S8 L IDKOLOGIK PIIYSIOLO(;iQI i
Dans le second Discours, Cabanis disliniçue les besoins qui tiennent à la conservation de l'individu, à la propagation de lespèce et constituent la partie physique, des besoins qui, résultant des rapports sociaux, tonnent le moral de Iboinme. II y a deux classes de besoins moraux. Les uns doivent être satisfaits pour que les rapports des individus ne soient pas dénaturés ou leurs relations avec le corps social interverties dans leur mode et leur objet ; ils servent de base à la justice. D'autres dépendent de la faculté que l'homnie possède de partager les affections de tous les êtres et particulièrement de ses semblables ; ils sont l'origine de tous les sentiments de bienveillance et de dévouement qui, d'après l'admirable plan de l'auteur des choses (1), nous font trouver notre bonheur le plus pur dans ce qui augmente celui des autres. Cette faculté est surtout le principe de notre sensibilité. Sur elle se fonde l'extension du bonheur des hommes, après qu'ils ont satisfait les besoins physiques, fort impérieux, mais bornés et faciles à apaiser. Au législateur, qui ne peut tout faire, le moraliste vient en aide. Dans le cœur des individus, dans le sein de la vie domestique, il porte les principes salutaires, qui régissent la grande association. 11 corrige les maux dont le législateur n'a pu délivrer entièrement les choses humaines, confirme les biens qu'ont augmentés les institutions politiques et augmente ceux qui se sont dérobés à leur influence. Le législateur et le moraliste, d'accord entre eux, montrent de quelles vertus l'homme est capable et à quelles jouissances la nature le destine. Quelques petites peuplades de la Grèce, dont l'histoire est véritablement instructive (2), ont joué un très beau rôle, quand les philosophes, qui les avaient éclairées par leurs écrits, furent chargés de rédiger des lois. On peut prévoir des avantages plus grands pour l'empire français, dont les nouvelles lois ont été préparées et formulées par des sages. Toutefois, pour faire obéir l'homme, il faut bien moins le convaincre que l'émouvoir. C'est à quoi l'on arrivera par mie bonne organisation des fêtes nationales. Elles retraceront, honoreront, consacreront la Révolution et la constitution.
Cabanis rappelait, dans le troisième Discours, que le but général de l'association est le perfectionnement du bonheur de
(1) Remarquer rexpressiou sur laquelle uous reviendrons à propos de la discussion avec Bernardin de St-Pierre et de la Lettre sur les causes premières.
(2) On reconnaît encore le traducteur d'Hom'.'re et l'admirateur des Grecs.
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llioiiiuie, que celui de l'educatiou est le perfectionueiiieiiL des moyens par lesquels s'étend notre existence et s'accroît notre bonheur. Or, tous nos besoins et les moyens que nous avons de les satisfaire se réduisent à la sensibilité, le dernier fait auquel on puisse remonter d«us létude de Ihomme (1). L'action de l'éducation sur l'existence physique et morale est à peu près indéiinie, les progrés méthodiques en sont absolument incalculables. Elle mettra l'individu en état de vivre convenablement avec ses semblables, car les relations morales s'établissant surtout entre les êtres de môme âge, l'éducation publique est la meilleure pour les hommes. Un Lycée national procurera à l'élite de la jeunesse les moyens de terminer ses études. Cent élèves, envoyés par les départements, y seront entretenus pendant un temps déterminé. On y réunira une immense collection des produits de la nature, les chefs-d'œuvre du génie dans les sciences ou dans les arts, les machines par lesquelles les découvertes se démontrent ou les travaux s'exécutent. On y appellera les philosophes et les gens de lettres, les savants et les artistes les plus célèbres qui y enseigneront, d'après une méthode générale, tout ce qui peut faire éclore, agrandir, développer les facultés intellectuelles. L'art de diriger l'entendement dans la recherche de la vérité ou de l'appliquer aux différents objets de nos études, sera le but poursuivi. On y formera des hommes propres à tout : législateurs, politiques, savants, artistes. On créera ou on perfectionnera, pour l'esprit, des télescopes et des leviers semblables à ceux que l'optique et la mécanique ont créés pour les yeux et les mains (i). Dans cette école encyclopédique, la chaire de méthode sera la base de toutes les autres (3). L'art de raisonner est l'art de bien voir, de bien entendre, de sentir juste. Il faut analyser l'objet, le démonter pièce à pièce, puis le remonter et le mettre à côté de ce qui doit lui servir de terme de comparaison. On analyse de même les idées. En généralisant, on classe objets et idées par leurs analogies. Puis, par gradations successives, on va des objets ou des idées les plus simples, les plus faciles à connaître, jusqu'aux plus complexes. Les connaissances sont incontestables, si la chaîne qui les lie ne souffre aucune interruption. En se servant du connu pour découvrir
(1) La même idée se retrouvera au début du second mémoire des Rapports.
(2) La même idée est développée par Laromiguiére ; cli. viii, g 3.
(3) Cabanis est le disciple du xviii' siècle et de Descartes.
rincoiiiiu, on forme des axiomes, qui coiiipreniient un nombre croissant d'idées particulières. Des opérations de Tesprit, représentées par des signes, espèces de pierres numéraires qui marquent la route suivie, naît le raisonnement, qui se perfectionne avec le langage. Aussi Condillac disait-il que les langues sont des méthodes analytiques, et les méthodes analytiques de véritables langues. Ainsi il ouvrait une nouvelle route à l'esprit humain (1).
La grammaire universelle est inséparable de la méthode universelle. L'étude des sciences et des arts n'en est que lapplicalion pratique. Qu'on ne croie pas réfuter ces vues, en les tiaitant d'idées abstraites ou métaphysiques. La métaphysique est le seul guide de l'homme qui, sans elle, ne comparerait jamais ses sensations et ne tirerait aucun résultat de leur comparaison. D'ailleurs la métaphjsique de Locke, d'Helvélius, de Bonnet et de Condillac n'est que l'art de juger, dontla nature nous enseigne les éléments. Quand nous comparons et concluons, nous faisons de la métaphysique. Nous en faisons lorsque, de faits épars, nous composons des notions générales, lorsque, d'observations individuelles, nous tirons des règles ou des principes. De la métaphysique, le genre humain peut atteiulre l'agrandissement de son existence, sa perfection et son bonheur (:2).
Chaque science, disait en terminant Cabanis, ajoute à la masse
{i) bixni le prouiier MfiiiMiif, Caliauij ajoute qu'il faut ilouuer au mot lanfjiie le sons le plus étendu (1, 72).
(-2) Cf. D. de Tracy, ch. v et vi. Le projet de décret institue au Lyiée natioual uue chaire de méthode, uue d'économie pul)lique (?) et île morale, une d'histoire uni>ersclle, uue de !.'éométrie et daltréhre, uue de mécaui<iue et d'Iiydraulique, une de jiliysiijue irénérale, uue d'histoire naturelle et uue de chimie, une de i)hysi([ue expériuicutale et uue de physioioi^ie ou de physique auimale. 11 aura trois chaires de langues aucienues, hébreu et ses dialectes, grec, latin ; trois de langues nrientaUs, turc, arabe, persan ; ([uatre de lantrues européennes, italien, espagnol, anglais, allemand; deux de littérature, éloquence et poésie; quatre des arts, peinture, sculpture, architecture, musique. Voici comment Cabanis justifie ra\aut-dernière proposition : « L'utilité des lauL'ues modernes doit être considérée sous deux rapjiorts très divers, mais très étendus Tnn et l'autre. Le premier embrasse tout ce qu'elles ont de lelatif à l'étude même de l'entendement humain et des modilications que ses procédés ou leurs signes éprouvent de la part des circonstances locales et politi([ues. Sous ce rapport, les laugues modernes entrent dans les éléments de la véritable métapliysique, mais uniipiemcnt comme les langues anciennes dont elles ne ditlercut point en cela. Le second rapport est fondé sur les connaissauces qui se puisent dans leurs écrits, sur les relations commerciales dont elles peuvent devenir le moyen, sur les voyages savants ou diplomatiques qu'on ne saurait entreprendre sans leur secours, sur les échanges de lumières et de richesses qui doivent eu résulter; c'est le côté par lequel Tétudc des langues vivantes est de l'application pratique la plus vaste, de l'utilité la plus immédiate et la plus sensible. '> Ou a été fort longtemps, en France, avant d'accepter les idées de Cabanis.