PINEL
d'une manière isolée et bien déterminer leur caractère, pour repasser ensuite à des notions justes et précises des objets composés, Pinel a voulu appliquer les principes de Conilillac. Mais il le sait fort bien aussi, il a suivi Descartes, qui reconnnande de conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, par degrés, aux connaissances les plus compliquées. Il vante le doute méthodique qui peut souvent s'applicjuer à la pathologie interne : « Quel bienfait, dit-il, pour le genre humain, si on pouvait le faire adopter par l'universalité de ceux qui exercent la médeciue ! »
La quatrième classe des maladies était consacrée aux névroses. Pinel croyait qu'une méthode naturelle leur était alors inapplicable, et il se bornait à une disposition artificielle. Deux ans plus tard (1800;, il publiait son Traité médical et philosophique sur l'cliênation mentule ou la manie. Au lieu de traiter les aliénés comme des criminels ou des possédés, il ne vit en eux que des malades, employa la douceur et la bienveillance, les sépara en différentes classes, introduisit la pi'opi'eté, l'ordre, et obtint des guérisons nombreuses. Son livie acheva ce que sa pratique avait commencé. Mais dans cet ouvrage encore, Pinel s'était occupé tout autant des méthodes et des recherches philosophiques que des questions purement médicales. Il y avait appliqué l'analyse après avoir étudié les écrits des psychologistes modernes, Locke et Harris, Condillac, Smith et Stewart, pour saisir et tracer les variétés comprises dans la dénomination générale de l'aliénation de l'esprit. Le succès en fut aussi grand parmi les philosophes que celui de la Nosographie parmi les médecins. On peut y reconnaître, à toutes les pages, disait dans la Décade, Moreau de Tours, un développement de cette pensée de Montaigne : « Tout ceci se peut rapporter à l'étroite couture de lesprit et du corps s'entre-communiquant leurs fonctions ') et on est ainsi amené à penser qu'il faut introduire la médecine dans la philosophie. « C'est ce que se diront sans doute, ajoutait-il, les idéologistes profonds, qui trouveront dans cet excellent ouvrage un très grand nombre de faits, dont l'observation féconde doit éclairer d'une vive lumière la partie morale de l'anthropologie. » Moreau ne se trompait pas : Cabanis en coml)at certaines assertions, mais fait le plus grand éloge de cet écrit « dicté par le véritable génie de la médecine ».
174 LA PREMIÈRE GÉNÉRATION hlDÉOLOGUES
Destutt de Tracy ne saurait trop en recommander la lecture (1).
Pinel a fait une grande place à la psychologie et forcé les médecins, en combattant les entités morbides, en liant les maladies aux organes, en les classant et en les définissant, à perfectionner le diagnostic pour les mieux analyser. Comme philosophe, il est un des créateurs de la psychologie pathologique et morbide.
Résumons les résultats auxquels nous a conduit l'étude des idéologues du premier groupe. Condorcet est le successeur de d'Alembert et de Voltaire, de Turgot, des économistes et des mathématiciens. M""*" de Condorcet maintient l'alliance de la philosophie française et delà philosophie écossaise. Sieyès songe à faire connaître Kant; Rœderer relève de Rousseau, de Turgot, de Sniitli et pense à traduire Hobbes. Quant à Volney, Dupuis, Maréchal et Xaigeon, ils rappellent Helvétius, d'Holbach, Diderot, .Mably, Gassendi, Montaigne et les sceptiques. Saint-Lambert se rattache surtout à Helvétius et à Voltaire. Garât fait l'éloge de Bacon, de Locke, de Bonnet, de Condillac. C'est Montaigne, Descartes, Locke, Condillac, les physiologistes et les naturalistes du xvn*' et du xvni* siècle, que continue l'inel, tandis que Laplace complète BufTon, puis les mathématiciens et les astronomes des deux siècles précédents. Nous retrouvons donc les directions générales et diverses de la spéculation au xvn" et au xyu!** siècle. Personne ne soutiendra plus, nous l'espérons, qu'ils ne sont que des disciples de Condillac. Sans doute, Condillac a été lu et loué par la plupart d'entre eux, mais beaucoup moins cependant (jiie Turgot, d'Alembert, Voltaire, Diderot, d'Holbach et Rousseau. H a été critiqué par Garât lui-même, qu'on a toujours présenté comme le type du condillacien fidèle.
D'un autre côté, Condorcet et ceux que nous venons d'étudier ne se bornent pas à continuer leurs prédécesseurs ; ils font passer leurs doctrines dans la pratique et ils augmentent le patrimoine qui leur a été transmis. Condorcet donne à la théorie de la perfectibilité une forme complète et presque définitive, à l'histoire une place importante. Il indique ce que doit être l'enseignement supérieur et travaille, comme Laplace, à appliquer le
(1) « En expliquant, dit-il, comment les fous déraisonnent, il apprend aux sages «omment ils pensent. 11 prouve que l'art de guérir les hommes en démence n'est autre chose que celui de manier les passions et de diriger les opinions des hommes ordinaires, et consiste à former leurs habitudes. Ce sont les phjsiologistes philosophes, comme le citoyen Pinel, (jui avanceront l'idéologie. »
litSlMK 175
cahnil (les probabilités aux sciences morales, et à créer une mathématique sociale. Chez Volney, avec le modèle de la manière dont chaque partie de la terre devrait être décrite, se trouvent l'explication ingénieuse des idées de liberté et de justice, une tentative remarquable de fonder une physique des mœurs, Vidée féconde de considérer les langues connne Thistoii'e d'un peuple. Dupuis offre une interprétation com|)lète et, en plus dun point originale, sinon impartiale, des mythologies et des religions ; Maréchal remplace le culte des saints par celui des grands honnnes. Garât trace le plan d'une idéologie que constitueront ses successeurs. Laplace émet, sur l'origine du système solaire, une hypothèse qui a peut-être obtenu plus de succès à notre époque que lors de son apparition. Avec Pinel la médecine est de plus en plus philosophique, et la psychologie morbide se dévelopj)e.
LA SECONDE fjÉNÉRATlON D'IDEOLOGUES