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CHAPITRE II

Il faut distinguer trois générations d'idéologues. La première comprend ceux qui, avant la fin du siècle, sont morts ou ont acquis leur plus grande célébrité. Avec la seconde viennent ceux qui, dans l'école et pour l'opinion publique, ont occupé la première place sous le Directoire, sous le Consulat et auxquels d'ordinaire on donne surtout le nom iVidéologîies. Dans la troisième enfin prennent place ceux qui, déjà connus à l'une ou à l'autre des deux époques, conservent ou exercent, grâce à leurs doctrines moins éloignées de celles qui triomphent à la fin de l'Empire ou sous la Restauration, une influence considérable sur leurs contemporains. DegérandoetLaromiguière sontles hommes les plus marquants de cette dernière période. C'est autour de Cabanis, de Destutt de Tracy, de Daunou que nous grouperons les penseurs de la seconde, la plus florissante et la plus originale. Nous mettrons en tête de la première génération, Comiorcet, dont se réclamejiLPestutJdeJTraçxililabanis/Puîs vîend Sîéyès7Tlœderë7et Lakanal qui ont, comme Condorcet, joué un i'ôlej}oli.lique ; Volney, dont l'influence a été croissant jusqu'au 18 brumaire; DÙpuis, Maréchal et Naïgeon qui se rattachent à Volney. Enfln nous étudierons Saint-Lambert qui, après un long silence, reparaît avec une œuvre dont le succès a été grand, môme après sa mort; Garât, dont le cours aux écoles normales excita un véritable enthousiasme; Laplaceet Pinel, qui publient avant le xix* siècle leurs ouvrages les plus importants.

Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, naquit à Ribemont, le 17 septembre 1743. Il avait quatre ans à la mort de son père. Sa mère, très pieuse, le voua au blanc jusqu'à onze ans. D'elle peut-être, il tint cette foi ardente dont

102 LA PREMIÈRE GÉNÉRATION DlDÉOLOf.lES

lobjet n'était 4)lus le chrislianisDie, mais l'Évangile des temps modernes, la doctrine de la perfectibilité. Son oncle paternel, évéqiie de Gap, d'Auxerre, de Lisieux, le conlia à un jésuite. Élève à tleims, puis au collège de >'avarre, il soutint, à seize ans, une thèse à laquelle assistaient Clairaut, d'Alembert, Fontaine et, pom- se livrer à l'étude des mathématiques, renonça à la carrière des armes.

Un Essai sur le calcul intégral (1764), un Mimoire sur le problème des trois corps (1767), réunis en 1768 comme Essais d analyse, le firent entrer à l'Académie des sciences. En 1770, il va chez Voltaire avec d'Alembert. Les Éloges de quelques académiciens morts depuis 1666 jusqu'il 1669 (1773\ le font choisir pour secrétaire perpétuel. En tète de ce livre, d'Alembert écrit : v Justice, justesse, savoir, clarté, précision, goût, élégance et noblesse. »

L'année précédente, Condorcet avait publié les Le lires d'un théologien, où en disciple de Voltah-e et en allié des Encyclopédistes, il faisait la guerre aux institutions sociales et rehgieuses. Pour lui déjà. Descartes est le restaurateur de la vraie méthode de philosopher; Gassendi, qui avait un esprit très philosophique, mais non le génie des découvertes, est inférieur à Descartes et à Bacon; Yauvenargues a eu l'idée hardie délever une morale philosophique, indépendante de tout système, comme de toute révélation.

En 1776, Condorcet donnait, avec une édition des Pensées, un Éloge de Pascal, à propos duquel Voltaire écrivait : ^ L' Anti- Pascal, d'un homme très supérieur à Pascal, a le succès qu'il mérite auprès des gens de bien qui ont eu le bonhem' de le Vwe. » Et d'Alembert répondait à Voltaii-e : « Je suis bien persuadé, comme vous, que le Pascal-Condorcet vaudra beaucoup mieux que le Pascal janséniste et qu'il est destiné à jouer le rôle le plus distingué dans les sciences et dans les lettres (i). » Disciple de Voltaire, Condorcet continue ses travaux scientifiques. Sa Théorie des comètes est com'onnée (1777) par l'Académie de Berlin. Ami de Turgot, il aborde les questions économiques. A la mort de Maurepas. d'Alembert pose sa candidature à l'Académie française. Il obtient seize voix, Bailly quinze. Ce fut, dit Grimm, une des plus grandes batailles que d'Alembert ait ga-

(1) Beuchot, 72G0 et 7290.

CONDOUCET I'>:î

gnées contre 31. de liiilloii (1). Dans son discours de réceplioii, Condorcet insiste snr les avantages que la société peut letiicr de la réunion des sciences pliysi([ucs et des sciences morales : le xvni" siècle, disait-il, a tellement perfectionné le système général des connaissances humaines «[u'il n'est plus au pouvoir des hommes déteindre celte grande Inmière.

L'année suivante d'Alemhert meurt et désigne Condorcet pour son exécuteur testamentaire. L'activité de ce dernier, de 1780 à 1794, est prodigieuse. Il s'occupe de l'application du calcul des prohahilités aux choses de l'ordre moral (2). Tout en écrivant, comme secrétaire perpétuel, les éloges d'Euler, de Bezout, de d'Alemhert, de Mac(iuer, de Bergman, de Cassini, de l'ahhé du Gua, de BulTon, de Franklin, etc., il fait paraître une Vie de Tur(jot (17H6), une Vie de Voltaire (.n'ai), traduites en anglais et en allemand. Avec Lacroix il édite les Lettres à une princesse d'Allemagne d'Euler. Il annote un volume de la traduction de Smith par Koucher, compose des mémoires pour les Académies de Berlin, de Saint-Pétershourg, de Turin, pour l'Institut de Bologne, et collahore à la Bibliothèque de lltomme public, à la Feuille villar/eoisc, au Journal d Instruction publique, etc.

Nommé à la Législative par les électeurs de Paris, Condorcet en fut président et présenta son céléhre projet sur V histruction publique. Le département de l'Aisne l'envoya à la Convention. Dès le il octohre, il fit partie du comité de constitution avec Brissot, Vergniaud, Gensonné, Sieyès, Danton, Barrère, Thomas Payneet Pétion. Quand on jugea le roi, il proposa que son sort fût décidé par des députations des départements, puis reconnut Louis XVI coupable et réclama l'appel au peuple, vota la peine la plus grave qui ne fût pas la mort, et enfin demanda qu'il y eût sursis à l'exécution. Après le 31 mai, il combattit les idées soutenues par le nouveau comité de constitution et fut dénoncé par Chahot. La Convention accepta les propositions du comité qui concluait à l'arrestation de Condorcet et à sa tra-

(1) Cf. aussi Lucien Brunel, les Philosophes et l'Académie française, p. 280 et sqq.

(2) Il publie ou compose V Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des dérisions rendues à la pluralité des voix (178'J , qui devieriflra plus tard les

" Éléments du calcul des probaOililés et son application aux jeux de hasard, à la loterie et au jufiement des hommes (1804j, et le Moyen d'apprendre à compter sûrement et avec facilité (an VIII).

iOi LA PREMIÈRE GÉNÉRATION D'IDÉOLOGUES

cUiction à la barre, puis le décréta d'accusation et le mit hors la loi. Pendant huit mois, il resta chez M™° Vernet (1) et y composa, sans livres, ï Esquisse dont il remettait chaque soir les feuilles à son hôtesse. Quand la Convention eut édicté la peine de mort contre toute personne qui donnerait asile à un proscrit, il quitta Paris. Arrêté dans un cabaret de Clamart, il fut conduit à la prison de Bourg-la-Reine. Le lendemain matin, quand on vint le chercher pour linterroger, on ne trouva qu'un cadavre : il avait pris le poison que toujours il portait sur lui.

Condorcet n'appartient pas que par son dernier ouvrage à l'histoire de la philosophie (2). Sans doute il y a résumé toutes les doctrines auxquelles l'avaient conduit ses recherches, mais il faut interroger ses autres œuvres pour avoir une idée exacte et précise de la place qu'il doit occuper dans l'histoire de la spéculation. Toutes présenteraient d'utiles indications. Nous en tirerons quelques-unes ùqs Éloges et des Vies, avant de montrer ce qu'il a fait pour le calcul des probabilités,, ce qu'il a projeté pour l'instruction publique, ce qu'il a espéré pour l'humanité.

Dans Y Éloge d'Euler, Condorcet rappelle que Totleben paya au-dessus de sa valeur une métairie pillée par ses soldats, et que l'impératrice Elisabeth y joignit un don de quatre mille florins, preuve, ajoute-t-il, de ce progrés humain que quelques écrivains s'obstinent à nier encore, apparemment pour éviter qu'on ne les accuse d'en avoir été les complices. En parlant de du Gua, le traducteur de Berkeley, il vante tout à la fois \Encyclopi''die, monument honorable pour la nation, pour le siècle, et Deseartes qui mérite que la reconnaissance de tous les savants, de tous les amis de l'humanité veille éternellement sur sa gloire. Berkeley, dit-il, n'eût pas blessé les oreilles des philosophes, sans moins étonner le vulgaire, s'il avait affirmé que notre conviction de l'existence et de la réalité des corps ne peut être appuyée que sur la permanence observée dans certains groupes de sensations et la constante régularité des lois auxquelles sont assujettis les phénomènes successifs que ces groupes permanents nous présentent. Franklin, dit-il ailleurs, pyrrhonien même en morale, admit ensuite l'existence de Dieu, limmorta-

(1) Une plaque placée au n» 13 de la rue Servandoni, entre le premier et le second étage, rappelle le séjour de Condorcet : « En 1793 et 1794, Condorcet, proscrit, trouva un asile dans cette maison, où il composa sa dernière œuvre, l'Esquisse des. progrès de l'esprit humain. »

(2) C'est ce qu'on lit dans le Dictionnaire j^hilosophique de Franck.

lité (le l'àuie et ne méprisa pas les pratiques extérieures : toutes . les reiigious lui paraissaient également bonnes, pourvu qu'une tolérance universelle en fût le principe et qu elles ne privassent point des lécompenses de la vertu ceux qui, en la pratiquant, suivaient une autre croyance, ou n'en professaient aucune. Et a propos de IHospilal, Condorcet trouve que si la vertu ne suffit pas pour assurer le bonheur, elle est, pour tous les hommes, le moyen d'être le moins malheureux. En combattant Pascal, il affn-me que si de longues erreurs ont abruti et corrompu l'honune, il ne faut pas désespérer trop tôt de lui rendre, en l'éclairant, le courage de devenir meilleur et plus heureux; il ne peut se dispenser de regarder comme un génie profond et une âme sublime l'inventeur de la morale stoïcienne (1).

A d Alend)ert, Condorcet joint Diderot dont il fait un éloge enthousiaste (2;. Dans le Discours préliminaire à rEnajclopédie, il trouve, connue chez Turgot, le germe des idées qu'il développa plus lard : « C'est, dit-il, un tableau précis de la marche des sciences depuis leur renouvellement, de leurs richesses à lépoque où d'Alembert en traçait l'histoire et des progrès qu'elles devaient espérer encore... Un de ces ouvrages précieux que deux ou trois hommes au plus dans chacjue siècle sont en état d'exécuter. »

S'il écrit la vie de Turgot, c'est que l'histoire d'un tel homme intéresse tous les âges et toutes les nations. Les Discours de 1750 sont un monument singulier, moins encore par l'étendue des connaissances qu'ils supposent, que par une philosophie et des vues propres à l'auteur. Smith a peut-être trouvé, dans l'article Fondation, le germe de son ouvrage. Le plan de gouvernement que s'était formé Turgot, suppose que Thistruction morale du peuple est absolument séparée des opinions religieuses et des cérémonies du culte. La suppression des religieux des deux sexes rendrait à la nation des biens immenses ;

(i) Cf. Cahauis, rh. iv.

(2) « Homme d'un esprit étendu, d'une imagination vaste et brillante, dont le *coup d'œil embrassait ;ï la fois les sciences, les lettres et les arts, également passionné pour le vrai et pour le beau, également propre à pénétrer les vérités abstraites de la philosophie, à discuter avec finesse les principes des arts et à peindre leurs effets avec enthousiasme, philosophe ingénieux, et souvent profond, écrivain à la fois agréable et éloquent, hardi dans son style comme dans ses idées, instruisant ses lecteurs, mais surtout leur inspirant le désir d'apprendre à penser et faisant toujours aimer la vérité même lorsque, entraîné par son imagination, il avait le malheur de la méconnaître. »

en appointant les évoques et les curés, on détruirait les dîmes, on ferait une grande économie , « puisqu'ils doivent donner l'exemple delà simplicité et du désintéressement ».

Condorcet entreprend ensuite de faire connaître toutes les idées de Turgot (1). Avec lui il considère comme seul fondement de la certitude, la supposition qu'il existe des lois constantes pour tous les phénomènes ; il croit que l'être capable de se perfectionner peut, après la mort, éprouver des modiflcations dont sont causes celles qu'il a reçues pendant la vie. Sur la liberté et la propriété, sur les conditions auxquelles doivent répondre les lois, Condorcet s'exprime en termes que reproduiront presque littéralement les Dt' dur citions des Droits. La seule méthode pour trouver des vérités précises, c"es^t J'analyse d^s idées; la seule source du bonheur public, c'est la connaissance de la vérité à laquelle on conforme l'ordre de la~ société, c^t l'extension et la divulgation des lumières. Sans vouloir détruire l'inégalité d'intelligence ou de lumières, il pense déjà qu'il est possible d'instruire tous les hommes, assez pour qu'ils ne soient pas sous la dépendance de ceux qui leur sont supérieurs.

La Constitution républicaine est la meilleure de toutes ; les républiques fédératives sont les plus propres à garantir un État contre les invasions (2). Au moment d'une réforme, le législateur ne peut être rigoureusement juste, il est réduit à ne faire que des lois dont il résulte une moindre injustice. Et Condorcet finit •la Vie de Turrjot en exposant, à grands traits, les idées de YEsquisse. La perfectibilité indéfinie est une desqualités distinctives de l'espèce humaine. Elle appartient au genre humain en général et à chaque individu en particulier. Les progrès des connaissances physiques, de l'éducation et de la méthode scientifique contribueront à perfectionner l'organisation, à rendre les hommes capables de réunir plus d'idées dans leur mémoire et d'en multiplier les combinaisons, ainsi qu'à perfectionner le sens moral.

(1) Sur l'àine humaine, l'ordre de l'univers et l'Être suprême, les principes des sociétés et les droits des hommes, les constitutions politiques, la législation et l'administration , l'éducaiion physique et les moyens de perfectionner l'espèce humaine, relativement au progrès et à l'emploi de ses forces, au bonheur dont elle est susceptible, à retendue des connaissances où elle peut s'élever, à la certitude, à la clarté et à la simplicité des principes de conduite, à la déhcatesse et à la pureté des sentiments qui naissent et se développent dans les âmes, aux vertus dont elles sont capables.

(2) N'est-ce pas là une des causes du reproche de « fédéralisme » adressé aux Girondins ?

Les erreurs seront anéanties et remplacées par des vérités noii- \ elles, le progrés croîtra toujours de siècle en siècle, sans avoir de terme assignable en l'état actuel de nos lumières. Les hommes deviendront moillenrs à mesure qu'ils seront plus éclairés, les nations tendront à se rapprocher, les peuples finiront par reconnaître les mêmes principes, par se réunir pour les progrès de la raison et du bonheur commun. La politique, fondée sur l'observation et le raisonnement , se perfectionnera. L'histoire rontirme la croyance à la perfectibiUté indéfinie: aucun objet d'étude ne doit donc être négligé, aucune spéculation n'est inutile. « Turgot, disait enfin Condorcet, est un des hommes les plus extraordi naires que la nature ait produits, celui qui, peut-être, a été le moins éloigné de la perfection à laquelle la nature humaine peut s'élever. >

La Vie de Voltaire est essentiellement aussi une œuvre destinée par Condorcet à préparer le succès des doctrines qui lui sont chères. C'est l'histoire des progrès que les arts ont dus à son génie, du pouvoir qu'il a exercé sur les opinions de son siècle, enfin, de cette longue guerre contre les préjugés, déclarée dès sa jeunesse, et soutenue jusqu'à ses derniers moments. « Voltaire, dit-il, conçut le grand projet d'être le bienfaiteur de tout un peuple en l'arrachant à ses préjugés, jura d'y consacrer sa vie et tint parole. » Les Lettres sur les Anglais ont produit en France une révolution. Les ouvrages scientifiques de Voltaire, sans lui donner une place parmi les savants, ont fait connaître :^'ewton, le véritable système du monde et les principaux phénomènes de l'optique. Bien plus, ils ont servi son talent pour la poésie; car l'étude des sciences, dit Condorcet, que sembleraient avoir lu André Chénier et Sully-Prudhomme, agrandit la sphère des idées poétiques et enrichit les vers de nouvelles images. Alzire et Mahomet sont des monuments éternels de la hauteur à laquelle le génie de la poésie et l'esprit philosophique peuvent élever la tragédie. Les Discours sur Chomme offrent des traits d'une philosophie profonde, qui paraît simple et populaire, parce 'qu'elle est presque toujours exprimée en sentiments ou en images.

Voltah-e, aux Délices et à Ferney, est abandonné à ses passions dominantes et durables, l'amour de la gloire, le besoin de produire et le zèle pour la destruction des préjugés, la plus forte et la plus active de toutes celles qu'il a connues. Sa vie est embellie

par lexercice d'une bienfaisance qui s'occupe des individus et de l'humanité. Même l'auteur de la Pucelle est, pour Condorcel, « lennemi de l'hypocrisie et de la superstition. » La Loi naturelle est le plus bel hommage que l'homme ait rendu à la Divinité ; Candide, un chef-d'œuvre dans le genre des romans philosophiques, Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations est une lecture délicieuse pour les hommes qui exercent leur raison. Voyant dans VEncyclopt^die le coup le plus terrible qu'on pùl porter aux préjugés, il se fit le chef* des philosophes et des Encyclopédistes. En plaidant la cause des Calas, il défendit la tolérance et ramena, sur les crimes de l'intolérance et la nécessité de les prévenir, les regards de la France et de l'Europe. VEtnile augmenta son zèle contre une religion qu'il regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l'Europe, de la superstition qui l'avait abrutie: n Je suis las, disait-il un jour, de leur entendre répéter que douze hommes ont sufli pour établir le christianisme, et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » Ses livres se répandant partout, les libres penseurs se multiplièrent dans toutes les classes et dans tous les pays. L'Europe fut étonnée de se trouver incrédule, tandis que ceux qui auraient dû défendre le christianisme, honteux de partager avec le peuple une croyance aussi décriée, se bornaient à soutenir l'utilité politique de la religion. Alors les tragédies de Voltaire contiennent des idées pbilosophiques et profondes, ses Contes deviennent une école de morale et de raison, ses Épttres renferment une philosophie plus usuelle et plus libre. Si Voltaire se prononce pour les Russes contre les Turcs, Condorcet demande que les hommes soient libres et que chaque pays jouisse des avantages que lui a donnés la nature: c'est là, dit-il, ce que réclame l'intérêt commun de tous les peuples. Et il ajoute, comme s'il prévoyait que la Révolution ne sera pas pacifique : Qu'importe, auprès de ces grands objets et des biens éternels qui naîtraient de cette grande révolution, la ruine de quelques hommes avides qui avaient fondé leur fortune sur les larmes et le sang de leurs semblables ! Ainsi, dit-il encore, devait penser Voltaire, ainsi pensait Turgot. C'est avec un plaisir visible qu'il signale la réponse de Voltaire au curé qui voulait lui faire reconnaître la divinité de Jésus-Christ : « Au nom de Dieu, ne me parlez plus de cet homme-là, et laissez-moi mourir en repos. » Voltaire est pour lui « l'homme

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dont la main paissante ébranlait les aniiqnes colonnes du temple de la superstition, et qui aspirait à changer en hommes ces vils troupeaux qui gémissaient depuis si longtemps sous la verge sacerdotale! » Dans ses ouvrages, Condorcet signale une fonle de maximes d'une ]diilosophie profonde et vraie ; il a uni la poésie et l'histoire à la philosophie, séparé la morale de la religion, embrassé, dans ses vœux et dans ses travaux, tous les intérêts de l'homme, combattu tontes les erreurs et toutes les oppressions, défendu el répandu toutes les vérités utiles.

Comme le diront plus tard les Di'clarations des droits:, Condorcet estime que l'erreur et l'ignorance sont la cause des malheurs du gem-e humain, que les erreurs superstitieuses sont les plus funestes, parce qu'elles corrompent toutes les sources de la raison, et que leur fatal enthousiasme instruit à commettre le crime sans remords. N'avertissons pas, dit-il en termes dont on se souviendra plus tard au temps de la Sainte-Alliance, les oppresseurs de former une ligue contre la raison, cachons-leur l'étroite et nécessaire union des lumières et de la liberté, ne leur apprenons point d'avance qu'un peuple sans préjugés est bientôt un peuple libre. Puis viennent des conseils sur la nécessité de demander aux progrès des lumières et non à une révolution violente le changement des institutions : « Pourquoi, dit-il, acheter par des torrents de sang, par des bouleversements inévitables, et livrer au hasard ce que le temps doit amener sûrement et sans sacrifice?» Le philosophe attaquera la superstition et montrera aux gouvernements la paix, la lichesse, la puissance, comme l'infaillible récompense des lois qui assurent la liberté religieuse; il les éclairera sur tout ce qu'ils ont à craindre des prêtres (1).

Les recherches sur le calcul des probabilités foi-ment une partie importante de l œuvre de Condorcet. Après Pascal et Fermat, Huygens et Jean de Witt, Halley et Sauveur, Bernouilli et

I Leibniz, après Moivre et D. Bernouilli, BufTon et d'Alembert, Euler et Lagrange, Condorcet entreprit d'appliquer le calcul des

^probabiUtés aux sciences morales. Versé dans l'algèbre et l'économie politique, il était admirablement préparé, dit M. Gou-

■ (1) Au lieu de montrer, dit Condorcet, oubliant qu'il ne sera pas lu uniquement par ses amis, que la superstition est Tappui du despotisme, le philosophe, qui écrit pour des peuples soumis à un lïouveruement arbitraire, prouvera ([u'elle est l'ennemie des rois. Entre les deuv vérités, il insistera sur celle qui peut servir la cause de l'humanité et non sur celle qui peut y nuire, parce qu'elle peut être mal entendue.

raiid (1), pour essayer de mener à bonne fin cette tâche immense, faite pour effrayer et étonner l'esprit. De 1781 à 1783, il examine ce qui a été fait avant lui. En 1784, il tente d'apprécier mathématiquement la vraisemblance d'un fait extraordinaire attesté par le témoignage. L'année suivante, il applique l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. Distinguant les décisions valables, quelle que soit la majorité qui les forme, et celles qui n'obligent la minorité que si elles réunissent un nombre de voix déterminé, il se demande quelle probabilité il y a que l'assemblée rende une décision fausse, vraie, fausse ou vraie, et qu'elle la rende aune majorité certaine et fixe. Comment voteront des assemblées dont les membres, également éclairés, sagaces et honnêtes, n'exerceront aucune influence les uns sur les autres"? Quelle sera la pluralité? Comment votera chaque membre ? Comment voteront des hommes inégaux en lumières et en jugement, agissant les uns sur les autres? Condorcet estime que les résultais, exprimés par lui sous forme algébrique, seront bientôt traduits, grâce aux progrès de la statistique, en nombres précis dans la législation, la jurisprudence et les afi"aires. Allant plus loin, il se représente les sociétés humaines comme de grandes constructions géométriques, où tout arrive par des causes constantes et fixes. On peut donc créer une mathématique sociale, où le géomètre calculera les révolutions futures des sociétés humaines, en s'appuyant sur l'histoire, comme il calcule les retours périodiques des éclipses et des comètes (2).

Le projet de Condorcet sur l'instruction publique est la mise en pratique de ses doctrines. L'instruction doit embrasser toutes les sciences, assurer aux hommes de tous les âges la facilité de conserver leurs connaissances et d'en acquérir de nouvelles. Elle doit être gratuite, pour diminuer autant que possible l'inégaUté de richesse. Elle comporte des écoles primaires et secondaires, des instituts, des lycées, une société nationale des sciences et des arts. Les écoles primaires seront installées dans tout village de quatre cents habitants; les secondaires, dans chaque district et dans les villes de quatre mille habitants. Il y aura cent dix ins-

i Histoire du Calcul des probabilités depuis son orir/ine jusqu'à nos Jours, Paris, 1848.

(2 Laplace, Poisson, Quételet ont développé ces idées de Condorcet, qui ont été yivement combattues sous leur forme primitive et sous la forme qu'elles ont prise chez ses successcm's. Cf. g 5.

CONDORCET Ml

titiits et neuf lycées. Dans les écoles primaires et secondaires,on enseignera aux deux sexes récriture et l'arilliniétique, les éléments de la morale, de l'histoire naturelle et de l'économie politique, les principes du droit naturel, de la constitution, des lois anciennes et nouvelles, delà culture et des arts, d'après les découvertes les plus récentes. Les instituts ne sont qu' « une réduction insignitiante de l'enseignement supérieur » ; l'enseignement secondaire est la partie la plus faible de l'œuvre de Condorcet(l). On ne saurait juger de même ses vues sur l'enseignement supérieur : toutes les sciences y seront enseignées pour former des savants et des professeurs. Des lycées seront établis à Douai et à Strasbourg, à Dijon et à Montpellier, îi Toulouse et i\ Poitiers, à Rennes, à Clermont et à Paris. Dans chacun d'eux, la première classe, celle des sciences mathématiques et physiques, a des professeurs, pour la géométrie transcendantale et l'analyse mathématique, pour la mécanique, l'hydraulique, la mécanique céleste et les applications de l'analyse aux objets physiques, pour l'application du calcul aux sciences morales et politiques, poiu" la géographie mathématique, pour l'astronomie d'observation, la physique expérimentale, la chimie, pour la minéralogie et la géologie, pour la botanique et la physiologie végétale, pour la zoologie. Dans la seconde, celle des sciences morales et politiques, il y a des professeurs pour la méthode des sciences, l'analyse des sensations et des idées, la morale et le droit naturel, pour la science sociale, l'économie politique, les finances et le commerce, pour le droit public et la législation générale, pour la chronologie, la géographie, l'histoire philosophique et politique des différents peuples. Dans la troisième, qui a pour objet les applications des sciences aux arts, il y a six professeurs pour la médecine. Il y en a pour l'art vétérinaire;, pour l'agriculture et l'économie rurale, pour l'exploitation des mines et l'art militaire, pour la science navale et la stéréotomie, pour la partie physique et mécanique comme pour la partie chimique des arts et métiers. La quatrième, consacrée à la littérature et aux beauxarts, aura les chaires suivantes: théorie des beaux-arts en général et en particulier de la poésie et de l'éloquence, antiquités, langues orientales, langue et littérature grecques, langue et Uttérature

(1) Louis Liard, l'Emeif/nement supérieur en France. Albert Duruy [l'Instruction publique et la Révolution) dit de même, p. 83, que la partie véritablcmeut faible du projet est celle ([ui traite de l'euseiiriieraeut dans les instituts.

latines, langues et littératures modernes, dessin et peinture, sculpture et architecture, théorie de la musique et composition.

On est trop souvent porté à traiter d'utopisles les idéologues et surtout Condorcet, pour que nous ne citions pas, à propos de ce plan, le jugement d'un homme que les obligations de sa situation mettent, plus que personne, en garde contre les chimères : « C'est un plan d"une nouveauté, d'une hardiesse et d'une précision merveilleuses... sans rien d'utopique, de démesuré, une corrélation adéquate du haut enseignement à l'état des sciences à la fin du xvin'' siècle... leur répartition en des compartiments assez élastiques pour se prêter à de nouveaux progrès, à de nouvelles découvertes; tout y est, et chaque chose y est en bonne place... C'est un malheur irréparable qu'il n'ait pas été appliqué... Même aujourd'hui, si nous avons mieux sur certains points, sur certains autres nous sommes bien en deçà du plan de Condorcet (1). »

Enfin la Société nationale a, comme les lycées et les instituts, quatre classes : la première avec quatre-vingt-seize membres, la deuxième avec soixante, la troisième avec cent cinquante-quatre, la quatrième avec quatre-vingt-huit, répartis également entre Paris et les départements. Elle doit perfectionner les sciences et les arts, recueillir, encourager, appliquer et répandre les découvertes utiles, surveiller et diriger les établissements d'instruction publique. C'est au nom de la perfectibilité « dont les bornes inconnues s'étendent, si même elles existent, bien au delà de ce que nous pouvons concevoir encore », que Condorcet réclame l'indépendance de l'enseignement et en confie la direction à un pouvoir « soustrait aux vicissitudes de la pohtique ». Des directoires nommés par les instituts, les lycées, la Société nationale, auraient dirigé et inspecté les écoles primaires et secondaires, les instituts, les lycées; la Société nationale, se recrutant ellemême, aurait nommé les professeurs des lycées, ceux-ci les professeurs des instituts, qui, à leur tour, auraient élu les maîtres des deux premiers degrés.

L'Esquisse est le testament philosophique de Condorcet. Montrer le développement des facultés dans les sociétés humaines, le suivre de génération en génération, en marquant les pas faits

(1) Liard, l'Enseignement supérieur en France, tome I", page 160. Nous regrettous de ne pouvoir citer eu eutier cette appréciation qui nous parait de tous points exacte et excellente.

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vers la vérité et le bonheur, tracer l'histoire des progrès de Tes- " prit et indiquer les moyens d'en préparer de nouveaux, telle est la tâche qu'il s'est proposée. L'histoire reprend une importance qu'elle n'avait plus depuis Descartes. Pour acheter moins chèrement le bonheur promis par la grande Révolution qui s'accomplit, il faut voir, en observant les sociétés, quels obstacles sont encore à craindre, et connnent on pourra les sui-monter. Sans doute Condorcet, en examinant les neuf périodes antérieures à 1789, hasarde bien des conjectures; sans doute il attribue une action beaucoup trop néfaste aux « tyrans et aux prêtres », mais il s'efforce, bien avant les éclectiques, de rendre justice auv philosophes grecs. Démocrite et Pythagore sont des précurseurs de Descartes et de Newton, Platon est le chef de la secte qui a soumis, pour la première fois, à un examen rigoureux la certitude des connaissances humaines, Aristote, l'homme qui embrasse toutes les sciences et applique la méthode philosophique à tout ce que l'intelligence humaine peut atteindre. De même encore Condorcet parle, en excellents termes, des Arabes et de leurs travaux scientifiques, de la scolastique, qui aiguisa les esprits et donna naissance à l'analyse philosophique. S'il loue Bacon et Galilée, c'est à Descartes qu'il attribue le grand mouvement dont les esprits avaient besoin au xvu^ siècle. S'il admire Locke, s'il est sévère pour la doctrine de Leibniz, qui a retardé en Allemagne les progrès de la philosophie, il l'appelle « un génie vaste et profond ». Rien de plus exact, de plus complet, sous sa forme abrégée, que l'exposition des progrès réalisés au xvni* siècle par les sciences, la philosophie et les lettres. Cabanis, Degérando et Fauriel s'inspireront de Condorcet pour demander une étude impartiale du passé et compteront ainsi parmi les initiateurs de la véritable critique historique.

Mais l'histoire n'est qu'un point de départ. Il faut tracer, d'après ce qu'elle enseigne, le tableau des destinées futures de l'humanité. Les résultats auxquels on arrivera seront parfaitement valables, si on ne leur attribue pas une certitude supérieure à celle qui peut naître du nombre, de la constance, de l'exacti- •tude des observations. En procédant de celte façon, Condorcet trouve que les espérances (1) sur l'état à venir de l'espèce humaine se réduisent à trois points : destruction de l'inégalité

''1) C'est dans des termes à peu près analogues que Socrate résume les résultats auxquels il est arrivé sur liinmortaiité. [Phédon, 114 D.J

PiCAVET. 8

entre les nations, progrès de l'égalité dans un même peuple, perfectionnement réel de l'homme. A un moment donné, le soleil n'éclairera plus que des hommes libres, ne reconnaissant de maître que leur raison. Les tyrans et les esclaves, « les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments », n'existeront plus que dans l'histoire et sur les. théâtres. L'inégalité des citoyens a trois causes principales : l'inégalité de richesses, l'inégalité d'état entre celui qui transmet des moyens assurés de subsistance k sa famille et celui pour qui ces moyens dépendent de la durée de sa vie, enfin l'inégalité d'instruction. Ces trois inégalités diminueront continuellement, sans pourtant s'anéantir, car elles ont des causes naturelles et nécessaires, et on ne pourrait en faire disparaître les effets, sans porter aux droits des hommes des atteintes plus directes et plus funestes. Mais elles diminueront par la fondation d'établissements de prévoyance, par un choix heureux des connaissances et des méthodes, qui permettra d'instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir, et ne laissera subsister de différence qu'entre le talent, le génie, le bon sens. Y a-t-il un terme où le nombre et la complication des objets que l'on connaît déjà rendent tout progrès nouveau impossible? Condorcet ne le pense pas. On trouvera des formules, et plus simples, et résumant plus de faits. L'égalité d'instruction et l'égalité entre les nations accéléreront la marche des sciences dont les progrès dépendent d'observations nombreuses et de celles qui relèvent de la méditation, où. l'on obtiendra des perfectionnements de détail. L'accroissement du nombre des individus n'est pas une limite à la perfectibilité de l'espèce, parce que celle-ci aura acquis alors des lumières dont nous avons h peine l'idée, parce que la bonté morale de l'homme, résultat nécessaire de son organisation, est, comme toutes les autres facultés, susceptible d'un perfectionnement indéfini, parce que la nature lie la vérité, le bonheur et la vertu. Joignez à cela la destruction de l'inégalité de droits entre les deux sexes, la condamnation de la guerre, le fléau le plus funeste et le plus grand des crimes, le progrès des beaux-arts et celui de Tart d'instruire, l'institution d'une langue universelle. Avec celle-ci on exprimera par des signes les objets réels, les collections bien déterminées, simples et générales, les rapports généraux de ces idées, les opérations de l'esprit et celles qui sont propres à chaque science et les pro-

cédés des arts; on donnera à chaque science une marche aussi sûre que celle des mathématiques.

La perfectihilité de l'homme est donc indéfinie, en ne lui supposant ({ue les facultés et l'organisation dont il est aujourd'hui pourvu. Mais les facultés et l'organisation elles-mêmes peuvent s'améliorer. Les progrés de la médecine conservatrice augmenteront la durée de la vie, ceux de la médecine préservatrice (1) feront, à la longue, disparaître les maladies transmissihles ou contagieuses, les maladies générales qui tiennent au climat, aux aliments, à la nature des travaux, peut-être même presque toutes les autres maladies. Sans que l'homme devienne immortel, la mort ne sera plus que l'effet ou d'accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales; la distance entre sa naissance et le moment où, naturellement et sans maladie, il éprouve la dilliculté d'être s'accroîtra sans cesse. L'accroissement aura lieu suivant une loi telle qu'elle approche continuellement d'une étendue illimitée sans pouvoir l'atteindre, ou suivant une loi telle qu'elle puisse acquérir, dans l'immensité des siècles, une étendue plus grande que toute quantité déterminée, assignée pour limite. Dans le second cas, les accroissements sont indéfinis au sens absolu du mot ; dans le premier, ils le sont pour nous ; et nous ignorons lequel des deux sens il faut leur appliquer. En outre, les facultés physiques, perfectionnées chez l'individu, pourront se transmettre à ses descendants, et il est permis d'étendre ces espérances jusqu'aux facultés intellectuelles et morales.

La vue de l'espèce humaine marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, console le philosophe des crimes, des erreurs et des injustices, le récompense de ses efforts pour les progrès de la raison et la défense de la liberté. Dans cette contemplation, il trouve un asile où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre, un élysée . que sa raison a su créer et que son amour pour l'humanité embellit des plus pures jouissances !

Un Français, voyageant en Orient, faillit, sans le vouloir, être ■ l'auteur d'une religion nouvelle, parce qu'il avait répété et expli-

^1) Remarquer les adjectifs conservatrice et préservatrice. Si Sainte-Beuve l'eût fait, il n'eût pas, à propos des progrès de la médecine, invoqué Molière. Remarquer aussi le sans que Vhomme devienne immortel qui r(5pond à certains critiques, trop nombreux encore, pour le5<[uels Condorcet a dit « qu'on arriverait à ue plus mourir »,

116 L.\ PREMIÈRE GÉNÉRATION D'IDÉOLOGrES

que la devise républicaine: Liberté, égalité, fraternité. Si jamais les principes 'de la Révolution avaient une semblable fortune en Europe, Condorcet devrait être considéré comme le prophète du nouvel Évangile. Personne n"a travaillé, avec plus d'énergie et d'enthousiasme, à détruire, avec toutes les armes forgées par ses prédécesseurs, Tancien ordre de choses, à fonder l'ordre nouveau, en joignant, à ce que lui avaient découvert ses recherches propres, ce qu'il avait appris de d'Alembert, de Turgot, de Voltaire, des philosophes, des économistes et des savants; personne n'a été loué davantage par ceux qui après lui ont suivi la môme voie, personne n'a été attaqué avec plus d'acharnement et quelquefois même avec plus d'injustice par leurs adversaires (ij.

On serait incomplet sur Condorcet si Ion ne disait quelques mots de M"" de Grouchy. Obligée, lorsque que Condorcet eut été décrété d'accusation, de se fah'e «lingère et peintre» pour vivre, elle et sa fille, elle publia en 1798, avant de devenir l'amie de Fauriel, une traduction de la Tlu'orie des sentiments moraux et des Considérations sur l'origine et la forination des langues de Smith. Elle les fit suivre de huit lettres sur la Sympathie, adressées à Cabanis (2).

(1) CondorciH est pour la Décade un grand homme à qui la philosophie et les sciences auront d'éternelles obligations ; Ginguené met la fin de ïEsguisse à côté de ce que les philosophes anciens ont laissé de plus sublime. Moreau de la Sarthe, Cabanis défendent, dans la Décade, la doctrine de la perfectibilité; D. de Tracy appelle Condorcet le plus grand philosophe de ces derniers temps et le met au-dessus de Montesquieu ^ch. vi, § 4). C'est sur le rapport de Daunou que la Convention décrète Timpression de l'Esquisse. On verra parla suite que ceux dont nous ne citons pas ici les noms n'éprouvaient pas une admiration moins vive.

Les adversaires de Condorcet ont été nombreux. Palissot appelle philosophisme la doctrine de Condorcet; La Harpe, pour mieux le combattre, supprime la mention « Sans doute l'homme ne deviendra pas immortel » et lui impose comme conséquence immédiate de ses raisonnements cette absurdité si souvent reproduite : « la possibilité de ne plus mourir ». Nous recommandons la lecture de l'Appendice où La Harpe torture les phrases et les mots {Philosophie du XVIll'^ siècle, I, 269 sqq.) à ceux qui croient légitime d'attribuer à un penseur des conséquences qu'il a nettement répudiées. Ch:iteaubriand va plus loin encore: la doctrine de la perfectibilité ramène aux idées les plus mystiques de la spiritualité (don de prophétie et longévité des patriarches!). De Donald parle aussi de cette perspective d'immortalité que Condorcet promet à l'homme et appelle l'Esquisse « l'Apocalypse du nouvel Evauïile». — On s'est habitué à répéter, sans les vérifier, toutes ces assertions, qu'on trouverait même dans îles ouvrages élémentaires. Sainte-Beuve, en un jour de mauvaise humeur (3 février 1851), s'est montré d'une sévérité excessive pour Condorcet qui avait eu le malheur d'être loué par Arago. M. Paul Janet {Histoire de la science politique) a soutenu qu'on peut « presque dire qu'il n'y a point du tout d'utopie dans ses prophéties. » C'est ce qu'a soutenu également, sans avoir lu M. Janet. M. Mathurin Gillet dans l'U/opfe de Condorcet (Paris, 1883).

(2) L'ouvrage fut fort bien accueilli. C'était un service, disait Thurot {Nouveaux

M'"« DE CONDORCET il7

C'est en lisant les chapitres de Smith, que M"" de Condorcet en faisait d'autres propres à tracer la ligne qui sépare les deux écoles de philosophie, française et écossaise, ou peut-êre à les rallier. Smith a bien exposé les effets de la sympathie morale, mais il n'en a pas vu la première cause, parce qu'il n'a pas examiné les causes de la sympathie qui naît à l'occasion des maux physiques. A la vue des maux dautrui, nous éprouvons un sentiment douloureux, puis nous nous souvenons de ce que nous avons souffert, nous pensons aux maux que nous pouvons éprouver. L'idée abstraite de la douleur, comme celle du plaisir, renouvelle en nous l'impression générale faite sur nos organes : c'est parce que nous sommes sensibles que nous sommes susceptibles de sympathie pour les maux physiques. Ce que commence la sensibilité, la réflexion le complète : elle donne à notre sensibilité, dont elle prolonge le mouvement, des habitudes à la suite desquelles l'humanité devient en nos âmes, un sentiment actif et permanent. Nous cherchons le bonheur dans les travaux des sciences, dans les méditations de la nature, de l'expérience et de la philosophie ; nous nous attachons à l'infortune et la suivons partout pour en devenir les consolateurs. La sympathie physique, fortifiée par diverses circonstances et rendue plus active, plus énergique par l'enthousiasme, donne naissance à des peines et à des plaisirs moraux. La sensibilité, une fois éveillée et excitée, se renouvelle à la seule idée abstraite du bien ou du mal.

Après une nouvehe réfutation de Smith, qui n'a pas vu les causes de notre compassion pour les malheurs des grands, on trouve des recherches sur les causes du rire et sur l'empire que certains hommes excercent sur ceux qui les lisent et les écoutent, « modèle de discussion profonde et lumineuse comme de sagacité philosophique, » un parallèle de Voltaire et de Rousseau, « tracé avec autant de grâce et d'esprit que de vérité. » Puis M"'' de Condorcet cherche l'origine des idées morales et du sentiment de nos droits et de nos devoirs, du juste et de l'injuste. A la satisfaction que nous fait éprouver le .spectacle ou lidée du plaisir d'autrui, se joint un plaisir pour

Mélanqes) à rendre aux lettres et à la philosopliie, que défaire counattre ea France cet excellent ouvrag-e. Cabanis trouvait queM^n^de Condorcet, pai de simjdes considérations rationnelles, avait su, dans ses Lettres, tirer, en grande partie, du vague où la laissait encore Smith, la sympathie morale.

nous-mêmes, quand nous le lui procurons. Par ronlre, nous éprouvons un sentiment douloureux, quand nous voyons, imaginons et surtout causons son malheur. Dans le premier cas, l'habitude et la réflexion donnent naissance à toutes les affections bienveillantes et bienfaisantes, dans le second, au remords. Ces deux sentiments universels sont les principes et le fondement de la morale du genre humain. En réfléchissant sur nos sentiments sympathiques, nous les apprécions d'une manière plus conforme à la raison et au bien général. Nos actions acquièrent une bonté et une beauté morales ; nous avons l'idée de la vertu ou des actions qui font aux autres un plaisir approuvé par la raison. Et parmi les causes principales qui peuvent nous en détourner. M""" de Condorcet signale surtout, comme l'eût fait Condorcet, « l'action produite parles mauvaises institutions ».

Condorcet travailla surtout pour l'humanité. Sieyès (1748-1836), son collaborateur au Journal d'Instruction publique et son collègue à la Convention, pensa plus à la France dans ses projets de réformalion. Elevé chez les Jésuites, il fit sa philosophie et sa théologie à Saint-Sulpice et éprouva une satisfaction très vive enlisant Locke et Condillac. Sesréflexions, écrites de 1772 à 1773, portent sur Condillac et Bonnet, Helvét|us et les économîstes : seule l'histoire ne l'attire pas. Clianoine en Bretagne, vicaire général à Chartres et délégué à la chambre supérieure du clergé de France, il apprit la pratique des affaires, tout en méditant sur l'organisation de la société, sans s'inspirer de 3Iontesquieu ou de Rousseau. Une monarchie représentative, dans laquelle la pyramide serait remise sur sa base, lui paraissait seule propre à faire le bonheur de l'individu. Trois écrits (1) le rendirent célèbre dans toute la France. Une représentation double pom' le tiers, la suppression des privilèges et l'établissement d'une constitution différente de celle de l'Angleten'e, la suppression des limites provinciales et une nouvelle division territoriale, la formation d'une Assemblée nationale, y étaient nettement réclamées. Député de Paris, il proposa à l'Assemblée,

(1) Essai sur les privilèges ; Qu'est-ce que le tiers état? Moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789.

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