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sacerdoce catholique, d'une part, et le socialisme autoritaire, de l'autre répondent à ce besoin moral et matériel, et tous deux tendent à supprimer la liberté d'esprit, qui est pourtant la seule condition et le seul instrument du progrès.
La réfutation des théories progressistes, continuée par cette longue analyse de l’origine du mal et de la formation des sociétés sous l'influence de la libre volonté, ne sera complète que lorsqu'on auta montré la nature véritable du progrès, sa méthode, ses facteurs et délimité exactement l'influence réservée à la liberté sur la marche des événements historiques.
La croyance au progrès fatal et continu de l'humanité, considérée comme un fragment de la matière éternelle du monde, mène à la décadence. Déjà Kant s'était élevé contre elle ; il ne séparait pas le progrès de la morale et le faisait consister dans l'accroissement du bien moral. C’est sur l’observation plus stricte de la loi morale qu’il comptait pour le voir s’accomplir, mais il admettait encore un élément fatal du progrès, c'est à savoir le penchant au bien de la nature humaine. Renouvier repousse cette opinion, mais il pose que nous avons des devoirs : celui de travailler au progrès et celui de croire le progrès possible. « Ce devoir de croire, dérivé d'un devoir d'agir est un postulat d'harmonie entre la conscience et le monde (1). » Pour cela nous ne devons admettre qu’une seule morale pour les relations privées et pour celles des états et croire à l'accord intime et définitif du bonheur des peuples et de celui de leurs conducteurs.
Le progrès est essentiellement de nature morale et Renouvier combat toutes les doctrines qui ne l'envisagent que dans les choses matérielles ; «il ne faut certes pas dédaigner les intérêts
pitre l'analyse de la théorie pessimiste qu'ils renferment et qui conduit Renouvier à transformer sa morale en une métaphysique religieuse à laquelle il relie sa sociologie,
(x) Critique philosophique, 1872, I, p. 7.
matériels, mais c'est un grand aveuglement que d’y subordonner la politique — et la morale, a fortiori — car, au contraire, ils en dépendent essentiellement. Le progrès n'est pas non plus de nature purement intellectuelle. Certains esprits (2) sont persuadés que la propagation des notions scientifiques est la condition même de tout progrès, mais il est douteux que l'acquisition du savoir préserve l’homme du vice ou lui donne la vertu ; les connaissances positives sont en réalité peu favorables au progrès moral ; leur accumulation constitue certainement un avantage, mais cet avantage tend-il au triomphe de la loi morale, voilà ce qui est douteux. Les progrès de l’ordre positif, quand ils s’accomplissent seuls, se font en général au détriment de la liberté. Or, l'exercice de la liberté «est, en théorie et en fait, le premier droit, le premier devoir, et la première utilité des hommes » (2), l'agent moral est celui qui se la représente ainsi et fait du respect de la liberté d'autrui son vrai précepte ; en ce sens il ne reste pas stationnaire et l'intelligence n'a pas seule le privilège du développement.
L'élément intellectuel est dans la dépendance de ce qu’il renferme de moral ; il est certain que si la liberté, connue et pratiquée, ne fait pas partie du mouvement intellectuel, la diffusion des connaissances est impossible et le mouvement cesse. « L’organe du progrès est la connaissance, mais la connaissance active et pratique du principe de la loi morale, la liberté à connaitre et à posséder. »
Le progrès, purement moral et dépendant de l'usage bon ou mauvais de la liberté, ne suit pas une loi nécessaire, enchainant la série des époques et des nations dont l’ensemble forme l’histoire ; du moins, la longue analyse des religions, croyances et idées faite par Renouvier dans sa Philosophie analytique ne l'amène pas à
(2) Notamment BucKLE, dans son Histoire de la Civilisation, que Renouvier combat.
(3) Science de la Morale, t. II, ch. xcvir. Cf. SPENCER, Introduction à la Science sociale, p. 389 sqq.
découvrir une succession logiquement ordonnée d'états d'esprit, de croyances dans l'humanité, lui permettant d’en tirer une loi qui rende compte du passé et rende possibles des prévisions d'avenir. Bien au contraire, il a constaté « des suites de progrès et de recul, et des progrès qui, si grands qu’on les juge, ne portent pas avec eux la preuve qu’ils soient définitivement acquis et à l'abri de toute réaction » (1). Entre les états de progrès, il y a de longs intervalles de rétrogradation : le progrès n’a qu'une valeur de fait. De loi, il n’y en a pas d'apercevable ; il faudrait, pour en affirmer une, pouvoir mettre l’histoire en expérience, connaître exactement les origines morales de l’homme, et surtout avoir un critère infaillible du progrès. On ne peut constater que des faits de progrès, et encore est-ce bien souvent assez malaisé, mais il faut pour cela définir et distinguer correctement les données historiques, éclairer le concept de justice sociale, en donner un critère que permette de la reconnaitre dans l’histoire et de comparer les civilisations à son point de vue. La seule loi apparente est non pas une loi de progrès, mais la loi générale qui rend les hommes nécessairement solidaires en une multitude de choses, et
les lie par la mémoire et la tradition.
L’intermittence caractérise donc la méthode réelle du progrès. A qui faut-il attribuer l'honneur des faits de progrès, et à qui peut-on les demander ? Est-ce à la science ? Mais l'esprit scientifique « n’est pas la cause, il est l'effet de la liberté et de la vie morale dont la liberté est la source », il peut bien parvenir à accélérer la connaissance pratique du monde, mais il « ne peut rien dans l'intérêt de la vérité en politique, en morale, parcequ'elles lui sont étrangères, mais les connaissances scientifiques peuvent beaucoup contre la morale, lorsque, transmises sans le
véritable esprit scientifique... elles suggèrent l'idée que le monde,
(1) Philosophie analytique, t. IV, p. 698.
au fond, n’est qu’un jeu de phénomènes matériels » (1). C’est la science moderne qui a produit cette sorte de millénarisme matéria- Hste, « le brutal concept de la production abondante et de tous les besoins satisfaits, de toutes les jouissances obtenues, au prix d'une quantité de travail toujours décroissante » (2) devant lequel s'efface la préoccupation de fonder l’ordre social et le bonheur sur la justice. La science par elle-même ne produit ni la paix, ni la justice, ce n’est pas d'elle exclusivement que sort la civilisation actuelle ; notre vie morale actuelle a d’autres origines : la culture antique, la tradition juridique de Rome, la philospohie de la
Renaissance en sont les principales.
L'esprit scientifique, loin de fonder la liberté, la réclame sous toutes ses formes, sociale aussi bien que morale. Son mérite est d'avoir apporté des habitudes d’exactitude, de clarté qui s’opposent à la crédulité, mais il ne renferme rien en lui qui puisse fonder un régime moral meilleur que celui d'aujourd'hui. On a voulu parfois expliquer le progrès par le jeu des passions bonnes qui se fortifient par l'habitude et l'accumulation de leurs résultats. Un penseur contemporain, Tarde, a posé la croyance au progrès nécessaire de la raison, résultant de la loi de l’imitation, principe des déterminations humaines collectives. Mais, avec ces théories, il devient impossible de comprendre comment il y a eu des rétrogradations ; à vrai dire, les bonnes passions trouvent de grands obstacles en ce que pour se perpétuer il faut une certaine quantité
de liberté continue ; les mauvaises, qui s'accumulent de la même
(1) Philosophie analytique, t. III, p. 658.
(2) Nouvelle Monadologie, p. 421. Les attaques de Renouvier contre la ‘science rappellent un peu celles de Tolstoi ; comme Tolstoi, il fait vivement ressortir combien la science est étrangère à la vie morale, à la connaissance du bien et aux conditions du bonheur, mais il s’abstient d’incriminer les sciences de tout le mal social actuel ; il ne nie pas plus leur valeur propre que celle des services qu’elles rendent à l'humanité.
facon, n’ont besoin que d’un instant de liberté. Quant à la théorie de l'imitation, elle postule que l'habitude un jour dominera les nouveautés et que limitation triomphera de l'invention. Au fond, ces doctrines recèlent soit la croyance à quelque finalité secrète, soit la croyance à l’inévitable progrès du genre humain, et comme c'est le progrès matériel qui semble avoir le plus de fondement dans les faits, elles mèneraient à le préférer à celui de la justice, de la volonté et de la raison.
Kant, lui aussi, avait postulé le progrès continu de la raison et montré que le mécanisme des penchants le garantissait. Il aurait dû cependant lui suffire d'avoir posé le devoir impératif ; il suffit d'accomplir le devoir, quand on ne croit ni au pouvoir des lois — illusoires — de l’histoire ou de la nature ni à celui de la raison pour introduire l’ordre dans les passions et les amener à former la perfection et le bonheur de l'humanité. Toutes les synthèses historiques, qu’on tente de déduire de ces lois, réelles ou prétendues, sont subjectives et d’ailleurs infirmées par les faits. C’est un effort «pour reporter sur la nature et la destinée la tâche de conduire les hommes à travers leurs œuvres telles qu’elles soient, à une fin d'harmonie et de bonheur qu'ils n’osent attendre de leur raison et de leur justice » (1). L'histoire donne raison à celui qui triomphe ; le succès est la mesure du droit, et c'est ainsi que les notions morales disparaissent peu à peu des systèmes Sociaux. À
La religion, qui n’est autre chose qu'une coutume, n'est pas non plus le véritable facteur du progrès moral. Bonne comme moyen de consolation individuelle, elle est impuissante comme méthode de justice sociale parcequ’elle ôte aux hommes l'espoir de réaliser cette justice eux-mêmes. Elle n’a pas non plus l’avantage d'être un préservatif contre le vice, pour la moralité popu-
laire, parceque cette religion s'accompagne de croyances irration-
(x) Philosophie analytique, t. IV, p. 711.
nelles, et propage plus la notion du sacrifice que celle de la justice. k
Ainsi, ni la science, ni la coutume, ni la religion ne sont les véritables instruments du progrès, dont la nature est avant tout morale. C’est l'individu seul qui, par sa liberté d'esprit et par son initiative, en est le véritable facteur ; la cause morale la plus forte, mais aussi la plus variable, «qui est capable d'agir en peu de temps dans un sens où dans un autre sur les idées et les passions dominantes des hommes, et sur les événements, pendant une suite de siècles ; c’est l'action exercée par un nombre très limité d'individus sur leur propre nation, et indirectement sur les autres ; c'est le caractère, c’est l'influence de ces hommes, selon qu'il en nait à chaque époque, qui ont la puissance de former à leur image l'esprit des multitudes. La liberté ou la servitude ont toujours dépendu de la production et de la succession de ces génies doués éminemment, pour le bien ou pour le mal, de la force morale. On devrait les nommer des agents et non des hommes représentatifs » (1).
Le progrès se fait toujours par l'individu, et contre la coutume. Les milieux sont naturellement conservateurs, et quand le novateur a pu, grâce à la loi de l’imitation entrainer la masse à sortir du conformisme établi, tout aussitôt, la masse transforme sa nouvelle acquisition en coutume, qu’elle opposera obstinément aux progrès qui voudront plus tard se faire jour. Le principe de vie de
(1) Philosophie analytique, t. IV, 723-4. Taine nommait les génies des hommes représentatifs et voyait en eux un produit de la race, du milieu et du moment, alors que Renouvier les considère justement comme les principaux agents de transformation morale et sociale. Il est d’ailleurs faux de vouloir expliquer les novateurs par la transmission de sentiments * faite de la masse à l'individu ; cette transmission ne peut engendrer que le conformisme ; la théorie des hommes représentatifs prend la cause pour l'effet. Toute transformation adoptée par la masse se solidifie en coutume, parce que la masse est non pas agent de justice, mais agent de coutume.
l'individu, c'est la liberté, celui de la société, c’est la solidarité, le lien formé par la coutume et la loi. « La liberté est grosse de tous les biens non moins que de tous les maux. Rien ne change dans les institutions et dans les lois sans impliquer un changement dans les mœurs, encore que les mœurs subissent à leur tour linfluence des institutions réussies. Mais rien ne change dans les mœurs que par l'action de la liberté. Tous les pouvoirs sociaux sont naturellement voués à la coutume qui est la société même à un instant donné. L'homme collectif ne se modifie volontairement que le moins qu'il peut, et quand il arrive à éprouver de grands changements, c'est que la liberté de quelques-uns qui s'entendent a pu se faire jour à travers la résistance obscure ou patente de ses chefs (1). »
Aussi le progrès social est-il toujours sujet à des réactions ; « les passions qu’il a fallu vaincre ou détourner, les habitudes qu’on a réussi à changer demeurent en puissance dans le caractère humain, elles ont un solide fondement dans les conditions matérielles de la vie ; les circonstances, qui varient, en ramènent la pression plus où moins forte » (2). Parmi les individus, Renouver distingue les adaptables, qui se plient en général au conformisme recu par l'éducation, les rebelles, qui sont les malfaiteurs ou les oisifs, et les génies. Ces derniers, en général trop spéculatifs ne sont pas les vrais agents du progrès ; ceux qui le déterminent sont plutôt des demi-génies, des novateurs en fait d'idées morales
ou sociales, animés de l'esprit pratique et énergique qui distingue
(1) Science de la Morale, t. II, p. 106. Le juriste anglais Sumner Maine fait, lui aussi, de l'individu le facteur du progrès : tous les faits de progrès sont marqués, selon lui, par le caractère du «passage de l'Etat au contrat »… «le devoir positif qui résulte de ce qu'un homme compte sur la parole d’un autre est une des conquêtes les plus lentes d’une civilisation en progrès ». (SUMNER MAIxE, L'Ancien droit, p. 295). La vraie civilisation serait celle où le libre contrat remplacerait la loi autoritaire.
(2) Personnalisme, p. 157.
aussi d'autres meneurs de foule, ceux que l'ambition ou la doctrine de la souveraineté’ du but anime. Il faut donc tenir compte, pour écrire l'histoire, de l'apparition de ces génies novateurs ou perturbateurs qui brisent les vieilles coutumes. Le progrès est fait de liberté, il n'est nullement nécessaire et ne le serait pas davantage si l'on prouvait que le caractère et les actions des hommes ne sont que des résultantes, de purs produits.
Bien qu'il donne à l'individu la place prépondérante, Renouvier ne conclut pas au gouvernement aristocratique. Il rejette avec un certain mépris la doctrine de Renan (1) qui justifie l'aristocratie fondée sur la science et sur le droit historique. Le pouvoir spirituel que, depuis le positivisme, certains esprits voudraient voir conférer aux savants, prétendrait se fonder sur la science considérée comme pouvant résoudre l'énigme du monde et donner la recette du bonheur universel. Cet abus de l'autorité scientifique se fonde sur cette idée que les savants seraient une lignée intellectuelle pour qui tout serait à la fin clair dans le monde. Or la science a des bornes qui s'imposent à elle, même si elle refuse de les reconnaître, et si elle devait fonder un nouveau pouvoir spirituel dogmatique, ce ne serait pas la peine qu'elle nous ait délivré de l’ancien pouvoir spirituel de la religion.
Mais le droit historique, autant que l'autorité de la science, a été invoqué pour demander le retour au pouvoir aristocratique. Renan affirmait que la France avait été faite par le roi, par l'aristocratie. Renouvier pense plus justement que si l'unité matérielle peut bien avoir une telle. origine, l'unité morale, qui seule constitue la nation, ne peut être le produit d'une force extérieure. La nation naît de la communauté sentie et voulue des idées, des intérêts, aspirations, droits, d'un acte positif d'union et de fédé-
‘ ration. Une société en pleine maturité de raison, se dirige elle-
(x) Cf. RENAN dans l'Avenir de la Science et la Réforme intellectuelle et morale.
même par l'accord des volontés et le concours des efforts personnels. Le droit historique, d'ailleurs, peut s'appliquer à toute espèce de pouvoirs, puisqu'il se borne à justifier le fait et qu'il est par
essence incertain et changeant.
Taine, lui aussi, chercha à opposer le principe de conservation au principe de réforme, pour préférer le premier ; il approuve la méthode critique, d'analyse et d'examen, ce qu’il appelle l'esprit classique, dans le domaine de la connaissance, maïs il le réprouve dans la pratique. Or Renouvier nie que cette séparation soit légitime ; c’est partout la même raison qui élabore la vérité, dans les relations humaines aussi bien que dans celle des idées abstraites ; il serait inconcevable que les hommes affranchissent leur connaissance de l’erreur et en même temps s’abstiennent de tout jugement sur la justice sociale et le meilleure gouvernement. Les théocrates ont été plus logiques que Taïne en condamnant l'esprit scientifique en même temps que l'esprit classique. Si par sa distinction, Taine entend qu'il faut soumettre à la méthode empirique les propositions touchant l’ordre politique, et non les construire a priori, il sera facile de faire voir que les empiriques font le plus souvent bon marché de l'expérience et décident d’après des inductions hâtives ou hypothétiques, qui reposent au fond sur un a priorisme inavoué. L’empirique ne peut échapper à la nécessité d'avoir un système ; c'en est un, et un mauvais que de rejeter un phénomène légué par l'antiquité à l'ère moderne : l'application de la raison et de l'esprit scientifique au règlement des relations sociales.
L'esprit classique, ce que de Maistre appelait l'esprit divisionnaire et qui est l'esprit d'analyse en théorie, d'hérésie en pratique, Renouvier le considère comme éminemment créateur parce qu’il pousse à raisonner les croyances, à examiner les habitudes. C’est un esprit de sincérité qui fonde les sectes, les hérésies, et c'est lui qui nous à été transmis par l'antiquité. A l'idée du droit historique qui proclame la suprématie du fait, Renouvier oppose le principe
révolutionnaire du droit individuel, c'est-à-dire de la justice et de la liberté. Il montre d’ailleurs que ce droit individuel, cette revendication de la loi morale dans toutes les œuvres de la volonté est la véritable tradition de la France, son droit historique. « Le credo politique de la France, dit-il, est Révolution, justice et liberté pour tous, individus et peuples » et il y ajoute : paix universelle. Révolution, parce que tout ce que la révolution a fait disparaitre n'était qu'injustice, et selon la parole de Fourier, « ndigence, fourberie, Oppression, carnage ». Le postulat de la révolution, «c’est la possibilité, fondée sur l'exemple des anciens, de remplacer dans une grande mesure l’obéissance par l’autonomie, les traditions par les lois, les habitudes fatales par l'éducation systémarique, et, en un mot, le déterminisme historique par la raison et la volonté délibérée de l’être raisonnable et social ».
Le trait distinctif des peuples de tradition gréco-latine est de s'inspirer de l'idéal juridique (1), et en cela ils sont les principaux éducateurs moraux de l'humanité. Parfois, à mesure que les abus des gouvernements augmentaient, ils furent amenés à préciser leurs revendications et cherchèrent à obtenir d'emblée ce qui leur paraissait juste ; il s’ensuivit des révolutions qui souvent introduisirent les règles de la société idéale dans une nation dont les mœurs, pas assez vertueuses, pas assez démocratiques, n'étaient pas préparées à les recevoir et ne les reçurent que pour les laisser escamoter par la tyrannie. Aussi Renouvier, bien qu'il témoigne de la sympathie aux révolutions du peuple français et qu’il leur cherche des excuses (dans le Manuel surtout) n’approuve-t-il pas
(1x) D’autres peuples attachés à la tradition ont transformé graduellement leur droit positif en s’efforçant de se persuader qu'ils ne faisaient . jamais que continuer, sans rien innover, mais ils ont suivi là une inspiration juridique. D'ailleurs tôt ou tard, croit Renouvier, ces nations seront obligées de rompre avec la tradition et de devenir démocratiques ; en attendant, elles servent la justice parce qu’elles croient à l'invention créatrice en matière d'œuvres humaines.
les soulèvements que provoque l'esprit révolutionnaire ; il recommande l'esprit de légalité vivifié par la passion du juste. Ce qu'il cherche avant tout à combattre, c'est le culte de l’évolution fatale des choses, le conformisme vis-à-vis des forces brutes de la nature et des attentats qui ont eu force de loi dans le passé. Les nations qui s’y attachent pourront faire œuvre d'art et de science aussi grande que possible, elles n’en travaillent pas moins « à river les vieilles chaînes », et les républiques de l'avenir leur seront peu redevables.
Le parti de l'habitude et celui de la raison ont commis des violences égales peut-être ; il n’en est pas moins vrai que le parti de la raison est le plus propre à exclure la violence et à la remcer par des lois, tandis que le pouvoir empirique est sans idéal et s'oppose à tout ce qui menace ses intérêts immédiats. En fait les républiques se sont toujours montrées supérieures aux tyrannies ou aux théocraties. Pour assurer la prospérité d'un pays, il faut surtout en faire un pays libre.
Le progrès ou la décadence possible sont dans nos mains, le progrès des nations, comme celui des individus se fait par l'observation de la loi morale. C’est la liberté morale, qui, selon le sens où elle se détermine dans l'individu, finit par agir sur le monde entier et par le pousser dans le bien. S'il existait en histoire une loi scientifique du progrès analogue aux lois physiques, dominant les volontés humaines, il faudrait renoncer à la loi morale. Elle ne pourrait qu'être contraire ou conforme à la loi historique, c'est-à-dire commander l'impossible ou le nécessaire, ce qui serait inutile. L'impératif catégorique prouve la liberté. « On ne peut être obligé si l'on n'est libre. Si la liberté n’est qu’une illusion psychologique, l'obligation morale ne peut être une réalité, sa force impérative s'évanouit. Or, si la raison spéculative n'exclut pas le doute sur la liberté, la raison pratique exclut le doute sur l'obligation morale. Donc, la liberté, qui, pratiquement, est liée à
l'obligation morale, est affirmée indirectement par la raison pra-
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