CABANIS AYANT LE 18 BRUMAIRE
l'.abaiiis (IMerre-Jean-Georges) naquit à Cosnac en l"o7. Son père, liomme religieux et austère, s'était tourné, après des études de droit, vers l'agriculture et avait transformé un domaine stérile en une terre productive. Turgot se lia avec l'agriculteur, l'excita à publier sou Traité de la gre/f'e{ilG5), à travailler avec lui en qualité de secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture de Brive, à améliorer la coiulition du peuple, spécialement à introduire dans le Limousin la culture de la pomme de terre. Le jeune Cabanis fut conlié d'abord à deux prêtres (1). Puis, comme Lakanal, Laromiguièrc et Biran, il alla cliez les Doctrinaires, qui avaient un collège à Brive. La sévérité de ses maîtres de quatrième et de troisième ne lit que rendre plus raide un caractère naturellement irritable. En seconde, le père Berrut appli([uait, en disciple de Condillac. la méthode analytique à l'élude du fran(;ais, du latin et du grec pour en tirer les règles de la grammaire générale, la décomposition du discours et la connaissance de la pensée. L'enfant lit des progrès rapides et conserva toujours le meilleur souvenir de ce maître si différent des antres (2). Maltraité en rhétorique, il s'accusa d'une faute qu'il n'avait pas •jouunise et fut renvoyé à sa famille où il fut sévèrement puni : <' Son âme se révolta et s'aigrit de plus en plus ; dès ce moment il ne fit plus rien (3). >> Son père le conduisit à Paris et l'abandonna a lui-même, non sans l'avoir toutefois, ce semble, recommandé à ses amis les économistes. Le jeune homme, qui avait quatorze ans, se remit à l'étude : « Peu assidu aux leçons de ses professeurs de logique et de physique, il lisait Locke, il suivaitles cours de Brisson ; en même temps il reprenait en sous-œuvre toutes les différentes parties de son éducation première (i). » Platon et Plutarque, Epictète et Locke, Charron et Montaigne. Cicéron et Tacite, Bourdaloue et Bossuet, saint Augustin et saint Jérôme, Buffon et Rousseau, Pascal et Montesquieu, comme Voltaire, lui donnaient ie texte de ses lectures et le sujet de ses méditations (5).
t) « 11 douua quelques indices ij,e taleut, il manifesta souvent uu esprit de suite et une ténaciti' dans ses habitudes (jui durent faire pressentir que, s'il prenait une houne routC; il pourrait obtenir du succès. » (C;ib;inis citr par (iinguenô, Biof/raphie universelle.)
(2 II j'st souvent qm-stion de Berrut dans les Lettres inédites de Cabanis à Biran.
'3i Cabanis cite par Ciniruené [Biof/rapltie universelle).
(4) Id. {ihid.)
['■')) Dans le manuscrit inédit de la bibliotlièque de Versailles, après les analyses ou les traductions d'Hipporrate et de Galieu, on trouve des études sur les coiiiiaeti-
PrCAVET. 12
Aussi tous les jours son âme sagrandissait : le plaisir d'avoir appris quelque chose lui donnait une ardeur incroyable pour apprendre encore. Mais il ne se contentait pas de leur emprunter leurs pensées, il voulait encore dérober aux plus grands d'entre eux le secret de l'art d'écrire : « C'est, écrivait-il à son père, un article que messieurs les économistes ont trop négligé. Je puis vous assurer que s'ils avaient eu J.-J. Rousseau pour secrétaire, leur système serait celui de toute l'Europe (1). »
Deux années se passèrent ainsi. Cabanis partit en 1773 comme secrétaire ("2) du prince-évéque de Wilna qui était venu demander aux philosophes les moyens de sauver la Pologne. Témoin de la première mutilation de ce pays, Cabanis eut à se plaindre du prince-évéque qui ne lui donna aucun des avantages promis, refusa d'enseigner le français aux séminaristes de Wilna, et, après avoir ])rofessé les belles-lettres à l'Académie de Varsovie, revint en France « avec un mépris précoce des hommes et une mélancolie sombre que sa bonté naturelle avait peine à maîtriser ». Tui"got était ministre. Cabanis aurait voulu entrer dans l'administration des finances ou aux affaires étrangères. Turgot quitta le ministère avant d'avoir placé le fils de son ami.
Lié avec Roucher, le poète des Mois, Cabanis entreprit de traduire Homère en vers français. Roucher ne savait pas le grec, Hennebert, un autre de ses amis qui traduisit plus tard Lucrèce, le savait, mais manquait d'expérience ; les traductions des Géorgie/ lies i^ar Delille, ou de Pope par Duresnel ne pouvaient lui servir ni de modèle, ni de point d'appui. Enfin Cabanis n'avait pas assez étudié les anciens et Homère. Aussi le système de traduction qu'il adopta était-il vicieux par son excès de
taires dOrigèueà la Geuèse, à saint Jean, à saiut Paul, etc., daus lesquels nous relevons quelques phrases qui rlénotent \ui \'('Tital)le étudiant en théoloifie : « Nous buvons doni- h; sanj de Jésus-Christ dune autre façon dans le sacrement que par la foi eu écoutant sa paiole », à côté d'autres qui indi<iuent le futur auteur des Rapports et de la Lettre sw les causes premières : « Notre intelligence n'est pas corporelle, parce quelle n'est i)as changée par les tempéraments des climats où nous liabitons ». Puis viennent des Commentaires, sur les (tMivres de saint Jérôme divisées par Erasme en trois classes, daus lesquels nous relevons cette assertion que « la première source du pélagiauisme est l'apathie des stoïciens ». Le volume se termine par d'autres commentaires sur les Institutions oratoires et les Déclamations attribuées à Quintilien, par un Traité des humbles remontrances à Sa Sainteté sur les lettres et bulles apostoliques obtenues contre le bien de l'Étal, ou du roy, ou de personnes tierces, etc., etc.
(1) Cf. Mignet, Giuguené, op. cit.
(2) Mignet. — Cabanis avait préféré ce lointain voyage à « une retraite absolue daus le sein de sa famille où le premier essor de son talent se fût bientôt engourdi ». {Biof/raphie universelle.)
CABANIS AVANT LE 18 BUUMAlIlE 171)
liberté (1), et les deux niorceaiix qu'il envoya au concours no lurent pas même remarqués (i). Il devait être plus heureux par la suite.
Turgot conduisit Cabanis chez M™" Helvétius qui le logea dans sa maison d'Auteuil et crut voir revivre en lui le iils dont le souvenir lui était si cher. Pour cette aimable" femme qui refusa d'épouser Turgot et Franklin (:>), il composa des vers qui ont, dit Mignet, le tour et la grâce de ceux de Voltaire (4).
Chez M'"" Helvétius, Cabanis vit d'Holbach dont il fréquenta la maison (5). S'il n"a [)as l'ait mention du Système de la Nature il n'en a pas uioins, connue Ta soupçonné Sainte-Beuve, subi profondément l'action de cet esprit puissant, dont les doctrines d'ailleurs ont été moditiées en lui par d'autres iulluences. Il s'y lia avec Thomas, avec Condillac, qui lui raconte la manière dont il couipose quelques-uns de ses ouvrages, et qui lui frappe un jour le front eu disant : « Jeune homuie, il y a là quelque chose )) (6). Chez d'Holbach et chez Turgot, il vit fréquemment d'Alembert et Diderot et apprit à admirer « celte association de philosophes qui, au milieu du siècle, avait distribué, diaprés un plan systématique, et réuni dans un seul corps d'ouvrage les principes ou les collections des faits propres à toutes les sciences
(1) Cabanis, Œuvres, vnl. V, p. 1^63 sqq.
(2) Dictionnaire philosophique de Fraui.k, art. Cabanis. {:i) ML'iiet, E/of/e de Franklin.
(i) Si le temps ((ui roule sans cesse, Amenait pour vous la vieillesse, Je n'oserais vous en parler ; Mais les ans ont beau s'éeouler, Votre ijaicté légère et vive, Ce teini (|ui uanli- ses couleurs, L'amour du soleil et des tleurs, Eulin ceUe àme neuve et pure.
Tout dit (juc vous lisez le tcmiis, Et vous paraîtrez à cent ans Sortir des mains de la Nature.
Ce destin (jui vous est promis Sans doute a bien quelque avantage, Mais vous y perdrez vos amis.
Car Nieillir est notre partai-^c, Et bientôt, je vous le prédis, -Nous ne serons plus de votre âge.
(d) « C'est dans la société de M™*; Helvétius qu'il continua de cultivei- la connaissance de Turgot, qu'il fit celle de d'Holbach, de Franl<liii, de Jeflerson, qu'il s'acquit ramitié de Condillac et de Thomas, qu'il vécut l'ainilièremcmt plusieurs années de suite avec Didi-rot, d'Alembert et d'autres hommes de leltres distingués que la France possédait encore. » (Cabanis cité par Ginguené.)
(P)) Saphary, l' Ecolo, éclectique et l'Ecole française.
180 L'IDEOLOGIE PHYSIOLOGIUUE
et à tous les arts, qui avait préparé le régime de la vraie morale et ralTrancliissement du genre humain » (1). En 1778, il était, par Turgot, présenté à Voltaire acclamé de tout Paris, mais déjà fatigué et malade. Il en recevait quelques éloges pour sa traduction d'Homère, « presque toujours, dit-il, aux dépens de l'original ». C'est surtout avec Franklin, le meilleur des amis de M"'* Helvétius, quand elle n'eut plus Turgot, et avec Condorcet, le plus ardent admirateur de ce dernier, que Cabanis entretint les relations les plus intimes.
Franklin (2) en quittant la France (1783), lui donnait comme des reliques et des souvenirs d'amitié, son épée de lieutenantgénéral et la canne dont il s'était servi plus de trente ans dans ses expériences pour calmer les eaux agitées. Cabanis écrivait plus tard une Notice sur Franklin. Il avait eu entre les mains le célèbre carnet sur lequel ce dernier avait noté chaque soir ses progrès et ses fautes. Ainsi il avait appris Ihistoire chronologique de son âme et de son caractère. Il y avait vu l'un et l'autre se développer, se fortifier, se façonner à tous les actes (lui constituent leur perfection ; il y avait vu l'art de la vie et de la vertu, ap|)ris de la môme manière que celui de jouer d'un instrument et de faire des armes (3).
Franklin, après avoir lu Collins, avait nié l'existence de Dieu et mis en question les bases de la morale. « Cet égarement d'un esprit hardi, dit à ce sujet Cabanis, qui s'élance dans toutes les routes que la suite des raisonnements lui présente, ne dura (lu'un instant assez court. Franklin reconnut bientôt son erreur. Il revint sur ses pas avec le même empressement. Il y a peutêtre peu de philosophes aussi sûrs qu'il l'était, de l'existence d'un être intelligent, âme de l'univers (4) et personne n'a soumis à des démonstrations plus rigoureuses les principes qui, môme sans cette croyance, établissent les règles de la vertu. Il aimait à citer deux mots de Bacon, lun, qu'il faut plus de crédulité
(1) Rapports, I, p. 3.
(2) Voyez eh. ii, § 3, les paroles de Fraukliu à Voluey et ;i Cabauis.
(3) Cabanis a fort bien parlé du grand homme dont le souvenir lui fut toujours cher, fort bien montré que l'artivité. l'économie, le bon emploi du temps ont une importance (ju'on ne saurait exagérer. En vi\ant du travail de ses mains, il est possible de cultiver son esprit. Sans être un savant de profession, on peut, avec de l'analyse et de la sagacité, rendre de grands services aux sciences et s'y faire même un grand nom. Les bonnes habitudes du caractère et les vertus peuvent être réduites à un art, dont l'utilité se démontre par le calcul et dont la pratique s'apprend par un exercice méthodique.
(4) La môme expression se retrouvera dans la Lettre sui- les causes premières.
CABANIS AVANT LlC 18 RUIMAIUK 181
pour être athée que pour croire on Dieu; Tautro qu'une étude superricielle(/^r/.< dpgmtatlo) de la physique con(hiit à l'athéisme, mais que des connaissances plus approfondies {plenl hanstus) i-aménent aux Idées et aux sentiments religieux. « Comme Franklin, Cabanis se prit d'une admiration profonde pour Socrate ; par lui il connut Jefferson.
Cabanis aima et estima beaucoup Condorcet (1). Le comparant à Fontenelle, à >Iairan et àdAlembert, il lui trouve des connaissances plus étendues et plus variées, un esprit plus actif, plus vigoureux, un talent plus profond et plus élevé, une âme plus ardente, soutenue par une philosophie plus courageuse. Condorcet n'a pas seulement fait l'éloge de quelques savants, il a tracé le tableau de toutes les sciences qu'ils ont cultivées, en a suivi les progrès, et souvent présagé les découvertes ultérieures. Aussi Voltaire le plaçait à la tête de la philosophie. Comme Socrate (2), Une cessa d'éclairer les hommes jusqu'à son dernier moment (3). C'est Cabanis qui lui donna le morceau d'extrait de stramonium qu'il portait toujours sur lui et avec lequel il s'empoisonna. C'est lui qui le conduisit à la rue ServandonI, où il trouva si longtemps un asile. C'est à Cabanis que Condorcet légua sa famille et ses derniers écrits. Après la Terreur, Cabanis épousa la belle-sœur de Condorcet, Charlotte de Grouchy, et défendit, dans la Décade, la doctrine de la perfectibilité. M"»" de Condorcet lui adresse en retour ses Lettres sur la Sympathie.
Cabanis avait toujours eu une faible santé. Comme Biran, il n'eut que trop d'occasions d'observer en lui la dangereuse réaction dumoral sur le physique, et l'homme doué de plus de courage que de force (4). Son père le pressait de faire choix d'une profession :
(1) « Avant la Révolution, il l'avait rencontré chez Turgot, chez Franklin, et chez quelques autres de leurs amis communs. Des rapports plus intimes confirmèrent par la suite ce qu'avaient commencé Testimc de sa personne et l'admiration de S(!S iumitres. Les malheurs du gouvernement révolutionnaire et ratroce persécution à laquelle Condorcet fut livré peu de temps après le 'M mai resserrèrent encore leur amitié ; mais tous les eflorts pour le dérober à sa fatale destinée furent vains, et Cabanis n'eut dans cette catastrophe d'autres consolations que de recueillir les derniers écrits de son malheureux ami et ses dernièi'es recommandations, toutes relatives à sa femme et à son enfant ». {Biographie universelle.)
(2) Voir ce qui a été dit de Franklin dans la page précédente.
(3) « Tenant comme lui d'une main la coupe fatale, il traçait l'esquisse magnifique des progrès de fesprit humain, resserrait dans quelques pages, pour sa fille chérie, les principes de la morale, et descendant des plus hautes régions du calcul, ne dédaignait pas de rédiger des leçons d'arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes indigentes de la société. » Cabanis, Èloçie de Vicq-d'Azyr {Œuvres, V). Biran parle de même. {Mémoire sur l'influence de l'habilude.)
(4) Discours de M. de Tracy, remplaçant Cabanis à l'Académie française.
182 L'IDI'OLOCIE l'HYSIOLOCIQUE
« Il se décida pour la médecine, qui o/ïrait une ample ])âture ;i l'activité de son es])rit, et dont les roiiclions exigeaient un exercice continuel du corps, devenu pour lui le plus pressant besoin. Sa mauvaise santé même le détermina à ce choix, dans lequel il fut encore plus particulièrement confirmé par le médecin Dubreuil, dont il avait réclamé les secours et qui soflrit à lui servir de guide dans cette nouvelle carrière » (1). De Dubreuil il conserva le meilleur souvenir (2). Auprès de ses malades il recueillit des notes, qu'il ulilisa dans les Rapports du physique et du moral (3).
Tout entier à ses nouvelles études, il renonça à la poésie « si complètement et si franchement, qu'il passa plusieurs années sans se permettre la lecture d'une page dHomère, de Virgile ou de Racine ». Mais il ne renonçait pas à l'étude de l'antiquité. Sous la direction et avec la coopération de Dubreuil, Cabanis analyse, traduit ou commente Hippocrate et Galien (4). Par ce travail, qui équivaut tout à la fois au premier Mémoire inédit de Biran sur VHahitude et au Journal de 1794 et 1795, nous pouvons compléter Thistoire de la formation des doctrines de Cabanis. Nous y relevons en effet un certain nombre d'assertions empruntées, par Hippocrate et par Galien, à Heraclite, à Platon et aux Stoïciens, ou des réflexions faites par Cabanis lui-même, qui tantôt ont passé dans les Raj)ports et tantôt dans la Lettre sur les Causes premières. Ainsi à propos du de Carnibus, Cabanis s'exprime de la façon suivante : « Le chaud, le feu auquel
(1) Cabauis cité par Giiiçueui''. /
(2) « Cï'tait, disait-il, un homme qui réunissait à toutes les lumières de son ait. la plus haute philosophie et l'esprit d"ohserv tion le plus exaet, un homme pn'-eieux sous tous les rapports qui, enlevé subitement au milieu de sa canière à la science, à ses amis, à l'humanité, n'avait eu, dans le cours dune pratique immense, le temps de rien écrire et dont la irloire n'existe que dans le souvenir des hommes (jui l'ont connu et des malades (pii doivent la vie à ses soins. »
(3) « Cette justesse de raison, disait-il, en citant Dubreuil dans son premier mémoire, cette sagesse froide qui, d'après Tensemble des données, sait tirer Ies!ésu!tats avec précision, ne suffit pas au médecin: il lui faut encore cette espèce d'instinct (pii devine, dans un malade, la manière dont il est affecté. Je ne parle pas seulement du degré de sensibilité, d'irritabilité, de mobilité du sujet qu'on traite, degré qui détermine la dose et le choix des remèdes ; mais encore des diveis centres de sensibilité, des différents rapports entre les organes qui s'observent dans tel ou tel individu. »
'/t) Le manuscrit inédit de Versailles passe successivement en revue la vie et les œuvres d'Hippocrate, la vie et les œuvres de Galien. — Cabanis a mis en tète du manuscrit : « Ce travail, écrit en entier de la main du docteur Dubreuil qui a guidé mes premiers pas dans l'étude de la médecine, a été fait par moi, sous sa direction et avec sa coopération. — P.-J.-G. Cabanis. » Il ra plus tard annoté, probablement au temps où il faisait son cours sur Hippocrate.
CABAMS AVANT LE 18 RRIIMAIRE 183
Hippocrato altrihiiP rimmorlaliUS ne peut être autre que Dieu. Mais quand il dit que la plus grande partie de cette su])slauce chaude s'est retirée do la confusion au dessus de toutes les choses basses et changeantes, et qu'il en est demeuré seulement ce qu'il en faut pour assembler toutes ces choses contraires entre elles-mêmes, pour les nnii-, les réconcilier et leur donner la vie et l'entretien, comme il le prouve ensuite par la construction de toutes les parties du corps humain, c'est sans doute qu'il entend parler de cet esprit vivifiant que Dieu a versé dans cette grande machine do l'univers pour la construction et la conservation de toutes ses parties. Cet esprit semble être immortel et tout intelligent, puisque, dans tous les changements des choses, il subsiste, et dans ses ouvrages, agit toujours suivant les régies de la prudence et de la sagesse; et, de fait, quoiqu'il soit matériel, il est incorruptible en ce qu'il est céleste, et il agit avec intelligence, en ce qu'il est inspiré de la bouche de Dieu ». Ne croirait-on pas lire un Abrégé de la Lettre stn- 1rs Causes premières^ Ailleurs le manuscrit mentionne « l'auteur de la nature •> et définit « le rôle de la prière » (1); puis affirme que « le vrai jour, c'est la lumière de la foi ». Il est question ensuite du <( discours que nous devons faire aux hérétiques de notre temps suivant les écritures », des merveilles du corps humain, qui donnent les idées du Dieu ([ui l'a formé, comme la maison donne l'idée de l'ouvrier qui l'a construite. Immédiatement après vient un passage qui semble le début des Rapports : « Le cerveau est non seulement le principe et comme la racine de tous les nerfs et de tous les muscles, mais même le principe de toutes leurs fonctions, comme étant la fontaine et la source des esprits animaux. Si quelque nerf est coupé, les parties supérieures qui s'entretiennent encore avec le cerveau conservent l'usage de leurs facultés animales, mais les inférieures, qui par cette rupture se trouvent séparées du cerveau, deviennent percluses poui* être privées des influences du mouvement et de la vie animale ». Ailleurs, il reproche à Galien d'être trop confus à propos de l'immortalité de la partie raisonnable de l'âme, embarrassé qu'il est, comme le sera lui-même Cabanis, d'expliquer comment, si
(1) Les prières sout hieufaisaiites et nécessaires a la créature jiour obtenir de son auteur les grâces, les faveurs qu'elle désire ; mais c'est aller contre l'ordre de la Providence divine, de vouloir obtenir, par les seules prières, sans travailler, ce que Dieu nous a destiné jiour la récompense de nos actions.
les âmes sont spirituelles, elles peuvent s'étendre par tout le corps, et comment elles difTèrent entre elles.
L"étude dHippocrate et de Galien a encouragé Cabanis à unir intimement la philosophie et la médecine, à étudier avec soin les rapports du physique et du moral. Elle lui a fait connaître une métaphysique éclectique et platonico-stoicienne, elle a préparé les recherches de Famiel sur les stoïciens et la Lettre sur les Causes premières. Hippocrate et Gahen, quileconduisentà Bonnet et à Rousseau, interviennent, comme Homère et les poètes, comme Helvétius, Turgot et Condillac, d'Holbach et Franklin, Voltaire et Condorcet, comme Dubreuiletle christianisme, pour former son esprit et ses doctrines. C'est ce que nous montreront tous ses ouvrages, c'est ce qu'indique déjà le Serment d'un nu-decin, composé eu 1783, quand il finit ses études médicales (1).
Le 10 décembre 1788, Cabanis terminait le Degré de certitude de la médecine, dans lequel il se proposait de faire sentir aux médecins toute la dignité de leur art. Mais le mouvement général, qui suspendit la plupart des travaux scientifiques et littéraires, en tournant l'attention des meilleurs esprits vers l'organisation sociale, puis les luttes révolutionnaires lui en firent retarder l'impression, qui n'eut lieuquedix ansplus tard. Le 13 juillet 1780, il se rendait à Versailles, pour annoncer à Garât, à Volney et à quelques autres de ses amis ce qui s'était passé la veille à Paris. C'est alors qu'il entra en relations avec Mirabeau, dont il devint le médecin, le collaborateur et l'ami. Pour Mirabeau il prépara son travail sur l'instruction publique, qu'il fit paraître en 1791,
(1) 11 coDtieut une invocation « au grand Dieu dont la bonté surpasse la puissanci', qui clierrhe l'amour et la reronnaissauce, répand partout la vie et les bienfaits, lemplit (le sa présence le lieu saint (l'éirlise , où le remords retrou\e l'espoir > . Devant ce Dieu bon, Cabanis jure de consacrer toute sh vie à son art et de soiirner de préférence le pauvre, le citoyen utile, le sage éloquent qui combat pour la vertu et plaide pour les droits des hommes comme ceux qui s'arment pour rnjeuuir la liberté flétrie : de n'avoir ni pitié, ni secours pour le cori'upteur qui enhardit la sombre autorité des tjTaus et met sous leurs pieds la ■< sainte humanité ". Il jure encore de montrer les erreurs des autres et surtout les siennes, de respecter les lois de la pudeur et d'être, pour les jeunes gens, ce que Dubreuil a été pour lui. S'il remplit tousses devoirs, il piie ce Dieu juste de répandre quelque douceur sur ses jours et de veiller sur les amis qui « consoleut » sa vie, de rendre son nom béni plutôt que célébré, d'oublier ses erreurs, et de l'entraîner, sans terreurs, vers les jours éternels, en lui laissant trouver des charmes à l'espoir de mourir, et eu faisant verser quelques larmes sur §a tombe.
CAHAMS AVANT LE IS lîRl MAIRE i8S
Selon un juge conipétenl (1), cette étude, qui n'a pas été sans intlucnce sur le rapport de ïalleyrand, dénote une vue profonde de ce que doit être l'enseignement supérieur.
Le premier des quatre projets de Discours portait sur linstruction publique ou sur l'organisation du corps enseignant; le second, sur les fêtes publiques, civiles et militaires ;le troisième, sur rétablissement d'un Lycée national; le quatrième, sur l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne et sur la nécessité d'organiser le pouvoir exécutif.
"^Un bon système d'éducation publique est, dit Cabanis, le moyen d'élever promptement les âmes au niveau de la constitulion et de combler l'intervalle immense qu'elle a mis entre l'état des choses et celui des habitudes. L'Assemblée constituante n'a qu'un objet, rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés et la jouissance de tous ses droits, faire naître l'existence publique, de toutes les existences individuelles librement développées, et la volonté générale de toutes les volontés privées, constantes ou variables. Peut-être même devrait-elle se borner à protéger les progrès de l'éducation, à donner la Constitution la plus favorable au moi humain, et les lois les plus propres à mettre chacun à sa place. Toutefois l'ignorance du peuple est si profonde, Ihabitude de regarder les établissements d'instruction publique et gratuite comme le plus grand bienfait des rois, est si générale, qu'il serait dangereux, et même impossible, de ne pas diriger l'éducation d'après des vues nationales.
En premier lieu, il faut soumettre les collèges et les académies aux magistrats élus par le peuple et non au pouvoir exécutif. En second lieu, toutes les dépenses doivent être la récompense de travaux déjà faits ou un encouragement pour des travaux à faire. Les Académies ne choisiront que ceux dont les talents leur auront été signalés par la puissance publique. On ne donnera point, pour les premières études, les bourses qui devront toujours être le prix de quelque succès; on n'établira point l'instruction gratuite, parce que le maître qui reçoit un salaire est bien plus disposé à perfectionner sa méthode d'enseignement, et le disciple, qui le paie, à profiter de ses leçons. En troisième
(1) Liard, l'EnseignevienL supérieur en France, Is"" vol. — M. Liard, tout eu déclarant, Tautheuticité douteuse, ue Tattribue pas à Cabanis. Que Touvrage soit réellement de Cabanis, c'est ce qu'on peut reconnaître par les idées qui y sont développées, c'est ce qu'affirme d'ailleurs Ginguené.
180 L'ID?'OLOr,IE PllYSlOLOr.rOlIE
lieu, tous les hommes employés à l' éducation doivent, quant aux fonctions d'instituteurs, dépendre uniquement des agents du peuple. En quatrième lieu, il faut qu'il y ait, à tous les degrés, des moyens d'avancement. Les paroisses et les cantons, les districts et les départements se chargeront des frais qu'exige réducalion des enfants pauvres; l'Assemhlée nationale assignera des sommes destinées à récompenser les maîtres qui se distinguent dans leur enseignement et à secourir ceux que les infirmités ou la vieillesse forcent d'abandonner leurs travaux. La nation honorera et récompensera les philosophes, les littérateurs, les savants, les artistes.
En cinquième lieu, l'Assemblée réglera l'organisation de l'enseignement public en général et constituera les écoles, déterminera le genre d'instruction qu'y recevront les élèves et l'esprit dans lequel on y enseignera. Tout en encourageant l'étude des langues mortes, en faisant surtout renaître de ses cendres cette J)elle langue grecque dont le mécanisme est si parfaitement analytique et dont l'harmonie appelle toutes les beautés du discours (1), elle ordonnera que tout enseignement public se fasse en français. Mais elle se bornera à jeter ainsi les germes de tout le bien que la perfectibilité de l'homme nous promet (2).
En sixième lieu, quoique tous les travaux de la société restent libres, les magistrats doivent surveiller un certain nombre de professions, médecine, chirurgie, pharmacie; en encourager et en faciliter l'enseignement, former des écoles pratiques, partout où la médecine s'enseigne et constituer les collèges de médecine sur les principes qui peuvent seuls les perfectionner. Dans chaque département un collège sera chargé de délivrer des grades aux médecins et aux chirurgiens, d'examiner les apothicaires, les droguistes et les vétérinaires. Toutes les parties de l'art de guérir seront réunies et on bannira ces idées de prééminence, de subordination, qui ont été si longtemps une source intarissable de débats entre ceux qui les cultivent. Les professeurs, médecins d'hôpital, tiendront note des maladies observées et du traitement suivi. On rendra publiques, dans chaque département, parla voie de l'impression, les découvertes médicales, chirurgicales et vétérinaires (3).
(1) Ce seul passage rappelle le traducteur d'Homère et d'Hippocrate,
(2) Voilà le disciple de Turgot et de Goudorcet.
(3) Cabanis s'occupe surtout des hommes : « Les femmes destinées, dit-il, à la vie
tlABAMS AVANT LE 18 lîRl MAIRE IST
i;inmiortel Bacon voit, dans les sciences naturelles, la vraie colonne liunineuse qui doit nous conduire au sein des déserts. Elles portent en effet des coups mortels aux opinions superstitieuses, préparent l'extirpation des erreurs, et fraient la route de la vérité. Il faut encourager, favoriser et faciliter l'étude de la nature; former des cabinets de physique, d'histoire naturelle, des laboratoires de chimie et des jardins de botanique. Il faut, avec les bibliothèques des maisons religieuses, constituer de bons recueils de livres à l'usage du public et former, dans chaque département, une collection de tous les instruments des arts, en commençant par les plus nécessaires à la vie elles plus appropriés aux localités.
Après ce discours vient un projet de décret. Les trois Académies sont j-emplacées par une Académie nationale avec trois sections : philosophique, littéraire, scientifique, et par une Académie des arts, avec cinq sections : peinture, sculpture, architecture, musique, art diamatique. Les écoles de théologie sont reléguées dans des séminaires où l'enseignement se fera en français. Les maîtres d'école, autorisés à recevoir une rétribution de leurs élèves, enseigneront à lire, à écrire, à calculer, à lever des plans et à arpenter. Ils emploieront des livres qui feront connaître la Constitution et les principes de la morale. Dans les collèges, il y aura des chaires de grec, de latin, d'éloquence, de poésie, de philosophie et de physique. Les élèves recevront, en dernier lieu, les leçons de philosophie et de physique. Le professeur de philosophie achèvera de faire connaître les méthodes par lesquelles on marche d'une manière sûre à la vérité, expliquera les rapports des hommes entre eux et le système social, les droits des citoyens et les devoirs de l'individu. Les professeurs des collèges seront citoyens actifs et, quand ils se retireront, éligibles à l'Assemblée nationale. Les écoles de jeunes filles, dans les campagnes, pourront être tenues par les sœurs de charité, si l'Assemblée nationale les emploie pour soigner les pauvres malades et diriger les ateliers charitables de femmes.
intérieure, ne doivent peut-être sortir de la maison paternelle que dans quelques cas rares ; Rousseau, dont le souvenir et les maximes se présentent sans cesse à resprit toutes les fois qu'on parle de liberté, de philosophie, de culture de l'homme, était fortement pénétré de cette vérité, si familière aux peuples anciens, que rhomme et la femme, ayant un rôle entièrement différent dans la nature, ne peuvent avoir le même dans Tétat social. L'ordre éternel des choses ne les fait concourir à un but commun qu'en leur assignant des places distinctes.