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tantes françaises. Quant à nous, il nous parait que ce serait faire fausse route que de se dégager des entraves d’une religion pour se livrer à celles qu'une autre tient toujours en réserve pour ses fidèles. Le combat républicain contre les vieilles routines doit être mené au nom et au profit seuls de la République, et Renouvier, qui avait donné la théorie la plus rigoureuse, la plus cohérente et en même temps la plus libérale de la démocratie, qui lui avait assigné avec netteté ses devoirs sociaux, indiquant la méthode morale pour les réaliser, aurait dù, moins que tout autre, faire appel à une religion quelconque pour préparer l'avènement de la justice. Le critisme même pouvait lui paraître offrir à la foi positive un aliment suffisant en même temps qu'un préservatif sérieux contre les croyances superstitieuses et les doctrines contraires à la justice.
Il n’en jugea pas ainsi, mais au contraire, poursuivi par le besoin de dépasser la morale et d’en rattacher les principes à une théodicée et a une cosmodicée, il élabore dans ses derniers ouvrages, les éléments d’une religion voisine du christianisme, qu’il cherche à présenter comme un objet de foi à ceux que ne satisfait pas la pensée purement rationnelle.
La Sociologie du Personnalisme
La philosophie sociale de Renouvier vise à donner à l’homme le sentiment de son autonomie en même temps qu’à déterminer les moyens et les méthodes qui peuvent le conduire à sa plus complète émancipation. Après avoir présenté la morale criticiste comme la doctrine même de la société de justice et comme l’instrument de toute réforme, Renouvier demande à la religion un ensemble de croyances qui puisse servir à l'éducation de la liberté. Le protestantisme, un instant lui parut pouvoir jouer le rôle. Plus tard, il consacre ses derniers ouvrages à la construction d’une métaphysique religieuse qui donne l'explication des origines et des destinées du monde actuel. Cette théorie, exposée dans l’Esquisse d'une classification des systèmes philoophiques, dans la Philosophie analytique de lhistoire, dans la Nouvelle monadologie et le Personnalisme, se rattache à sa sociologie, parcequ’elle est inspirée par une vue pessimiste des faits sociaux et qu’elle en fait rentrer l'explication dans une interprétation générale du monde. Ce sont les exigences de l’idée de justice qui l’amènent à édifier toute la métaphysique du personnalisme comme elles lui ont imposé la nature des solutions sociales que nous avons examinées. Aussi ne sera-t-il pas inutile d'en donner une rapide
esquisse.
302 à CHAPITRE VIII
Lorsqu'on ocnsidère le monde actuel, il est impossible de croire qu'il puisse jamais. être, et à plus forte raison qu'il soit déjà en quelque manière, le lieu où la justice peut se réaliser. Mais comme la raison à l’idée d’une société d'êtres raisonnables et justes, il faut se demander si l’antinomie entre cette raison et les impulsions passionnelles doit enlever tout espoir dans un futur règne des fins. Il s’agit de trouver une explication du mal qui permette une confiance de cette nature, et qui repose sur l'étude des passions et de la volonté et de leur œuvre dans le genre humain, en un mot sur l'interprétation des faits. C’est ainsi que la sociologie est intéressée à cette recherche métaphysique dont est le point de départ et qui en retour lui apportera sa propre signification (1). Renouvier va poser résolument le droit du penseur à se faire là-dessus une croyance personnelle: « Il faut. qu'au miliu du conflit des jugements humains, il s'estime libre, cherche son appui dans sa conscience, quoique faillible dans l'application, et sache qu'il n'a que ce moyen de sortir du doute (2). »
L'idéal d’une société parfaite serait celui où les individus, quoique distincts, n'auraient entre eux que des rapports harmonieux, où tous les actes seraient le produit d'une conspiration de la raison et de la passion, dirigés vers les fins de chacun et de tous. Il est visible que le monde actuel est loin de cet état. Physiquement la vie de l'homme est une lutte incessante contre la matière brute, avec des moyens très imparfaits et très faibles ; les forces naturelles enveloppent les hommes: elles leur sont indispensables pour vivre, mais elles ne les laissent vivre que là où elle sont comprimées dans leur expansion. La société, elle, présente un conflit général de tous les êtres vivants, qui, ne trouvant qu'insuffisamment à se développer, sont obligés de lutter
(1) Nouvelle monadologie, 158-160.
(2) Philosophie analytique, IV, 427.
les uns contre les autres pour réaliser leurs fins propres, et ne se servent de leur intelligence que pour inventer des moyens de combat plus meurtriers. La guerre vicie toutes les relations sociales.
Le droit est méconnu et l'injustice enracinée dans les relations domestiques; bien plus, la loi tolère et règlemente les mœurs cruelles que la solidarité du vice à créées; elle semble les tenir pour normales. L'organisation de la famille serait à détruire entièrement, parce qu’elle repose à la fois sur l'attachement affecté à de vieux principes trop rigoureux et sur Île ménagement réel de préjugés et de vices constants. Nous avons dit comment Renouvier a flétri le mariage moderne où l'égalité des personnes est si méconnue, le respect du droit et de la liberté si étrangement violé, et qui n’aboutit qu'à créer le pire désordre des mœurs dans la famille et dans la société, avec la subordination de l’un des époux à l’autre, l’adultère, le concubinat et la prostitution. En attendant qu’on abolisse les lois complices de tout ce mal, leur existence n’en est pas moins une preuve de la violence sourde de l’état de guerre (1).
Les lois pénales actuelles témoignent d'un grand affaiblissement du principe juridique, et d’une méconnaissance du véritable devoir de la société envers les criminels et de son rôle en matière de défense générale. Les institutions judiciaires actuelles « apparaissent plutôt comme des moyens de préservation des biens d’une classe privilégiée que comme la fondamentale institution réclamée pour le maintien du lien social... Le peuple sent que sous tous les régimes, il a ses intérêts subordonnés à d’autres vues (2) ».
Les relations politiques sont les plus viciées peut-être. Ceux qui recherchent les fonctions publiques sont poussés par l'appétit
(1) Philosophie analytique, IV, 734-737, et Nouvelle monadologie,
(2) Nouvelle monadologie, 404.
du pouvoir et non par la volonté de rendre service. Quand on réclame pour la liberté, on n’envisage que la sienne propre qui implique toujours à quelque degré le droit de violer celle d'autrui; on fait varier le concept de justice selon qu’il s’agit de la faire aux autres ou de la réclamer pour soi. Le plus souvent la justice n’est qu'un thème dargumentation; le but réel, c’est le profit ou l'honneur, ou bien encore la dispense du devoir envers autrui. En France, « ceux qui ont cru naïvement que les vertus républicaines ne pouvaient manquer de suivre l'établissement de la République » ont subi la plus cruelle déception. L'amour de Ia liberté devrait faire aimer la justice, celui de l'égalité aurait dû entrainer le souci du bien public; il n’en a rien été et les vieux sentiments de dominatino, d'arbitraire et de faveur intéressée se sont réformés dans la démocratie. Le fonctionnement du suffrage universel donne des élus d’un niveau moral aussi bas que les électeurs ; il les fait sortir des intrigues et des compromissions des partis et il choisit les plus bruyants, des discoureurs surtout; d’où la stérilité des débats parlementaires. Les hommes politiques sont déconsidérés, la presse est vénale, sectaire, menteuse. Avec l'état actuel des mœurs publiques, le mépris du peuple pour ses gouvernants, l'incapacité des classes dirigeantes, « la République ne semble vivre que de la difficulté que les régimes rivaux trouvent à revivre ». Les libertés ont été données au peuple, mais il n’a pas su en user; le droit démocratique a sans cesse été tenu en échec par la résistance des vieux partis et la mauvaise foi des républicains. En résumé, l'état d'esprit qu'a créé la République, et qui se composait denthousiasme pour le juste et d'ardeur à en vouloir la réalisation, disparaît devant le dilettantisme ou le dégoût, et devant la morale de l'intérêt (x).
Si l’on examine les relations internationales, on a l'impression que les forces morales de l'humanité sont décidément impuis-
(1) Philosophie analytique, III, 654-655, et Id., IV, 7209, sqq.
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santes à réaliser l'ère de justice et de paix. La guerre n’a cessé de sévir pendant tout le xrx° siècle. Il n’est plus possible de l'attribuer comme autrefois aux « vices des grands » puisque maintenant les rivalités ont lieu entre nations et intéressent tous leuis membres. L'esprit guerrier a envahi les nations civilisées, développant un patriotisme faux et qui consiste à présenter comme bon et glorieux tous les faits de l’histoire d’une nation; comme il est professé dans chaque pays, il s'oppose à lui-même et n’engendre qu’injustice et que haine. L'état de guerre a produit aussi le militarisme qui est un grand obstacle à la pacification internationale. La théorie, la philosophie essaient de justifer le fait et l’état d'esprit qu’il engendre, au lieu de s'efforcer de les rectifier; on montre le droit fondé sur la force, sur l’aptitude à résister au milieu. On prétend aussi que la formation de grands empires, réunissant sous une même loi une foule d'hommes, empêche les guerres entre ces groupes ainsi liés. C'est vrai en partie, mais ces empires, avec leur passion de s'étendre se ruent aux expéditions coloniales et pensent, par des massacres, introduire la civilisation chez les peuples sauvages. L'esprit guerrier ne pourrait disparaître que si l'union des peuples était réalisée, mais cette union suppose la disparition préalable de l'esprit guerrier: il y a cercle vicieux. Et cependant, il est impossible qu'un peuple prenne l'initiative du désarmement, il ne ferait là qu’un acte de saurifice et non de devoir. Il y a pourtant actuellement de généreuses initiatives des hommes de paix, mais leur action ne fait que commencer et l’on ne peut prévoir quel en sera l'avenir. L'idée d’un tribunal international pour trancher les conflits entre Etats semble irréalisable à Renouvier. « La première difficulté viendrait avec la première délibération », quand il s'agira de décider s’il faut maintenir le statu quo, et ‘ dans le cas contrare, comment il faut régler le nouvel ordre des situations et des relations internationales. Un tel tribunal
ne pourrait donc être, pour pouvoir exister, qu'un gouvernement
fédéral universel des nations consentantes; une telle assemblée aurait des fonctions à remplir, semblables à celles d’une assemblée nationale, et comme elle discuterait sur des intérêts et prononcerait sur des droits, on y retrouverait-les mêmes discordes, le même état de guerre que dans les Parlements nationaux.
Si donc on cherche à embrasser la vue de l’ensemble des sociétés empiriques, pour porter sur elles un jugement impartial, on constate que l’homme est dominé par des forces naturelles qui sont pour lui causes de souffrance et de lutte; qu’il subit d’autres maux encore, du fait de la société, de l’hérédité physique et psychologique; que la coutume, l'éducation, la solidarité sociale obligent l'individu de se plier à la routine établie, et que cette solidarité, si elle lui transmet une part du bien moral acquis par la coutume, lui impose des habtudes de vie en général très inférieures à celles qu'il conçoit et pourrait réaliser; que la justice lui est rendue impossible par l'injustice des autres et que cette injustice ne fait que provoquer chez lui des réactions haineuses. La justice indivduelle apparaît ainsi comme une œuvre ardue et même, à la rigueur impossible. Le plus grand nombre ne peut songer à la pratiquer; la concurrence vitale emporte les masses et les individus; l’homme s’abitue à l’endurcissement et à la dissimulation. L'individu est sans cesse obligé de mettre un écart — qu'il aperçoit — entre sa volonté foncière du bien et sa pratique; l'influence sociale y est pour beaucoup, mais la racine du mal est psychologique: c’est le vertige mental qui détourne l'homme de ses fins rationnelles. La poursuite du bonheur, du plaisir, est le but de toutes les volontés: les uns en possèdent le éléments et les autre les leur envient. Le comble de Ja civilisation apparaît, dans l'esprit général, comme la possession de ce bonheur, pour tous; mais une telle civilisation est sans rapports avec la justice. C’est là une profonde décadence
morale dont les faits, comme nous l'avons vu, manifestent bien les symptômes.
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La question de la fin de justice et de paix pour l'humanité porte donc sur l'écart entre l’idéai et la pratique. Mais il semble impossible que cet écart soit jamais comblé, On pourrait concevoir qu'un individu ou un groupe, en pratiquant la morale pure (1), obtienne le crédit nécessaire pour amener la société à la justice; mais c’est chose irréalisable dans 1a société empirique où nul ne peut pratiquer le devoir pur. Quant à l'hypothèse utopique que l'humanité atteigne spontanément sa constitution définitive, et rende bons les individus, sans contrainte, elle suppose que la vertu des hommes peut-être le produit des institutions sociales, ce qui est faire un cercle vicieux: la société n’est qu’une collection d'individus; des institutions bonnes ne peuvent être que le produit de volontés bonnes et cependant il est vrai qu’elles seraient la condition principale pour obtenir ces bonnes volontés. ’
La personne sent l'écart entre son idéal et sa conduite, entre l'idéal social et la pratique sociale; et comme elle sent bien que son idéal est sa personne elle-même en sa vérité, elle a le sentiment qu’elle ne peut s'adapter à elle-même. L’homo duplex vit dans une société qui présente la même discorde que lui. La société a une pratique et un idéal non concordants; l'individu ne s'y adapte pas pour une double raison: parce que sa personne empirique est gênée par la partie d'idéal contenue dans les lois, . et parce que son idéal de justice est choqué par les maux qu'il reproche à la société. Cette situation ne pourra changer que par une transformation des conditions morales de Ia nature humaine et du milieu terrestre.
Ces constatations pessimistes, cette désillusion qui caractérisent la dernière philosophie de Renouvier l’amènent à croire que le monde actuel n’est pas destiné à voir l'avènement de la justice; dès lors il va cesser de chercher des solutions aux problèmes
(rx) Comme le croyait, par exemple, Fourier.
sociaux pour s'attacher à découvrir les éléments philosophiques d'une croyance religieuse; le salut individuel va prendre à ses yeux plus d'importance que la transformation sociale. Le spectacle de l’univers contredit toute croyance en un progrès de l'humanité, ou du moins empêche toutee induction sur un état de paix plus ou moins prochain. Mais pour que l'individu s'intéresse à la fin de la société, il faut qu'il soit persuadé que luimême a une fin, car le collectif n’est que par l'individu et par l'association. Il est donc légitime et nécessaire de construire la doctrine des origines et des destinées de l’homme et de la société, et d'expliquer le sens de la vie actuelle (1).
L'état moral de la société moderne est le signe certain de l’absence, dans la société laïque, d'une morale sociale capable d'imposer au peuple. Le monde a besoin d'une œuvre de moralisation et malheureusement, ni la religion, ni la philosophie ne paraissent en état de l’accomplir. La religion, là où elle subsiste, a des tendances au myticisme, à l’anéantissement de l'individu dans le tout : elle ne me semble pas pouvoir fournir les conditions d'une vraie rénovation sociale, fondée sur la justice. Quant à l’athéisme, il ignore les besoins moraux de l'âme humaine et ne peut agir sur elle. « L’humanité en corps réclame une vérité morale rendue sensible aux âmes. une sanction suprême donnée aux règles de la vie. le monde souffre du manque de foi en une vérité transcendante (2) ».
La philosophie a recherché à l'aide de la raison pure une vérité qui puisse servir de base à tout un système de déductions; mais cette recherche est vaine et condamnée à tourner toujours dans le même cercle d'arguments. Il y faut la raison pratique, la croyance qui fait prédominer la question du bien et du mal sur celle du vrai. Pour cela, le philosophe doit faire un emploi
(1) Le Personnalisme, 210-215.
(2) Philosophie analytique et cf. Nouvelle monadologie, 408, sqq.
rationnel et systématique de sa faculté de croire, sans laquelle les constructions théoriques ne reposent que sur des fondements arbitraires. L’unique sujet profondément et universellement intéressant pour l'humanité, celui que toues les religions ont eu pour matière, cest « le problème du bien et du mal en rapport avec la destinée de l’homme et la puissance qui régit l'univers », la question de l’antinomie entre Dieu bon, créateur et la création mauvaise. Si la philosophie veut remplir une fonction sociale élevée, il faut qu’elle donne à l'imagination religieuse des peuples un objet divin défini, qui serve aussi d'idéal à la règle des mœurs.
C'est à la philosophie, non à la science qu'il appartient de tenter cette recherche; car la science, comme on l'appelle, d’un terme de métaphysique réaliste, la méthode expérimentale, comme il faudrait dire, est limitée dans ses recherches et n’atteint pas les vérités qui gouvernent la vie. Forcées de s'établir sans examiner luers postulats et leurs données, les sciences ne peuvent aller au fond des choses et leur objet reste étranger aux questions morales, ce qui leur interdit de revendiquer ou d’espérer le mérite des progrès généraux en matière de croyances d'ordre supérieur. Le mystère du monde augmente à mesure que l'observation des faits et de leurs lois pénètrent plus avant. L’explication profonde est du ressort de la métaphysique.
Il est urgent de la lui demander, car « une action sur les sentiments, capable de dominer les impressions venues de l’expérience du mal, et de balancer la poussée des intérêts égoïstes, est l'unique moyen de préparation possible des esprits et des cœurs à un régime des mœurs un peu moins bas que celui qui règne (1)». Cette explication doit s'adapter aux conditions du temps présent, c’est-à-dire, reconnaître les conquêtes de l'esprit scientifique sur les erreurs et les vices des vieilles croyances religieuses, et, en
(1) Nouvelle monadologie, 420-1.
même temps, faire état des sentiments naturels et profonds qui ont inpiré ces vieilles croyances pour en conserver Îa ‘partie vivante. Renouvier a pu chercher à bâtir toute cette métaphysique sans contredire ouvertement sa doctrine criticiste. Le postulat de sa morale est l’universalité du bien, celui de sa psychologie, l'accord des lois du monde avec les catégories: il est tout naturel qu’il cherche à montrer cet accord grâce au principe de finalité, et quétant parvenu à une doctrine monadologique de la personne, il le présente dans la monade supérieure qui est Dieu, type suprême de la personnalité. Renouvier croit possible d'expliquer par une thorie de l’origine et de la fin de l’homme, la contradiction qui gît dans l’âme entre la connaissance de l'idéal et la constatation des faits. Le monde a besoin d’être justifié logiquement par un accord entre ses phénomènes et leurs lois, et les lois de lesprit, du désir et de la volonté (1), ou s’il ne peut l'être, la vie n’est qu’une duperie et l’on devrait mépriser tout ce qui n’a pas trait aux satisfactions matérielles. La théodicée elle aussi cherche la solution de ce dilemne. Y a-t-il un monde moral donnant la raison des désordres du monde matériel, ou sommes-nous enfermés dans le cercle de l'expérience pour lequel les jugements et les passions de la vie empirique suffiraient à diriger votre conduite? La finalité se présente comme l'explication la plus probable. Or, dans l'homme, il faut distinguer le caractère, formé d'éléments empiriques dont la fin est le bonheur, et la personne, qui serait destinée à vivre dans le règne des fins. Les questions de moralité, de justice et de bonheur sont inséparables; mais celle du bonheur ne peut-être résolue que si on dépasse l’ordre empirique des choses et que si on suppose une immortalité dans un monde moral. Renouvier pose ensuite la doctrine de la création, d’un Dieu créateur, comme résolvant la notion logique et morale de l’ordre, et il essaie de
(x) Cest la tâche réservée à la cosmodicée.
concilier la justice divine avec le désordre et le mal du monde actuel. La création, d’après lui, comprendrait deux moments: le premier réalisant un monde parfait, mais instable et dont la corruption serait le monde actuel, qui lui-même sert de transition pour aboutir au deuxième moment, créateur d’un monde parfait et stable.
Le principe du monde créé, c’est la liberté humaine, qui est le titre de perfection de la vie, mais aussi l'organe conditionnel de tous les maux dont les agents libres sont ou ont été la cause les uns pour les autres et à l’origine pour la nature entière. L'homme du premier monde fut créé avec cette liberté; il fut créé avec la société, car l'homme ne peut vivre qu’en société, la loi morale exigeant une matière qui, pour l'homme ne peut être que ses semblables. Dieu, créant l’homme l’a mis d’abord dans un milieu parfait, lui donnant le gouvernement de toutes choses et surtout des forces naturelles, mais subordonnant la durée de cette direction à l’accomplissement de la justice sociale. L'origine du mal est donc dans la liberté de l’homme, mais comme le créateur a dû prévoir le mal, il faut, pour le justifier d'avoir donné la liberté, prouver que la liberté est une perfection, et que le mal peut devenir la condition du perfectionnement futur.
Il est facile de voir que si l'homme avait été créé entièrement déterminé, il n'eût pas eu à travailler à sa destinée ; il n'aurait eu ni la raison, ni la pensée, ni aucune vie mentale, mais de simples représentations automatiques sans nulle conscience de son état moral. Le premier monde, directement créé par Dieu, œuvre de bonté, aurait réalisé l'harmonie du règne humain et des règnes de la nature, et comme il est impossible de le concevoir dans la nature telle que nous la connaissons, Renouvier en place l'existence avant la formation de la nébuleuse d’où le monde solaire est issu. Dans ce premier monde, les forces naturelles étaient parfaitement réglées ; l’homme avait le pouvoir de les produire et de les diriger pour ses fins propres, ce qui mettait
à sa disposition de terribles moyens de troubler le monde, s’il en mésusait. Ce monde primitif où l’ordre et l'harmonie règnent, ne peut être conçu que comme nous concevons le monde futur : comme un monde où tous nos rapports actuels sont épurés autant qu'il faut pour attendre tout le bien et le beau qui conviennent à leur concept. Mais les hommes y étaient libres et cette liberté leur permit de faire un usage injuste de leur pouvoir sur les forces naurelles ; alors l’harmonie du monde se rompit, le dérèglement de ces forces produisit un cataclysme où le premier monde sombra. Ce qui explique qu'une pareille faute ait pu se produire, c’est que toujours la raison a coexisté avec la passion, qui fut ici, le désir de domination, « l’orgueil de la vie » ; c’est aussi que l’agent a voulu se prouver à lui-même sa liberté dont la pratique du bien ne lui donnait qu'un sentiment confus. L’injustice, légère d’abord, s'est accrue ; à la guerre entre les hommes s'est ajouté le conflit des forces naturelles ; la nébuleuse fut la fin du bouleversement qui en résulte et les forces brutes repriren alors leurs lois propres et étendirent leur domination. C’est la chute.
Mais Dieu, malgré cette chute, a pris ses dispositions pour que des germes des organismes anciens fussent conservés, et que la reviviscence des êtres qui avaient possédé la vie individuelle, la personnalité, fut possible sur la terre. Mais les facultés des hommes terrestres sont moindres que celles de leurs ancêtres du monde primitif, parce qu'ils n'ont plus de pouvoir immédiat sur les forces naturelles ; l'être est soumis à la loi généalogique des espèces, à la mort, à la lutte, d'où un accroissement des faits et des sentiments de guerre. Renouvier explique le caractère de la personne empirique par celui qu'elle avait dans le monde primitif au moment de la décomposition ; ainsi l’hérédité, l'habitude
ne sont pas nos véritables et uniques origines morales ; les