‹ Les idéologuesChapitre 12 sur 94 · SIEYES · texte numérisé non relu

SIEYES

qui les accepta, les réformes qu'il avait indiquées. Mais elle ne suivit ses idées ni sur le rachat des dîmes, ni sur le jury. Dès lors Sieyès se tut et, malgré linvitation de Mirabeau qui se reposait sur u ce grand penseur », refusa de donner son avis sur le droit de paix et de guerre. Pendant la Législative (1) il vécut dans la retraite. A la Convention, il vota la mort de Louis XVI (2) et prépara seul un projet sur l'administration de la guerre ; avec Daunou, un projet sur l'instruction publique, qui fut présenté par Lakanal. Il ^^ vécut » pendant la Terreur, puis fut président de la Convention et membre du comité de Salut public, alla en Hollande conclure un traité d'alliance, contribua aux traités de Bàle et faillit être assassiné par l'abbé Poulie. Il refusa d'être Directeur, entra à l'Institut et conçut, en 1796, l'idée assez originale de faire connaître Kant à la France (3). Ministre plénipotentiaire à Berlin, après la paix de Campo-Formio, il en partit, en mai 1799, avec la réputation « d'un observateur habile, d'un homme grand et spirituel ». De retour à Paris, il fit avec Bonaparte le 18 brumaire^jnaisjQêlSiïssit pas tette fois encqi;e a MTe^ accepter, en son entier, la constitution par laquelle il croyait p9TiTDir"concilier la liberté^ l'ordre. Son rôle politique était fini et la Inincc avaîTïm maître. Toutefois, comme le dit Mignet, toutes les constitutions, de 1800 à 1814, furent modelées en grande partie sur ses plans, et son influence s'exerça sur l'Empire comme sur la Révolution.

Sieyès a été jugé assez sévèrement à cette époque par ses amis politiques (4). 11 nous suffit, pour marquer sa place dans l'école, de rappeler, que non seulement il a étudié Kant, mais encore qu'il fit partie de la société d'Auteuil et manda à Paris Laromiguière dont il avait lu en 1793 les Éléments de la philosophie. Cabanis a vu, dans sa Déclaration des droits, un des meilleurs morceaux qui existent dans aucune langue. « Si l'école (5), dit

(1) Il avait refusé d'être archevêque de Paris en disant qu'il n'avait jamais ni prêché, ni confessé. (Jules Simon, Une Académie sous le Directoire, p. 312.)

(2) Il la vota sans phrases et on lui mit dans la bouche l'expression « la mort sans phrase » qu'il n'avait pas prononcée. (M. f6?V/.,p. 311.)

(3) Gazier, Pievue philosophique, juillet 1888, Lettre de Blessig. F. Picavet, la Philosophie (le Kant en France de 177 S à IS14.

(4) Voyez ch. i, § 4.

(5) Sainte-Beuve parle de la littérature de l'an m, à plus forte raison peut-on appliquer ses paroles aux philosophes de l'école. — Sur Sieyès, cf. Notice sur la me de Sieyès, Paris, Maradan, 1794; Mignet, Notices historiques ; Sàiate-Beaye, Lundis (V) ; Jules Simon, op. cit.

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Sainte-Beuve, peut montrer Garai comme le pins brillant de ses prosateurs, e4le révère Sieyès comme son grand ponlife caché ».

Rœderer passa auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne, auprès de Bonaparte la première du sien. Lieutenant de Sieyès à la Constiluante, il dut à Talleyrand d'être rayé au 18 fructidor de la liste de déportation et fut chargé de négocier, avant le 18 brumaire, les conditions politiques d'un arrangement entre Bonaparte et Sieyès. Mignet et Sainte-Beuve ont écrit sur Rœderer des notices de mérite divers qui suffisent, à celui qui les complète Tune par l'autre, pour coimaître Ibomme, l'économiste, l'administrateur et l'écrivain. Nous voudrions, en utilisant ces notices et des documents qu'ils ne paraissent pas avoir consultés, mettre en lumière le philosophe (1).

Né à Metz en 17o4, Rœderer fit son droit à Strasbourg, lut Montesquieu et Bonnet, Locke, Condillac et les Encyclopédistes. Comme le dit Sainte-Beuve, « il eut sap<'riode de Rousseau, pendant laquelle \\fut ivre de ramour du bien, pendant laquelle Yimage de la vertu s" Hait comme ri-alisèe en lui ». Ami de Dupont de Nemours, qui avait rédigé le système de Quesnay, et admirateur deTurgot, il étudia Adam Smith, dont il voulut propager les idées. En 1787, il se prononçait poui' l'abolition des douanes intérieures; en 1788, il publiait son écrit sur la députa lion aux États généraux : « Depuis quarante années, disait-il, cent mille Français s'entretiennent avec Locke, Rousseau, Montesquieu ; chaque jour ils reçoivent d'eux de grandes leçons sur les droits et les devoirs de l'homme en société; le moment de les mettre en pratique est arrivé. » Nommé en octobre 1789 à l'Assemblée constituante, il fit partie avec Dupont de Nemours, Talleyrand, Duport, Defermon, La Rochefoucauld, du comité des contributions publiques dont il fut presque toujours le rapporteur. Il réussit à faire portej* l'impôt, non sur la terre seule, comme le voulaient les physiocrates, mais sur tous les revenus. Il devint alors l'ami de Mirabeau, de Sieyès, de Talleyrand, qui lui écrivait unjour: « Vos réflexions, monsieur, sont excellentes; ellesappartiennent à un homme qui médite avec l'esprit le plus et le mieux 'philosophique. » Élu procureur général syndic de la Seine, il

(1) Mignet, Notices et Mérnoires historiques ; Saiute-Heuve, Lundis, viii. — Les trois articles de Sainte-Beuve, écrits en juillet et août 1832, ont pour objet indirect l'éloïe de Napoléon et de l'Empire et ont besoin de quelques corrections (cf. p. 123); Rœderer, Œuvres, 8 vol. in-4. — Voyez aussi la Décade [passim).

R(h:i)KIu:ii i2i

fit dresser les rôles des contributions fonciCre et mol)ili(>re et sa conduisit, au ùO juin et au 10 août, « en magistrat proljo, exact, peu royaliste sans doule d'aiïection, mais honnête, strict et consciencieux ». Obligé de se cacher pendant quelque temps, il défendit ensuite, au Journal de Paris, les propositions ([ui, pendant le procès du roi, inclinaient vers les solutions les plus humaines, et dans m\ cours sur loi'ganisalion sociale, professé à TAthénée, combattit les théoi-ies contraires à la propriété (1), Après la proscriptiou des Giroudins, il se réfugia au Pecq sous Saint-Germain. Comme Destutt de ïracy, Ginguené, Daunou, Biran, il revint à la pbilosophie. « Une seule idée d'un philosophe, disait-il à dixhuit ans, l'expression heureuse d'un sentiment avantageux, a peut-être fait plus, pour l'avancement de la raison et du bonheur des hommes, que les travaux réunis de cent mille citoyens obscurs qui se sont vainement agités. » Il entreprit la traduction du de Cive, de Hobbes, qui lui paraissait avoir un mérite émineut comme écrivain politique et qui peut-être lui fournit les conclusions de son jugement sur l'état de la France en 1792(2).

Après le 9 thermidor, Rœderer rédigea, pour Tallien, un discours contre la Terreur; pour Merlin de Tliiouville, un Portrait de Robespierre. Dans le Journal de Paris, il s'attacha à délivrer « ceux qui étaient prisonniers en eux-mêmes sous les verrous de la peur ». Demandant un gouvernement homogène républicain Sims popiilacité qui ramenât tous les royalistes de bonne foi, il réclamait, pour les Français fugitifs et les èmigrrs, pour ceux qui du moins n'avaient cherché qu'ù se dérober à la captivité ou à la mort, la liberté de rentrer en France et dans leurs biens. Puis il fondait le Journal d' Économie politique, de Morale et de Politique, oïl il offrait une place à l'abbé Morellet. Il enirait à l'Institut, professait aux écoles centrales, au Lycée, et collabo-

(1) Il faut siïiialcr le passage où Rœderer venge Rovisseau du tort qu'ont fait ;\ sa réputation ceux qui se sont appuyés sur son autorité, en montrant que le Discours sur l'inégalilé pose la propriété comme principe de la société {Décade, au IX).

(2) '< Il existait alors, dit-il, une démocratie ou, si l'on veut, une ochlocralie redoutable, résidant en vingt-six mille clubs correspondant ensemble et soutenus par un milliou de gardes nationaux... Ils montraient aux prolétaires la France comme une proie qui leur était assurée s'ils voulaient la saisir... Les orateurs n'avaient qu'à s'adresser à la faim pour avoir la cruauté... On vit alors se renouveler ce qu'on avait vu dans la révolution de 1648 en Angleterre... Hobbes... détendant, dans le de Cive, le système monarchique... disait : Dans la démocratie, il peut y avoir autant de .Nérons qu'il y a d'orateurs qui flattent le populaire ; il y en a plusieurs à la fois et tous les jours il en sort de dessous terre. »

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rait à la Décade. Les questions philosophiques ratlirent, au moins autant que les questions politiques, littéraires ou économiques. Nous nous bornerons à rappeler ses Mémoires sur les deux éléments, désir et curiosité, qui composent l'amour, sur l'imitation et l'habitude, les deux éléments de la sociabilité humaine ; les Observations sur les institutions qui peuvent fonder la inorale d'un peuple, sur la pasigraphie comme écriture et comme langue, sur la théorie de la proposition, où il défend Condillac contre Domergue. Mais d'autres travaux sont plus strictement philosophiques. C'est ainsi que, recherchant si nous voyons les objets droits ou renversés, si c'est l'expérience du toucher qui a donné Ihabitude de les redresser, il affirme que c'est le jugement ou le sentiment de l'œil, non celui du toucher, qui nous fait connaître la situation des corps, pourvu que le toucher nous ait appris auparavant qu'ils existent. Dans Y Art de savoir ce cjuon dit en politique et en morale, il se propose d'appliquer l'analyse à un grand nombre de questions. Dans un mémoire sur un catéchisme de morale, il loue d'Holbach, Saint- Lambert et Volney. C'est Rœderer qui donne une analyse claire, quoique rapide, de l'important mémoire qui a obtenu le prix d'idéologie sur les signes. Enfin, dans la Dt'-cade, un mois avant le 18 brumaire, il résume et combat en termes énergiques et par d'excellentes raisons (1), ce que Rivarol avait dit de la philosophie moderne.

11 avait fait connaissance avec Bonaparte en mars 1798 dans

(1) «L'auteur, tlit-il, relève longuement quatre erreurs de métaphysique qu'il lui plaît d'attribuer à la philosophie moderne et qui sont au contraire de ces sottises surannées dont la philosophie moderne a tellement fait justice que leur réfutation ne peut plus que paraître ridicule. Ces erreurs supposées sont que l'homme est naturellement libre, juste, bon et solitaire... Accusation méprisable par son absurdité, odieuse par toutes celles que Tauteur y ajoute comme autant de conséquences, quoiqu'aucun rapport ne les unisse... Il me paraît clair <[ue la Révolution n'est pas née immédiatement de la philosophie : la philosophie l'avoue, l'affectionne comme renuoblissement d'une nation nombreuse et susceptible de tous les genres de gloire et de bonheur, mais elle n'en a pas tout Thonneur... Les crimes de la Terreur ont été enfantés par la souffrance populaire, poussée jusqu'à la frénésie, par des scélérats qui avaient le besoin du crime et une grande autorité publiiiue... Robespierre,, qu'il présente comme le plus obscur satellite de la philosophie moderne, était le détracteur de la philosophie, l'ennemi des philosophes qu'il appelle des charlatans ambitieux... La philosophie n'est plus renfermée dans les livres des sages, elle en est sortie comme la lumière s'est échappée du soleil; comme la lumière elle est aujourd'hui répandue sur toute la terre, elle brille fort haut par-dessus toutes les tètes, elle est réfléchie dans la plupart des institutions sociales, mêlée à l'air que nous respirons. Elle peut être un moment altérée par quelque alliage impur, obscurcie par quelques uuages, mais sa destinée est de se remontrer toujours et de reparaître incessaimueut dans toute sa splendeur. »

RŒDERKR lii3

im dînor chez Talloyrand (1). Un an plus tard, quand Bonaparle revint d'Egypte, Sieyès était membre du Directoire. Talleyrand et Rœderer furent les intermédiaires entre Bonaparte et Sieyès, tandis que Volney, ce semble, se chargeait de négocier avec Cabanis et ses amis des Conseils. Rœderer rédigea l'adresse placardée dans Paris et défendit le nouveau gouvernement dans le Jour/Kl/ de Paris, entra au conseil d'Etat et s'enthousiasma de plus en plus pour le premier consul, qu'on trouve toujours, dit-il en comballant à son sujet le proverbe qu'il n'y a point de héros pour son valet de chambre, plus grand que soi quand il parle, quand il pense, quand il agit. Brouillé avec Benjamin Constant et ses anciens amis, qui voulaient défendre au Tribunal les libertés publiques, il rédigeait les lois sur l'établissement des préfectures, la formation de la liste des notabilités et la Légion d'honneur. Chargé de l'instruction publique et des théâtres, du département de l'esprit, comme disait Bonaparte, Rœderer se proposa de faire marcher de front, dès les plus basses classes des collèges, les trois genres de connaissances, littéraires, physiques et mathématiques, morales et politiques, en mesurant à l'intelligence des enfants les notions de chaque science, en les faisant enseigner, dans chaque classe, par trois professeurs différents. Un jour pourtant Rœderer s'aperçut que Bonaparte inclinait la constitution dans un sens monarchique, et il laissa entendre qu'il était resté partisan de la liberté. Bonaparte le traita de métaphysicien, expression sans doute moins injurieuse dans son esprit que celle d'idéologue, mais qui, comme le dit Mignet, n'était pas de bon augure. Aussi Rœderer fut-il retiré de la direction de l'Instruction publique et envoyé

(l) Saiute-Beuve, préoccupé à ce momeut de trouver à Bouaparte tous les goures de mérite, a dit : « Daus cette première couversatioii, on causa beaucoup des signes et de leur iiitluen^e sur les idées... Bonaparte, avec ce sens direct qu'il portait à tout, dit qu'il ne croyait pas que nous dussions une seule idée aux signes, que nous avions celles que notre organisation nous procurait et pas une de plus. Si on ne peut avoir d'idées que par les signes, demandait-il, comment a-t-on eu ridée des signes? Pi«derer... rappela alors au général plusieurs points d'ailleurs incontestables : «lue les signes des idées abstraites et des modes mixtes sont nécessaires pour les arrêter, pour les enregistrer dans notre tête et nous donner les moyens de les comparer, etc., etc. Le général en convint, mais il avait dit sur le fond de la question la chose essentielle. » Si Ton veut se rappeler ce que nous venons de dire des connaissances idéologiques de Rœderer, si l'on consulte ce que nous disons plus loin du premier mémoire de D. de Tracy, ou sera convaincu que Sainte-Beuve a bien mal choisi le moment de louer Bouaparte et que ceux qui, pour combattre les idéologues, ont reproduit ce jugement, ont été tout aussi mal inspirés. Ou peut voii' également la réponse que fit Garât à une question semblable.

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au Sénat, ad patres, comme il ie disait spirifuellement à Bonaparte lui-même. Napoléon, semblant regretter en mars 1804, après la conspiration de Moreau et de Picliegru, que Rœderer ne fût pas ministre de l'Intérieur, celui-ci lui répondit : « Vous m'avez très bien jugé en ne me nommant pas. Je suis un bomme de parti; je suis un soldat du parti pbilosopbique. » Napoléon, devenu empereur, chargea Rœderer de missions en Suisse, à Naples, dans le grand-duché de Berg et en Espagne, mais il ne l'employa plus aux grands travaux intérieurs. Sans lui être hostile comme il l'était aux idéologues, il ne lui pardonnait pas d'être métaphysicien, c'est-cà-dire de n'être pas un instrument complètement docile. Il ne le voyait guère sans lui demander : « Comment va la métaphysique » ? pas plus qu'il ne manquait une occasion de condamner, devant D. de Tracy, « les billevesées idéologiques ».

Rœderer, exclu de la Chambre des Pairs et de l'Institut à la seconde Restauration, se livra à des travaux historiques où la fantaisie joue, comme dans ceux de Saint-Lambert et de Garât, un rôle beaucoup trop grand. Après 1830, il renti'a à la Chambre des Pairs, puis à l'Académie des sciences morales et donna, en 1833, son mémoire sur la Socirté polie, dans lequel on remarqua surtout ce qui concernait l'hôtel de Rambouillet et M""" de Maintenon. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-un ans. « Il a mérité, dit 3Iignet, le souvenir reconnaissant de ses contemporains et l'estime de la postérité. — Il a marqué, dit Sainte- Beuve, par ses idées et ses vues, sa place dans 1 histoire de la littérature et de la société françaises. » On ne saurait contester, quand même on trouverait quelque exagéralyon dans ces jugements, qu'il soit nécessaire de le connaître pour se faire une idée exacte de la philosophie française après 1789.

Laplace parle de Lakanal comme d'un des hommes les plus distingués dont les noms méritent d'être transmis \ la postérité pour avoir lutté constamment en 1793 et 1794 contre la barbarie. C'est en effet au conventionnel protecteur des sciences, bien plus qu'au philosophe, qu'il convient de donner une place à côté de Sieyès et de Rœderer.

Lakanal (1762-1840) fit ses études chez les Doctrinaires par lesquels, sans doute, il connut Condillac. Entré dans la congrégation, il enseigna la cinquième à Lectoure, la quatrième à Moissac où professait peut-être alors Laromiguière, la troisième

LAKANAL \i:i

à Gimont, la secomle à Castelnaiulary, la rhétorique à Périgiieiix où Biran fut peut-être son élève, puis à Bourges. Docteur ès-arts à Angers en 1783, il professa la philosophie à ^loulins. En 179i, il entra à la Convention et siégea à la Montagne. Il vota la mort de Lonis XVI, rejeta le sursis et lappel au peuple. Memhre du Comité d'Instruction puhlique avec Sieyès, Chénier, Daunou, Grégoire, Boissy-dAiiglas, Bourdon, Romme, David, Guyton- Morveau et Fourcro\ , il en fut élu président à l'unanimité. Après nue mission en Seine-et-Marne et en Seine-et-Oise, il lit édicter deux ans de fers contre quiconque se rendrait coupable de « vandalisme ». Puis le Jardin îles Plantes, dont la Commune de Paris voulait, dit-on, faire un champ de ponunes de terre, devint, grâce à lui, le Muséum d'histoire naturelle. La même année, il aidait Geolfroy St-Hilaire à créer le noyau de la ménagerie, méritant ainsi d'en être appelé par les professeurs « le second fondateur ». La reconnaissance de la propriété littéraire, l'adoption du télégraphe de Chappe, sont encore l'œuvre de Lakanal. Envoyé par le comité de Salut public dans la Dordogne, le Lot, le Lot-et-Garonne et la Gironde, il fit fabriquer des armes, traita « révolutionnairement » les grandes routes et « improvisa les chemins ". Les habitants furent invités, <( au nom de la patrie en larmes », à terminer leurs procès par la Y^oie de l'arbitrage. Aucun deux ne fut arrêté. Biran, ancien garde du corps, dut probablement à Lakanal de n'être pas inquiété. De retour à la Convention, Lakanal y présente, le 26 juin, un projet de décret pour l'établissement de l'Instruction publique, inspiré, ce semble, par Sieyès et Daunou (1). Son rapport sur la fête funèbre pour le transpoi-t des cendres de Rousseau au Panthéon montre plus d'enthousiasme que de mesure (2). Dans celui qu'il présente sur la fondation des Écoles normales, il loue Condorcet «. esprit véritablement philosophique » qui avait coordonné toutes les connaissances dans un plan d'enseignement public. Avec Bacon et Locke, il affirme que l'analyse est seule capable de recréer l'entendement, de

(1) Liard, op. rit., p. 172.

(2) '< L;i voit de toute uue génération nourrie de ses principes et pour ainsi dire élevée par lui, la vois de la République entière appelle Rousseau au temple élevé par la patrie reconnaissante aux grands hommes qui Tont servie... L'auteur du Contrat social s"est associé en quelque sorte à la gloire de la création du monde, en donnant à ses habitants des lois universelles et nécessaires comme celles de la nature. »

liQ LA PUEMll^RE (lÉNÉRATION D'IDÉOLOGUES

détruire l'inégalité des lumières, comme la liberté politique €t la liberté illiuiitée de lindustrie et du commerce détruiront les inégalités monstrueuses des richesses. « Pour la première fois sur la terre, dit-il dans sa langue emphatique, la nature, la vérité, la raison et la philosophie auront un séminaire, les hommes de génie seront les premiers maîtres d'école d'un peuple (1). »

C'est encore sur sa proposition que le 18 novembre 1794, la Convention décréta rétablissement de vingt-quatre mille écoles primaires, puis le 25 février 1793, celui des écoles centrales, où la nation ferait des enfants, « exceptés par la nature de la classe ordinaire », un Euclide, un dAlembert, un Quintilien ou un Rollin, un Locke ou un Condillac, un Drake ou un la Pérouse. Le 30 mars 1795, il provoquait la fondation de l'École des langues orientales vivantes et contribuait ensuite à la création du Bureau des longitudes. A-t-il été l'organisateur de l'Institut ? Il l'a soutenu. Mignet nomme comme tels Talleyrand, Daunou et Lakanal. Taillandier, d'après La Révellière-Lépeaux et Barrette, afhrme que Daunou (2) est le principal auteur de la loi de Brumaire. . ; //j'Lakanàl fut élu membre de l'Institut, à cause, dit l'abbé Sicard, des services qu'il avait rendus aux sciences, aux lettres, aux arts et à ceux qui les cultivent. Aux Cinq-Cents, il fut rapporteur du concours sur les livres élémentaires (3). Par Sicard (-4), il fait nommer Laromigiiière instituteur-adjoint des Sourds-Muets. Commissaire-général de la République dans les départements du Rhin, nouvellement réunis à la France, il poursuit les pillards, fait jeter les marchandises avariées dans le fleuve; un jour cent tonneaux de viande, un autre, sept cents

(1) « Vous cavez, disait-il encore à ses collègues, les vertuset les talents rie Turçot, vous avez le pouvoir absolu qn'il ne possédait pas, pour travailler en faveur de la raison, de la liberté et de l'iiumanité. »

(2) Cf. ch. VII, § 1.

(3) « Il faut surtout, disait-il, un génie particulier pour écrire des traités de morale à l'usage de l'enfance; la simplicité des formes et la prr.îce naive du style doivent s'y mêler à la justesse des idées ; l'art de raisonner n'y doit jamais être séparé de celui d'intéresser Timagination : un tel ouvrage doit être conçu par un logicien profond etexécuté par un homme sensible; on voudrait y trouver, en quelque sorte, l'esprit analyti(iue de Condillac et l'âme de Fénelon. » Nous ne citons p.is ce que dit Lakanal de la « fraîclieur d'une eau pure qui passe de nos corps dans nos âmes ». — On lit de même chez Biran à la date de 1794 : « 0 bon Fénelon, viens me consoler ! tes divins écrits, etc.. Il serait ci désirer que l'homme accoutumé à s'observer analysât la volonté comme Condillac a analysé l'entendement. »

(4) Sur les rapports de Lakaual et de Sicard, cf. ch. viii, § 1.

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