‹ Les idéologuesChapitre 14 sur 94 · VOLNEY · texte numérisé non relu

VOLNEY

mal tli> vice et de vertu, de juste et d'injuste, etc., qui fondent la morale de l'homme individuel ou social. Le bien, par exemple, est tout ce qui tend à conserver et à perfectionner l'homme; la vertu est la pratique des actions utiles à l'individu et à la société. Parmi les vertus individuelles, Volneyplacela science, la tempérance, opposéeà l'ivrognerie, le viceleplusvil et le pluspernicieux, la profanation du bienfait de Dieu, à l'incontinence et à liuq^udeur; le courage et la force, (jue nous pouvons acquérir en maniant habilement les aliments physiques sur lesquels se fonde telle ou telle qualité ; l'activité, contraireàla paresse et à l'oisiveté, la propreté, une des vertus les plus importantes, en ce qu'elle inilue puissamment sur la santé du corps et sa conservation (1). Les vertus sociales se réduisent à la justice. Les hommes, égaux, libres et maîtres d'eux-mêmes, ne peuvent se demander et se rendre que des valeurs égales ; la balance du donné au rendu <loit être en équilibre : la justice est cette égalité ou cet équilibre; équité, égalité et justice ne sont qu'une seule et même chose (2). La charité n'est qu'une forme de la justice. Xu lieu de dire: « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît, )' elle nous comniande de « faire à autrui le bien que nous voudrions en recevoir ». Quant à l'espérance et à la foi, ce sont des idées sans réalité, les vertus des dupes ou des fripons (3).

Enfin la société est une banque d'intérêt formée entre tous les citoyens ; la patrie, une famille de doux attachements ; la charité, l'amour du prochain étendu à toute une nation. Toute sagesse, toute perfection, toute loi, toute vertu, toute philosophie se ramène à la pratique de ces axiomes : « Conserve-toi, instruistoi, modère-toi, vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi. »

Sans doute Volney est impuissant à ramener, comme il le veut, toute la morale à des principes physiques. On peut môme soutenir que sa morale est incomplète, il nous semble toutefois que, non seulement elle est irréprochable dans ses préceptes, mais encore qu'elle est loin de manquer d'élévation et d'ampleur.

(1) « N'est-on pas un peu étonné, dit Damiron, de \oir la propreté mise au rang des vertus"? » (P. 130.) — Franklin ne pensait pas de même et les modernes n'ont pas éprouvé le mémeétonnement (]ue Damiron. — Voyez Marion, Leçons demorale; Pierre Laloi, Instruction morale et civique.

(2) Volney précède Littré. (Cf. Marion. op. cit., et notre note 1 p. 132.)

(3) C'est là une attaque à la morale chrétienne, non au senliment relifjieuv, comme le veut Damiron.

13G LA PREMIÈRE GÉNÉRATION l) IDÉOLOGUES

Aussi nous comprenons que Cabanis (f, xxxvi), on réunissant Volney et Saint-Lambert (1), place le premier au-dessus du second comme un esprit plus étendu, plus fort, plus hal)itué aux analyses profondes et dont le style, ferme et original, laisse des traces plus durables. Damiron, qui le combat avec des armes de toute espèce, constatait en 1828 que le Catik-kiwic de Volney, simple, clair et conséquent, régnait presque partout où celui de l'Eglise ne faisait plus loi, c'est-à-dire, ajoutait-il luimême, sur le plus grand nombre. Poui- Guyau, la Loi naturelle €St le résumé le pins complet et le plus logique de l'épicurisme, et tout le travail du xvui^ siècle sur la morale s'y trouve condensé. C'est un des essais les plus remarquables pour fonder une véritable pbysique des mœurs; son titre rappelle Spinoza et fait pressentir Spencer : « Un principe important, ajoute-t-il, admis par Volney, aurait pu introduire une vraie révolution dans sa morale trop terre-ù-terre. Suivant lui, la conservation de l'être... implique le perfectionnement de l'être, le progrès perpétuel,... la dégradation est une diminution. En approfondissant cette conception, Volney aurait pu en venir à placer l'idéal moral dans l'état le plus élevé de l'être, dans une sorte de noblesse supérieure aux intérêts mesquins et capable de regarder la vie de haut {i) ». D'ailleurs Volney a été plus complet qu'on ne l'accorde d'ordinaire, puisqu'il a commandé, comme nous l'avons vu, de join(h-(\ à la conservation, le développement des facultés (3).

Emprisonné, comme royaliste, à peu près à la même époque que Daunou, D. de Tracy et bon nombre de leurs amis, il fut remis en liberté après le 9 thermidor, se rendit à Nice et fut nommé professeur d'histoire aux Écoles normales. Ses leçons le présentent sous un aspect nouveau. Il se proposait d'étudier la marche et les progrès de la morale privée et publique , la marche et les progrès de la civiUsation, de considérer la naissance des codes civils et religieux, mais surtout de diminue)' l'influence journalière que l'histoire exerce sur les actions et les opinions des hommes. On avait souvent invoqué l'exemple des

(1) « Ils méritent, dit-il, toute la i-econnaissance des vrais amis de Thumaulté ; ils ont fondé les principes de la morale sur le besoin constant du bonheur commun h tous les individus, et fait voir que, dans le cours de la vie, les règles de conduito pour être heureux sont absolument les mêmes que pour être vertueux.

(2) La Morale d'Epicure, p. 273.

(3) Si Damiron et presque tous ceux f[ui l'ont suivi disent le contraire, c'est qu'ils n'ont pas pris toute la formule de Volney, et que Volney lui-même a négligé parfois de lui donner une forme complète.

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Hoinains et des Grecs : Volney soiilieiit que les gouvernements des Mamelouks (l'Egypte et du dey d'Alger ne difl'ùrent i)olul essentiellement de ceux de Sparte et de Rome ; ([uil ne manque, aux Grecs et aux Romains, que le nom de Huns et de Vandales pour nous en retracer tous les caractères (1). Pour une raison semblable, et à piopos des auteurs de Mémoires personnels, il s'élève contre les Confessions de Rousseau et la secte renouvelée d'Omar ou du Vieux de la Montagne, qui s'est saisie de son non> pour appuyer son nouveau Coran et jeter un manteau de vertu sur la personne du crime. Il faut cesser d'admirer lés anciens auxquels nous devons peu en morale et rien en économie politique, pratiquer le scepticisme, si l'on veut servir la cause de la liberté et de la philosopliie, tant il est diflicile en bistoire de trouver la vérité et même d'arriver à des probabilités satisfaisantes.

Ces leçons contiennent encore quclcjues indications intéressantes pour Ibistoire des idées. Volney ne voit pas, dans les principes, des choses abstraites, existant indépendamment de riuunanité, mais des faits sommaires et généraux, résultant de l'addition des faits particuliers et devenant par là, non desrègles tyranniques de conduite, mais des bases de calculs approximatifs, de vraisemblances et de probabilités. Chaque langue est une histoire complète, puisqu'elle est le tableau des idées de tout un peuple. C'est par l'étude des langues que l'on remontera le plus haut dans la généalogie des nations, puisque la soustraction successive de ce que chacune a emprunté ou fourni, conduira à une ou plusieurs masses primitives et originelles,, dont l'analyse découvrira même l'invention du langage. « On ne peut rien faire de plus utile, dit Volney, en indiquant des recherches nouvelles, dont ceux qui y ont le mieux réussi ont rarement salué en lui le promoteur, que de recueillir, pour connaître l'histoire, des vocabulaires et des grammaires. » Mais (piil est loin de l'enthousiasme que montraient les Ruines pour le progrès futur de l'humanité: Au moment où paraissait l'ouvrage posthume de Condorcet, Volney disait que, sous des noms divers,

(1) Dans le Voynr/e aux Étals-Unis, il Ira jusqu'à fliie : « Les tragédies de Sophocle et fl'Euripide me peiirneut presque littéralemeut les opiuioiis des hommes rouges sur la nécessité, sur la fataliti', sur la misère de la couditioii humaine et sur la dureté du Destin aveugle. » Tout cependant uest pas faux dans ces jugements. Cf. Hebig, das Homerische Epos aus den Denkinxlern erl/eulerl, et G. Boissier, Promenades archéologiques {Revue des Deux Mondes, 1884).

un même fanatisme ravage les nations, que les acteurs cliangent sur la scène, sans que les passions changent. L'histoire n'est que la rotation d'un même cercle de calamités et d'erreurs; les aflfaires humaines sont gouvernées par un mouvement automatique et machinal, dont le moteur réside dans l'organisation physique de l'espèce. Conclusion décourageante, dit Sainte-Beuve, qui peut nous faire mesurer le chemin parcouru en deux années par l'auteur des Ruines/

Les leçons de Volney eurent un grand succès (1). Il entra ù l'Institut, dans la section de l'Analyse des sensations, mais il ne participa point à ses travaux. Quittant la France, il s'embarqua au Havre avec «le dégoût et l'indifférence, dit-il, que donnent le spectacle et l'expérience de l'injustice et de la persécution ». Triste du passé et soucieux de l'avenir, il allait avec défiance chez un peuple libre, voir si un ami sincère de cette liberté profanée trouverait, pour sa vieillesse, un asile de paix dont l'Europe ne lui offrait plus d'espérance. En 1797 John Adams reinplaca, comme président des Etats-Unis, Jefîerson, l'ami des idéologues. On accusa Volney d'être un agent secret du Directoire; Priestley lui reprocha son incrédulité. Volney revint en France en 1798 et fut un de ceux qui contribuèrent le plus au 18 brumaire. Il refusa le ministère de l'intérieur et entra au Sénat, se brouilla avec le premier consul qui songeait à conclure le concordat (2), donna sa démission de sénateur, qui ne fut pas acceptée, quand Bonaparte devint empereur, et fut ensuite nommé comte (3). Découragé et souffrant, Volney, comme Daunou et D. de Tracy, se réfugia de plus en plus dans l'étude. Il pubhait, en 1803, son Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique, dans lequel il se bornait àpeuprès à la géographie physique : la classe des sciences morales et politiques avait été supprimée, et il devenait déjà difficile, sinon impossible, d'écrire sur les questions politiques. Les Notes et les Éclaircissements joints à

(1) La Décade, eu lau VII, rappi-lail les vues neuves qu'y avait semées cet liouime d'uu esprit supérieur. Cabauis les citait, avec celles de Lagraage et de Laplace, de BerUioUet, de Mouge et de Hoiiy (I. xii).

(2) Saiute-Beuv(; a raconté comnieut Voluey, après le retour d'Egypte, s'occupait de Bouaparte et allait jusqu'à prendre soin de ne pas lui laisser boire son café trop chaud ou trop fi'oid ; comment, avant le concordat, il répondit au premier consul qui disait : « la France veut une religion », • — « la France veut les Bourbons » : comment le premier consul s'emporta et frappa Volney d'un coup de pied au ventre. Cf. Jacquemont et Stendhal, ch . vu.

(3) 11 faut remarquer qu'en vertu du statut du l""" mars 1808, les ministres, les sénateurs, les conseillers d'État à vie, etc. K devaient porter le titre de comte » (art. 4).

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l'ouvrage présentent quelques particularités intéressantes (1). Quant à l'ouvrage lui-mrine, on peut y signaler surtout, après Sainte-Beuve, la rectitude et la perfection du dessin physique. La Ih'cade, l'analysant dans trois articles substantiels, rappelait que l'exactitude de son premier onvrage avait été dûment contrôlée, considérait le Catéchisme du citoi/en français comme le fruit d'une analyse forte et profonde, et faisait autant dé cas du Voyage auj- Etats-i'nis. Et l'un des écrivains les plus estimés des États- Unis, Ch. Brockden-Brown, a montré, en le traduisant, que ses descriptions avaient été considérées comme exactes et pittoresques par ceux qui sont le mieux à même de les apprécier.

Volney, toujours plus souffrant et plus découragé, renonça aux spéculations dont il avait attendu les meillein's résultats pour le progrès de l'humanité. Des études chronologiques, des recherches sur le langage et en particulier sur nue méthode de sinq)lilication des langues orientales, occupèrent ses dernières années. Signalons, dans son Discours sur Vctiide philosophique des lanf/ues, ce qu'il dit de Platon, « cette abeille de toute science, ce poète de toute philosophie » ; de Locke, « qui a su tirer du grand principe métaphysique d'Aristote des conséquences qui équivalent a une création » ; de Leibniz, « homme d'un esprit simple et droit qui, sortant de la route commune, émit les premières idées judicieuses sur la manière de poser la question de l'étude des langues » ; de Condillac et de D. de Tracy, dont l'esprit lumineux a de plus en plus éclairci le problème de la formation du langage.

Maintenu à la Chambre des Pairs, marié à une personne de sa famille beaucoup plus jeune que lui et qui entourait de soins sa vieillesse, ses dernières années, dit Sainte-Beuve, paraissent avoir été assez heureuses. Mais combien son horizon s'est rétréci ! Combien on le trouve indifférent i)our toutes les questions qui

(1) Volney relève ime invraisemblance dans Ata/a qu'il appelle 1' « œuvre d'un auteur préconisé ». Aprésavoir décrit les mœurs des sauva;?es, il critiipiela tliéorie de rétat de nature et rappelle que Rousseau fut décidé, par sa conversation avec Diderot à Vincenues, à répondre négativement à la question posée à Dijon: « Voilà, dit-il, le point de départ de cet homme qui aujourd'hui trouve des sectateurs tellement voisins du fanatisme qu'ils enverraient volontiei's à Vincenues ceux qui n'admirent pas les Confessions ! » Enfin Volm-y nous apincud qu'il a ti-ouvé à Ciucinnati des pierres pétries de coquilles sembluhles à celles (}u'il avait vues prés de Francfort et qu'il les a soumises à l'examen d' « un de nos plus linhiles naturalistes », M. Lamarciv. Après cet examen, il lui paraît évident (pie les régions de l'Amérique septentrionale, où elles ont été recueillies, ont fait autiefois i)artie du fond des mers.

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l'avaient intéressé ! Combien il est devenu étranger à tout ce qui ne concerne pas sa tranquillité : Qu'on en juge par ces fragments de lettres, que Sainte-Beuve trouve assez- ar/réables et assez souriantes : « La ville, écrit-il à un correspondant qui vit à la campagne, na-t-elle pas aussi ses inconvénients ? Aurezvous toutes ces douceurs de chaque jour, de chaque heure, cet exercice réglé que vous avez ? Aurez-vous un seul domestique fidèle, attentif? C'est ici la pierre philosophale ; tandis qu'à la campagne il reste de la moralité, et qu'en faisant un bon sort <ie son vivant, on peut trouver serviteur d'attache... Jadis... j'étais un homme précis, j'en suis bien revenu. Les projets sont à mon ordre, je ne suis plus au leur. Chaque année, quand l'hiver m'attriste, je parle d'aller en Provence, et, quand je songe au départ, je m'enfonce dans mon grand fauteuil et je fais plus grand feu pour remplacer le soleil. La bonne chose que d'être en un bon chez soi ! Usons de chaque jour sans trop de prévoyance du lendemain. La prudence est bien quelque chose dans la vie ; mais combien le hasard n'y est-il pas davantage ! Je suis le plus jeune du Sénat, me disait Fargue, je ferai, je ferai, etc., etc. ..nous l'enterrions dix jours après. Moi j'ai compté mourir chaque année de 1802 à 1805, et me voilà en 1819. A la Providence ! prêt à tout. »

Quoi qu'en dise Sainte-Beuve, nous préférons, à ce Volney vieilli et assagi, le 'Volney enthousiaste des Ruines ou même le Volney s'embarquanl au Havre h avec le dégoût et l'indifférence que donnent le spectacle et l'expérience de l'injustice et de la persécution ». Nous préférons à l'homme qui renonce à ses projets et se fait tout petit pour que la foi'tune n'ait plus de prise sur lui, celui qui lutte pour le triomphe de ses idées ou même ceux qui, voyant, comme D, de Tracy, combattre ou mépriser les doctrines auxquelles ils avaient cru, ont passé, dans une tristesse continue, les dernières années d'une vieillesse qui leur était à charge, parce qu'elle leur semblait inutile.

Quand Ginguené reprochait à Palissot d'avoir oublié, dans ses Mémoires, Cabanis, Garât etD. de Tracy, il joignait à ces noms celui de Dupuis qui a, disait-il, fait époque dans l'érudition et la philosophie par son grand ouvrage de Y Origine de tous les cultes et louait Volney d'avoir popularisé dans les Ruines ce que Dupuis avait établi par son érudition.

Né à Trie-le-Chàteau (Oise) en 1742, Dupuis, placé par le duc de la Rochefoucauld au collège d'Harcourt. fut professeur de

DLPLIS ii\

rhétorique ù Lisieux et se fit recevoir avocat ; il pronoiiea, au uoni de l'université, deux discours qui appelèrent sur lui lallention, étudia les mathématiques et suivit les cours d'astronomie de Lalande. Ses travaux journaliers et ses relations intimes lui donnèrent l'idée du grand ouvrage qui a étahli sa réputation. On serait tenté de rapporter surtout à d'Holbach, dont toutes les aflirmations sont reproduites et appuyées sur un nond)re iuunense de faits historiques, la première idée de cet ouvrage destiné, disait Ginguené, à « lever entièrement le voile qui couvrait les lictions des siècles anciens ». Professeur d'éloquence latine au collège de France et membre de l'Académie des inscriptions, Dupuis entra à la Convention et vota poiu^ la détention dans le procès du roi. Il lit hommagi^ à l'assemblée en 1794 de VOrlg'unde tous les cultes ou lu rrlir/ioii universelle (3 vol. in-4 et atlas, 12 vol. in-8), dont il avait déjà, dans \q Journal des Savants ci dans l'Astronomie de Lalande, publié des fragments, qui lui avaient attiré une réfutation de Bailly. Aux Cinq-Cents, Dupuis s'occupa de l'instruclion publique t'tdes écoles cenirales. Rentra à l'Institut national, et, après le 18 brumaire, au Corps législatif. Proposé par ce dernier corps et par le Tribunal pour le Sénat, (fui ne le nomma pas. il mourut en Bourgogne en 1800, après avoir vu triompher les idées ([u'il avait combattues. En 1798, il avait donné un Aùr/'gr de son grand ouvrage où étaient présentés les principes de sa théorie et ses phis importants résultats. Sous cette forme, disait la Décade, il joignait à l'avantage d'être d'un prix très modéré et de pouvoir être lu sans fatigue, celui de renfermer plusieurs additions importantes.

S'appuyant sur les poètes, les théologiens, les législateurs, les artistes et les philosophes anciens, Dupuis affirme, comme d'Holbach, que l'univers et ses parties, bi nature et ses agents principaux ont, non seulement dû être adorés comme dieux, mais l'ont été effectivement. C'est doncparla nature et ses parties, par lejeu des causes physiques que l'on doit expliquer le système théologique de tous les anciens. C'est sur le ciel et le soleil, sur la lune et les astres, sur la terre et sur les éléments qu'il faut porter les yeux, si l'on veut retrouver les dieux de tous les peuples et les découvrir sous le voile que l'allégorie et la mysticité ont souvent jeté sur eux, pour piquer notre curiosité ou pour nous inspirer plus de respect.

L'univers fut regardé comme un animal vivant, qui commu-

nique sa vie à tous les êtres qiril engendre par sa fécondilé éternelle, comme souverainement intelligent et peuplé d'une foule d'intelligences partielles répandues par toute la nature, dont la source est dans son intelligence suprême et immortelle. Le soleil et la lune, Vénus et Jupiter, Mercure, Mars et Saturne furent les sept grands Dieux ; le ciel, qui entraînait tous les astres, devint leurpère et fut placé à la tête de toutes les théogonies. Le zodiaque fut le chemin des dieux : calendrier qui convient à l'Egypte et ne convient qu'à elle, puisque les figures qui désignentles constellations peignent l'état de l'Egypte inondée par le Nil (Poissons), l'époque où le Nil s'est retiré (Bélier), où Ton peut labourer (Taureau), où la nature est dans un état d'enfance (Gémeaux), etc. Vingt-cinq mille ans ou plusieurs fois vingt-cinq mille ans avant notre ère, les Égyptiens furent donc les inventeurs des sciences astronomiques, de la division du zodiaque et des signes qui en distinguent les diverses parties. Les mois et les saisons prirent les marques distinctives des animaux célestes, le zodiaque devint une des grandes causes. Les étoiles, placées en dehors de la bande du zodiaque, furent liées aux signes et groupées sous des images d hommes et d'animaux ; elles donnèrent naissance aux trente-six ligures extrazodiacales élevées à la dignité de causes et de dieux. En distinguant la cause active, ciel, soleil, lune, étoiles fixes, planètes, zodiaque, et la cause ])assive, terre et éléments, on plaça le ciel et la terre à la tête de la famille des dieux, on les unit par un mariage d'où sont venus tous les êtres. En séparant les principes, dont l'un préside à la lumière et l'autre aux ténèbres, on expliqua le bien et le mal de la nature, la vertu et le crime.

C'est par la physique et Tastronoinie ancienne que Dupuis interprète YHéracléide, les voyages d'isis ou de la lune, honorée sous ce nom en Egypte, les Dionysiaques ou le Poème de Nonnus sur le soleil, les Arrjonautiques, la fable du soleil adoré sous le nom de Christ. Celle du paradis terrestre, empruntée des livres de Zoroastre, ne contient qu'une allégorie sur le bien et sur le mal physique. Le réparateur du mal, le vainqueur des ténèbres, c'est le soleil de Pâques ou de l'agneau équinoxial. La légende du Christ, mort et ressuscité, ressemble, au génie près, à toutes les légendes et aux poèmes anciens sur l'astre du jour personnifié. Les mystères de sa mort et de sa résurrection sont ceux de la mort et de la résurrection d'Osiris, de Bacchus,

DIPLHS, MAUÉCIIAL KT .NAIGEON 1 i:?

d'Adonis et surtout de Mithia ou du soleil. Les doguies de [;i théologie chrétienue, notamment celui des trois principes, appartiennent à beaucoup de Ihéolooies plus anciennes et se retrouvent chez les IMatoniciens, dans Plotin, dans 3Iacrobe et autres écrivains non chrétiens. Les chrétiens nont rien qu'on puisse dire leur ouvrage, encore moins celui de la divinité.

Après avoir ainsi affirmé que le Christ n'est pas plus réel que l'Hercule et ses douze travaux, (|ut' la religion chrétienne rentre dans le cercle de la religion universelle ou du culte rendu à la nature et au soleil, son principal agent, Dupuis soutient, comme d'Holbach, qu'il est faux de voir un bien dans la religion et un mal dans la philosophie ou la raison éclairée. Sans appeler la persécution contre les prêtres, il veut qu'on leur ote toute iniluence sui' la morale et fait une critique, aussi vive que grossière, de la morale chrétienne.

Cette production volumineuse, dit Ginguené, est surchargée d'une érudition fatigante, elle manque d'ordre et de méthode et n'est pas écrite comme le devrait être un ouvrage de celte importance. Mais elle forme le recueil le plus précieux de préserva tifs contre toutes les superstitions, la mine la plus riche d'explications de toutes les fables et la collection la ])lus complète des emblèmes ingénieux dont furent originairement couverts tous les secrets de la philosophie et tous les grands phénomènes de la nature.

Nous avons perdu le goût de ces compilations érudites où l'histoire n'est invoquée, souvent faussée, que pour défendre une idée préconçue ; nous cherchons les faits, nous les soumettons à une critique pénétrante et nous essayons seulement ensuite de déterminer les lois qui les régissent. Même lorsqu'il s'agit de leur doctrine préférée, les modernes savent que, voir seulement les faits qui la confirment, c'est fournir des armes trop redoutables aux adversaires. Aussi ne lit-on plus Dupuis, quoique tout ne soit pas <à dédaignei- dans son œuvre érudite.

Sylvain Maréchal (1730-1803), un moment célèbre pendant la Révolution, fut un athée tolérant, enthousiaste de la vertu, adversaire de l'instruction des femmes après avoir écrit pour leur donner le goût de la belle antiquité. C'est un de ces hommes médiocres, dont les ouvrages, sinon la vie, fournissent la réfutation la plus péremptoire de leurs doctrines. Il n'y a à signaler, dans son œuvre, que VAlmanach des honnêtes

fjcns, où avant A. (.ornte, il remplace les saints par des hommes illustres, et le Dictionnaire des athées, où prennent place Jésus- Christ et saint Justin, saint Augustin et Pascal, Bossuet et Bellarmin, Leibnitz et Descartes, puis, dans un supplément ajouté par Lalande, Bonaparte etKant!

Naigeon (1738-1810) a édité Diderot, Turgot et Montaigne. Fanatique de Diderot et ami de d'Holbach, personne n'a plus chaleureusement défendu l'athéisme et le matérialisme. Son Recueil de philosophie ancienne et moderne mérite d'être consulté en ce qui concerne les Académiciens et Diderot, Cardan et CoUins. S'il est supérieur à Maréchal, il ne remplace ni Diderot, ni d'Holbach, il ne vaut intellectuellement aucun des idéologues dont nous nous sommes occupés.

On cite quelquefois encore le nom de Saint-Lambert, on ne lit plus guère ses ouvrages. Nous avons du, à la bibliothèque de l'Université de France, couper plus d'une feuille de l'exemplaire dans lequel nous avons pris connaissance de sa philosophie. Et cependant Voltaire écrivait, en 1773, que le Poème des Saisons était le seul ouvrage du siècle qui passerait à la postérité; une des classes de l'Institut décernait, en 1810, le grand prix décennal pour la morale, aux. Principes des mœurs cheztoutes les nations. et M.-J. Chénier trouvait que peut-être môme le Catéchisme universel était sans défaut ! Comment expliquer un tel oul)li après une telle célébrité ?

Né à Nancy en 1716 et élevé chez les jésuites de Pont-à-Mousson, attaché au roi Stanislas et préféré à Voltaire par M'"'^ du Chàtelet, Saint-Lambert se fixa à Paris, après la mort de Stanislas. En 1769 il publia le Poème des Saisons, fut en 1770 le successeur de Trublet à l'Académie française, et lit précéder d'un Essai sur la vie et les ouvrages d'Helvétius, le Poème du Bonheur. Avec M"'' d'Houdetot, il contracta une liaison qui dura jusqu'à sa mort. Après avoir donné des poésies fugitives et des contes en prose, des apologues orientaux, et enfin, en 1798, les Principes des mœurs chez toutes les nations, dont le dernier volume paraissait, trois ans plus tard, avec les Essais sur la vie de Bolingbroke et de Helvétius^ avec les Deux amis, conte iroquois,

Sauit-L;\ml)ert inourait âgé de quatre-vingt-cinq ans (1803). Dans les Mémoires sur Bolingbroke, qu'on peut encore consulter pour riiistoire de l'Angleterre à cette époque (l),il l'ail l'éloge de Locke, qui a montré l'origine de nos connaissances et presque leurs bornes, et de Shaftesbury, qui a établi la morale sur des principes solides et l'a rendue éloquente, Le Poème des Saisons est un des résultats du progrès philosophique (2). Saint-Lambert y vante les éditeurs de YEncycloptklie, qui ont rendu un service immortel au genre humain et croit aux progrès futurs de Ihunianité : « L'esprit humain, dit-il, ne peut faire de pas en arrière... De jour en jour notre espèce doit tirer de nouveaux avantages de la découverte de l'Amérique, du passage aux Dult^s, du progrès du commerce et des sciences, de la navigation et de la philosophie. J'aime à espérer et espère. » Mais, dans le parti philosophique, il se rangerait plutôt à côté de Voltaire que de d'Holbach : « Ce qu'il y a de certain, dit-il, c'est que l'idée consolante d'un Dieu bon, d'un Dieu qui se plaît au spectacle de nos plaisirs, doit nous rendre bons, parce qu'il est de la condition de l'homme d'imiter ce qu'il admire, ce qu'il adore. » Le poème débute par un hommage à la Divinité (3).

Il est d'autant plus important de le rappeler que déjà Saint-Lambert songeait au grand ouvrage dont la publication coïncide avec la lin de sa vie : « On n'a pas même encore, dit-il, dans les notes sur V Automne, un livre qui donne les principes et les devoirs détaillés de cette morale qui doit être cornai) Voyez Garât, Mémoires historiques sur le XVIII'^ siècle. (2) «La philosophie, ilit-il, ddus le Discours préliminaire, a agrandi et embelli l'uuivers...Des ]iliilosO|ihi'S éloijueuts ont reurlii la ]>hysique une scieiifo aLTéjihlc... Le lau^aifi' de la |>liiloso[>hie, reçu dans le monde, a pu l'être dans la i)oésie... On a pu entreprendre des poèmes qui demamlent une connaissauee variée de la nature, et leurs auteurs ont pu espérer des leeteurs... Les anciens aimaient et chantaient la campa^-'ne. nous a<lniirons et chantons la nature. » (3) 0 toi qui de l'espace as peuplé les déserts,

Et de soleils sans nombre éclairas l'univers

Qui dirisres la course éternelle et rapide

Des mondes emportés dans les plaines du vide.

Arbitre des destins, maître des éléments,

Toi dont la volonté créa l'ordre et le temps,

Tu prodis^uas tes dons sur ce çlobe d'argile,

Et ta bouté pour nous décora notre asile.

Mais l'homme a négligé les présents de tes mains:

Je viens de leur richesse avertir les humains,

Des plaisirs faits pour eux leur tracer la peinture,

Leur apprendre à connaître, à sentir la nature.

0 Dieu de l'univers! Dieu que j'ose implorei',

Accepte mon hommage et daigne m'éclairer.

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mune à tous les hommes. Les livres élémentaires n'ont guère été faits que par des hommes médiocres et il faudrait qu'ils fussent l'ouvrage d'hommes supérieurs. Ce serait aux académies dirigées par les gouvernements, à travailler aux ouvrages nécessaires à l'éducation de la jeunesse. » S'il faut en croire ce qu'il a lui-môme affirmé plus tard, il avait, depuis pUis de seize ans, fait le plan détaillé des Principes des mœurs ! Par contre, il nous apparaît alors, comme dans la suite, assez peu soucieux de l'exactitude scientifique : il suit le système de Ptolémée, non qu'il ait encore des partisans, mais parce qu'il persuade la vue.

Saint-Lambert, qui avait collaboré à V Encyclopédie, habitait chez le prince de Beauvau, très lié avec les philosophes, et il était assidu chez M'"' de Lespinasse, où il rencontrait d'Alembert, Condorcet, Marmontel et Condillac. Il fignre parmi les dix-sept philosophes qui se réunissent, le 13 mai 1770, chez M""" Necker pour élever une statue à Voltaire. Dans son discours de réception à lAcadémie, il fait léloge de Montesquieu et de Voltaire, de Condillac, de Thomas et de d'Alembert, mais oublie Buffon qui était assez mal avec les philosophes (1). La même année, quand Séguier se fut plaint des allusions malveillantes de Thomas à son réquisitoire contre lé Système de la nature, Saint-Lambert proposa d'exclure Séguier, qui« avait forfait envers l'Académie », en s'adressant au chancelier, au lieu de la prendre pour juge. Il s'attira une vive réprimande de Duclos, peu soucieux d'envenimeiun conflit dont l'Académie avait déjà grand peine à sortir en conservant sa dignité (2). En 1776 il charge Condorcet de renouveler auprès de Turgot les ofi'res de l'Académie ; en 1778 il fait partie, avec le prince de Beauvau et Marmontel, do la députalion « extraordinaire et solennelle » envoyée à Voltaire, pour féhciter de son arrivée un « homme si célèbre dans les lettres et si précieux à l'Académie et à la nation ».

C'est surtout par la préface du Poème sur le Bonheur d'Helvétius, qu'il marque bien son alliance avec les philosophes (1772). | Grimm écrivait, en novembre, que YEssai sur la vie et les I ouvrages d' Helvétius faisait beaucoup de sensation : cest, ajou-

(1) « Comment peut-on, dit Grimm, passer sous silence M. de Buffon, quand on a le com-age de louer son pesant adversaire, l'abbé de Condillac ? »

(2) Lucien Brunel, les Philosophes et l'Académie française au XVIIl<^ siècle^ p. 201 sqq.

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tait-il, un excellent morceau, plein de philosophie, écrit dans le meilleur goût, hardi, sage et piquant, c'est un modèle en ce genre et ce n'est certainement pas ce que M. de Saint-Lambert a fait de moins bien. C'est dans cet Essai qu'on peut, encore aujourd'hui, trouver les renseignements les plus intéressants sur un homme qui, un moment, occupa l'attention de l'Europe et fut aussi célébré et combattu en France que Montesquieu, Voltaire ou Rousseau. .Mais si l'on peut accepter, avec de légères réserves (l), tout ce que dit Saint-Lambert de la bienfaisance et des vertus d'Helvétius, on ne saurait, en aucune façon, s'associer au jugement qu'il porte sur le philosophe. Selon lui, Helvétius aurait été disciple de Locke comme Aristote l'a été de Platon ; Montesquieu l'aurait trouvé un homme au-dessus des autres; la nature lui aurait donné la beauté, la santé, le génie. Le livre de ïEsprit serait un des meilleurs ouvrages du siècle, on n'en aurait point fait où l'homme soit vu plus en grand et mieux observé dans les détails. Si Descartes a créé l'homme, Helvétius l'a connu et a, le premier, fondé la morale sur la base inébranlable de l'intérêt personnel. Le livre de VHomnic renfermerait le même fond d'idées vraies, avec de plus grands développements peut-être, avec plus de profondeur dans les principes et d'étendue dans les conséquences. Il importe de se rappeler, sinon de discuter, ces éloges exagérés, pour comprendre comment Saint- Lambert entend l'histoire et pour résoudre une question que nous serons obligé de nous poser, quand nous le verrons donner son grand ouvrage comme une œuvre essentiellement originale. Quand parurent les Pruicipfs des mœurs chez toutes les nations, ceux qu'avait loués Saint-Lambert n'étaient plus. La Révolution avait réalisé les souhaits des philosophes, mais détruit bien des choses qu'ils auraient voulu conserver. Saint- Lambert semble avoir éprouvé plus de déception que d'enthousiasme, en présence d'un événement qui dérangeait toutes ses habitudes. Il est curieux de lire, à ce point de vue, 1'^nalyse historique de la Société, qu'il avait terminée, dit-il, en 1788, et dont il ne s'est plus occupé depuis. On y trouve un éloge de Louis XV, qu'il n'eût point signé en 1770 (2).

(1) Saint-Larnbert afflrme, par exemple, qu'Helvétius a signé une rétractation de l'Esprit, non par crainte, non pour plaire à sa mère, mais pour sauver le censeur auquel on menaçait de s'en prendre de la publication du livre!

(2) '< Louis XV protégea les philosoplies, il accueillit Montesquieu ; l'abbé de Conflillac eut des bénéfices et des pensions ; V Encyclopédie fut soustraite aux jursicii-

S'il rappelle que Louis XV eut des faiblesses qui durent diminuer le respect dont il avait été d'abord entouré, il n'en dit pas plus, parce qu'il n'aime point à rappeler les imperfections de « ceux à qui sa patrie doit de la reconnaissance ». Aussi ne voit-il point, dans la société ou dans l'histoire, d'homme dont la vertu ait été la passion dominante, comme elle l'est dans Louis XVI ; il range parmi ceux qui, en 1788, crient contre les distinctions sociales, les familles riches et anobhes depuis peu qui ne peuvent prétendre aux premiers honneurs, celles qui ne sont que riches et point nobles, les légistes qui ne peuvent acheter les charges conférant la noblesse et, avec « ces races envieuses », le clergé de la classe inférieure et quelques nobles, môme anciens, mais pauvres et humiliés de ne point sortir des grades inférieurs. Il voudrait qu'on ne choisît, comme députés, que des propriétaires ayant au moins huit mille livres de rentes et qu'on exclût les calvinistes, qui pourraient unir leurs intrigues et leurs murmures aux clameurs de Paris ; que les Etats opinassent par ordre et qu'on conservât à la noblesse certaines distinctions honorifiques ; qu'on laissât subsister les corvées, « paiement des prés, des bois, des champs » donnés par les ancêtres à leurs vassaux, et que les nobles continuassent à avoir la justice seigneuriale, qui n'est point tyrannique. Il faut que la première classe du clergé soit riche, pour que sa considération en soit augmentée et pour qu'elle puisse encourager le travail du peuple ou soulager sa misère. Il faut continuer de lever l'impôt de la gabelle, en le rendant égal dans tout le royaume. Avec les mécontents de Paris, il ne faut pas méconnaître futilité de la police et des lettres de cachet. Et, pour bien marquer qu'au moment où il publie ce livre, il n'est plus f homme qui, en 1769, « aimait à espérer et espérait », il a soin d'avertir que, s'il veut rendre l'homme plus éclairé, meilleur et plus heureux, il ne prétend pas qu'il s'élèvera à une perfection politique et morale, dont il ne le croit pas susceptible. Les degrés qu'on peut ajouter encore à la perfection du caractère et du bonheur sont en petit nombre. Il ne faut pas remplir l'esprit humain de chimères qui ne serviraient qu'à nous dégoûter de notre état présent : « Augmentons

tioiis du clergé et du parlement ; Voltaire, qui n'avait pas assez de prudence, jouit d'une fareur utile et point ostensible; quelques philosophes furent mis à Vinceunes et à la Bastille pour les soustraire à la rigueur de la magistrature... Le cœur de Louis était tolérant, il eut toujours de la considération pour le mérite. »

SAINT-LAMBERT i^9.

nos vertus, dit-il, mais restons contents d'être lioninies; ne prétendons pas devenir des dieux. C'est une belle machine qut^ l'aérostat ; cherchons quelques moyens de la perfectionner et d'en faire usage, mais ne concevons pas la folle espérance de nous en servir un jour, pour aller souper dans la lune, ou passer quelques jours ù la campagne, chez nos amis de Saturne et de Jupiter. »

Pour que sa manière de voir parût bien changée sur des questions essentielles, Saint-Lambert qui, implicitement réfutait Condorcet, se réfutait lui-même, mais, ce semble, sans s'en apercevoir. Il avait intitulé son livre Principes des mœurs chez « toutes » les nations ou Catéchisme « universel » et il faisait, disait-il, abstraction des gouvernements, pour apprendre seulement à l'homme à aimer sa patrie et à en respecter les lois. Il composait son Analyse de la Société pour montrer que les principes établis par lui conviennent à toutes, quelles que soient leurs lois, et que môme ils doivent être la base de ces lois. Et il condamnait, à plusieurs reprises (i, 34; iv, 336 sqq.), la manie qu'a l'esprit humain d'étabhr certains principes absolus, prétendues vérités universelles d'après lesquelles on croit pouvoir se conduire dans tous les lieux et dans tous les temps (1)!

Aussi, à priori, semble-t-il bien difficile d'admettre le jugement de Cousin sur Saint-Lambert : « Un silence profond, évidemment systématique, règne sur ces deux grandes questions de Dieu et d'une autre vie... Il relègue ces deux croyances parmi les superstitions arbitraires qui n'entrent point dans l'ordre des connaissances naturelles, invariables, sur lesquelles doit reposer le Catéchisme universel... Sa philosophie est sans Dieu et elle n'excède par les limites de ce monde... il continue Helvétius (2). » Saint-Lambert, comme Voltaire, attaque le fanatisme et condamne les querelles théologiques; mais il serait étrange qu'après avoir débuté par une Ode sur l'Eucharistie, après avoir invoqué Dieu au moment où il était le plus hé avec les philosophes, il eût choisi, pour aller plus loin qu'il n'avait

(1) Sur ceUe question, voyez Boutmy, Études de droit constitutionnel, et Paul Janet, Histoire de la science politique, 3^ éditiou, lutroduction.

(2; Cousin, Philosophie sensualiste, V° leçon. — Quant à ce que dit Cousin en s'adressant «■ aux jeunes gens qui ont un vif amour de la liberté et des droits du genre humain », il faut remarquer qu'il confond deux choses distinctes, le libre arbitre et la liberté politique. Saint-Lambert, comme tous les idéologues, n'a jamais cessé d'être partisan de cette dernière. Voyez surtout ii, 294.

été autrefois et que n'allait Voltaire, pour lequel il conservait toujours une vive admiration, l'époque où il se séparait en plus d'un point des plus modérés de leurs successeurs ! Et il ne l'a pas fait. S'il ne veut pas que l'enfant répète, matin et soir, de longues piières qu'il ne peut comprendre, c'est pour qu'il adresse une courte invocation, un hommage à l'Etre suprême (n, 91). Au lieu d'une multitude de cérémonies religieuses, de longues et inutiles prières, de discours qu'on écoute sans y rien comprendre, on lira, le dimanche, deux de ses dialogues et on s'examinera sur chacun d'eux; on commentera le dictionnaire de morale et on entendra le ministre de la paroisse, qui ne sera plus qu'un officier de morale, expliquer en détail les dialogues et les préceptes du Catéchisme. Ce sont là des « exercices vraiment pieux », puisqu'ils tendent i\ honorer l'Être suprême comme il veut l'être (n, 119). SU comhat la superstition, il afhrme que Dieu ne se met pas en colère. Son élève ne croira point qu'il y ait, dans les astres et les airs, dans les cavernes, dans les forêts et dans les temples, des êtres fort instruits et fort puissants qui connaissent l'avenir et en disposent, mais « il croira qu'il y a un grand être qui conduit les hommes, par l'attrait du plaisir et par la crainte de la douleur..., qui a voulu que le honheur de l'homme fût lié au honheur de ses semhlahles. Et si cet être immense veut être honoré, l'hommage qu'il nous demande, c'est un genre de vie conforme aux lois et au bien de la société » (n, 317, 329). Il va même plus loin dans cette direction : la religion est la philosophie du peuple (1), les prêtres sont les instituteurs de cet enfant éternel (iv, 308). C'est surtout aux femmes qu'elle peut être utile en exaltant ou même en créant en elles les plus belles qualités (m, 253); mais son pouvoir est aussi un des moyens les plus puissants pour empêcher les penchants dangereux de troubler l'ordre général (269). Aussi insiste-t-il sur les sentiments vifs d'espérance ou de crainte qu'inspire la religion ; s'il lui demande de renoncer aux disputes inintelligibles, de prêcher, au nom de l'Évangile, toutes les vertus sociales, il veut qu'elle conserve son culte et en augmente même la pompe. II en réclame une telle que la rehgion catholique, où le clergé ait une subordination graduée : Rome tendra surtout à entretenir cette fraternité, cette bienveillance qui rendent le christianisme

(1) Assertion reprise par Cousin.

i-espectable et cher à la philosophie même (m, 269 ; iv, 380, 407). ■ Ce tpii frappe le lecteur, c'est Vassm-ance avec laquelle Saint-Lambert avance les affirmations historiques les plus hasardées et les moins exactes. Les stoïciens sont pour lui des sophistes qui s'amusent à créer l'être qu'on n'était pas encore en état d'expliquer ; et s'ils ont formé quelques grands hommes, c'est en les conduisant par de belles erreurs plutôt que par la raison. Par contre, ni les anciens, ni les modernes n'ont rien fait sur la morale qu'on puisse comparer au de Of/lciis de Cicéron, le maître éclairé d'un peuple instruit et le précepteur d'une société polie, qui, supérieur à Socrate, à Platon et à Aristote, ne laisse presrpie rien à dire sur tous les devoirs, de quelque genre qu'ils soient. S'agit-il de l'histoire proprement dite? Saint- Lambert ne trouve nulle part la manière dont l'homme a passé de l'état sauvage à la civilisation : il se contente des écrits des philosophes, des fictions des poètes et arrive ainsi à expliquer lorigine de la propriété: « Une femme de sens propose un jour à son mari et à sa famille une grande nouveauté. Partageons, ditelle, le terrain que nous ensemençons et que chaque famille recueille seule le finit du champ qu'elle aura semé. » C'est à peu près de la même manière qu'il expose l'état des sauvages et la condition des femmes chez les différents peuples. La plupart des écrivains philosophiques du xvm° siècle s'inquiétaient peu, en général, d'avoir réuni tous les faits sur lesquels nous nous appuyons aujourd'hui pour faire revivre le passé. Confiants dans la puissance de la raison pour perfectionner l'homme et le rendre heureux à l'avenir, ils croyaient que leur raison, déjà perfectionnée, pouvait, avec quelques faits, reconstruire les époques antérieures de Ihistcire de l'humanité. Chez Saint-Lambert, une autre cause encore a contribué à l'emploi de ce procédé qui permet de simplifier le travail en inventant l'histoire, au lieu de l'étudier : c'est sa confiance en sa propre raison, en son infaillibilité personnelle.

Bien qu'il nous dise lui-môme que sa mémoire n'est plus fidèle, que ses yeux et sa main se refusent à son travail (IV, 414) et que, d'un autre côté, il parle souvent des imperfections de son ouvrage et avance que, s'il était excellent, il ne serait pas le sien, mais celui de son siècle, il essaie de montrer qu'il a fait œuvre originale. Ainsi, depuis plus de quarante-cinq ans, il en a tracé le plan détaillé. Il l'aurait donc conçu avant

1753, c'est-à-dire avant que Condillac, Helvélius, d'Holbach, Rousseau et bien d'autres eussent publié leurs ouvrages principaux. Il l'a terminé, il y a cinq ou six ans, avant que Volney eût donné les Ruines et le Catéchisme du citoijen français, Condorcet, VEsquisse diin tableau historique des progrès de l'esprit humain; avant que Cabanis et D. de Tracy eussent commencé, à l'Institut, les lectures qui devaient exercer une si grande influence ! D'un autre côté, il ne vante plus seulement, il juge les philosophes qui l'ont précédé et tâche de trouver en quoi il leur est supérieur. Voltaire est toujours loué sans restriction, peut-être parce qu'il n'a jamais fait un système raisonné et a laissé à Saint-Lambert le soin de compléter son œuvre (I, 41). Montesquieu a donné un ouvrage immortel, mais qui contient quelques erreurs : l'influence du climat a été exagérée parce qu'elle n'a pas été observée chez l'homme sauvage (I, 112); les causes pour lesquelles les préjugés essentiels, dans une belle monarchie, ne sont pas encore assez puissants, n'ont point été dites par lui, mais Saint-Lambert lui doit d'en avoir trouvé une (IV, 198). Locke a, le premier, prouvé que la morale est aussi susceptible de démonstration que la géométrie et la science des nombres. Condillac est celui de ses disciples qui a rendu le plus de services à la raison humaine ; mais son Abrégé de V histoire est fort inférieur à ses ouvrages de métaphysique et de morale (I, 37). Sa Logique (1780) a paru quand Saint-Lambert avait fini la sienne et ne lui a rien fourni qui pût enrichir son livre ou l'empêcher de le publier. Quant au traité de Locke sur la Conduite de Vesprit humain dans la recherche de la vérité, il ne développe pas toujours assez les causes de nos erreurs. Saint-Lambert a été plus loin que Locke et Condillac, il est plus clair que l'un et plus précis que l'autre (I, 261 sqq.). De même il a fait un grand usage du principe de Locke, très supérieurement développé par Condillac, sur la liaison des idées, que ni l'un ni l'autre n'ont jamais appliqué à l'art de former le caractère moral (II, 124). Helvétius est sévèrement jugé. C'est le premier moraliste qui ait employé les principes de Locke, mais il a trop contesté l'influence du climat. Il a eu d'abord une grande célébrité, et n'a conservé que beaucoup d'estime. S'il a été utile et le sera toujours, malgré quelques exagérations et quelques erreurs, c'est aux philosophes plus qu'au vulgaire des lecteurs (I, 33 sqq., 112). L'Essai sur la vie et les ouvrages^

SAINT-LAMHEIlï li»»

(THelvêtifis signale bien quelqnes grandes beautés, mais non phis un bon poème, dans le Bonheur. Les éloges hyperboliques disparaissent (IV Rousseau na été utile à la philosophie que parce qu'on a trouvé de nouvelles vérités en détruisant ses erreurs. Ses idées les plus raisonnables lui viennent de Hobbes. Shaftesbury a eu des partisans, Pope, Bolingbrok.e, Hutcheson, Ferguson, Smith, qui ont ajouté des erreurs aux erreurs de leur maître (I, :27 sqq.).

En critiquant ses contemporains, Saint-Lambert invoque toutefois leur autorité : tous ont approuvé le plan détaillé de son livre et l'ont engagé à l'exécuter (I, oO». Et il n'a rien négligé, si on l'en croit, pour rendre son œuvre digne d'être lue. Il a étudié fous les philosophes anciens ou modernes, il a été éclairé par la multitude des faits recueillis depuis plusieurs siècles et par les observations qu'il a faites dans une de ces grandes sociétés où il y a beaucoup d'idées et de connaissances ; il a vu se perfectionner la science de l'homme et il a pensé que les temps étaient arrivés où l'on pouvait donner, auv habitants de tous les pays, celui des livres ([ui pouvait leur être le plus utile !

Que Saint-Lambert ait lu ou compris « tous » les philosophes, c'est ce qui est, avons-nous vu, absolument faux. Faut-il ajouter plus de confiance aux autres assertions et voir en lui un penseur original ? Les propositions les plus souvent citées dans son œuvre (2) sont des idées de Voltaire, d'Helvétius, de Rousseau ; la forme que leur donne Saint-Lambert n'est pas originale, mais singulière et elle a fourni, aux adversaire de l'école, l'occasion de faciles triomphes (3 .

L'ouvrage a cinq parties, pour lesquelles Saint-Lambert mani-

(1) Ainsi en parlant de V Esprit, il dit: (c II s'est peu fait dVmvra?es où l'iiomme soit vu plus eu graud etc. », et uou plus: '< Il ue s'est point fait d'oHvrai,a>s. ctr. » De même la phrase dans laquelle Helvétius était mis au-dessus de Descartes se trouve supprimée.

(2) « L'homme eu entrant dans le monde n 'est qu'une masse org-anisée et sensible... C'est un être sensible et raisonnable qui doit chercher le plaisir et éviter la douleur. — Ceux qui s'aiment bien sont ceux qui ne séparent pas leur bonheur du houheiu- des autres hommes. — La conscience est le seutiment agréable ou triste que nous éprouvons d'après le jugement que nous portons de nos actions. Tantôt la conscience est pour nous ce bonheur de l'Olympe auquel les dieux avaient associé Hercule et tantôt ce vautour qui rongeait le cœur de Prométhée ; elle est la plus aimable des compag-nes ou la plus terrible des furies. — Nous ne cherchons point à connaître si notre àme est la vie même, ou une portion de la vie, si elle est matière subtilisée eu esprit pur, si elle est simple ou composée, une faculté ou le résultat de nos facultés. »

(3} Voyez de Donald, passim, et Buisson, ch. vu, § 3.

feste les mêmes prétentions. Les deux premières contiennent •des détails « approfondis » sm- l'esprit et le cœur humain, et présentent une analyse de Ihomme, « différente de celles qui ont paru jusquà présent », une analyse de la femme, « qui n'a pas été assez observée par les anatomistes ». Dans cette psychologie où les questions les plus importantes sont traitées en ([uelques lignes (1), on cherclierait vainement une idée neuve et, en pensant à Cabanis et à Deslult de Tracy, dont tout le monde connaissait déjà les recherclies, on se demande comment Saint- Lambert a pu songer à la publier et surtout croire qu elle était différente de ce qui avait été fait jusqu'alors.

De ces deux analyses, Saint-Lambert passe à une logique, intitulée De la Raison ou Ponthiamas. Ce qui concerne l'éducation physique est excellent, mais était déjà dans Rousseau et Helvétius. Ce qu'il dit des connaissances et des degrés de certitude, en cherchant à surpasser Condillac et Locke, est d'une banalité rare. On peut cependant signaler l'idée d'un Dictionnaire des substances, dans lequel des estampes coloriées présenteraient l'objet aux yeux, et d'un Diclionnaire de morale, où les descriptions et les préceptes seraient suivis d'un récit, historique ou inventé (2).

Après la logique et avant l'analyse historique de la société, dont la seule originalité consiste à n'avoir presque rien de commun avec l'histoire, vient le Catéchisme, suivi de son Commentaire. Chose assez piquante, c'est dans cette partie de son œuvre, que l'amant de M'"'^ du Chàtelet et de M""' d'Houdetot, l'écrivain qui donnait comme « œuvre philosophique » le conte iroquois, destiné à la glorification d'un ménage à trois, a été le plus remarquable et a rencontré cette originalité, d'une nature tout aimable «t toute pratique, que lui reconnaissaient ses contemporains (3).

(1) Ainsi en 1 16 pa^es il traite : 1° de nos sens, causes premières de tous nos sentiments, de toutes nos idées, de tous nos juirements, de l'influence qu'ils ont sur la politique, la morale et les arts « dans le monde entier»; 2» des facultés de l'entendement, des elTets de certaines idées sur nos passions et notre raison, de la liaison des idées et de ramour-j)ropre ; 3" des passions, des caractères, de la conscience, des effets du climat, de l'état sauvage et de l'état de société, de la raison d'usage, de rhomme dans les différents âges de la vie.

(2) Voyez le Dictionnaire Gazier et les Petites histoires pour apprendre la vie de M. Pierre Laloi, qui réalisent le souhait de Saint-Lambert.

(3) Aujourd'hui encore, on ne peut qu'admirer les préceptes suivants et en recommander la pratique :

Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous flssent. L'amour du ti-avail nous fait sentir que nous avons en nous-mêmes les movens

On peut reconimaiulor aussi la lecture du Commentaire i\ tous ceux qui sont chargés de lenseignenipul. Ils y trouveront des pensées justes, quelquefois fines et délicates. Sainl-Lambert veut (pion cite les plus beaux traits de la vie de Socrate, de Caton, dÉpaminondas, des hommes qui se sontfaitune habitude de préférera tout le plaisir détre justes etutiles; que reniant apprenne, quand il a l'usage des mots, à céder à la nécessité des choses, à ne plus désirer après le mot « cela est impossible », à ne plus se plaindre après celui-ci « c'est un malheur inévitable ». Si vous avez plusieurs enfants, dit-il, pienez garde de jeter entre eux des semences de jalousie : s'il nest pas possible que vous les aimiez tous au même degré, qu'ils le pensent: donnez des louanges à l'enfant qui marche avec rapidité et caressez celui qui se traîne

d'auariiifiiter uos jmiissanivs, et il est iuipossiblf. dans les sociétés bien onlimiicos, (|ut' riioinm.' «lui tra\ aille pour lui-mùme ne travaille eu niônie temps iiour les autres; il nous préserve de Teuuui et des défauts attaeliés à la paresse.

Vous d.'sirrz iiue les hommes ne vous otïeiiseiit ni dans vos biens, ni dans votre persount', ni d.ins Mitre houueur ; respectez donc leurs biens, leur personne, leur honneur.

Surprenez-vous un secret? c'est la propriété d'un autn- ; respectez sa propriété.

Faites-vous aimer, alin ^u'on aime dans votre bouciie la justice et la vérité.

Vous avez un enuemi tant que vous n'avez poiut panlonué.

Servez l'homme, dans celui dont vous ne pouvez aimer la jiersonne.

Aimez un pays où vous n'avez à craindre que les lois, et où les lois ne sont point à craindre pour riir.tnme juste.

Payez les impôts avec joie, c'.-<t !.• mieux employé du l'argent que vous dépensez.

Dites-vous : mes biens ne sont pas à moi seul, ils sont à l'État et à moi... ma s'w n'est pas à moi seul, elle est à l'État et à moi.

Souveuez-\ous que vos mœurs influent sur les mœurs de votre patrie; vous lui devez d'être juste et sapre.

Si vous éprouvez de irrandes injustices, il vousest permis de la quitter; mais il ne vous est jamais permis de la quitter pour la combattre.

Cherchez à deviner ce que votre mère désire de vous, que votre voloiit(; suivi; la sienne i|uand elle ne l'a pas devancée.

Prenez pour épouse celle que vous i>ourriez aimer comme sœur et comme amie.

Rien ne peut vous dispenser d'être chaste ; mais que votre douceur atteste qm; la vertu ne vous a point coûté.

Montrez à votre filb' un irrand respect pour la chasteté.

Qu'elle repousse de bonne heure li familiarité des hommes, même de ses frères.

Prenez irarde d'aimer en vos enfants ce qui vous amuse, de préférence à cr ipii leur est utile.

Vous devez au moins à vos frères les ég^ards que vous devez à tous les hommes.

Ne rouirissez pas d'abord à la vue d'un parent pauvre, mais rougissez s'il reste pauvre.

Le temps donne un cliarme inexprimable à l'habitude d'aimer et les anciennes amitiés sont ce qu'il y a de plus aimable et de plus sacré sur la terre.

Quand vos aliments sont délicieux, qu'au moins ceux de vos serviteurs soient agréables.

Ce que vous leur devez le plus, c'est l'exemple des mœurs : quelles que soieut les vôtres, ils les imiteront.

avec effort. Voulez-vous guérir la paresse qui a pour cause la légèreté? Observez quels sont les plaisirs que les enfants aiment le plus ; ne les en faites jouir que lorsqu'ils se seront appliqués à Fun des exercices que vous demandez. S'ils ont eu une attention suivie (1), louez-les en et dites-leur que de très grands plaisirs seront les effets de leur attention. Variez leurs jeux et leurs études : on enseigna la géographie à un enfant qui ne voulait pas étudier la géométrie et il apprit l'une et l'autre. La bonne éducation, dit-il encore, est celle qui apprend à vivre avecles hommes etavecles maux : il fauttromper la douleur physique et vaincre la douleur morale. Voulez-vous, dit-il enfin, préparervos enfants à devenir de bons maris et des épouses aimables! parlez-leur de l'union des cœurs et du moral de l'amour, en ayant toujours l'air de compter pour rien le physique, vos enfants en feront autant.

Quelques critiques assez superficiels prirent à la lettre les prétentions de Saint-Lambert (2) et admirèrent sans réserve l'œuvre d'un homme qui avait su vivre si longtemps. Les. véri labiés juges l'appréciaient plus exactement. Cabanis accordait plus d'étendue, de force, de profondeur à Volney et parlait de Saint-Lambert comme d'un écrivain facile, élégant, observateur, plein de finesse, dont l'ouvrage, accompagné d'explications et d'exemples heureusement choisis, rend plus sensible la vérité de tous les principes qu'il établit et l'utilité des règles qu'il en tire pour la conduite journalière (I, xxxvi). De même Suard, dans son Rapport, appelait le Catéchisme un ouvrage supérieur par les divers genres qu'il réunit et par l'universalité des applications qu'on peut en faire, surtout à l'enseignement de la morale, mais avait soin de dire qu'il ne se distingue ni par l'originalité, ni même par la profondeur des vues. Ce quimotivaitle jugement de l'Institut, c'est que Saint-Lambert avait, avec une raison et un talent peu communs, enchaîné et exposé les vérités de détail déjà connues

(1) Ribot, Psychologie de l'attention.

(2) Ainsi Boisjoliu [Décade du 30 messidor an VI), reconnaît dans le livre, une conceptiou eûtièremeut neuve : « Bossuet, disait-il, regardait uubon catéchisme religieux comme le chef-d'œuvre de la théologie; ne serait-il pas plus vrai de dire qu'un bon catéchisme de morale serait le chef-d'œuvre de la philosophie? Si cette opinion n'est pas une erreur, ajoutait-il, elle détermine aisément le rang que mérite le Catéchisme du C. Saint-Lambert parmi les monuments dont la philosophie s'honore. 11 a développé les beautés de la nature champêtre et dévoilé les secrets de la nature humaine : c'est avoir dans les lettres uu beau caractère et une heureuse destinée. »

et non contestées. Enfin Cliénier louait la pureté continue, la politesse exquise et lélégante souplesse du style. Ce qui lui semblait surtout cligne de remarque, c'est que la raison ne pliait devantaucun préjugé dans cette belle production : .< Il convenait, disait-il, à ce vieillard honorable, de proclamer en expirant la vérité qu'avait choisie sa jeunesse, de rester fidèle aux hommes illustres dont il avait été l'élève et l'ami, de respecter enfin, dans les souvenirs du xviii® siècle, une gloire qu'il avait vu croître et qu'il avait lui-même augmentée. »

On peut, en y joignant les réserves que nous avons déjà faites et en rappliquant uniquement au Catéchisme et au Conimentaire, accepter sur Saint-Lambert le jugement de Cabanis, de Suard et de Chénier : il a recueilli en morale l'héritage du xvnr siècle et donné une forme personnelle à ce qu'il y a trouvé de meilleur. En aucune façon on ne saurait le considérer comme l'égal de ceux auxquels il a succédé et lui attribuer l'originalité qu'il a réclamée avec tant d'insistance.

Joseph-Dominique Garât (1749-1833) (Ij, fils d'un médecin, fut élevé par labbé Duronéa qui lui fit aimer Dumarsais et Boileau. Il étudia seul Virgile et Tacite, Locke et Montesquieu et fut reçu avocal au parlement de Bordeaux. Il vint à Paris avec une tragédie qui contenait plus de philosophie que de poésie. Au Mercure et à Y Encyclopédie méthodique, il connut Suard, par lequel il entra en relations avec J.-J. Rousseau, d'Alembcrt, Condillac, Helvétius, Diderot et Bufi'on. Après avoir composé un Éloge de Michel de l'Hôpital, où La Harpe entrevoyait un penseur, il fut couronné en 1779 pour celui de Suger, en 1781 et 1784 pour ceux de Montausier et de Fontenelle. BufTon, pour ce dernier, l'embrassa en disant: « Voilà un écrivain. » La Harpe, blessé dans son amour-propre par Carat, le jugea avec sévérité, mais non sans justesse (2).

(1) Sur Garât voyez Décade philosophique, passim. Damiroa {Essai sur l' histoire de la philosophie en France au XIX" siècle) ue fait, à propos de Garât, que •■ritiquer 1p principe que toutes nos conuaissanres viennent des sens. Viileuave (Biof/r. univ.) a eu eu sa possession une Notice inédite sur Garât, écrite par luimême.

(2) « Il est question de pastorales, dit-il, eh I vite une poétique sur l'églofrue et quiuze pages sur Théocrite et Virf.'ile, qui servent merveilleusement à faire sentir le mérite

Au Lycée, Garât professa Thistoire et sut plaire, dit VâDrcade, aux femmes et aux penseurs. Quand Necker combaltitridée d'un Catéchisme de morale^ fondé sur les seuls principes du droit naturel, Garât lui répondit et soutint que si l'ordre social avait pour objet le bien du plus grand nombre, la vertu et la morale en naîtraient immédiatement, puisque les intérêts particuliers et l'intérêt général s'accorderaient et ne feraient qu'un même intérêt. Député à la Constituante, Garât rédigea, au Journal de Paris, les séances de l'Assemblée. Pendant la Convention il fut ministre de la justice, puis de l'intérieur, lut à Louis XVI son arrêt de mort et fut accusé d'avoir montré tout au moins de la faiblesse pendant la Terreur (1).

Mais si Garât n'a jamais eu en politique qu'un rôle effacé et sur lequel il est inutile d'insister, il n'en est pas tout à fait de même en pliilosophie.

Carat enseigna aux Écoles normales ïAnahjse de l'entendement. Il a expliqué ce titre. Le mot de métaphysique risquait de le faire confondre avec la science ténébreuse des anciennes écoles, qui discourait sans fin sur les essences des êtres, sur les modes et sur les accidents, sur les substances spirituelles et non spirituelles. Celui de psychologie, employé par Bonnet et proposé. par Condillac, n'est pas heureux : il ne reçoit presque aucune clarté de notre langue, et remonte, par son étymologie, à l'idée de l'àme plutôt qu'à l'idée des opérations de l'esprit humain. La dénomination de Locke, bien que composée de plusieurs mots, a paru préférable : elle fait entendre clairement et assez brièvement ce qu'on se propose.

Quel est l'olijet du cours? La raison ou l'entendement est le plus bel attribut de l'homme, le germe en est répandu à peu près universellement, mais reste stérile dans le plus grand nombre. La cause de cette humiliante inégalité des esprits vient de la différence des circonstances et de la culture, des études, des méthodes et des travaux. Or, pour diriger l'esprit vers la

rie Fontenelle. Il a fait un opéra, cli 1 vite une poétique sur l'opéra et un louç éloge de Quinault. »

(i) Mémoires deM'n'ï Roland : « Le timide Garât... remplaça, avec son ignorance et son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la République... Gohier d'une faiblesse égale à celle de Garât... Garât qui ne refusa jamais rien à ses maîtres. — » Il est vrai que M™^ Roland dit de Condorcet, « qu'elle n'a jamais rien connu de si lâche... Qu'il est aussi faible de cœur ((ue de santé ». — Mais André Chéuier, après avoir parlé des « héros que la Montagne nourrit pour le gibet " ajoute : ....Nous entendrons leurs oraisons funèbres, De la bouche du bon Garât {ïambes II).

GARAT loy-

vérité, on a eu recours au goût, qui juge de la beauté plutôt que de la vérité; à linduction qui, avec Socrate, ne comportait que des questions sans suite et des réponses sans liaison, alors qu'il n'y a de luniion^ pure et étendue que dans la liaison des idées ; à l'art syllogistique d'Aristote, pugilat de l'esprit qui exerce et perd ses forces sans faire œuvre utile aux hommes; enfin aux formes, mais non à la méthode des géomètres et à la précision qu'ils ont donnée à leur langue. C'est seulement à partir du vvr" siècle que sept à huit philosophes ont pensé quil fallait d'abord bien connaître l'esprit humain, le suivre pas à pas, depuis les sensations, qui appartiennent également aux animaux, jusqu'aux conceptions de l'intelligence la plus vaste. Établissant ce que nous devons à chacun des sens et à tous^ apercevant les causes des erreurs de nos sens et les moyens par lesquels ils les corrigent, ramenant à la sensation, l'attention, la comparaison, le jugement, la réllexion, la mémoire, l'imagination, le raisonnement ; démêlant, distinguant et définissant tous les genres et toutes les espèces d'idées, depuis les images des objets extérieurs jusqu'aux conceptions les plus intellectuelles, ils ont permis de décomposer les notions les plus complexes avec autant de facilité qu'un horloger décompose la montre dont il est l'ouvrier, et de songer à recréer l'entendement humain. Étudiant les langues comme moyens nécessaires à la communication des idées, ils virent qu'on ne pense que parce qu'on parle, qu'on fixe et qu'on retient devant son esprit, par la parole, des sensations et des idées qui s'échapperaient. Ils montrèrent que les langues ont, pour les philosophes, une importance qu'on ne soupçonnait pas. La bonne méthode est donc l'art de multiplier les sensations distinctes et bien vérifiées, de diriger les opérations de l'esprit selon la nature de ses facultés, de posséder le secret de la formation des idées pour voir toujours clairement comment on les a faites et ce qu'elles représentent, de parler avec précision, concision et liaison, pour donner à toutes les pensées de la netteté, de la certitude et de l'étendue. Elle s'applique à toutes les connaissances et a amené les découvertes faites, depuis Galilée, dans les sciences exactes et physiques, comme elle a guidé Bacon et Locke dans l'analyse de l'esprit humain. C'est cette méthode que Garât se propose de faire connaître.

Dans la première leçon, il loue avec enthousiasme Bacon,

i60 LA PREMIÈRE GÉNÉRATION D'IDÉOLOGUES

le premier des créateurs de l'analyse de rentendement: les trois plus belles découvertes de Newton ne sont que des vues de Bacon soumises à l'expérience et au calcul. Après Bacon, Garât place Locke. II a remonté à l'origine des idées et vu par quels degrés les sensations deviennent des notions. II a démontré la funeste influence d-es mots sur les raisonnements, posé la base de la certitude des connaissances humaines et la borne qu'elles ne peuvent franchir. Il a trouvé les fondements du gouvernement civil, inspiré ainsi le Contrat social et préparé la liberté de la France. Enfin il a fourni à l'auteur de \ Emile ses principes sur l'éducation et développé, avec une évidence irrésistible, les idées de tolérance. Charles Bonnet, commençant par la spiritualité de l'âme pour finir par sa résurrection, partant des ténèbres pour arriver aux ténèbres, a semé cependant sa route dune lumière forte et abondante.

Avec Condillac, Garât croit arriver au repos, après une longue fatigue, à la lumière après les ténèbres ou des routes à demiéclairées. La clarté qu'il répand sur les idées a valu à des ouvrages de métaphysique autant de lecteurs qu'aux ouvrages de goût. Sa Grammaire est fort au-dessus de celle de Dumarsais. Son Histoire griiêrale des hommes et des empires est, pour les arts, les sciences, la morale, la législation, plus complète que tous les ouvrages de ce genre publiés chez les nations savantes de l'Europe et en fait l'égal de Kepler et de Newton. Son Essai sur le commerce et le gouvernement résout, par la méthode, des questions que les économistes avaient longtemps agitées.

A son tour, Garât veut essayer de marcher sur la trace de tous ces hommes illustres (Ij.

Le cours devait comprendre cinq sections. La première traiterait des sens et des sensations. Il y a un art de voir, d'écouter, de toucher, qui peut être porté à une perfection beaucoup plus grande qu'on ne le pense et qui permettrait d'étendre la sphère de tous les organes des sens, multiplierait infiniment les sensa-

(1) '< n y a vingt ans, dit-il, que frappé de la lumière qui sortait de leurs écrits, (juoique destiné peut-être à d'autres genres par les goûts naturels de mou esprit, j'ai toujours été ramené, comme malgré moi, aux ouvrages qu'ils ont faits et aux matières qu'ils out traitées. Il y a vingt ans que je les médite, mais je u"en ai ]»as encore écrit une seule page: c'est au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage (jue je dois faire pour vous. Nous allons le faire ensemble : naguère et lorsque la hache était suspendue sur toutes les tètes, dans ce péril universel, auquel uous avons échappé, un des regrets que je donnais à la vie était de mourir, sans laisser à côté de léchafaud, l'ouvrage auquel je m'étais si longtemps préparé. »

lions et étendrait nos connaissances dans tontes les directions. A côté de cet art, il y en a nn antre. 1/air qnil respire et les aspects sons lesquels il reçoit les rayons dn soleil, les aliments, les liqnenrs, sont les agents natnrels avec lesquels l'homnie pent monter, à des tons ditlei-ents, l'instrument de sa sensibilité (1).

Dans la deuxième section, il devait être questioii des facultés iU- l'entendement, c'est-à-dire des manières de diriger nos sens et de combiner nos sensations, pour en recevoir de conformes à nos rapports avec la nature des choses. Il faut distinguer l'attention et la mémoire, l'imagination et le raisonnement. L'attention décide de tontes les autres facultés et agit sur la sensation qui en commence la chaîne, sur la réflexion qui la termine et sur les facultés intermédiaires. Rechercher des règles pour diriger l'attention, c'est rechercher les secrets de la raison et du génie. L'imagination et la mémoire sont essentiellement la même faculîé, mais la mémoire est une imagination alfaiblie, l'imagination une mémoire vive et complète. Nous appelons encore imagination la faculté de combiner les images reçues; mais il jie faut pas oublier qu'à l'imagination se mêlent des opérations presque insensibles, jugements et raisonnements, si l'on veut éviter des erreurs grossières ou le vague de certaines idées que 1 on trouve même chez Locke et Condillac. Entre les facultés, l'imagination est ce que sont, dans les armées, les avant-gardes qui vont aux reconnaissances : elle marche en avant pour découvrir ce qu'il faut soumettre au calcul et à l'observation. Apercevoir et énoncer des ressemblances ou des différences entre plusieurs sensations, c'est juger; découvrir, dans un jugement formé, (ui jugement qui y était renfermé et caché, c'est raisonner. En portant l'art de penser à sa plus haute perfection, on raisonnera aussi rapidement qu'on juge, on jugera aussi rapidement qu'on imagine, on imaginera aussi rapidement qu'on sent : cette vérité démontrée, que toutes les opérations de l'esprit ne sont que sensations, ne nous paraîtra presque plus qu'une sensation elle-même.

La troisième section est consacrée à la théorie des idées. L'ignorance a été telle qu'un homme de génie, Descartes, a cru qu'elles sont innées ! La pensée doit être traitée comme Lavoisier, Berthollet, ont traité l'air qui paraît si simple, quand il est en réalité composé de parties dont les formes et les qualités dif-

fl; " Une tasse de café, dit Garat sougeant à Voltaire, douue au iréuie le mouvement avec lequel il va produire et créer >.. — Cf. d'Holbach, Introduction, § 3,

PiCAVET . 1 1

fèrent. On a eu raison de restituer aux individus la réalité dont les avait dépouillés une philosophie subtile et fausse, on a peutêtre été trop loin; on a trop peu connu ou marqué les fondements réels de la classification des êtres par genres et par espèces. Les idées physiques se forment les premières et sur des modèles que nous présente la nature. Les idées morales ne sont pas sans modèles, comme l'a cru Condillac (1); elles ne nous viennent pas par un sens moral, mais par tous les sens : la douleur et le plaisir nous apprennent ci faire les notions du vice et de la vertu. Toutes les idées, depuis celles de corps jusqu'à celle de la cause première, sont produites par l'abstraction, principe de la précision et de la généralisation, de la composition et de la décomposition, à laquelle se livrent toutes nos facultés. Elle crée les langues et les crée pour elles.

A la théorie des idées est unie immédiatement celle du langage ou plutôt des signes. Rousseau a dénoué le problème de linstitution du langage, comme les mauvais poètes dénouent l'intrigue d'une mauvaise tragédie. Condillac qui, avec moins de gloire, d'éloquence et de génie, a peut-être rendu des services plus essentiels à l'esprit humain, en a donné une solution simple et facile qui répand une lumière éclatante sur la théorie des idées et sur la théorie des langues. Ces dernières servent à communiquer les pensées et à en avoir : les divinités devant lesquelles le genre humain a tremblé et qui sont nées de l'écriture hiéroglyphique, montrent la puissance des signes. Si les grands poètes ont été la lumière de lesprit humain, si l'éloquence a été la plus terrible ennemie de la philosophie et de la vérité, mais s'est associée de nos jours à la philosophie pour réparer les maux qu'elle a faits, il faut chercher les moyens de rendre cette alliance facile, universelle et dui'able, il faut se demander si le style philosophique peut être à la fois très éloquent et très exact. Enfin si l'algèbre, c'est-à-dire une langue toute nouvelle, a été créée depuis deux siècles, si en dix ou douze ans la nouvelle langue des chimistes s'est répandue dans toute l'Europe, la formation d'une langue nouvelle, pour tous les genres d'idées, n'est pas à beaucoup près l'ouvrage qui présente le plus de difficultés à une saine philosophie. Son adoption par tous les peuples est aujom'd'hui tout au plus difficile. Si

(1) Dans ces deux passages, Garât lui-même s'écarte de Condillac.

l'Eiirope est jamais établie en républiques, un congrès de pliilosophes instituera cette langue, source de lumières et de vertus, de richesses et de prospérités pour toutes les nations.

La cinquième section traite de la méthode : il n'y a dantre moyen de bien voir, observer, penser et parler que de parler, penser, observer et voir analytiquement. C'est l'analyse qui a fait les magnifiques découvertes dos sciences exactes et physiques. La synthèse ne donne quelques lumières que si elle est l'œuvre de l'analyse ; abandonnée à elle-même, elle a élevé les systèmes les plus insensés ([ui ont trompé la terre !

Dans les conféi'ences qui suivirent, GaruL lut amené à compléter quelques-unes de ses idées. Un élève (Mure) faisait, dans une lettre, l'éloge d'Helvétius : il entreprenait de réconcilier les oreilles savantes avec le mot métaphysique et de laisser au jargon de l'école le nom de scolas tique. Garât répond que les prosélytes d'Helvétius sont plutôt des croyants que des hommes très convaincus ; qu'Helvétius s'est appuyé exclusivement sur l'organisation extérieure, sans tenir compte de l'organisation intérieure, qui a une inlluence bien plus grande sur la pensée, et qui est trop imparfaitement connue pour qu'on puisse en raisonner avec certitude. Quant au mot métaphysique, qui conviendrait à la science de l'entendement, décrié dans les scolas tiques, puis dans les ouvrages de Rousseau, d'Helvétius et de Dideiot, il est devenu synonyme d'abstiactions chimériques et on n'a pas le courage de le conserver. A un autre élève, qui regrettait de ne pas trouver Descartes parmi les grands analystes de l'esprit humain. Garât dit que Descartes est un des philosophes (Ij auxquels l'esprit humain est le plus redevable, qu'il a créé une très grande partie de l'algèbre, fait de la dioptrique un corps de science et de doctrine et contribué à introduire dans les ouvrages plus de concision et de précision; mais qu'il n'a fait ni pu faire une analyse de l'entendement humain, puisqu'il plaçait, à l'entrée de cette analyse, les idées innées comme une borne qui lui fermait la carrière. S'il a paru, en posant les quatre règles de sa méthode, entrer dans la voie où ont marché Bacon et Locke, s'il a insisté sur la nécessité de bien diviser les objets et fourni le germe de la véritable méthode, il la étouffé lui-même par ses idées

(1) On ne peut donc dire (Franck, Philosophie mystique en France à la fin du xviiie siècle, p. 70 j, que Garât refuse à Descartes le nom de philosophe.

innées. Un autre élève fait remarquer que les langues ne créent pas la pensée, mais l'analysent; par suite, la pensée est antérieure à la parole et à tout langage artificiel. Garât distingue les images ou les sensations, pour la réception et la conservation desquelles il n'y a pas besoin des langues, et la faculté de penser ou de diviser et de lier des sensations, en d'autres termes d'additionner et de soustraire, pour laquelle il faut des signes ou des langues. C'est ce qu'a bien vu Hobbes, qui, dans sa Logique ou Calcul, a assimilé l'art de penser à l'art de calculer. Un autre élève parlait de l'immortalité de lame, base de la morale, essentiellement liée à la spiritualité. Il demandait comment, avec le système qui voit dans les sensations l'origine de toutes les idées, on peut concevoir une existence purement spirituelle. Sans penser que le dogme de fimmortalité ne donne pas des appuis plus grands, plus beaux, plus forts. Garât soutient que la morale, qui a ses plus magnifiques espérances dans une autre vie, a ses racines dans celle-ci et que les lois en ont été gravées dans le cœur humain. La liaison de la spiritualité et de l'immortalité peut être réelle ; mais comment prouverait-on par la raison quelle est si essentielle et si nécessaire, quand beaucoup de philosophes, même de chrétiens et de saints, ont cru que l'âme était immortelle et matérielle?

La discussion la plus souvent citée, cest celle que Garât eut avec Saint-Martin. Celui-ci, âgé de cinquante-deux ans, avait connu Martinez de Pascalis, lu Boehme sans le compi-endre et écrit, par colère contre les philosophes, son livre des Erreurs et de la ym7e, que 'Voltaire avait considéré comme ce qui fut jamais imprimé de plus absurde et de plus obscur, de plus fou et de plus sot. Les maîtres et les élèves des Écoles normales lui semblaient uniquement remplis de l'esprit du monde et il croyait voir sous ce manteau, « l'ennemi de tout bien » (1).

Saint-Martin (2") proposa trois amendements à la leçon de Garât. Il demandait le rétablissement du sens moral « une des

(1) M. Franck a établi (61) que la Vie de la sœur Marr/uerite du Saint-Sacrement avait permis à Saint-Martin de montrer que la médecine " quand elle ne tient pas compte de l'ordre surnaturel » n'est pas une science plus fondée que la philosophie et qu'elle n'aboutit qu'à tuer le corps, comme celle-ci à tuer l'âme.

(2) Sur Saint-Martin, voyez L. Moreau, Réflexions sur les idées de Saint- Martin le théosophe, 1830 ; Caro, Essai sur la vie et les doctrines de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, 1832 ; Sainte-Beuve, II. Portraits littéraires ; Matter. Saint-Martin le philosophe inconnu, 1862 ; A. Franck, la Philosophie mystique en France à la fin du XVIIP siècle, 1866.

r.ARAT !«''

sources et un des canauv tle notre perfectionnement », soutenait que la parole a été nécessaire pour l'institution de la parole et qu'il est possible de prouver que la matière ne pense pas. Nous avons montré déjà ce que pensait Garât des deux premières questions : il nous suffira d'indiquer brièvement sa réponse à la troisième. Plus circonspect que Locke, il n'a ni énoncé ni annoncé aucune opinion sur les rapports de la matière et de la pensée ; jamais il n'a dit que la matière est éternelle et qu'elle pense, jamais il ne le dira. Il ne se mêle pas de l'hypotbèse des matérialistes, parce qu'ils n'ont pas de démonstration à lui présenter, et qu'il n'a pas de démoustration h leur olliir. Pour s'appuyer sur une base que rien ne peut ébranler, il renonce à monter aussi haut que les spiritualistes et les matérialistes, qui en disent i)lus que lui, sans en savoir davantage. Les idées attachées aux mots organe, mouvement, sensation, ne se lient même jamais assez étroitement dans la vraie métaphysique, pour ne pas laisser des intervalles entre lesquels le spiritualisme peut placer heureusement son hypothèse, s'il est philosophique, ses dogmes, s'il est religieux. Par conséquent, la métaphysique, qui n'est pas le spiritualisme, n'en est pas pour cela l'ennemie, mais elle vient plutôt à son secours. C'est ce qu'ont i)ien compris, dit Garât, Condillac et Bonnet, auxquels il eût pu joindre Kant (1). Saint-Martin, après avoir concouru inutilement deux fois pour les prix de l'Institut, écrivit une lettre insérée dans les Séances et Débats des Écoles normales à la demande de Garât. Il y aflirmait que les spiritualistes sont spécialement et iuvariablement opposés aux idéologues, que Bacon laisse beaucoup de choses à désirer, que toutefois il est non seulement moins repoussant que Condillac, mais à cent degrés au-dessus (2). Et il ajoutait que la philosophie de Garât avait besoin des industries de l'élocutiou et trouvait un utile appui, dans ses talents et dans son adresse.

(1) Saus doute on ne peut iii droit couclure que Saint-Martiu avait tort daus cette discussiou parce qu'il iiart.iit de priucipes mystiques, appuyés sur des visions surnaturelles ; mais il ne faudrait pas dire non i)lus, ce semble, que Garât n'osa s'avouer ni spirituïiliste parce qu'il ne l'était pas, ni matérialiste parce que le mot lui faisait peur, et ajouter qu'on ne fait pas de la philosophie avec des compromis, que c'est déi-larer sa défaite que de capituler avec sa conscience (Caro, p. i3i. Garât, en réalité, se place sur le terrain de la science positive.

•2) Saint-Martin dit (pi'il a pan'ouru « très légèrement » l'Essai sur l'orif/iiie fies connaissances humaines et le Traité des sensations, « très rapidement » 1',!nalyse de la philosophie de Bacon.

Garât fat inconlestablement le premier en France à professer la philosophie en orateur, au bon sens du mot. Laromiguière et Royer-Collard, Cousin, Jules Simon et Caro l'ont continué. Il ne faut pas d'ailleurs croire que les contemporains le jugeaient aussi sévèrement qu'on l'a fait de nos jours, et non sans raison, après avoir examiné dans leur ensemble, et son œuvre et sa vie. Nous avons déjà rapporté le jugement de Ginguené ; Thurot et Daunou, Prévost et Cabanis (1) pensaient comme Ginguené. Ces leçons, dont on espérait voir sortir un beau livre, ont fait la réputation philosophique de Garât. Lui-môme d'ailleurs a pu penser un instant, quitte à l'oublier presque immédiatement, qu'il ferait réellement l'ouvrage promis. En refusant d'entrer, comme grammairien, à l'Institut, il disait que, retiré à la campagne, sa vie entière serait consacrée à achever le traité de l'analyse des sensations et des idées, l'histoire de l'antiquité et celle de la Révolution. Garât ne devait tenir aucune de ces promesses, mais il avait remis en honneur l'étude de la psychologie et donné à ses auditeurs le désir de reprendre des questions indiquées et non traitées. A partir de cette époque, on est en présence d'un homme chez lequel on ne trouve plus guère que les défauts dont on avait déjà signalé en lui les germes. Membre du Conseil d'instruction publique et de l'Institut, ambassadeur à Naples où Daunou va le voir, il ne manque pas une occasion de louer Bonaparte qui, d'ailleurs, promet aux idéologues de travailler au triomphe des idées pour lesquelles ils combattaient (!2).

(1) Garât, commissaire à linstructiou publifiuc. fait cUarirer Tliurot de la traduction de r//e>v»ès de Harris, t'ULM^re Cabauis à i-om\iO!ier ses liévo/ufiotts de la médecine. Thurot se reconnaissait redevable à Garât de l'importante vérité quil développait. Prévost mentionnait les leçons du professeur célèbre dont la voix éloquente annonçait un si vaste plan et cspéiait qu'il ne tarderait pas à présenter le développement de ses principes sur la pliilosopliie de l'esprit humain. — Cabanis, en 1802, rappelait les belles et éloquentes leçons où Garât annonçait une exposition détaillée de toute la doctrine idéologique. — En 1833. Daunou disait encore que Garât, dans sa fonction de commissaire de l'instruction publique, comme dans celle de professeur à l'École normale, par ses propres travaux comme i)ar les encouragements donnés à ceux des autres, contribua eflicacement à la renaissance et au proL^rés de la véritable philosophie. M. Aulard, qui étudie avec imp.irtialité et compétence toutes les œuvres de cette époijue, pense à peu jnés de même.

(2) Cf. ch. m, § 2, Garât pouvait dire f)lus tard, sans qu'on en fût trop surpris alors, que si la puissance d'une grande place et la puissance de la gloire militaire sont réunies au plus haut deo^ré dans le même homme, il faut, non redouter celle de la gloire, mais la regarder comme une garantie et comme une barrière, car les usurpateurs ne sont jamais des héros et réciproquement. Considérant la morale comme le point d'appui des négociations, il voulait que celui qui tenait en sa main de grandes destinées et sa propre gloire se charireàt de faire triompher ces idées ! [Décade, 9 janvier 1798 et vendémiaire an IX.) Cf. Taine. op. cil., III.

Aussi fut-il un de ceux qui aidèrent au 18 Brumaire. St^nateur, il s'aperçut, sans qu'on sache s'il en fut trop mécontent, (lu'il n'avait pas travaillé pour la liberté. Exclu de l'Institut, comme de la Chambre des Pairs à la Restauration, il ne conserva pas de rancune contre ceux qui avaient contribué à « l'épm'ation », et accepta de composer les Mémoires historiques sur le \'VIIP siècle et sur M. Suard (1820). Les défauts que La Harpe relevait, dans Y Éloge de Fontenelle, se sont accentués dans les Mémoires. Suard est en prison à Sainte-Marguerite : Garât décrit • la Provence et la Méditevirauée. Le o-ouverneur lui prête la Bible et le Dictionnaire dr Bat/le : Garât parle de la Bible et de Bayle. Suard apprend l'anglais : Garât fait une dissertation sur la langue anglaise. Suard peut observer l'état de la littérature en Fi-ance : Garât parle de Fontenelle, de Montesquieu et de Voltaire. Suard est, chez M'"" Geoffrin, présenté à Fontenelle par Baynal : Garât fait le portrait de Raynal, décrit le salon de M™" Geoflfrin, et par occasion, s'occupe de Marivaux et de Trublet. Suard se lie avec Arnaud, enthousiaste de Platon et Gerbier, avocat célèbre : Garât compare Platon et Locke, dépeint le « temple de la Justice » et fait un tableau de l'éloquence en Grèce et en Angleterre. Suard fonde le Journal étranger et la Gazette Littéraire : Garât parle de Young, de Beccaria, de Ginguené et de ^V^" de Staël. Suard était des sociétés où la conversation jouait un si grand rôle : Garât se fait le narrateur de cette partie considérable de Ihistoire de la monarchie française. Il commence à Charlemagne, qui attire autour de lui les femmes les plus spirituelles, de préférence aux plus belles; parle, à propos dAbélard et de saint Bernard, des faiblesses « d'un jeune théologien et de sa jeune élève », qui, devenant les objets de tous les entretiens, attendrirent les âmes, adoucirent la langue, avancèrent tout un siècle, et d'un art du raisonnement bien plus sûr que celui des écoles, qui se forme au sein des plaisirs et de la galanterie. L'Hôpital, Montaigne et La Boétie,la Satire Ménippée i'{ Henri IV, Corneille et Louis XIV, Molière, Racine et Fénelon, Descartes et Port-Royal, aussi bien que M™'^' de Sévigné, de la Fayette et de Maintenon, Voltaire, Diderot, .T.-J. Rousseau, Montesquieu et Delolme, d'Alembert, d'Holbach et Helvétius figurent dans cette histoire des conversations 1 Suard et sa femme entrent en relations avec M'"» du Marchai, que séduisaient les doctrines économistes; Garât expose les idées de Quesnay, de Turgot, de

ISecker, de Mirabeau le père, puis passe à leur ennemie, M""^ du Deffand et à Morellet qui Fa mise au-dessus de M""= Geoffrin ! On n'a pas le courage de poursuivre cette analyse jusqu'à la fm du volume !

Souvent la forme ne vaut guère mieux que le fond. Garât est tout ensemble emphatique et obscur, banal et solennel (1). Et que d'éloges donnés à des choses et à des hommes bien divers, uniquement, ce semble, parce qu'ils fournissaient matière à développements oratoires (2)! Toutefois le livre contient des lenseignements bien précieux et qu'on chercherait vainement ailleurs, sur les hommes du xvni" et du commencement du XIX' siècle. Bien plus, Garât rencontre quelquefois, dans ses digressions, des descriptions vraiment gracieuses et poétiques que n'ont pas surpassées ceux qui ont parlé du Midi avec le plus d'amour [3). Si l'on songe qu'il avait soixante-dix ans, qu'il

(1) Uu liominc dcDoncc Suard, ((ui lui a\ai( été confié i)ar ses parents : » Mais ou c'était la première trahison de l'infâme ou il avait commis d'autres crimes restés profondénieiit ii.M(orés trente ou f|uaraiite ans. La première supposition peut faire tremlilcr les âmes les plus siires de leur vertu, la seconde pourrait jeter des alarmes dans les liaisons les plus longues et les plus intimes. » Suard peut à peine apercevoir la mer : « Il fallait de l'adresse pour la regarder par la fente de la meurtrière et l'adresse ne s'acquiert qu'avec de l'exercice. Il ne put guère la voir dalxird ([ue dans une seule dimension, celle de la ligne droite, la plus courte pour les géomètres, la plus ennuyeuse pour tout le monde... il fallait qu'il se fit comme une espèce d'art de se servir de sa lucarne. A force de tourner lui-même autour de la lucarne qu'il ne i)ouv;iit faire tourner, il apprit à la manier, comme les astronomes ime lunette, il en étendit le champ, il parvint à regarder en tout sens, à voir, à distinguer au loin et dans toutes les dimensions. » — Suard est emprisonné, c'est un coup d'État. Il revient à Besançon, il est l'honneur de l'univei-sité, de sa province, comme des auteuis de ses jours. — Garât n'ouiilie ni «la hailie du bourreau >■, ni « lo glaive de la vérité », ni « le temple de la justice », ni « les hauteurs où il n'y a plus de sexe » ni « les sophas de la volupté » ; il ne craint même pas les calembours et parle du « livre de la Félicité publique, de Ciiastellux qui faisait celle de Voltaire » etc., etc.

(2) Charlemague, François !">•, Louis XIV, le Régent, Louis XV, Louis XVI et Louis XVIII, Robespierre et Bonaparte, Garnot et Barras, Bossuet et Voltaire, Condorcet et Descartes, Mazarin et M™" de Moutespan. les brahmes et les missionnaires chrétiens, Trublet et les Provinciales, dHolbach et Rameau, Laromiguière et Kant, les Écoles normales et les anciennes universités, la Bible et le Dictionnaire de Bayle !

(3) « Au bord de la Méditerranée, ce n'est pas Naples et Valence seulement qui sui" la terre et sur les eaux sont des lieux d'enchantement et de délices ; ce n'est pas seulement sur quelques golfes de prédilection de cet Océan gracieux, c'est sur toute son étendue depuis Lemnos et Chypre jusqu'aux monts de Pyrène que, dans ces beaux jours si bien définis des fêtes données parle ciel à la terre, on croit voir errer et glisser sur les flots le char nautique de Vénus et de ses grâces. Et combien les peuples aimables et heureux pour qui sous un si beau climat, ces beaux jours sont si nombreux, les embellissent encore eu offrant au ciel le spectacle du bonheur qu'ils en reçoivent ! Ou dirait qu'à leur tour ils veulent aussi lui donner des fêtes !

« Qui n'a pas vu, dans le midi de la France, ces légères felouques parées de leurs

LAPLACE l'ii>

avait lu à Louis \VI sou arrêt de mort et loué Hoche, vu Bonaparte supprimerai liberté, bouleverser l'Europe, elles Bourbons entreprendre de rétablir l'ancien ordre de choses, on se persuadera aisément que ce qu'il y a peut-être de plus curieux encore à étudier dans ce livre, c'est un homme à qui les événements les plus terribles n'enlèvent ni sa bonne humeur, ni son contentement, parce qu'il trouve l'occasion de s'essayer à des périodes pompeuses, oratoires ou harmonieuses!

C'est aux Écoles normales que Laplace (1749-1827) résuma les résultats obtenus par ses prédécesseurs sur le calcul des probabilités et ceux par lesquels il les complétait. Dès 1774, il avait soutenu que chacune des causes auxquelles un événement observé peut être attribué, est indiquée avec d'autant plus de vraisemblance, qui! est plus probable que cette cause, étant supposée exister, l'événement aura lieu. Réunissant en un seul corps, après la mort de Condorcet, toutes les méthodes imaginées depuis Pascal, il en donna la théorie analytique et enseigna à appliquer, à toute espèce de problèmes, la méthode uniqu(^ dans laquelle il les harmonisait toutes. Il n'a pas fait, a-t-on dit, une œuvre où son génie de géomètre ait jeté un plus vif éclat. Puis il développait, dans l'Essai philosophique sur les probabilitf^s, sa leron aux Écoles nornuiles, en montrant combien la théorie des hasanls s'applique facilement aux jeux, aux sciences naturelles, à la médecine, aux sciences politiques et morales.

Mais c'est plus encore par son Exposition du stjstèmc du monde et son Traité de mécanique céleste, que Laplace est justement célèbre. Dans le Traité (1799), Laplace montrait que l'astronomie est un grand problème de mécanique, dont les éléments du mouvement des astres, leurs figures et leurs masses sont les seules données indispensables que cette science doive tirer de l'observation. Il y rassemblait les théories des divers phénomènes que lescieux nous présentent et exposait lagéomé-

voilures et de leurs bauderoles comme les uymphes des eaux de leur chevelure, présentant, aux combats et aux couronnes, de jeunes garçons moitié vêtus, moitié nus, prêts à fendre les flots de leurs bras et de leurs rames, ramant comme des Tyriens, nageant comme des pbo(4ues ? Qui na pas entendu ces bruissements mêlés et confondus de la mer et de la joie publique, qu'on prendrait de loin pour le tumulte des ruches nombreuses, s'enivrant de nectar aux calices des vergers en fleurs ? Que de jeunes Provençales dont les voix amoureuses font retentir les airs, les vagues et les rochers de chansons, premiers modèles de ceux de Pétrarque ! » Cf. Alphonse Daudet, Le Sabab.

trie profonde qui a été nécessaire pour résoudre ce problème. L'Exposition du système du monde (1796) était dédiée aux Cinq-Cents : « L'astronomie, disait Laplace, parla dignité de son objet et la perfection de ses théories, est le plus beau monument de l'esprit humain et le titre le plus noble de son intelligence. Séduit parles illusions des sens et de lamour-propre. Ihomme s'est regardé longtemps comme le centre du mouvement des astres, et son vain orgueil a été puni par les frayeurs qu'ils lui ont inspirées. Enfin plusieurs siècles de travaux ont fait tomber le voile qui cachait à ses yeux le système du monde. Alors il s'est vu sm- une planète presque imperceptible dans le système solaire, dont la vaste étendue n'est elle-même qu'un point insensible dans limmensité de l'espace. Les résultats sublimes auxquels cette découverte l'a conduit sont bien propres à le consoler du rang qu'elle assigne à la terre, en lui montrant sa propre grandeur dans l'extrême petitesse de la base qui lui a servi pour mesurer les cieux. Conservons avec soin, augmentons le dépôt de ces hautes connaissances, les délices des êtres pensants. Elles ont rendu dimportants services à la navigation et à la géographie ; mais leur plus grand bienfait est d'avoir dissipé lescraintes produites par les phénomènes célestes, et détruit les erreurs nées de l'ignorance de nos rapports avec la nature, erreurs d'autantplus funestes que l'ordre social doit reposeruniquement sur ces rapports. Vérité, justice, voilà ses bases immuables. Loin de nous la dangereuse maxime qu'il peut quelquefois être utile de tromper ou d'asservir les hommes pour mieux assurer leur bonheur 1 De fatales expériences ont prouvé, dans tous les temps, que ses lois sacrées ne sont jamais impunément enfreintes ». Pour ce seul ouvrage, dune clarté et dune élévation incomparables, Laplace devrait être placé à côté des plus grands des idéologues (1). Il y loue d'Alembert et trace, à la faconde Condorcet, le tableau des progrès de la plus sublime des sciences naturelles. Avec Volney et Dupuis, il fait des connaissances astronomiques la base de toutes les théogonies. Il parle du fanatisme et de la superstition comme Volney ou Naigeon ; des causes finales, comme l'expression de l'ignorance où nous sommes des véritables causes; de l'esprit philosophique, comme Voltaire; de l'analyse, comme d'une méthode tellement féconde

(1) Voyez Cabauis, Rapports du physique et du moral ; D. de Tracy, Idéologie. — Lewes rapproche Laplace de D. de Tracy.

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