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Renouvier ajoute dans une éloquente apostrophe : « Quoi donc ! Ce n’est pas manger le pauvre que de vivre du travail d'autrui ?.… etc. » Il prouve que toute une classe est exploitée par l’autre, qui ne vit que de cette oppression (1), que l’anthropophagie a toujours existé et que le salariat n’en est que la dernière transformation. Puis pour faire ressortir le naturel et l'exactitude de cette expression, il la montre dans la bouche d'Homère et de Saint-Paul, et sous la plume de La Fontaine et de Fénelon (2). Cette exploitation, racine de tout le mal social, ne saurait diminuer par quelques sacrifices individuels : c’est la société entière qui doit justice aux malheureux, et le Manuel est consacré à poser les principes d'une société meilleure et à indiquer (mais sans y insister très longuement) les moyens qui permettront aux hommes de s’y acheminer. À l’égoisme de la bourgeoisie il oppose le socialisme libéral « qui doit triompher, parce que seul il a un principe, une doctrine, un amour ».
Renouvier partageait en 1848 l'enthousiasme né de la Révolution et la conviction qu'avant peu, allait s’accomplir une transformation sociale décisive. Il est vrai que, dans l’Europe entière, des soulèvements, des mouvements populaires s'étaient produits qui paraissaient donner quelque appui à ces espérances. Pourtant, en France même, les efforts pour établir la République avaient avorté et Renouvier, dans la préface de son Manuel ne ménageait pas les critiques et les reproches aux hommes du gouvernement dont il flétrissait la conduite pendant les émeutes de juin, à l’Assemblée dont l'hypocrisie lui répugnait. Mais il croyait passager ce règne de la force contre le peuple, par ses
(x) Cf. Karl Marx, Le Capital, $ 26 à 29.
(2) Il l’aurait trouvée aussi dans la Bible : Psaumes, Amos 1v, 8 Ecoutez-moi, m1angeurs de peuple, grugeurs des faibles du pays. », et dans un auteur, qui n’a rien d’un prophète : Dupont de Nemours (Correspondance, citée par M. Abel Lefranc dans son Histoire du Collège de France).
élus :; une nouvelle révolution devait, pensait-il, sortir à bref délai d'un nouvel effort populaire et fonder la véritable République démocratique et sociale. Le suffrage universel pourrait peut-être, si les électeurs comprenaient et pratiquaient leur devoir, créer l’Assemblée qui fonderait le nouveau pacte social et serait en droit d'imposer à tous les citoyens l'obligation positive d'en exécuter toutes les clauses, en ce qui les concernerait respectivement. (Manuel, p. 74). En attendant, il assignait à l'individu le devoir de travailler à l'abolition des castes et de préparer l'ère nouvelle de la fraternité, afin de produire dans sa sphère les bons effets que la justice sociale proclamée produira partout. « Quelques années d'ardeur et de fraternité feront plus qu'un siècle d’anarchie ! »
Bien que Renouvier s'en défendit, il y avait dans ces pages, un singulier esprit d'utopie qu'il devait repousser et combattre plus tard, et une confiance entière dans les sentiments de justice et de fraternité du peuple, qui ne l’abandonna jamais tout à fait. Cette œuvre se distingue de celles qu'il donna dans la suite par la théorie morale. Quoique déjà très fortement pénétré de l’idée de justice, Renouvier n’en fait pas encore le centre de son éthique ; il attribue une large place à la charité, à la fraternité et c'est au nom du sentiment plus que de la raison qu'il demande une nouvelle législation sociale. Il ne sépare pas la fraternité de la justice, il les conçoit comme se prêtant mutuellement leur caractère impératif (p. 110), mais la fraternité doit peu à peu se substituer à la justice : « La société idéale, parfaite, qui est notre dernier but, verra le règne libre de la fraternité », dit-il dans la Déclaration de principes qui suit le Manuel. C'est encore l'influence de Saint-Simon qui se fait sentir ici, et même de la
morale évangélique dont le souvenir y apparaît en plusieurs endroits (1).
(x) La République fondera la cité « dont le Christ, s’il revenait, ne dédaignerait pas de se dire citoyen ».
Les moyens pratiques de transformation sociale proposés par Renouvier dans son Manuel, se retrouvent, plus fouillés, dans une œuvre qu'il publie quelques années plus tard : le Gouvernement direct (1). Cette œuvre se présente comme due à la collaboration d’une dizaine d'auteurs, parmi lesquels Renouvier fut chargé de la rédaction avec Fauvety. Nous sommes tentés de lui attribuer presque entièrement ce travail. Son style et surtout ses idées s’y reconnaissent sans peine ; le Gouvernement direct est comme un développement des principes et des solutions ébauchés dans le Manuel; dans d’autres écrits (2), Renouvier reprendra quelques-unes des idées qu’il y expose.
Le préambule nous avertit que le livre, bien qu'inspiré par un projet législatif des représentants Charrassin et Benoît, n’en est pas moins une création originale, « absolument nouvelle », par la manière dont s'y trouve adaptée aux réalités actuelles, l’idée qui en fut la source. Plus encore que les applications, ce sont les principes de l’ouvrage qui portent bien la marque personnelle de Renouvier, et c'est pourquoi nous croyons pouvoir lui demander une forte contribution à l’étude des idées sociales du philosophe.
Le but du Gouvernement direct est de faire une critique de la Constitution de 1848 et de lui substituer tout un plan des institutions vraiment républicaines qui décrive avec précision la nature et le fonctionnement du Gouvernement direct par le peuple, de l’organisation communale, administrative et économique de l'Etat. La condamnation des mœurs politiques, du parasitisme des fonc-
(1) En voici le titre et les auteurs : Gouvernement direct. — Organisation communale et centrale de la République. — Projet présenté à la nation pour l’organisation de la Commune, de l’enseignement, de ‘la force publique, de la justice, des finances, de l'Etat, par les citoyens H. Bellouard, Benoît (du Rhône), F. Charrassin, A. Chouippe, Erdan, C., Fauvety, Gilardeau, C. Renouvier, J. Sergent, etc. Paris, Librairie républicaine de la Liberté de penser, 1851.
(2) Notamment dans Science de la Morale et dans les articles de la Critique philosophique.
tionnaires, du mépris impitoyable que les classes possédantes témoignent au peuple, y tient une large place. Les pratiques commerciales, l’esprit de lucre y sont vigoureusement flétris et l’on reconnaît dans cette âpre condamnation l'influence de Fourier, que Renouvier devait ressentir jusqu'au bout de sa carrière.
Mais il ne se borne pas à la critique (1); comme Saint-Simon, il pense que « l'humanité n’est pas faite pour habiter des ruines », et il se préoccupe d'organiser un état social meilleur avec les éléments transformés de l’ancien. Instruit par la façon dont le peuple avait été dupé aux élections de 1848, et pour agir sur celles de 1852, il va combattre le principe de la délégation de souveraineté. L'idée principale du Gouvernement direct tend à donner à la souveraineté du peuple toute son extension ; ses modes d'agir y sont réglés de façon qu’elle ne soit ni absorbée, ni rendue fictive. Le peuple ne peut la déléguer sans se donner des maïtres ; pour jouir du gouvernement direct, il ne doit donner que deux sortes de mandats : un mandat de préparation des lois, dont il se réserve le vote, et un mandat d'administration nettement défini.
C'est surtout l’organisation communale, qui, dans un pareil système, est importante ; mais Renouvier demande qu'on agrandisse la Commune pour qu’on puisse y trouver les éléments d'une administration intelligente, d’une délibération suffisamment éclairée sur des intérêts qu'un particularisme trop étroit ne risquerait pas d’entacher et il propose le canton comme unité communale. Cette idée, l’une des plus pratiques et des plus fécondes de ce livre, devait être souvent reprise depuis (2). Renouvier
(x) Ce serait contraire à la nature même du criticisme. « Le criticisme est une méthode pour affirmer à bon escient et croire sur de justes motifs. Il diffère done absolument de la critique sans but, sans plan et sans bornes qui ne mène à rien. » (Critig. philos. 1875, I, D03): Le criticisme est plus constructif que négatif.
(2) On la trouve encore dans un livre assez récent de M. Faguet Questions politiques.
s'attache surtout à montrer comment on pourrait faire sortir le progrès social des institutions existantes ; il les utilise et les modifie sans proposer aucun bouleversement, aucune table rase, en vue du meilleur effet social qu’elles sont susceptibles de produire. Dans tout cet ouvrage, il fait preuve d'un grand esprit pratique ; il va des principes les plus généraux aux applications et aux détails les plus complexes ; chacun des chapitres est suivi d’un projet de loi sommaire, destiné surtout à en faire mieux comprendre les idées et à en montrer la logique. Le livre s'achève par l'exposé du Budget de l’état nouveau ; des économies y sont réalisées, bien que des services nouveaux, conséquences des obligations de l'état, y soient prévus, mais une administration plus simple, une meilleure utilisation des dépenses expliquent qu'il
en puisse être ainsi.
Malgré le très grand effort fait par Renouvier dans ce livre
pour présenter à la nation un proje pratique et immédiatement applicable de réorganisation sociale, l'utopie s’y montre presque autant que dans le Manuel. L'idée du gouvernement direct (1). que, dans quelques pays, la pratique du referendum réalise à certaines occasions, exigerait, pour être adoptée, un développement de l'éducation civique et même de l'instruction qui n’est peutêtre pas encore atteint aujourd'hui ; en tout cas son application ne pourrait résulter d'un simple décret si les mœurs ne l'avaient point rendue possible au préalable. Renouvier constatait luimême, plus tard, que le Gouvernement Direct contenait beau-
coup de choses « décidément chimériques » (2), mais il mainte-
(1) Elle avait cependant été proposée en 1848 par plusieurs publicistes : Considérant, E. de Girardin, Rittinghausen, qui la concevaient d'une façon un peu différente de celle de Renouvier.
(2) Si Renouvier est revenu, une fois au moins (Crit. philos., 1876, notice nécrologique sur Charrassin), sur le Gouvernement direct il n'a jamais paru se souvenir d’avoir écrit le Manuel : c'est que, dans son œuvre politique maîtresse, la Science de la Morale, la plupart des principes et des solutions exposés dans le Manuel sont condamnés. Il n’aimait
nait son attachement à certaines réformes qu’il y proposait et dont nous retrouverons l’idée au cours de ce travail : celles de la commune-canton, d'une large décentralisation, par exemple. Les unes ont été réalisées depuis 1851 ; les autres attendent encore leur jour.
Comme le Manuel, le Gouvernement direct est empreint d’un vif esprit de générosité ; la foi démocratique, l'amour du peuple s'y manifestent, en même temps qu’une large conception de la justice et de la fraternité. L'ouvrage qui se présente comme une sorte de projet législatif, exigeait par là même, un style plus sobre que le Manuel, œuvre de propagande populaire, et Renouvier a su le lui donner. Le Gouvernement direct n'eut aucune influence sur la politique de son temps ; l’auteur le reconnait. « Ce livre, dit-il, qui attendait la nation aux grandes assises alors prévues de 1852, parut en 1851, à la veille du coup d'Etat, qui le jeta pour jamais dans l’ombre. Il eut donc l’honneur de partager le sort de nos libertés. »
Après le coup d'Etat, Renouvier abandonna la politique pour se consacrer entièrement à la philosophie. Il rentre dans la discussion des idées et des événements politiques, dans la polémique même, en 1872, à un moment où le sort de la démocratie française se décidait, pour soutenir l'idéal républicain, et pour montrer comment la justice devait et pouvait pénétrer dans la Constitution et dans les lois de Ia France nouvelle. La publication de la Critique philosophique dura jusqu'en 1889 ; pendant les premières années, Renouvier n’a qu’un collaborateur qui partage son ferme attachement à la justice et qui, comme lui, combat avec une vaillance persévérante pour le triomphe de l’idée républicaine : c’est M. Pillon qui consacre encore aujourd'hui une activité infatigable, une érudition immense et une pensée remarquablement claire à la vulgarisation du néo-criticisme.
pas, m'a dit M. Pillon, qu'on lui parlàt de cette œuvre de jeunesse, et somme toute, & il n'était pas fier » de l'avoir écrite.
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Les articles sociologiques sont très nombreux dans la Critique philosophique et vont des discussions de principes généraux à l'examen des questions du jour. « Plus tard, écrit Renouvier, au moment d'en clore la publication, nous avons dû nous renfermer dans les généralités, dans l'examen philosophique des problèmes constitutionnels, pour ne pas faire assez inutilement écho aux discussions de la presse quotidienne » (1). Puis, de nouveaux et multiples collaborateurs viennent s’adjoindre aux deux philosophes qui, peu à peu, leur laissent les questions de politique actuelle et ne traitent plus guère que des sujets purement philosophiques ou historiques. La Critique, dans son prospectus, se présentait comme « l’organe d’une grande doctrine, née de l'esprit du xvir1° siècle et de la Révolution française, dont les préceptes ont été posés par Kant », mais tout en se réclamant de Kant, elle déclarait n’accepter qu’un criticisme renouvelé par une analyse nouvelle des lois de la pensée et des moyens de la connaissance et constitué par là en doctrine vraiment positive, avec une complète et harmonieuse unité systématique.
La Critique philosophique se donnait pour but le développement d'une philosophie politique tendant à faire appliquer la loi morale aux relations humaines quelconques, aux Etats et à leurs rapports. Elle s'adresse au parti républicain, à qui elle offre tous les éléments d’une doctrine vraiment démocratique. Renouvier y condamne la politique de l'intérêt : aucun calcul d'utilité réelle ne peut être fait dans les problèmes qui s'imposent à l'homme d'état, sans exiger une prévision humainement impossible ; seule la loi morale doit le guider et la destinée décidera de l’utile ; le juste d’ailleurs se confond avec l’utile, quoique pas toujours avec l’utile immédiat, et l'application qu'on en peut faire ne risque jamais d'aller à l'encontre du but qu'on se propose ; il n’en est pas de même quand on se dirige d'après les principes
(x) Crit. philos., 80, IT, 403.
utilitaires, l’histoire est là pour le prouver. Ce n'est pas à dire cependant que Renouvier condamne la recherche des fins, ni l’étude des moyens pratiques : on le verra mieux quand nous aurons fait l'exposé de ses principes moraux. Il ne repousse pas la méthode des transactions, pourvu que l’honnêteté les avoue et qu'elles ne concernent que les procédés, non les principes ; les républicains doivent avoir l'esprit de légalité, et laisser la responsabilité des révolutions futures à l’entêtement égoïste des possédants. En 1872, Renouvier s'élève avec véhémence contre la bourgeoisie dont la politique utilitaire et passionnelle l’écœurait ; il parle de ce double et cruel instinct de répression, qui avait poussé au massacre des Fédérés, et de domination qui faisait de l’Assemblée de 1872 un danger pour l'avenir démocratique du pays. Il luttait alors de toutes ses forces, avec tout ce qu'il y avait de républicain (1) en France, contre cette Assemblée, qui se maintenait illégalement ; il essayait de montrer aux électeurs leur devoir, les dangers qui les menaçaient et s’appliquait à leur faire admettre ce dilemme comme dominant la situation : Césarisme ou République.
Une fois la Constitution de 1875 votée, Renouvier signale les dangers d’une œuvre aussi peu républicaine et dit sa crainte « qu’elle ne voue la France pour longtemps encore à la direction des hommes dont la routine et l'esprit clérical et militaire sont notoires ». Il s'étonne d’abord que les républicains l'aient votée, puis 1l les approuve d’avoir consenti à cette transaction (2), qui
avait au moins le mérite de délivrer le pays des pouvoirs provi-
(1) Par exemple Edgar Quinet, qui, dans un livre écrit dès son retour d’exil : la République, défend des thèses très voisines de celles de Renouvier ; il essaie, lui aussi, de préciser la vraie nature du pouvoir constituant et flétrit l'endurcissement des classes dirigeantes, leur ignorance des besoins de l'Etat moderne ; il va même jusqu'à faire entrevoir la révolution comme une solution opportune aux difficultés du moment.
(2) Renouvier considérait cette constitution comme provisoire et proposait, dans un de ses articles, le retour à celle de 1848.
soires et arbitraires, et de marquer la rupture avec la tactique révolutionnaire. Mais toute l’œuvre démocratique restait alors à faire et Renouvier va réclamer avec insistance les réformes nécessaires ; il ne se borne pas à la politique formelle qui se cantonne dans les questions de revendication de droits, de délimitation de pouvoirs, de lutte contre les personnalités oppressives ; sa « politique des réformes » est une politique réelle, visant à modifier l'état social et à produire des résultats concrets. Aussi, à côté des polémiques et des critiques, a-t-il soin de préciser ses opinions positives ; il entre dans le vif des questions pratiques et décrit le plan des réformes qu’il demande.
Pour les réaliser, il ne veut aucun bouleversement ; il se déclare opportuniste (1), en ce sens que, condamnant le danger des réactions et des révolutions, il veut qu'on ait égard aux possibilités et aux chances de réussir pour entreprendre ce qu’on croit bon. Mais il n’est pas opportuniste « comme ceux qui, soit mauvaise foi, soit faiblesse, semblent disposés à ne jamais trouver le moment opportun de faire ce qu'ils ont eux-mêmes déclaré bon ». La Constitution de 1875 devait permettre aux républicains de travailler à la régénération de l'esprit public. Renouvier conseillait la prudence dans les décisions dont les résultats ne dépendent pas seulement de ceux qui les prennent et qu'ils ne doivent pas, en conséquence, se laisser dicter par leurs seules convictions ; les reconstructions hâtives ne font qu'appeler les réactions. Telle est, selon Renouvier, la politique opportuniste ; elle n'est pas purement empirique, elle cherche seulement à choisir les moyens propres à faire triompher les principes. « Ce qu’on appelle l'inflexibilité des principes, si c’est la volonté de ne pas céder, d'avoir tout
(1) C'était, pour un républicain, un qualificatif ambigu. Renouvier donne encore un autre exemple de cette espèce de maladresse à se choisir un nom parmi ceux des partis, quand il se déclare, dans la Critique philosophique, conservateur progressiste ; il n’eût certes pas réuni sur lui les suffrages de la majorité républicaine, s'il se füt présenté à quelque élection, sous un titre pareil.
ou rien, n'est qu'une déclaration de guerre à perpétuité... ; lopportunisme est la conciliation de l'idéal et du réel, de la morale pure et des faits nécessaires dans la conscience d’un homme qui ne peut ni ne veut se soustraire en rien à la solidarité du monde social et de l’histoire. La paix publique et les constitutions sont des contrats, et les contrats sont des transactions intervenues en temps opportun, avec des clauses opportunes. Loin de les interdire, la morale les commande et l’opportunisme est ainsi la vraie politique pratique et la seule conforme à la morale » (1). On saisit ici très nettement la façon dont Renouvier liait la morale à la politique.
Il énonçait aussi des préceptes de conduite pour les partis d'opposition républicaine (2) : « Il est juste autant que le bon et naturel qu’il existe des oppositions sous n'importe quel gouvernement et quel régime », elles servent à contrôler la marche de la chose publique et préparent le progrès, mais elles doivent accepter la légalité. L'opposition républicaine ne doit rien faire qui mette en danger la République ; son progranime doit être net et assez circonscrit pour que la réalisation par échelons en soit possible ; les programmes exagérés ne font qu'inspirer ou accroître l'illusion populaire que la transformation sociale peut se faire à coups de décrets (3); ce sont eux qui sont la cause profonde des réactions qui succèdent aux révolutions prématurées. L'anarchie des relations sociales actuelles renaîtrait si quelque deus ex machina s’ingérait d'y mettre un terme. La réforme doit partir de l'esprit de justice, de l'éducation morale du peuple, qui sont encore à développer ou à créer; c'est une œuvre à laquelle, pour sa part, Renouvier apporte tous ses efforts (4).
(x) Crit. philos,, 80, IT, 77.
(2) Crit. philos., 80, IL, 77.
(3) Crit. philos., 72, I, 217.
(4) C'est dans la Critique philosophique, à partir de 1877, que Renou-
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L'utopie sociale lui paraissait, en 1875, être un fanatisme aussi dangereux pour la République que celui de la réaction cléricale, et il adjure le parti républicain de se déclarer nettement pour la Constitution et la légalité, afin de pouvoir en toute sécurité proposer les réformes qui doivent être l'œuvre d'une vraie démocratie. Au cours de cette étude, nous verrons quelles réformes et quels moyens de les réaliser Renouvier réclamait dans la Critique philosophique, et comment beaucoup d’entre eux rappelaient les idées émises, vingt ans avant, dans le Gouvernement direct. Rien d'étonnant à cela, puisque, en 1872 comme en 1851, la France se trouvait dans une situation politique incertaine, livrée aux hasards des luttes de partis, convoitée par divers prétendants, mal représentée par une Assemblée précipitamment élue et investie de pouvoirs mal définis. Renouvier trouve à combattre les mêmes abus, à flétrir des mœurs tout aussi corrompues et sa critique peut rester la même, à vingt ans d'intervalle .
La Critique pmlosophique (1) présente dans son ensemble un admirable effort de pensée républicaine ; Renouvier y soutient, à chaque page, avec le plus grand courage et la plus grande probité intellectuelle les opinions dictées par des principes longuement
vier publie la plus grande partie d’un petit volume qui paraît en 1870 : le Petit Trailé de Morale à l'usage des écoles laïques ; il est un témoignage de la préoccupation constante et dominante de Renouvier qui était de faire l'instruction morale et civique du peuple, et par là de préparer la véritable société démocratique. Ce petit traité s'adresse aux adultes, aux instituteurs plus qu'aux enfants. L'idée de justice en fait le fond ; les principes y sont clairement expliqués ; des exemples et des préceptes concis les accompagnent. C'est comme un abrégé de la Science de la Morale, mais sans les discussions théoriques, qui n'eussent pas été à leur place, dans une œuvre de vulgarisation. Le style, comme celui du Manuel, en est facilement accessible, mais sans nulle violence, cette fois, bien que la morale sociale, économique et politique y tienne une large place.
(x) Science de la Morale, 1869, 2 vol. in-8. — Une réédition vien d'en être faite (1907).
mûris et dont il avait donné l'expression complète dans la Science de la Morale (1).
Dans cet ouvrage, « un des plus beaux livres de philosophie morale et de philosophie politique qui aient jamais été écrits » (Henry Michel), Renouvier a voulu constituer la morale comme science, c'est-à-dire exposer les principes néo-criticistes de la morale en ne donnant à la libre croyance qu'une place très restreinte. « De tous les livres que j'ai composés. c'est la Science de la Morale que je préfère. J'ai écrit ce livre avec joie. il n'est pas parfait à coup sûr, mais ce n'est pas un méchant livre. » Cette appréciation de Renouvier lui-même, recueillie dans les Dernicrs entretiens par son disciple M. Prat, prouve quelle importance avait à ses yeux le problème moral dont l'examen constitue, à vrai dire, le fond de toute sa philosophie. Il n'est pas une face de sa pensée qui ne soit reliée à ses convictions morales ; c'est ce qui fait de la Science de la Morale le livre le plus important peut-être de toute son œuvre philosophique, et le dépositaire, à coup sûr, de sa véritable pensée sociale. Les œuvres précédentes marquent encore bien des tàtonnements, bien des fluctuations ; ici, la pensée est fixée, et les modifications que Renouvier y apportera dans ses écrits postérieurs, bien que parfois elles marquent un retour à ses opinions plus anciennes, n'y changeront rien d'essentiel et laisseront intact l'aspect du système dont nous allons indiquer la tendance générale.
(1) Tous ceux qui en ont parlé lui ont rendu justice. & Je ne connais pas de document qui l'emporte en valeur sur celui-là, pour qui essaiera de faire un jour l’histoire des idées politiques et morales dans le dernier tiers du x1x° siècle, » Henry Micner, Doctrine politique de la démocratie, p. 22). Et M. Beurier, en 1877 (Revue philosophique : juin), écrivait : & Je connais peu d'ouvrages aussi virilement et aussi fortement conçus. je ne crois pas qu'aucun philosophe ait posé aussi nettement et aussi judicieusement le problème de la morale appliquée ou pour mieux dire de la seule morale applicable que comporte le milieu où it est donné à la liberté humaine de s'exercer. »
La loi morale y est reconnue avec son caractère d'impératif catégorique, mais comme l'éthique doit être surtout une science qui s'adresse aux hommes d'une manière pratique, Renouvier fait une place aux affections et aux passions dans la notion du devoir. La morale est inséparable du droit, sinon elle serait inapplicable ou le droit immoral. Mais la loi morale pure est inapplicable dans le monde réel et incompatible avec le droit certain de défense que possède l'individu. C’est 1à le problème de la morale appliquée auquel Renouvier apporte une méthode originale et dont Ja solution emplit presque entièrement la Science de la Morale. Les conditions empiriques de la vie morale obligent à reconnaître la légitimité d'une justice de contrainte dans les rapports sociaux. Renouvier examine les droits individuels que l’état social conserve en général. Ceux qui appartiennent à l’ordre privé, civil ou économique lui semblent primer les autres comme étant les moyens fondamentaux et les plus sûrs de la défense. Quant aux droits politiques, ceux que la personne a contre la société ou ses institutions, soit pour leur résister, soit pour en réclamer le bon fonctionnement, ils ne sont que la garantie d'existence et de développement des premiers (1). « Les questions de morale appliquées à l’ordre économique sont ramenées dans cet ouvrage à la distinction fondamentale de l’état de paix, ordre idéal, et de l’état de
(1) Bien que dans la Science de la Morale l'étude du droit domestique et économique précède celle du droit politique, il nous semble préférable, pour l’enchaînement des idées, de présenter les théories politiques en premier lieu : d’abord parce qu’elles forment une suite naturelle de l'exposé de l’idée de société, qui se dégagera des vues sociologiques et des théories morales ; ensuite parce que, pour voir comment l'intervention de l’état est conçue et appréciée dans les faits économiques, il est bon de savoir d’abord quelle notion Renouvier se fait de l'Etat, de son autorité, de ses rapports généraux avec les individus et de son organisation. Parmi les questions de droit domestique, nous n'examinerons que ce qui est relatif au mariage, et cet exposé trouvera sa place dans un chapitre réservé plus spécialement à l'étude de la fonction morale de l’état et de l’action des lois sur les mœurs.
guerre, état de fait des relations sociales. De là une théorie du socialisme, et de là aussi pour la morale et la politique, les principes d’une casuistique nouvelle (1). » À la suite de cette étude, Renouvier examine le problème général du conflit entre l'individu et la société, les rapports des diverses sociétés entre elles et les principes du droit international. L'examen détaillé des solutions présentées dans la Science de la Morale sera le principal objet de notre étude, car il est certain que c’est dans cet ouvrage qu’il faut chercher le véritable esprit de la doctrine sociale de Renouvier, celle que pendant vingt ans il reprend et développe, l’appliquant à toutes les questions dans sa Critique philosophique.
En 1864, Renouvier avait donné son 4° Essai de critique générale : Introduction à la philosophie analytique de l’histoire ; trente ans plus tard (1805), il le réédite, au moment de publier les quatre énormes volumes intitulés : Philosophe analytique de l'histoire. Il considère cette étude de philosophie de l’histoire comme un indispensable instrument de la sociologie et de la morale. Il ne cherche pas à faire œuvre d’érudition personnelle en présentant le tableau des idées, des systèmes et des religions de toute l'humanité historique, mais il relève les croyances et les doctrines, il étudie « leurs liaisons et leurs suites pour les discuter, les mettre à leur place dans la vie et dans la pensée de l’humanité et faire sortir d’un tableau général les inductions qui peuvent paraitre les plus justifiées sur les origines et sur les destinées (2) ».
Selon l'esprit du criticisme, il se place au point de vue qui permet de classer et de juger les produits des idées et des passions de l’homme appliquées à régler sa destinée conformé- ‘ment à ce qu'il croit et espère de lui-même et de l'ordre du monde. « L'histoire est l'expérience que l'humanité a d’elle-
(1) Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, p. 220.
(2) Introduction à la Philosophie analytique, p. I-IT. Je cite d'après la deuxième édition,
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