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LA SOCIOLOGIE DU PERSONNALISME 31 origines sont prémnodiales (1). Dieu a voulu que le retour de l'homme à la vie se produisit sous le règne du mal dont l’homme était l’auteur. Sa situation dans le monde actuel est l'inverse de celle qui lui était faite dans le monde primitif : au lieu d’avoir l'expérience du bien et seulement l’idée abstraie du mal, il voit et pratique l'injustice et se crée un idéal moral de bien. La réflexion sur ce idéal l’a conduit à la conception de Dieu, mais aussitôt s’est posé le problème de la conciliation de la justice divine avec l'injustice du monde.
Pour le résoudre, il faut expliquer et justifier la destinée du monde ; il faut que la douleur se justifie comme épreuve pour la fin dernière des personnes. L'injustice de Dieu serait éclatante si nous regardions ce monde comme l’œuvre de Dieu, mais il est le produit de la chute, un lieu d'exercice où l’homme continue à faire le mal qu'il a commencé dans le monde primitif et s’instruit du bien par l'expérience du mal. Le monde est le lieu où les hommes subissent la pene de leur injustice et préparent l’ordre futur du bien, l’accomplissement de la création, dont ils ont l’idée. La vie terrestre est une expiation. II serait intéressant de savoir quelle destinée est réservée à la personne dont l’amélioration morale avorte sur terre. Renouvier écarte comme peu satisfaisantes les théories du jugement dernier ; il ne croit pas que les actions terrestres soient suffisantes pour qu'on puisse juger définitivement les êtres. Il regarde la terre comme une sorte de crible, par où les méchants, arrivant à une complète dégénérescence morale et physique, tomberaient comme un résidu sur d’autres planètes où le mal continuerait. L'action du mal détruit l'être, d’où la perte de son rang dans la vie. Par le mauvais usage, la liberté s’annihile et avec elle, la personnalité. C’est la mort du pêcheur opposée à la vie éternelle du juste ; l'homme
(x) Cf. Kant, qui les place dans un libre choix fait par la personne, dans le noumène.
prépare sa mort ou sa vie future par sa pratique morale : l'inimortalité est conditionnelle.
Les êtres qui survivront entreront dans le règne des fins ; ce sera l'avènement d'un troisième monde, semblable au premier par la composition des forces naturelles et la mentalité des hommes. Renouvier n’en connaît l'existence que comme postérieure au refroidissement terrestre, à la dissolution du système solaire et à son retour à la nébuleuse. En renaissant dans le monde futur, les hommes auront encore une éducation à faire, Le mais par le bonheur, cette fois, pour être préparés à leur condition d’êtres immortels et puissants sur les forces naturelles. La vertu deviendra chez eux une habitude, une nécessité morale. La personne aura triomphé du caractère. Elle conservera la mémoire et le sentiment d’une possibilité du mal, mais ces images seront purement esthétiques et émotionnelles. Aïnsi, la loi de Dieu est la justice ; perdue par l’homme, elle lui sera rendue au terme de sa destinée, mais notre existence actuelle est le règne de la guerre.
Telle est la doctrine purement philosophique, dont Renouvier
entoure sa dernière sociologie (1). Elle se fonde sur une vue très 52 pessimiste des faits sociaux, sur la persuasion que le monde s actuel n’est qu’un amas de ruines, Elle modifie les conclusions de n
Renouvier, puisqu'il croit la justice sociale irréalisable sur terre,
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et qu'au lieu de proposer les moyens de la réaliser ,comme il le 4 faisait avant, il se préoccupe uniquement de se composer un 4
ensemble de croyances presque religieuses qui puisse diriger la ÉE.
: Re . : - ne S Sn conduite individuelle. Il se défend d'avoir dogmatisé, et même . * . “ a . n $ b d'avoir conçue une doctrine religieuse en présentant les idées que N nous venons d'analyser ; selon lui, il n’a fait qu'user d'un droit :
qui appartient au philosophe et qui consiste à faire une hypothèse
(x) Le Personnalisme est divisé en trois parties, très liées : la méta- , physique du personnalisme, la sociologie du personnalisme, l’eschatolagie = du personnalisme., C'est la doctrine des trois mondes.
contrôlée par la logique et la morale (1). Le criticisme ne le lui interdisait pas : le criticisme est une philosophie croyante, il tire son nom de de ce qu'il choisit, juge et décide, il établit ses thèses par des raisons d'ordre pratique ou moral. « Le criticisme est donc éminemment une doctrine croyante ». Au-delà des inductions que permet la raison pratique, le criticisme autorise la croyance religieuse et conduit à l'étude des vérités fixées de la raison et du monde, à l'interprétation de l'idéal de perfection que nous portons en nous. Tandis que l’évolutionnisme conçoit le monde comme allant de l’inférieur au supérieur, le criticisme n’admet une direction des choses vers le bien que s’il y a eu une intention semblable dans sa production. Comme il n’admet pas que la pensée ne soit qu’un produit de l’évolution de la matière, il place au contraire le supérieur à l’origine ; le monde pour lui, n’est qu'une nature en décomposition : cela lui permet d’aborder l'hypothèse d’une nature antérieure, harmonique et parfaite, e d’une humanité primitive qui en aurait eu le gouvernement et aurait été ensevelie sous ses ruines.
Cette société de justice que Renouvier place avant le monde actuel, d’autres penseurs, comme Saint-Simon et Fourier, qui croyaient que le caractère humain actuel offre une matière susceptible d'organisation pour le règne de la justice et de la paix, la plaçaient dans l'avenir. Renouvier a toujours combattu ces théories du progrès qui sont illogiques et immorales, et de plus contredites par les faits. Bien qu’elles semblent optimistes, elles sont en réalité pessimistes, puisque les seules parties acceptables qu’elles contiennent, consacrées à la critique de la société actuelle et à l'appréciation morale de l'humanité, sont pessimistes.
Mais la métaphysique de Renouvier est-elle mieux établie que
(x) « Il a le droit, s’il est en règle avec les formes de la raison pure, de proposer comme vraisemblables des théories sur l'origine et la nature de notre monde, conformes aux lois de son entendement et à son sentiment de la vie » (Personnalisme, p. 225).
celle de Fourier qui croyait à la préordination divine de toutes les productions de la nature, d’une part, et de toutes les aptitudes des hommes d'autre part, de manière à ce que l'harmonie s'établit entre elles, dès que les hommes auraient réalisé en un point l’organisme social favorable à cette harmonie ? Il est permis d’en douter, mais un examen critique de cette doctrine ne semble pas suffisamment lié à notre sujet pour que nous le tentions (1).
Malgré le pessimisme profond qui marque les appréciations de Renouvier sur le monde actuel, la doctrine du personnalisme n'est pas un pessimisme définitif. À ses yeux, la personnalité, la conscience forment le fond de tout, et l'erreur des doctrines qui concluent à l’anéantissement de la personne dans le tout, consiste à vouloir prendre le fond des choses hors de la conscience. Les conséquences de ces doctrines sont la négation des vérités morales, le mépris des hommes et l'indifférence pour le sort des faibles et des malheureux. Renouvier, loin d'admettre une telle doctrine — qui n’est pour lui qu'un satanisme — a foi dans la justice à venir ; il croit à l’universalité du bien, 1l est optimiste, mais sans séparer
la finalité universelle des fins individuelles.
Et il relie son optimisme moral à une métaphysique où l’immortalité est amenée comme un complément nécessaire de l’idée d'obligation sous la garantie de Dieu. Si létat de paix n'était qu'un rêve, la vie elle-même alors ne serait qu'un vain drame, sans dénouement, où les souffrances se perpétueraient dans les ténèbres morales et l'impuissance des efforts. La doctrine du personnalisme, en interprétant le plan de la création sous l'inspiration des croyances morales, a donné la raison de la vie sociale de l'homme.
Aussi, malgré son pessimisme actuel, Renouvier conclut-il
(1) Disons toutefois que le problème de l'origine du mal ne nous semble ni éclairci ni résolu, par le seul fait que cette origine est placée dans un monde antérieur au nôtre.
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quand même à l'effort sur soi-même pour discipliner les passions, et à l'action sur la société pour y introduire la justice. Cette conclusion est, en somme, la même que celle qu'il tirait du criticisme pur, et que le criticisme semblait amener plus logiquement que la métaphysique du personnalime. La dernière philosophie religieuse de Renouvier ne semble pas avoir ajouté grand chose à sa doctrine sociale ; aussi croyons-nous que la véritable originalité de Renouvier comme sociologue s'est montrée pendant la période — la plus longue de sa vie — qu'il consacra à la fondation du néo-criticisme. C’est dans les ouvrages se rattachant à cette période qu'il a donné le plus d’ampleur et le plus de profondeur à ses idées économiques et sociales.
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La principale originalité de Renouvier parmi les économistes et les sociologues du x1x° siècle résulte avant tout de ce que sa doctrine sociale est la conséquence et le produit de sa pensée philosophique. Si être philosophe consiste à savoir analyser, critiquer puis synthétiser des idées générales, on peut dire que des penseurs comme Fourier ou Proudhon furent des philosophes, mais Renouvier à fait plus. [1 a d’abord appliqué son intelligence à l'étude des problèmes purement philosophiques et ce nest qu'après avoir passé en revue toutes les doctrines philosophiques, après s'être fait une théorie personnelle de la nature de l'esprit humain, de la destinée de l’homme, qu’il a voulu appliquer sa méthode et les résultats de ces études à l'observation des phénomènes sociaux et économiques, à l’évolution des sociétés et aux règles de la vie politique des hommes. La philosophie s'étend, pour Renouvier, à l'examen des problèmes de la vie sociale ; elle est une science éminemment pratique, cest-à-dire qu’elle doit donner à l’esprit humain l’ensemble des croyances et des règles qui lui permettent de diriger toute son activité.
La pensée sociale de Renouvier suit la même évolution que sa pensée philosophique ; il a pris lui-même le soin de nous retracer la marche de ses idées philosophiques, et dans cette sorte d’autobiographie mentale on voit la raison des nuances que nous avons
signalées dans ses conceptions sociales, à diverses époques de sa vie. Il y a trois phases à distinguer dans cette pensée philosophique et sociale. Dans la première, Renouvier est panthéiste et procède de Hégel en philosophie, et de Saint-Simon en sociologie. Plus tard, il développe le criticisme kantien, s’en fait une doctrine personnelle et soumet toute sa pensée au principe de contradiction. Enfin la critique l'amène à faire une part plus large à la croyance dans la solution des problèmes qu’il étudie et il aboutit à une philosophie religieuse.
Sa première pensée philosophique laissa peu de traces dans ses ouvrages sociologiques ; il confesse sa foi au saint-simonisme, qui occupa toute sa jeunesse, « j'étais alors infecté par les prédications saint-simoniennes ; je lisais Le Globe pendant les classes ; on m'avait persuadé... que la science et la société étaient appelées à se reconstituer a priori dans le cours même de la génération à laquelle j’appartenais, conformément à un plan révélé... Cette folie ne tint pas chez moi jusqu'à la vingtième année, mais elle me laissa en héritage un cruel désenchantement et en même temps un goût maladif pour les synthèses absolues et un dédain puéril pour les procédés analytiques et les connaissances modestes » (1). Cependant la Révolution de 1848 rendit Renouvier à l'enthousiasme, à la croyance saint-simonienne que la société pourrait, en peu de temps, transformer sa constitution et parvenir à la justice. Le Manuel républicain témoigne de cette confiance ; il laisse voir encore l'influence de Saint-Simon dans le sentiment chrétien qui anime certains passages, et dans le rôle assez considérable qu'y joue la fraternité et la morale de l'amour.
À partir du moment où il devient criticiste, Renouvier applique assidûment sa réflexion à la morale, à la politique et à la socio-
logie ; il se pénètre profondément de la croyance à la liberté de
(x) Esquisse d'une classification des systèmes philosophiques, t. II, P. 358.
l’homme, à la contingence des événements, et cette croyance sert de principe et de règle à toutes les théories et solutions sociales qu’il établit. Il ne croit plus que les sociétés humaines peuvent et doivent être amenées à l'unité de croyance, grâce aux efforts d'un pouvoir spirituel fortement organisé. Il cesse de se placer au point de vue de l'autorité et de la solidarité et il s'établit et se fortifie « dans la conviction que les croyances libres sont les seules morales, que la vérité n’est un privilège pour personne, que ceux-là sont des usurpateurs qui prétendent modeler l’humanité selon des plans dont ils s’attribuent n'importe quelle révélation ou connaissance propre, et qu’enfin les sociétés ne doivent agir sur elles-mêmes ou sur leurs membres, hormis le cas de défense du droit, que d’après la méthode autonomique ou de selfgovernement moral » (1). Et toute la morale criticiste s’applique à déterminer tous les devoirs sociaux de l’home en fonction des idées de liberté et de justice.
Après avoir établi l’idée de justice sur de solides fondements rationnels et montré qu'elle constituait la règle idéale de toutes les relations humaines, Renouvier en est venu, par un processus mental bien naturel, à étendre cette idée, de l’homme au monde, de l'expérience actuelle à une vie antérieure à notre existence et à une autre vie qui, par hypothèse, la suivra pour permettre à la justice de s'épanouir complètement et de se résumer en Dieu. C'est ainsi que, parti de la morale, Renouvier aboutit à la religion qui n’est qu'une morale amplifiée, accrue dans son objet, augmentée dans sa puissance. Cela ne doit pas étonner et n'indique, chez lui, qu'une extension de la méthode philosophique qu'il a toujours appliquée ; pour lui, la philosophie n'a jamais été qu’un ensemble de croyances ; rien ne s’opposait donc à ce qu'aux croyances rationnelles vinssent s'ajouter celles forrmées et conservées par les besoins et les habitudes du cœur et de l'imagination. Cette der-
(x) Esquisse, Il, 360.
nièr phase de sa pensée s'est accompagnée d'un pessimisme relatif au monde actuel qui a déterminé chez Renouvier un retour aux conceptions socialistes de sa jeunesse. II à eu moins confiance en l'efficacité de la liberté laissée à ses propres moyens, et l’action de l'autorité lui est apparue comme nécesaire à la formation et au dévelopement des réformes de justice sociale.
La philosophie criticiste, qui fut celle pour qui Renouvier combattit pendant la plus longue période de sa vie, devait contribuer à donner une forte originalité à sa doctrine sociale. On peut dire qu'il n’est le disciple de personne en matière économique et sociale, parce que le criticisme repose sur une critique de la connaissance et n’admet aucun dogme. Cette doctrine, au contraire, « prétnd Îs régenter tous et s'offre comme la régulatrice des idées et des actes des législations et des théories, non moins que des applications et de la pratique » (x).
A cette haute culture philosophique, Renouvier joignait une culture scientifique profonde qui lui permit de se créer une méthode rigoureuse d'observation et de déduction. Il réagit d’abord contre l’a-priorisme des penseurs du xvIrI‘ siècle qui croyaient pouvoir appliquer à l'étude des moyens pratiques de transformation sociale les mêmes procédés qu'à la détermination des principes et des fins ; il se sépare aussi des penseurs qui, comme Comte ou Taïne, ont horreur de tout ce qui dépasse le fait empirique et prétendent trouver des règles de conduite sociale indépendamment de tout principe rationnel. Renouvier dégage d’abord par la méhode rationnelle les principes de la justice et du droit, et montre les règles auxquelles doivent obéir les relations sociales dans l’état de paix idéal ; puis, considérant les faits, il mesure l'écart qui les sépare de la société rationnelle, il modifie ses principes en tenant compte de cet écart et cherche les moyens prati-
(1) Critique philosophique, 72, II, p. 9.
ques d'agir sur le réel pour l'amener à ressembler de plus en plus à l'idéal de la théorie.
Sa doctrine sociale tout entière vise à respecter le droit et la dignité de la personne, à lui donner les moyens de satisfaire à toutes ses fins, de devenir davantage elle-même, c’est-à-dire un être autonome et raisonnable. C’est essentiellement une doctrine de liberté. Elle comprend une partie négative et une partie constructive ; celle-ci embrasse à la fois les conceptions théoriques et les idées pratiques. C’est la partie critique que la doctrine de Renouvier se dégage le mieux ; elle ne tente pas de concilier les opinions qu’elle trouve devant elle ; loin d’être un éclectisme, c'est en s’opposant qu’elle se pose. Nous allons essayer de montrer comment Renouvier se distingue des grandes doctrines sociales qui se développaient en même temps que la sienne, quelles influences il en recoit et quelles tendances révèle son système.
II combat toutes les doctrines qui ont essayé de réagir contre l’esprit libéral de la Révolution : le saint-simonisme, le positivisme et le socialisme autoritaire. Tout en rendant justice au mérite de Saint-Simon qui est d'avoir réhabilité le travail et fait voir les injustices du régime social actuel, Renouvier lui reproche d'avoir introduit dans les esprits la croyance au progrès et l’espoir utopique en une ère de bonheur complet, d’avoir méconnu les droits et la dignité de la personne en fondant une politique autoritaire et en ne donnant que l'amour pour principe à sa morale. Il adresse les mêmes critiques au positivisme. Nous avons vu, au cours de cette étude, comment il a réfuté la thèse de la loi historique du progrès nécessaire et continu, et comment tout en ne reconnaissant que des faits de progrès, il en a précisé la nature purement morale et attribué tout le mérite à l'individu seul. Nous avons suivi sa réfutation de l’autoritarisme lequel est obligé pour conclure que la réforme sociale peut être l’œuvre d'un pouvoir absolu est obligé de compter sur la vertu des dirigeants et la