; il faut en revenir à la conception de l'Etat antique,
mais la morale publique prend la place de la religion civile. Les religions y sont libres sous le contrôle des lois et de 1Etat qui
doit maintenir leurs écarts, assurer la paix entre elles et leur
(x) Renouvier pense que la séparation ne supprimerait pas nécessairement le budget des cultes ; l'Etat étant toujours libre de subventionner l'Eglise dont il jugerait l’action sociale utile : c'est le protestantisme que Renouvier a ici en vue.
(2) 11 serait bon aussi de proposer au clergé des réformes à exécuter par lui-même dans ses institutions, notamment dans celles de l’éducation des prêtres.
laisser simplement l'exercice inoffensif de leurs libertés. Le catholicisme, « religion insociable », proteste contre cette dépendance civile ; mais l'Etat doit résister à son envahissement et pour cela, il doit fonder l'éducation de l'esprit public.
IT. L'éducation et l'enseignement.
La liberté des cultes est un droit naturel dont l'exercice ne touche que l'individu qui en jouit, et nul ne peut songer à la refuser. Au contraire, la liberté de l’enseignement ne limite pas ses effets à la personne qui l'exerce. elle touche à la liberté des autres citoyens et aux droits de l'Etat, aussi doit-on lui apporter des restrictions. De plus le parti clérical a créé une équivoque entre la liberté d'enseigner d'homme à homme fait, qui est indiscutable et la liberté de fonder des établissements d’enseignement, faculté qui est du ressort unique de l'Etat.
I1 faut, en effet, bien reconnaître que la question de la liberté de l’enseignement ne se pose qu'à l'égard de l'Eglise. Cette liberté est assurément bonne, mais comme toute autre, elle doit comporter des limites, et même plus que tout autre, puisqu'elle a des effets extérieurs à la personne. La liberté mal entendue a plus développé le pouvoir clérical que ne l'ont pu faire les régimes d'autorité favorables à l'Eglise. La liberté absolue est une maxime antipolitique et ne devient qu'un moyen d'amener la servitude. « En partant d’une liberté sans règle, on va à la destruction de la liberté ; en niant le principe moral de l'Etat, on prépare la ruine morale de l'Etat, et, si on persévère, sa chute (1). »
L'envahissement du cléricalisme provient de la méconnaissance des vrais droits de l'Etat laïque en matière d'éducation morale.
(x) Critique philosophique, 72, IX, 304.
La fonction morale de l'Etat a toujours été oubliée, l'Eglise en a profité jusqu’à nos jours pour remplir les fonctions que l'Etat négligeait et s’assurer le monopole de l'éducation; mais elle ma pas rempli cette fonction; elle a fait un peuple ignorant superstitieux, brutal, étranger à toute notion du devoir. L'Etat est fondé sur des principes rationnels et moraux qu'il a le droit d’inculquer aux enfants parce qu'il compte sur eux pour vivre et que la connaissance de ces principes est propre à former de bons citoyens. S'il admet des établissements libres d'enseignement, il a le droit d'exiger que ses principes y soient enseignés et de surveiller l’accomplissement de cette prescription. En défendant ses droits, il ne fait que défendre le droit commun.
Les libéraux, en combattant pour l’entière liberté de l'Eglise, ont le tort de ne pas distinguer entre la société idéale de paix d’où toute contrainte serait exclue parce que toute liberté y serait bonne, et la société de fait, ignorante « proie facile aux entreprises de servitude. Dais l'état de fait, il ne peut y avoir égalité de droit pour ceux qui ont le sincère respect de la liberté d'autrui et ceux qui ne visent qu'à ja détruire. Il faut reconnaître à l'Etat le droit de défense. Renouvier constate que le prestige de l'Etat a été ruiné par la théorie des économistes (x) et par l'échec des
(1) Cependant, un économiste, partisan du laisser-faire, Stuart Mill, y faisait une exception en faveur de l'enseignement. Il en donne de multiples raisons : d’abord, que le besoin d'éducation n'est pas assez fortement ressenti pour déterminer la formation d'un véritable enseignement si l'Etat ne l'offre pas — la concurrence, ici, n'amènerait pas nécessairement la bonne qualité de l'éducation, — l'enseignement étant nécessaire, il doit être gratuit et obligatoire ; c’est une sorte d'assistance due par l'Etat. Stuart Mill ne veut pas le monopole de l'Etat, de peur que l'Etat ne crée des sujets, non des hommes libres. Les arguments de Mill, bien que présentés au point de vue utilitaire, impliquent la loi morale, la notion rationnelle de la société et les devoirs de cette même société, car si l'Etat, en raison de l'utilité générale a mission de donner l'éducation aux citoyens, il a le devoir de leur donner une éducation de liberté et celui de les défendre contre les entreprises d'éducation visant à les réduire en servitude.
tentatives du socialisme étatique et autoritaire. L'Eglise, de son côté, nie la notion morale de l'Etat et prétend reconquérir son vieil ascendan par la liberté. Ce grand mot de liberté, au nom duquel la servitude cherche hypocritement à s'imposer, est ainsi devenu plein de dangers parce qu’il entraîne l'adhésion des esprits justes à des mesures qu'ils repousseraient s'ils prenaient plus nettement conscience de la notion de l'Etat. « De tout temp... on a cru qu'une fonction légitime et nécessaire de l'Etat consistait à s'assurer des hommes élevés en conformité avec sa propre notion constitutive. Un gouvernement quelconque implique une justice politique et sociale, des devoirs reconnus, une éducation de la jeunesse pour les inculquer.… Toutes les sociétés se sont donc reconnu le droit d'élever des hommes, c’est-à-dire de former de ces membres appropriés à leur esprit que dans les républiques, dans les cités, on appelle des citoyens, ailleurs des sujets. Ce droit, elles l'ont puisé dans la conviction où elles étaient de la vérité et de la justice de leurs principes (x). »
Or, la République qui se croit dans le vrai, a le droit de combattre l'erreur, et pour cela de s'appuyer sur sa vérité. Il faut admettre où que l'Etat connaît de la morale et par conséquent qu'il peut l'enseigner et la surveiller — ou qu'il en est incapable et qu'il doit s’en remettre pour cela à une autorité extéricure, c’est-à-dire s'y soumettre, lui et ses membres. C’est l'autonomie des citoyens, ou la théocratie. Mais comme la loi morale s'impose à l'Etat — (puisqu'elle s'impose à l’homme et que l'Etat n’est qu’une réunion d’hommes) — l'Etat est obligé, quand une question morale se pose, d'agir et d'agir sans se soumettre à aucune autorité externe.
Dès lors il faut reconnaître la fonction enseignante de l'Etat; c'est pour lui un devoir: il ne peut rester neutre en matière d'éducation morale de ses membres. Les conditions générales
(x) Critique philosophique, 76, T, 242.
d'une réforme de l’enseignement en découlent avec clarté. Le droit d'enseigner doit être retiré à l'Eglise et à ses affiliés; l'Etat doit prendre l'enseignement à sa charge sans toutefois s’en arroger le monopole; il peut permettre que des organisations se forment en dehors de lui, à condition qu’elles observent les règles et le contrôle qu'il leur imposera. La liberté complète doit être laissée même aux personnes isolées, d'enseigner sur tous les sujets, quand les auditeurs sont des adultes. Les associations enseignantes doivent être déclarées d'utilité publique, dès qu’il est constant qu’elles ne sont contraires ni aux lois, ni à la morale; il faut qu’elles puissent avoir la personnalité civile afin de pouvoir durer. Les villes pourraient recevoir cette personnalité afin de fonder des corps enseignants. La surveillance de l'Etat doit s'étendre à tous les établissements d'enseignements afin d'empêcher l'invasion « d'une éducation de haute trahison » ; il faudrait pour cela la confier à des hommes impartiaux, supérieurs à l'esprit de routine et pénétrer de la notion des devoirs éducateurs d'une République. L'enseignement de l'Etat doit être obligatoire, gratuit et entièrement laïque (1).
Mais il ne suffit pas d'enlever l'esneignement à la théocratie; nl faut fonder la véritable éducation républicaine; la République en a le droit et le devoir. L'œuvre de lutte contre l'esprit clérical est surtout positive; elle doit consister à débarrasser le peuple des vieilles habitudes intellectuelles et morales, à l'empêcher de retomber sous l'influence du passé et à lui donner une claire notion de ses devoirs civiques et de la nature de la République. L'école républicaine, en faisant pénétrer dans tous les esprits les principes rationnels sur lesquels se fonde la démocratie, réalisera la véritable unité nationale et fera cesser les divisions
qui, dès la jeunesse, opposent les citoyens dans le parti clérical
(1) La présence du prêtre dans l'école, fait remarquer Renouvier, n’est le plus souvent qu'un prétexte pour s'abstenir de donner l'éducation morale, que l'Etat a le devoir de donner.
et le parti républicain. Qu'on laisse à la famille l’enseignement religieux et que l’école unisse les citoyens sur le terrain de la morale et de la famille. Neutraliser simplement l’école ne serait qu'un dangereux compromis ; l'Etat a le devoir de combattre pour assurer l'avenir.
La préoccupation de tracer les principes d'une morale démocratique pouvant servir de base à l'éducation du citoyen, s'est imposée à Renouvier dès ses premiers écrits, et c’est pour y satifaire qu'il écrivit, outre ses nombreux articles de la Critique pmlosophique, le Manuel républicain et le Petit traité de morale. « Tant que l'instruction morale et politique des citoyens n'est pas fondée, on n'est pas admis à dire non plus que la République le soit d'une manière sûre et durable (1). »
Il se plaint que nulle notion morale exacte ne soit enseignée réellement par les instituteurs officiels du peuple. « Quand l'homme du peuple sort de l’école, (si toutefois on peut dire qu'il en sort, celui qui n'est entré que si peu), il n'emporte sous le nom de devoir que l’idée pure et simple de la soumission aux supérieurs et de l’obéissance implicite due à la volonté des puissants et des riches (2). » C’est une morale d’obéissance et d'intérêt: on fait du culte de la fortune et du rang le premier des devoirs.
L'enfant n'est nullement préparé à ses devoirs sociaux; on lui cache le monde réel en lui dissimulant à la fois les luttes et les méchancetés qui y foisonnent et les aspirations et revendications de justice qui s’y font jour. C'est pour avoir essayé d'hui ont été pris si vivement à partie. Les primaires, selon le nom méprisant dont on les a gratifiés, ont été bafoués; cependant
(x) Critique philosophique, 78, IT, 307.
(2) Critique philosophique, 73, I, 3109.
il semble que la majorité d’entre eux a simplement fait un effort pour réaliser ce qu’elle a cru être le devoir des éducateurs. Les luttes de partis ont, ces dernières années, pris pour centre des questions de justice et de vérité qui divisaient nettement les esprits, à propos d’un problème simple en lui-même et embrouillé seulement par des circonstances accessoires. Ces luttes ont obligé chacun à reviser ses jugements, ses opinions, ses idées et ses sentiments.
Plus que personne, les instituteurs ont dû se livrer à cet examen de conscience, eux qui ne sauraient enseigner sans colorer leur enseignement d’un reflet de Îeur personnalité, qui e peuvent transmettre la science, sans transmettre en même temps leurs idées et leurs sentiments, et qui, par suite, ont le devoir de réfléchir et d’être sincères puisque, selon un mot vieux mais juste, ils ont charge d’ämes. Jamais leur mission ne leur est apparue plus forte qu'à ce moment où ils voyaient la division profonde des esprits dans la nation; ils ont pris parti et se sont voués à la tâche éminemment sociale et humaine de former les esprits à la vérité, de les habituer à juger du bien et du vrai en dehors de toute coutume, de tout préjugé, de toute solidarité du mal. Pour cela, il leur a fallu démolir un tant soit peu ces préjugés, mais c'est là une bonne œuvre. On ne peut dire encore ce qui en sortira, mais il est permis d'espérer que la génération élevée par les Primaires d'aujourd'hui sera plus nettement consciente de ses devoirs sociaux, aura, pour entrer dans la vie réelle, une vue plus juste des mouvements et des luttes qui la composent, et sera plus disposée à s'associer aux revendications de la justice et au besoin à les créer et à les diriger.
De cette double dissimulatoin du réel, et du juste, il résulte qu'en sortant de l'école, les enfants sont ou des passifs ou des révoltés. Leur révolte est sucitée par des agitateurs, des politi-
ciens, gens de passion qui déforment un peu cet idéal de justice que l’instituteur, s’il avait pris la peine de leur montrer, leur aurait fait voir de façon plus pondérée et plus correcte. En enseignant à l'enfant ses devoirs de membre réel d’une République, on lui enseignerait par 1à même ses droits, et ce serait logique. On se plaint souvent qu’on n’enseigne que des droits et non des devoirs. C’est qu’on se fait une fausse idée du devoir: on voudrait ne voir enseigner que le devoir d’obéissance: or, ce devoir ne peut être enseigné que s’il existe une autorité déclarée supérieure et infaillible et que si les esprits sont disposés à l’admettre. En réalité, dans une société libre, le devoir est la contrepartie logiquement inséparable du droit. La justice se compose de ces deux termes corrélatifs, et pour l’apercevoir dans toute sa rigueur et sa vérité, il faut les concevoir tous deux. Les civilisations du conformisme, du pur devoir ne méritent ni estime, ni regret: elles n’ont fait que tuer l'autonomie de la personne sans empêcher la corruption des mœurs. Pour trouver de la dignité et des mœurs, du respect et de la tolérance, il faut se reporter aux civilisations antiques, avant l’orientalisme. Renouvier demande qu'on enseigne à l'enfant, dès l’école primaire, ses droits, de la façon la plus nette et la plus systématique, et en cela il voit l’unique moyen de l’informer de ses devoirs. Il est impossible par exemple d'enseigner le devoir de tolérance, sans le montrer corrélatif avec le droit d'autrui; le respect de la légalité sans montrer au citoyen son droit puisqu'on lui demande de respecter l'œuvre faite par les autres citoyens en vertu de leurs droits; le respect des magistratures, sans montrer le devoir des magistrats, c’est-à-dire le droit de administrés. Ainsi l’enseignement des droits est seul capable de régénérer l'enseignement des devoirs; mais en réalité on ne cherche pa sà inculquer la justice à l'enfant, mais la soumission; on ne veut pas qu'il sache et comprenne, mais ignore et supporte. C'est là le vœu des classes dirigeantes, qui
croient innée en elles la vertu de commander et considère le peuple comme né pour souffrir et obéir. Cet état d'esprit de la bourgeoisie que Renouvier ne pouvait s'empêcher de constater, lui inspirait une profonde tristesse et la crainte qu’il ne soit
la cause d’un bouleversement social.
Il n'en voyait n’en proclamait que plus la nécessité de fonder l'éducation démocratique. La morale de la démocratie, tout d'abord, ne saurait être fondée sur l’empirisme, comme l’auraient voulu Taine ou les évolutionnistes, car la démocratie repose au fond sur des principes rationnels et ne se justifie que par eux. Le déterminisme évolutionniste se concilie mal avec elle; il ne s'accorde même pas avec la morale parce qu'il enseigne à envisager les caractères moraux de l'action dans les antécédents et les circonstances et non dans la bonne ou mauvaise volonté de l'agent, car il faut de l’homme un produit des lieux et des temps, de la société et de l'hérédité. Il est contraire au droit en général, parce qu'il substitue à l'affirmation de ce qui doit être, des motifs tirés de l'utile, de l’actuel; il voit l'individu constamment subordonné aux faits et à l'attente que l’état des sentiments autorise à chaque époque; il tend à détruire les idées juridiques en remplaçant les idées de responsabilité, mérite et peine par la conception d'un état psychophysiologique de l'individu qu'il faut soigner, quand il s’écarte du type jugé normal dans une société, un climat, une époque donnés. Il ôte tout moyen d'émettre des appréciations morales sur l’histoire en présentant le cours des choses comme nécessaire, en suppimant l’action de la volonté personnelle sur les événements et en négligeant l'influence des phéonmènes moraux sur l’histoire. Enfin, prenant le type du progrès dans la nature pour le transporter dans l'humanité, il justifie la lutte pour la vie, c'est-à-dire qu'il en favorise le développement. Ce ne sont pas
là des thèses morales bonnes à enseigner dans une démocratie,
et l’évolutionnisme doit céder la place au criticisme, plus propre que lui à fonder la vraie morale du droit.
Trop longtemps on s’en est tenu à la pure morale religieuse; aucune cependant n'était plus impropre à fonder la véritable éducation morale, mais actuellement elle constitue le principal obstacle à l'étabissement des institutions éducatrices dont le monde a besoin. L'éducation est nécessaire à tous, aussi bien à la classe dirigeante qu'à la masse du peuple. C’est qu’en effet une partie de la bourgeoisie est encore imprégnée des théories morales du passé; c’est en leur nom qu'elle maintient la nécessité du principe de servitude, que’elle refuse de voir dans la société une solidarité de biens et de maux, de travaux et de jouissances entre des agents essentiellement libres et qu’elle la conçoit comme un lien de contrainte entre la masse qui souffre et sert et le petit nombre qui commande et joui. [Il faut une éducation qui élève cette bourgeoisie, ainsi que la classe dirigée, au niveau moral de la partie sérieuse de la classe dirigeante. L’instruction seule ne saurait y suffire. Seule l'éducation républicaine pourra détruire ces habitudes natoinales d’oppression et de soumission, d’égoisme et d'immoralité civile que la Révolution n’a pu détruire et qui n’ont été dépouillées par elle que de leurs manifestations par trop gênantes, mais qui ont reparu après elle. La Révolution à faire doit se proposer de fonder l’autonomie humaine et de l'obtenir en établissant de justes institutions sociales. Mais ici surgit le cercle vicieux ordinaire en matière de justice: des institutions justes supposent la moralité préalable des hommes qui les feront, et l’on attend cette moralité du jeu même de ces institutions. Mais Renouvier pense qu'on peut justement s'affranchir de ce cercle vicieux par l'éducation qui formera des hommes capables d'accomplir une partie de l’œuvre de justice, et que cet accomplissement partiel, influant sur la moralité des hommes qui viendront ensuite, leur permettra de continuer
la tâche commencée. C’est une doctrine d'action continue qui
ordonne de perfectionner les mœurs et l’idéal à mesure qu’ils nous perfectionnent. Mais il faut pour cela que le véritable esprit républicain pénètre surtout les dirigeants, qu'il leur dicte une politique de justice.
L'éducation morale doit être ainsi la première pièce de l’enseignement républicain, et le criticisme peut en fournir les bases. Mais Renouvier s’est préoccupé aussi de discuter la nature des matières à enseigner, à tous les degrés. Il émet aussi quelques vues pédagogiques et nous allons les présenter brièvement. Dans le Gouvernement direct, il examine avec une grande abondance toutes les questions relatives à l’organisation matérielle ou administrative et intellectuelle de l’enseignement, et la Critique phlosophique, plus tard reprend un grand nombre des vues émises dans cet ouvrage, notamment en ce qui concerne la culture intellectuelle et la pédagogie.
Le Gouvernement direct distinguait l’enseignement général et l’enseignement spécial. Le premier, c'est celui qui est utile à tous les hommes, soit pour lui-même, soit en tant qu'il les invite à la connaissance sommaire de leurs droits et devoirs, de la patrie, de l'humanité et de la nature, soit comme instrument nécessaire à tout étude spéciale. Sans y distinguer de degrés, car tous les citoyens doivent recevoir la même éducation, il en sera fixé une partie obligatoire, et une facultative. Chaque citoyen doit être mis en mesure de recevoir autant d'éducation que ses facultés le lui permettent; c'est à la fois conforme au juste et à l'intérêt de la République qui est de voir l'éclosion de la plus grande variété possible d’aptitudes et de vocations. Mais Renouvier ne veut plus de division en enseignement primaire et secondaire qu créé deux classes dans la naton. Dans la Critique philosophique, où il ne décrit plus de toutes pièces une organisation de l'Etat et de ses institutions, il accepte la division établie dans
l'enseignement et se borne à présenter ses idées sur les
programmes qu’il voudrait y voir adopter, dans ses diverses branches (1). Il conçoit l’enseignement secondaire comme un enseignement de théories générales et il proteste contre les programmes surchargés qui ne font qu'exercer la mémoire et ne donnent pas aux jeunes esprits la connaissance d’une méthode. scientifique et pratique. L'enseignement devrait commencer par les faits, les notions pratiques pour aboutir aux idées générales quand l'élève aurait acquis déjà une certaine somme de connaissance. L'enseignement ne doit pas commencer trop tôt; Renouvier
fixe à neuf ans l’âge où l'enfant devrait entrer à l’école.
L'enseignement spécial qu'il dtcrivait dans le Gouvernement direct, et qui s’occupait, soit de théorie et spéculation pures, soit de questions techniques et pratiques, se retrouve dans l'idée de la bifurcation qu'il jugeait nécessaire d'introduire à un certain pont des études secondaires. II s'étend longuement sur les avantages de la culture classique, dont l’histoire et les langues mortes forment le principal élément; c’est 1à une sorte de mémoire du genre humain, mais il suffit que quelques-uns la cultivent et que les autres profitent de leurs travaux. L'enseignement de la philosophie doit aussi tenir une place importante; il doit se garder de tout dogmatisme et prendre surtout la forme historique et critique.
Renouvier réclame la suppression de l'internat, au nom de la morale. « L'éducation au grand air, l'instruction sans la claustration, les relations normales de la famille et du monde, la plus grande liberté compatible avec les leçons et les devoirs, enfin dans la discipline, une réforme qui confie aux jeunes
gens toute la part d'autorité sur eux-mêmes, qu'ils sont capables
(x) Cependant il réclame la gratuité de l’enseignement secondaire, à cause des dispenses de service militaire auxquelles il permet de prétendre et qui doivent profiter à tous.
d'exercer collectivement et par délégation, telles sont les exigences de l'idée libérale et républicaine appliquée à l'instruction publique (1). » Il faudrait aussi créer des relations entre le professeur et les élèves en dehors des heures de classe, rendre les récréations intéressantes, développer l'éducation physique, réformer la discipline et traiter les enfants en hommes. Le régime des examens appelle aussi bien des modifications; sans aller jusqu’à demander la suppression du baccalauréat, Renouvier voudrait qu’on allège cet examen, mais qu’on le rende en même temps plus sérieux en établissant des examens de passage très stricts d’une classe à une autre. Quant aux grade universitaires, c'est l'Etat seul qui a le droit de les conférer; sur ce point Renouvier prend nettement parti dans la querelle suscitée par la loi de 1875, sur ÎEnseignement supérieur, qui avait créé des jurys mixtes d'examens, avec des professeurs de l’enseignement libre et des membres de l’enseignement public.
Le Gouvernement direct règle encore avec des détails minutieux quil est inutile de reproduire, l'établissement des collèges dans chaque commune-canton, des institutions d'enseignement spécial, l’organisation des études et des cours, l'administration matérielle des maisons scolaires, les conditions de nomination, d'avancement et de traitement (1) des professeurs, enfin il expose tout un projet d'enseignement spécial des jeunes filles.
L'idée qui domine tout le système pédagogique de Renouvier est celle de former des individus libres et raisonnables, capables de juger et de créer, non des cerveaux bourrés de notions apprises sans vie et sans critique, des êtres prêts à subir
(x) Critique philosophique, 72, II, 163.
(2) I le fixait à la somme unique de 1,500 francs, ce qui s'inspire peutêtre d’une simplicité républicaine un peu austère. Les professeurs auraient eu de l'avancement selon leur travail, et en ce sens qu'on les aurait appelés à des postes plus honorifiques.
la domination morale et matérielle des institutions ou des partis. Pour lutter contre les vieilles routines, pour fonder la démocratie, l'éducation morale basée sur les principes de criticisme lui semblait chose indispensable.
La lutte contre l'Eglise ne doit pas seulement se faire par des restrictions à ses prétendues libertés, ni même par une éducation républicaine donnée à la jeunesse. Renouvier pense qu'il faut la compléter par une action positive et continue qui incombe à tous les démocrates conscients. Elle consisterait d'abord à s'imposer la pratique rationnelle de la liberté et de la justice et pour cela de fonder des associations qui se donneraient pour but de travailler au triomphe de la justice dans les institutions sociales et qui commenceraient d’abord par créer entre leurs membres des sphères de relations où le droit seul serait la règle. Dans ces associations les opinions se corrigeraient l’une par l’autre, trouveraient leur unité dans la notion de justice et pousseraient à une action commune des esprits qui sans elles resteraient éloignés. Renouvier essayait de classer les genre d’eprits les plus fréquents dans la société moderne, les nuances morales qui distinguent les citoyens. II distinguait l'esprit ingénieur ou mandarin qui, dans la société, ne voit que travaux à faire, ne songe qu'à compétence et hérarchie, et, n'ayant de l'Etat qu'une vue incomplète, ne peut servir à fonder la vraie démocratie, ni même à résister à l’envahissement clérical; l'esprit légiste romain, plus habitué aux idées générales de la politique, mais conservateur et imbu d’un faux libéralisme dangereux pour la liberté et les institutions républicaines; l’esprit révolutionnaire, aussi peu moral que le précédent, remplaçant la raison d'Etat par le salut public et niant l’idée de devoir, dangereux enfin par sa violence toujours suivie d’un retour à la réaction, l'esprit socialiste qui voit bien la nécessité de remplacer les vieilles institutions par une société plus juste, mais qui ne combine que des systèmes subjectifs, autoritaires ou utopiques, n'apportant
presqu’aucun élément à la vie morale de Ia démocratie; l'esprit théocrate qui est l’esclavagisme. Enfin l'esprit de réformes, incarné dans le socialisme libéral, lequel attend tout le progrès des libres volontés associées pour toutes les fonctions sociales et qui voit dans leur développement la condition de l’union pacifique des peuples. Renouvier ne précise pas autant qu’on le voudrait la nature, l’organisation et le rôle de ces associations; on peut admettre qu’elles se formeraient dans toutes les branches de l'activité politique, économique et sociale.
Un moyen de lutte, plus difficilement acceptable, contre l'esprit de routine, plus discutable, proposé par Renouvier consiste dans le conseil qu'il donne aux catholiques détachés de leur religion, et ennemis de l’insociabilité papiste de se faire désimmatriculer de l’église catholique, pour se rattacher au protestantisme, en choisissant parmi ses différentes sectes, celle qui conviendra le mieux à leurs tendances libérales. Renouvier considérait comme excellente l'influence sociale du protestantisme, parce que, en détruisant la vieille éthique papiste dont se sont inspirés tous les gouvernements, il ruine les mœurs de domination et prépare les classes à fusionner. Par son principe de l’autonomie de la conscience, il pourrait jouer un grand rôle dans la régénération éducatrice, il est en mesure de donner à l’éducation morale une forme rationnelle. Il est la seule religion qui dépouillée de tout prétention au gouvernement, puisse admettre une théorie rationnelle de l'état républicain, et Renouvier voudrait qu'il se consacre résolument à la tâche de l'éducation sociale, au leu de se borner au simple prosélytisme. Sa place est à côté du peuple, c'est à lui d'aider les sociétés ouvrières, les organes du socialisme libéral, et non au papisme, allié naturel de toutes les oligarchies.
Renouvier poursuivit sa campagne de protestantisation, dans la Critique philosophique et dans la Critique religieuse, pendant plusieurs années, avec l'approbation de toutes les sectes protes-
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