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VIII AVERTISSEMENT

Sluart Mill défend ëner-^iqucment contre HamiUon, Bi'own que Jouffi'oy présente comme ayant transporté en Ecosse les doctrines de D. de Tracy. Scliopenliauer cite, parmi ses inspirateurs, Lavoisier, Cabanis et Bicliat. Est-il question de théories sur l'éducation ou de l'organisation de renseignement? Les livres, les journaux, les discours politiques rappellent les travaux de Cabanis (Mirabeau) et de Talieyrand, de Condorcet, de Lakanal, de Daunou, etc. Parle-t-on de professeurs éloquents, de Cousin et de Caro? ils ont été précédés par Garât et Laromiguière. Augustin Thierry compare même Cousin et Daunou. Vante-t-on la philosophie classique de Royer-Collard, de Biran, de Cousin, de JoufiCroy ? M. Taine répond que le premier ouvrage de Biran, le Traité de l'Infincnre de, /' Habitude, restera, parce que son auteur était contenu par D. de Tracy, et il complète la critique des spiritiuilistes et des éclecti(iues par l'éloge des Idéologues et surtout de Laromiguière.

Sainte-Beuve, en ses jours de réaction, traite les Idéologues comme eût pu le faii'e Bonaparte {Condorcet, Daanou, Volney, Rœderer, etc.). Mais alors même, il s'étend avec complaisance sur leur personne, sur leur œuvre, et fait encore une part à Téloge. Dans d'autres cas, il obéit, en homme d'opposition, à une inspiration contraire et se présente luimême comme leur disciple et leur continuateur: il écrit ainsi ses articles sur Biot, sur Amiière et surtout sa belle monographie de Fauriel où, hjuant Cabanis et D. de Tracy, il fait de l'ami filial du premier le prédécesseur de Cousin dans l'histoire de la philosophie et Finspirateur de Stendhal, de Mérimée et de J.-J. Ampère. Enfin, à ceux qui cherchent la psychologie chez Stuart Mill et Lewes, Bain et Spencer, Taine et Ribot, M. Paul Janet dit : « Quiconque voudra étudier avec soin récole idéologique... y trouvera maintes pi'opositions qui nous reviennent aujourd'hui d'Angleterre ».

Ainsi « Toujours eaj\ ea.r partout », pourrait-on dire, en leur appliquant ce que V. Hugo disait de leur gi'and adversaire. Qu'étaient-ce donc que les Idéologues? à qui faut-il appliquer ce nom? quelles doctrines scientifiques, philosophiques, sociales, religieuses ou littéraires ont-ils professées en commun ? quelle influence ont-ils exercée sur leurs contemporains et leurs successeurs?

Il était moins facile de résoudre ces questions que de les poser. Cousin et Damiron se sont proposé d'être impartiaux, mais le plus souvent ils se sont bornés à énumérer les passages qui leur semblaient les plus répréhensibles, pour

AVKKÏISSKMKNT i\

enlèvera leurs lecteurs toute envie de devenir idéologues." Mii,'net donne des renseiii-neinents fort intéressants sur Caltanis et D. de Traev, sur Ixtederer et Sievès. sur Lakanal et DaiMiou, Laronii^uière et De^'érande). Mais souvent on ne s'a|»er(;oil delà valeur des doeuuients, fondus dans des foiinules ^'éuérales. (jue loi'Siju'on les a soi-uiènie eonsultt's. Ku outre, CCS .\nfires, t-oiuposéi's à des époques fort dilleivutes, se ressentent des préoeeupations politiques de Tauteu!' et de ses amis. Entin elles sonl duu liouuue qui aimait à (eiiir un juste milieu entre le inysticisme et le se/tst/a/isnie, comme entre la démocratie et le despotisme. Si M. de Uémusat s'est occupé de D. de Tracy et de Cabanis, c'est bien plus pour les combattre que |»our les faire connaître. Oiiant au lUrfinjinnire jjhilnstqiliiqiie de M. Franck, il contient surtout des Tïillcles polémiques, où l'oli combat les doctrines de l'école, en lui enlevant tpKdques-uns de ses représentants et non toujours des moins célèbres. Il fautentin, chez Sainte-Beuve, relier les indications sur l'école et ses représentants, réunir les doctrines et les hounnes sur les(|uels il a porté des juj^ements si divers.

C'est chose d'ailleurs à peu près C(Uivciau', en iM'ance et à rétrani,'ei'. de laisser de côté, dans Thistoire de la philosophie, les Idcoloj^ues. Si I.ewes dit quchpu's mots dû Cabanis et tie D. de Tracy, l'eberweg traite, en douze lignes, de Saint- Lambert, de Volney, de Comhu'cet, et n'en donnait que cin(( à Cabanis. 1). de Tracy et Lai-omiguicre. avant (jue M. Paul Janet lui eût envoyé, sur les deux premiers, une notice i)lus substantielle. Kuno Fischer , dans Ikiio iind seine Nai-lilol'jern, ne mentionne aucun des Idéologiu's. En Fran(rc, .M. Fouillée place Condorcet à la suite de Turgot pai'mi les jdiiloS(qdM's du wni" siècle. S'il cite Laromiguii're, c'est jtour iudi(pier en quoi il s'est séj)aré de Condillac. Il ne traite nulle part de Fécole idéologique. Incidennncnt toutefois, il fait d'Auguste Comte un successeur de Cabanis et de Broussais, de sorte que, après avoir lu son livre, on peut ignorer qu'il y a eu, de 1789 à 1820. un nujuvement philosophiriuc d'une importance telle (pie, même après avoir été arrêté par la réaction politi(|ue et religieuse, il a contribué à former A. Comte et Saint-Simon, Fourier, Leroux. Reynaud, etc. !

Fort intéressante comme fort i)eu connue, l'école idéologique prt'sentait une rude tache à ([ui voulait ne pas répéter des assertions inexactes ou laisser subsister des lacunes considérables. Il fallait faire la bibliograi)hie du sujet, chercher et réunir les documents inq)riun''s ou manuscrits.

X AVEUTISSEMENT

qu'on ne trouve nulle pari indiqués en leur cnsenible. J'ai exploré les quais et consulté les catalogues, visité les bihliotlièques et demandé des renseignements à tous ceux que je croyais capables de m'en fournir. De Paris, de la i)roYiiico. de rétranger me sont venues de bien précieuses indications. MM. Caro, Beaussire, Ludovic Carrau et Ribot ont encouragé mes recherches. M. Paul Janet a mis à ma disposition sa riche bibliothèque, son érudition sans égale et ses précieux conseils. M. Gazier m'a communiqué les pièces curieuses qui, dans sa collection si importante, ont rapport à mon sujet.

M. Jules Simon m'a permis de consulter les manuscrits de TAcadémie des sciences morales el politi(pics, dont M. l'ingard m'a fort obligeannnent facililé Tacccs. M. Léon Say a recherché, dans ses papiers de famille, s'il ne subsistait aucune trace des relations de son grand oncle avec les Idéologues. M. Henri Joly m'a signalé des ouvrages dont j'ignorais l'existence. M. Jules Gautier a demandé pour moi, dans sa Revue, des renseignements sur les écoles centrales et en a mis lui-même h ma disjjosition. MM. Rebut professeur à Tours, Sieur à Niort, Ronnerot à Angoulème, Feuvrier à Dôle, Xambeu professeur honoraire, Illnglais proviseur du lycée de Rodez, m'ont envoyé des documents qu'ils ont eu bien de la peine souvent à se procurer. M. Saphary (ils, à la prière de M. Caldemaison, m'a transmis des lettres où j'ai pu connaître, d'une façon plus exacte, les derniers représentants de l'école. M. Séguy, surveillant général au lycée d'Albi, a retrouvé, chez la veuve de M. Crozes, rexécuteur testamentaire de l'abbé Roipies, des FrfKjinen/s et des Lefircs de Laromiguière, dont rexistence m'avait été révélée par M. Conq)ayré. MM. Rourdcni et Walil ont consulté pour moi les bibliothèques d'Allemagne et le Rristish Muséum.

D'Italie, M. Louis Ferri, directeur de la Rivista diFilosofia itaiiana et professeur h l'université de Rome , a bien voulu compléter pour moi son Esaal .sur l'Histoire de la philosophie en Italie au AYA'" siècle, en me renseignant sur les rapports de la philosophie française et italieime, au xviii" et au xix" siècle. M. Credaro. professeur à l'université de Padone, m'a fait parvenir deux opuscules qui- ont jeté plus de clarté sur quelques-unes des questions que j'ai traitées. M. Robertson, directeur du Mind et auteur d'un Hobbes bien connu en France, s'est enquis, auprès de M. Veitch, de ce que pouvait être devenue la correspondance de Dugald- Stewart avec les Idéologues. Enfin M. Ernest Naville, de

AVKKTISSE.MKM xi

Geiù've, m'a l'ail |)arvonir, dès le début do mon travail, loiis les maïuiscrits de Biraii et sa eorrespoiulaiiee inédite avee D. de Traey, Cabanis, ete. Non seulement il m'a donné des doeunuMils d'un jj^rand prix, ijue je n"ani';us pu me pi'oeurer, mais il m'a fourni le moyen d'en eliereber et d'en trouver d'autres aussi piveienx.

Commenijant i)ar le wu"" et h- wiii'" sièele, j'ai, volume à volume et ligne par lii^ne, lu ou relu, analysé et annoté les œuvres .des philosoidies et des savants, en eomparanl les résultats auxquels j'arrivais à eeux (pi'avaienl' obtenus mes prédéeesseurs. J'ai proeédé de même pour les manuserits, les livi'es, les jiun-naux et les reeueils postérieurs à 17SU. Prolitant des imlieations bibliograpliicpies cpie me fournissait eliacun d'eux, j"ai, progressivement et sûrement, étendu le domaine de mes reelierelies. La colleelion de la Ih-rade m'a fait connaître pres(iue tous les représentants de l'école, les {dus obscurs connue les plus illustres, et ni"a servi à en tracer les cadres. Elle m'a éclairé sur les relations des Idéologues eidiv eux, et avec les savants ou les philosophes étrangers, avec B. de Saint-Pierre et avec P)Onaparte; sui' la guerre faite à la philosophie au sortir de la Terreur, sous le Directoire et le Consulat. Des documents, (pu n'ont été nulle part utilisés ou cités, ont jeté un jour nouveau sur l'importance de Carat, de Pwederer, cl surtout de Condorcel dans la première, de Cabanis dans la seconde généralion d'idéologues, sur l'origine des doctriiu^s professées |t<ii' Saint-Simon, Comte et Littré. Le Cnnsen:a/enr el le L.yrt'^ m'ont rendu, dans une mesure moiiulre, des sei'vices analogues.

Dans les papiers de l'Instilid j'ai découvert une lettre curieuse de Lancelin, les deux Mr'nioires surr//«A////^/p,(pron croyait de[)uis lon:,demps perdus, et qui ont une im]»ortance capitale pour TiHude des rapports de Biran avec Cabanis et D. de Traey. Le rapprochement d'un Mémoire et d'une lettre de Rey-Régis avec son llixlouf na/urelle de l'Aine^ Texamen des Mémoires envoyés par tous les concurrents, m'ont convaincu (pie la seconde classe de l'Institut a provoipu' un véritable nujuvement [)hilosophi(iue.A Versailles, j'ai ti'ouvé un important travail manuscj'it, rédigé par Cabanis sous la direction de Dubreuil et dont la lecture m'a nettement explifiué, non seulement comment l'auteur des Rappoiis a pu écrire la Lettre sur les Causes premières , mais encore comment l'éclectisme moderne se rattache à Téclectisme grec et romain.

Ainsi les Idéologues sont pour moi redevenus vivants, avec le milieu même où ils ont produit leurs doctrines.

Xii AVERTISSEMENT

Généraux, orateurs et politiques, prêtres et magistrats, romanciers et poètes, littérateurs et critiques, professeurs et journalistes, administrateurs et diplomates, ingénieurs et médecins, mathématiciens et naturalistes, physiciens et moralistes, historiens des hommes, des institutions et des idées, économistes et philologues, psychologues et métai)hysiciens, ils m'ont apparu comme les héritiers des savants et des philosophes du xvii" et du xviii" siècle, comme nos maîtres et nos initiateurs dans les matières où nous croyons que le xix*^ siècle a été surtout original.

Restait à les étudier de plus près ainsi que leurs prédécesseurs et leurs adversaires. C'était long, puisqu'il s'agissait de miniers de volumes; c'était dillicile, i)uisque la plupart n'étaient plus en librairie ; mais c'était possible. Je l'ai fait avec soin (1).

La mise en œuvre des documents ainsi réunis m'a donné un volume qu'il s'est agi ensuite de réduire considérablement. J'ai fait, défait et refait, (pielquefois à plusieurs reprises, les différents chapitres, soit pour utiliser des documents nouveaux, soit pour donner à l'exposition une forme plus précise et plus brève, plus exacte et plus rapide (2).

Les professeurs de la Faculté des lettres de Paris et MM. Dumont, puis Liard, à qui je dois d'avoir été chargé des fonctions de secrétaire-bibliothécaire des conférences de philosophie et de langues vivantes à la Sorbonne, ont favorisé des recherches qui ailleurs n'auraient pu aboutir. L'Académie des sciences morales et politiques, par les prix qu'elle m'a décernés, m'a permis de continuer sans interruption mes multiples travaux. Puisse le présent ouvrage, i)Our lequel je n'ai épargné ni temps, ni argent, ni peine et où je n'ai cherché qu'à être vrai et juste, exact et impartial, prouver à tous ceux qui ont bien voulu s'y intéresser qu'ils n'ont pas eu tort de contribuer k en rendre l'exécution possible et moins défectueuse !

Paris, l'' octobre 1890.

,^1) J'ai cousultéles revues et les livres qui parc-yssaicut en Frauco et à l'étranger pour en L'xtraiic, le cas édn/ant. (1rs doiuments nouveaux. Cf. patshn.

(2) Jeu ai détaché une Histoire du siepticisme dans l'antiquité et daHS les tenij» modernes, une Histoire de la philosophie en France depuis le ix" siècle, outre les volumes ou opuscules que j'ai fait paraître, Instruction morale et civique. Philosophie de Condillac. de Cicéron, La Meltrie, etc. J'ai exposé d'une façon plus complète la méUiode que j'ai suivie dans V Histoire de la philosophie, ce qu'elle a été, ce qu'elle peut être et dans Vllisloire des rapports de la philosophie et de la thêo/oi/ie.

INTUOmCïlON

LES UUKil.NKS DE L 1DÉ0L0(.1E AU \VI1« ET AU Wlllo SIECLE

Descartes entreprit de se défaire de toutes ses opinions, en dehors et au-dessus desquelles il plaçait les vérités de la foi, cl dédaigna, en mettant au jour une philosophie nouvelle, do savoir s'il y avait eu des hommes avant lui. El, en fait, quelques cssemhlances (jne Foucher, Sorhiùre et Boulllaud, Leibnilz et Huet, Ogier et les défenseurs de la scolastique, aient cru Iroiiver entre les doctrines générales de Descartes, et certaines théories de Platon et des Académiciens, de Démocrite et d'Kpicure, d'Arislote et des stoïciens, de Roger et de François Bacon, de Péreira, de Charron et de G. Bruno ^1), on peut, en cherchant ce qu'il a lu et connu des philosophes antérieurs, en examinant sa propre doctrine pour déterminer ce (lu'il a i)uisé chez les scolastiques, chez les philosophes de la Renaissance, chez les stoïciens, les sce|)ti([ues et les acataleptiques {"ï), conclure cependant que, malgré ces réminiscences, la philosophie de Descartes est essentiellement originale.

Les successeurs de Descartes ont souvent été tentés de l'imi-

il) Bailk-t, Vie de Descaries, viii, 10; Ferraz, l'sijcftolof/ie de saint Auf)usUn- Fonciu, A propos d'un aulofjraphe de Descaries et d'un document inédit sur le « Cofjilo erqo sum n, [Mém. de ta soc. des arts et des se. de Carcassonne, t. IV, p. 3.)

(■2) H.uiréau, Histoire de la philosophie scolastique et Histoire littéraire du Maine; WatMiiiïton, Ramiis, sa vie, ses écrits et ses opinions ; Saisset, De varia S. Anseimi in Proslof/io arfiumenti forluna; Essais de philosophie relirpeuse; Précurseurs et successeurs de Descartes; F. IJonillier, Histoire de la philosophie cartésienne ; R. I*lii/.aii>iki, Essai sur la jihiloso/jhie de Dans Scot. — M. Liant a établi qui- Descaites a surtout été orii,'iiial par sa plillosophie des sciences. Nous sommes arrivés au même résultat, eu étudiant, aux Hautes-Etudes, saint Anselme et Descartes.

PlCAVET. 1

â LES IDÉOLOGUES

ter. Ils ont insisté sur les doctrines par lesquelles ils se séparaient de leur prédécesseur et quelquefois oublié de reconnaître qu'ils ne faisaient que le continuer par d'autres théories, dont le rôle était capital dans leur système. Trop souvent aussi, les historiens ont cru que le mouvement philosophique procédait par des révolutions, dont chacune a pour résultat de faire table rase du passé, de donner naissance à un système qui est en opposition absolue avec celui qu'il remplace. C'est ainsi qu'ils ont présenté la philosophie du xvni^ siècle, à tort personnifiée dans Condillac, comme essentiellement contraire à celle de Descartes et qu'ils ont vu dans la philosophie, née en France au commencement de ce siècle, une réaction contre celle du xvm", un retour à celle du xvn^ (1), Est-il vrai, pour nous en tenir actuellement à la première de ces deux opinions, que la philosophie du xvm° siècle soit absolument opposée à celle de Descartes, ou, pour parler d'une façon plus précise, estil vrai que Voltaire,- Buffon, Condillac, La Mettrie, Diderot, d'Alembert, Condorcet, Cabanis, D. de Tracy, Laromiguière, Thurot, etc., aient traité Descartes et les théories cartésiennes, comme le fondatem- de la philosophie française a traité ses prédécesseurs et leurs doctrines ?

Voltaire a mis à la mode en France la philosophie de Locke et la physique de Newton ; il a raillé les tourbillons (2), le plein, la transmission instantanée de la lumière, la définition de la matière, les idées innées (3). Plus d'une fois, il a fait payer à Descartes la condamnation des Lettres anrjlaises et le privilège refusé parle cartésien d'Aguesseau aux Eléments de la philosophie de Newton. Mais il le considère comme le premier génie de son siècle et trouve qu'il a ouvert une route devenue immense, qu'il a appris aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses propres armes (4). Il a souvent, trop

(1) Cf. les ouvrages de Cousin et de ses disciples.

(2) Il les avait d'abord acceptés et chaatait Descartes dans la l'c édition de la Benriade : ' m

Descartes, répandant sa lumière féconde, Franchit d'un vol hardi les limites du monde.

(3) M. Bouillier remarque, avec raison, qu'à prendre les idées innées dans leur vrai sens, Voltaire s'éloigne de Locke et se rapproche de Descartes.-., que nul n'a peut-être mieux que Voltaire réfuté la j)aiiie du premier livre de YEssai sur l'Entendement aii Locke combat l'innéité de la justice (II, oG6).

(4) Lettres sur les Anglais, XIV. Voyez encore les lettres du 1"" mai 1731, du 21 février 1733. de novembre 1733 (Beucbot, 123}, le Dictionnaire philosophique, art. 'Cartésianisme ; le Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV, etc.

LES OUI(.INF.S DE LIDKOLOCIE M \\\t SIÈCLE J

souvent, avouo-t-il à Maiian {[), inaltraitt^ Malehraiulu', mais c'est un grand philosophe qui entrevit la philoso[)hie des qualités occultes, ce que l'antiquité a produit de plus sage et de plus vrai, et qui eiU été le plus grand ou plutôt le seul niéta[)hysicien, si, après avoir l'rappé, dans ses deux premiers livres, au.v portes de la vérité, il avait pu s'arrêter sur le bord de l'ahiiiie (i). Spinoza lui-même l'attire, connue une énigme qu'on n'a pas encore réussi à deviner, comme le plus grand île tous ceux qui ont soutenu un système auquel il ue croit pas.

Pour Maupertuis, partisan, avant Voltaire, de l'attraction newtonienne. Descartes est un grand philosophe auquel la géométrie doit beaucoup. La >Ieltrie se croit ohjigi' de faire une aidhenti(iue réparation à Descartes pour les petits philosophes, mauvais [)laisants ol mauvais singes de Locke qui, au lieu de rire inqiudemmenl au nez de Descartes, feraient nueux de senlir que, sans lui, le chanq) de la philosophie serait peut-être encore en friche ; il lui fait un mérite d'avoir conmi la machine animale, d'avoir le premier parfaitement démontré (jue les animaux sont de pures machines (3). Butfon ([ui était plein, comme l'a dit Klourens, de la philosophie de Descartes, le suit en ce qui concerne l'intelligence humaine et s'en l'approche beaucoiq) quand il parle desbétes (ij. Montescpiieu caractérise admirablement, dans les Lettres pr-rsanes, mm qu'a d'r)riginal et de fécond la physicpie de Descarlcs ; il eu vante les lois générales, inmmahles, éternelles, ([ui s'observent sans aucune exception, avec un ordre, une régularité et une prom[)titude infinis dans 1 immensité des espaces. Il sendile bien avoir trouvé, en rélléchissant aux théories de Descartes, sinon dans Descartes luimême (o), sa célèbre délinition des lois.

L'Académie française (G) proposait pour sujet de prix, en IIG^, l'éloge de Descartes. Voltaire avait lancé toutes ses critiques, Montesquieu était mort, ainsi que Maupertuis et La Mettrie ;

(l) Beuchot, lettre 12.].

(2, Comni"iitaire sur Malcbranche et lettre o48o, édit. Beuchot. Voyez encore F. Bouillier, II, :J67.

(3) t7/omme-m(/cAj«e, Amsterdam, 17Gi, p. 71.

(4; Flourens, Bu/fori, hisb/m; de nés idées et de ses travaux. Voyez Cnudillae, Traité des animaux; V. l'ii.net, P/nlosoij/iiede Conddlac (Introd. au Traité des gensaliijns).

'5j Voyez Boutrouv, tluse hiliue sur DesiMrtes.

(6) L'Académie éUiit déjà a la discrétion des philosophes. Voyez L. Bruuel, tes Philosophes el l'Académie française.

i LES IDEOLOGUES

Condillac avait donné YOrigine des connaissances, le Traité des Systèmes, le Traité des sensations et le Traité des animaux. Le discours préliminaire de rEncyclopédie et les volumes les plus controversés étaient publiés ; Helvétius avait, depuis quatre ans, été obligé de se rétracter pour son ouvrage de YEsprit. L'Académie, qui avait déjà couronné le jésuite Guénard pour un Discours sur l'Esprit philosophique, où il avait introduit un éloge enthousiaste de Descartes, donna le prix à Thomas, dont le ton est trop emphatique, mais qui apprécie assez exactement la philosophie cartésienne et les rapports qui l'unissent au xvm* siècle (1).

Laissons de côté les cartésiens fidèles : Fontenelle qui, en 1752, défend encore les tourbillons sans accepter la métaphysique cartésienne, le cardinal de Polignac,qui chante la physique et la métaphysique de Descartes, d'Aguesseauqui réfute Hobhes et refuse un privilège aux Eléments de la philosophie de Newton, Terrasson qui, en disciple de Descartes, développe une doctrine d'une importance capitale au xvm« siècle (2),Kéranflech et un certain nombre de penseurs qui méritent, comme Ta bien montré M. Bouillier, d'être lus par ceux qui cherchent à se rendre compte de la direction de la pensée au xvni" siècle. Mais il faut insister sur quelques-uns de ceux que d'ordinaire on se représente comme des adversaires de Descartes, sur Condillac, en qui l'on voit le véritable chef de la philosophie du xvni^ siècle, sur Diderot et d'Alembert, qui ont loué Bacon tout au moins autant que Voltaire avait vanté Locke et Newton. Si l'on examine la doctrine de Condillac et ce qu'il dit de Descartes ou des cartésiens, on verra que ce qu'il a conservé du cartésianisme est de beaucoup plus considérable que ce qu'il en a supprimé ou modifié ; qu'il est resté cartésien, sans s'en rendre compte luimôme toujours bien clairement, parce qu'il était plus occupé de mettre en lumière ce qui le distinguait de son prédécesseur que d'indiquer ce qu'il lui devait. La distinction de l'àme et du corps, les théories sur l'occasionalisme, la liaison des idées, la^méthode

(1) « Descartes, disait Thomas, a des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon... il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnilz, maïs bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; enfin il a mérité d'être mis à côté de New ton, parce qu'il a créé une partie de Newton et qu'il n'a été créé que par luimême... Il n'est plus, mais son esprit vit encore. Cet esprit est immortel, 11 se répand de nation en nation et de siècle en siècle. »

(2) La doctrine du progrès. Voyez F. Bouillier, Histoire de la philoaophie cartésienne, vol. 11.

LKS OIUCI.NKS l)K I. IDKOlJUIlK AI WIT SIÈCLE Ti

et la substitution des hypothèses ou des suppositions (1) t\ l'observation des faits uiontieul en lui un philosophe (pii a pu essayer d'oublier Descaites elMalebranche, après les avoir lus,— en quoi encore il les imitait, — mais qui en a conservé les doctrines les plus originales et les plus essentielles. 11 reconnaît d'ailleurs que nous avons de grandes obligations ù Descartes ; s'il place Malebranche au-dessous de Locke, c'est pour lui un des plus beaux esprits ilu dernier siècle, auquel personne ne peut être comparé qnaml il saisit la vérité. Il expose avec exactitude la première partie de VEthique, sans lancer contre Spinoza une seule injure, et criti([ue avec vivacité Leibnitz, mais le défend contre les adversaires superficiels, qui lui attribuent des contradictions grossières.

Diderot, dont la mobile pensée s'est laissé successivement séduire par tant de systèmes divers, a étudié de Descaries les ouvrages (pi'on lit ordinairement le moins (2); il fait de lîacon le fondateur de l'éclectisme moderne, de Descartes un grand éclectique : « Le génie, dii-il ailleurs, s'élève diui vol d'aigle vers une vérité lumineuse, source de mille vérités auxquelles parviendra i)ar la suite en ranq^ant la foule timide des sages observateurs; le génie anima les Platon, les Descartes, les Malebranche, les Bacon, les Leibnitz... Descartes a été le vrai restaurateur du raisonnement, le premier ([iii a amené une nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie, dont une bonne partie se trouve fausse ou fort incertaine selon les règles mêmes qu'il nous a apprises (3). »

D'Alembert place, parmi les principaux génies que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres et à qui la Grèce eût élevé des statues, parmi les grands hommes qui préparaient do loin, dans l'ombre et le silence, la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles. Bacon, Descartes,

(n Desrarles ■construit" le monde, li'S animaux et l'homme; Malebranrhe aflirme que toute supposition, pouvant saUsfaire à la résolution de toutes les diflicultés que rou peut former, doit passer pourunpriudpe incontestable [Rech. de la vérité, II, chap. vit, S Ij. Personne n'a, aussi bien (|ue M. Taine, mis en lumière les rapports étroits qui unissent les deux sitcles. [Ancien Régime, III, 1.)

(2) Lettre sur les Aveugles : « Descartes a rapporté dans sa Dioplrirjuele?, phénomènes de lu vue à ceux du touclier. » Uiilerot a remarqué ainsi, lon!^teni[)s avant Mahatly 'Descartes, Coll. forenglish Readers) que Descartes est le premier auteur de la théorie de la vision, attribuée à Berkeli-y.

{'■ij Art. Génie, Logique, \uyez encore les arUcIes consacrés à la philosophie arabe et à Malebranche.

(j LES IDÉOLOGUES

Newton et Locke. Il considère Descartes comme géomètre cl comme philosophe. « Ce qui a surtout, dit-il, immortalisé le nom de ce grand homme, c'est l'application qu'il a su faire de l'algèbre à la géométrie, idée des plus vastes et des plus heureuses que l'esprit ait jamais eues et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non seulement dans la géométrie sublime, mais dans toutes les sciences physico-mathématiques. » Comme philosophe, d'Alembert estime que Descartes a peut-être été aussi grand, sans avoir été aussi heureux ; mais il s'en faut de beaucoup, selon ^ui, que les sciences lui doivent aussi peu que le prétendent ses adversaires ; sa Méthode seule aurait suffi pour le rendre immortel, sa Dioptrique est la plus grande et la plus belle application qu'on eût encore faite de la géométrie à la physique ; on voit enfin dans ses ouvrages, môme les moins lus maintenant, briller la flamme du génie. S'il s'est trompé en métaphysique lorsqu'il a admis les idées innées, il a du moins conduit les bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l'opinion, de l'autorité ; il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu elle doit à ses illustres successeurs. Et d'Alembert conclut, dans une phrase qui n'a peut-être pas été assez remarquée (1), quel' «Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle ».

Ces exemples, dont il serait facile d'augmenter le nombre (2), sont plus que suffisants pour établir que Descartes a été connu et apprécié par les hommes les plus marquants du xvm® siècle. Mais on a soutenu que, dans la tourmente révolutionnaire, la philosophie de Condillac avait seule échappé au naufrage et que la chaîne de la tradition cartésienne n'avait été renouée que par Royer-Collard et Victor Cousin (3). Quelcjues faits caj^actéristiques

(1) Discours préliminaire de l'EncYclopédiç, dans les Mélanf/es de litlératirre, d'histoire et de philosophie, Amsterdam, 1768, vol. I, p. 124 à 144. — D'Alembert défend même les tourbillons devenus, dit-il, aujourd'hui presque ridicules, et trouve que cette explication de la pesanteur est uue des plus belles et des plus'ins-énieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées (p. 133) ; il dit ailleurs [Mélanges, IV, p. 228-229) que la philosophie ancienne et moderne n'a peut-être rien imag-iné de plus simple en apparence et de plus naturel que l'hypothèse des tourbillons. 11 loue Montesquieu, en disant quïl a été parmi nous, pour Tétude des lois, ce que Descartes a été pour l'étude de la philosophie.

(2) On pourrait citer le P. Buffier, qui essaie de concilier Descartes et Locke ; Helvétius, qui emprunte à Descartes le point de départ de sa doctrine, le cite partout comme un grand homme, et le suit en môme temps que Locke, Turgot, etc.

(3) F. Bouillier, op. cit., II, ch. xxxu, p. 645.

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