‹ Les Idées Sociales de RenouvierChapitre 8 sur 28 · I. La démocratie et les faits · texte numérisé non relu

I. La démocratie et les faits

La seule forme de gouvernement qui réponde à l'idée rationnelle d'état, c'est la forme démocratique. La société étant fondée sur la liberté et sur l'égalité des individus, le devoir de la république sera d’assurer à ses membres ia plus grande liberté compatible avec l'Etat de guerre, et de détruire toutes les causes d'inégalité autres que celles que la nature impose. Assurer la liberté des individus, c'est proprement le fond du problème politique.

L'esprit démocratique repousse toute fiction et toute contrainte ; l'individu seul a, daprès lui, le droit de consentir la loi dont les ordres s'imposeront ensuite à lui ; on ne peut rien lui imposer qu'il ne l'ait voulu, au préalable, et la doctrine de la raison d'Etat est à rejeter avec toutes celles qui créent des entités abstraites pour les mettre au-dessus de la personne, seule réalité, au-dessus du droit individuel, source de tous les autres. Le droit social de l'individu que la République doit fonder est un droit tout rationnel, tiré de la conscience et respectable à cause de son origine ; il n’est pas comme l’auraient voulu les doctrinaires, une fonction

réservée à quelques privilégiés en vertu du mouvement historique;

l'organisation des pouvoirs politiques doit sortir du droit et de la volonté de la nation, c'est-à-dire des individus.

La liberté morale, inhérente à la personne, doit être respectés dans ses manifestations sociales ; nous avons vu comment Renouvier établit le droit aux libertés politiques. On ne saurait les retirer aux hommes sous prétexte des abus qu'ils peuvent en faire (1). Cet argument justifierait tous les despotismes et tuerait la dignité de l’homme. Mais la liberté (autonomie) étant égale pour tous (isonomie), il importe que les libertés ne s'entrechoquent pas, et la République est le gouvernement qui sait le mieux concilier les libertés de chacun avec les intérêts de tous. « La liberté est le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, tout ce qui n'entreprend pas sur les droits d'autrui. » Les limites en sont données par la loi positive, mais plus encore par la loi morale, car la liberté étant fondée sur la dignité de la personne, sur son droit de former elle-même son jugement et sa croyance, le respect qu'on lui doit se confond avec celui qu'on doit à la personne, et la loi morale le définira, dans les cas particuliers, mieux que la loi politique, parce qu’elle est moins sujette aux omissions (2).

Ce n’est pas provisoirement et simplement pour la fondation des organes de la République que Renouvier réclame la liberté ; elle les fonde d’abord, elle en sort ensuite et trouve en elles sa garantie. Au contraire, les positivistes, qui, à la même époque que notre philosophe, combattaient comme lui pour la liberté d'opinion, ne faisaient jouer à cette liberté qu'un rôle temporaire, dans leur système. Ils visaient à la création d'un ordre moral, c'est-àdire d’un ensemble de dogmes qui constitue pour tous les hommes

d'une société la règle de pensée et de conduite, En attendant l'a-

(1) Manuel, p. 149. Renouvier combat, en matire de presse, le système préventif et n'admet que le répressif.

(2) Manuel, p. 145-160 et Déclaration 22 à 33.

SOCIOLOGIE POLITIQUE 129 vènement de cet ordre positiviste, la liberté d'opinion devait être respectée parce qu’elle aidait à détruire ce qui pouvait le retarder ; mais en elle-même, elle est purement négative, elle brise la tradition sur laquelle doit s'appuyer la réorganisation Sociale. Le libéralisme positiviste est tout à fait utilitaire : la liberté est bonne ou mauvaise, et par conséquent doit être accordée ou déniée, selon les époques ; c’est tout l'opposé de la conception libérale qui fait de la liberté la limite et l’objet des attributions gouvernementales (1).

Quand même la réorganisation sociale devrait se faire sur la base de la tradition, il faudrait bien qu’elle comptât avec la liberté et le droit révolutionnaire qui sont, eux aussi, entrés dans l’histoire. Rien ne peut autoriser le positivisme à nier les principes & priori de ce droit, car les interprétations de l’histoire qui lui fourpissent à lui ses principes politiques ne seront jamais que des a priori. Le droit juridique est un fait, et selon le positivisme, il faut bien le considérer comme rigoureusement enchaîné aux autres dans l’avenir autant que dans le passé. Se fonder sur lui pour résoudre les questions politiques n’oblige nullement à l'intransigeance, et nul plus que Renouvier n’a insisté sur la nécessité de porter, dans l’action, des jugements de possibilité.

I1 faut revendiquer toute la liberté, si l’on veut que la République sincère soit possible (2), parce qu'il n'y a pas de justice

(1) V. LxrTré, Conservation, révolution et positivisme. Comme A. Comte, il tient la liberté pour bonne dans la lutte contre l'esprit théologique, mais pour anarchique dans l’œuvre de réorganisation positiviste ; et cela parce que la sociologie positive étant une science, la liberté d'examen y serait aussi absurde qu'en physique, chimie, etc.

(2) Dans l'Avant-propos de Politiques et moralistes du XIX® siècle (1° série, p. X), M. FaGugr a voulu mettre en contradiction liberté et démocratie, « La liberté, dit-il, voudrait que dans la nation, il n’y eut qu'un petit nombre de choses commandées, qu'un minimum toujours diminué, de gouvernement. La démocratie, pour que rien ne soit cominandé par quelqu'un, ce qui constitue une supériorité pour celui-ci, voudrait que tout fut commandé par tout le monde ; et de plus elle a une tendance

sociale possible sans la liberté. La République doit chercher à poser ses principes et ses fins par la méthode a priori ; l’appréciation et l'étude des moyens admettent seules les considérations tirées de l'ordre des faits. Les institutions politiques d'une République, doivent se proposer uniquement le respect et la garantie des droits individuels. En ies examinant sous leur forme législative, exécutive et judiciaire, nous verrons quelles sont, d'après Renouvier, les conditions qui se subordonnent le mieux à cette fin.

En France, malgré plusieurs révolutions, la République n'est pas encore établie. La faute en est surtout à l'hypocrisie (1) de la classe bourgeoise qui lutte contre le besoin de justice sociale, et que Renouvier, après 1848, comme après 1872 attaque avec la vigueur la plus ardente et la plus tenace. En examinant les constitutions républicaines de la France et les déclarations de droits qu’efles contiennent, il est frappé de ce fait que tous les gouvernements ont travaillé à les rendre inefficaces en rentrant dans l’empirisme et en étendant leurs pouvoirs arbitraires, en cherchant à rétablir les privilèges et les usurpations. L'échec des réformes demandées par la démocratie a toujours été dû à l'existence d’une classe ayant une position acquise et des possessions à garder dans l'Etat. Cette classe, qui se considère comme dirigeante, est incapable d'imprimer au gouvernement une direc-

tion vigoureuse et ferme ; elle ne songe qu'à immobiliser le pays

à ce qu'il n’y ait rien en dehors des choses commandées, aucun exercice de l’activité humaine non ordonné par tous. » Cette opposition est peutêtre irréductible aux yeux d'un penseur empirique, n’admettant pas que l’histoire présente jamais autre chose que ce qu'elle a montré, car en fait le libéralisme a souvent été aristocratique et la démocratie autoritaire. Mais rien ne prouve qu'il en sera nécessairement et toujours ainsi. Au point de vue théorique, liberté et démocratie sont deux faces du droit rationnel et loin de s'opposer elles s'impliquent. La démocratie se fonde sur les mêmes principes que la morale : liberté et obligation ; elle ne vise qu'à commander la justice, et de tels ordres n'attentent qu'à la liberté de l’injuste.

(1) Manuel, p. 6o saq.

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dans un état où il souffre et dont elle profite. Elle possède tout le capital industriel et se dédommage de la dépossession de la terre en se distribuant lés fonctions d'Etat, et la force des choses (l'éducation, les influences) lui assure le pouvoir politique. Elle se compose de privilégiés. Le fonctionnarisme est l'œuvre de cette classe et la plaie du pays : il exige les gros budgets, l'inégalité et lénormité de l’impôt, le monopole de l'éducation ; il implique faveur (1), routine, sinécures, insolence du pouvoir et des bureaux, tend à s'opposer aux revendications des non possédants, et à rétablir tous les privilèges. La bourgeoisie est coupable de vouloir se former un monopole des possessions morales et matérielles qu’elle détient ; infidèle à sa mission directrice, elle ne poursuit que des vues propres ; changeant d'opinions selon ses intérêts, elle n'a plus conscience de ses devoirs et ne songe qu’à son égoisme. Renouvier appelle de ses vœux une nuit du 4 août où cette bourgeoisie fera participer le peuple à l'éducation, aux emplois et créera la vraie communauté morale de la société française. Devant cette déchéance, Renouvier déclare à plusieurs reprises que « ja France ne peut se relever que par l'avènement des nouvelles couches sociales (2) »; il fait appel à cette partie de la bourgeoisie qui est prête à répudier tous les privilèges et à seconder les prolétaires dans leur effort pour améliorer les conditions du travail. Représenter les classes travailleuses, essayer

de concilier les droits légitimement acquis avec la justice due aux

(1) En 1851 déjà, dans le Gouvernement direct, Renouvier attaquait l'esprit des fonctionnaires. « Malheur à quiconque invoque le service d’un de ces serviteurs de la nation, si du moins il n’a que le droit pour lui ! Demandez faveur, si vous voulez obtenir justice ! »

(2) Critique philosophique, 73, n° 49 et passim. C’est encore l'opinion qu’il exprime, à son lit de mort, dans ses Derniers Entretiens, pieusement recueillis par M. Prat. En 1872, cependant, au lendemain des répression sauvages de la Commune, il appréhendait qu'un gouvernement de Ia classe ouvrière ne pût se retenir de satisfaire les vengeances de sa

classe.

souffrants, c'est là l'œuvre démocratique à accomplir, si l’on veut éviter des catastrophes au pays. L'esprit égoïste des hommes éclairés, l'intérêt mal entendu des gouvernants sont plus dangereux que l'illusion ou la convoitise des gouvernés, revendicateurs du droit.

Renouvier ne se borne pas à faire la critique des faits ou des systèmes politiques ; ce serait là l'opposition simple, selon l'expression de Fourier, celle qui ne peut qu'empêcher les réformes ; il lui préfère l'opposition composée, celle qui propose le bien à faire et il s'efforce toujours de proposer une ligne de conduite, en face de celle qu'il blâme. Nous allons examiner maintenant Îles

idées qu’il émet sur les institutions politiques de la démocratie.

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