LES ORIGINES DE LIDEOLOCIE AU XVIP SIÈCLE
iiiontroront que la tratlilion cartésionno s'est coiitliuiéo pendantet après la Révolution (l). I^ 2 octobre 1793, M.-J. Chénior faisait un rapport à la Convention sur la translation au Panthéon des cendres de Descartes : dans le discours qu'il y joint, il range Descartes parmi les hommes prodigieux qui ontreculé les bornes de la raison publique et dont le génie libéral est un domaine (le l'esprit humain. Le premier, il a parcouru le cercle entier de la philosophie, dont Kepler et Galilée n'avaient embrassé qu'une partie, et donné à tout son siècle une impulsion forte et rapide. C'est un profond penseur qui a posé, pour ainsi dire , un flambeau sur la route des siècles et dont l'existence est une époque remarquable dans l'histoire du génie des hommes (2).
A peu prés à l'époque où la majorité triomphante de la Convention décrétait la Iranslalion'des cendres de Descartes au Panthéon, un des membres de la minorité, Condorcet, accusé et mis hors la loi, composait, dans une retraite précaire, son Esquisse dun tableau historique des proc/rès de l'esprit humain. Il y marquait, mieux encore peut-être que d'Alembertet Chénier, le rôle de Descartes dans le développement de la philosophie et des sciences. Avec Bacon et Galilée il forme le passage de la VHP à la IX*^ époque, mais il a imprimé aux esprits le mouvement que Bacon avec sa philosophie plus sage, Galilée avec sa marche plus sûre, n'avaient pu leur donner, et il a réuni, au domaine de la raison, la philosophie générale que Locke a renfermée dans ses limites légitimes (3).
En 1790, l'Institut, composé en majorité d'idéologues (i), demandait aux Cinq-Cents l'exécution du décret de la Convention. Cabanis rappelait, dans son premier Mémoire, que les erreurs de Descai-tes ne doivent pas faire oublier les immortels services qu'il a rendus aux sciences et à la raison humaine
(l) On pourrait directement comhattre la seconde partie de Tassertion. Royer- Collard, dans son discours d'ouverture, a fort maltraité Descartes, au nom de la réaction religieuse et politiiiue <pii, par haine de la Révolution et de ses doctrines, en vint a'vec Lamennais à condamner toute philosophie. (Cf. Paul Janet, Lamennais.) On a souvent accusé Victor Cousin d'avoir amoindri Descartes et faussé sa véritable pensée. Voyez ch. vu, § 4. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ces critiques. Cousin ne l'a pas ju^'é avec plus de bienveillance que ses prédécesseurs, Goudorcet, Cabanis, et D. de fracy, ou que son maître Laromiguiére.
(2j Œuvres de Chénier. Du[.ont, 1829, t. V, p. 108 sqq.
(3) II faut lire la vin' épO(iue tout enUére, pour juirer avec quelle larf^eur de vues et quelle si'ireté de critique, Con<lorcet a apprécié Descartes,
(4) Voyez ch. i, § 3.
et il le saluait comme un de ses prédécesseurs (1). Thurol, dans le Discours préliminaire à la traduction de Harris, marquait, par le Discours de. la Méthode, ré|)0(iue d'une véritable et heureuse révolution dans les idées en France (2). Deslutt de Tracy va plus loin encore : il met Descartes au-dessus de Bacon et ne trouve « dans toute la Grande Rénovation rien d'aussi précis, d'aussi profond et d'aussi juste » que les quatre règles de la méthode cartésienne. Le Je pense, donc je suis, est le mot le plus profond qui ait jamais été dit et le seul vrai début de toute saine philosophie. La Logique et la Grammaire générale de MM. de Port Royal, continuateurs de Descartes, ont fait naître Locke. Aussi D. de Tracy préfère l'ensemble de la philosophie de Descartes, qui a toujours eu pour principe d'employer l'expérience et l'observation, à celle de Leibnitz, qui donné plus à Timagination et aux conjectures (3).
Si l'on voulait montrer, d'une façon précise et complète, l'influence de Descartes sur tous ces philosophes du xviii" siècle dont l'admiration pour lui a été si vive, il faudrait déterminer en quelle mesure les cartésiens ont contribué à créer la philosophie de Locke, à préparer le progrès des sciences mathématiques, physiques et naturelles qui ont, en grande partie, nourri la pensée philosophique au xvm" siècle (4). Nous nous bornerons à rappeler brièvement quelques-unes des doctrines dont l'importance au xvm" siècle n'est niée par personne et qui lui ont été transmises à coup si1r par Descartes et ses disciples. L'école cartésienne tout entière avec Pascal, Arnauld, Nicole, Malebranche, Perrault et La Motte, joint au mépris du passé (o), la confiance dans l'avenir et l'espoir d'un progrès futur pour l'humanité. Des-
(1) Voyez ch. iv, § 1.
(2) Aux Ecoles normales, Garât était obligé d'expliquer pourquoi il omettait Descartes dans la liste des grands analystes (eh. i, § v).
C-i) Mé}770>)-es de t Institut national, se. mov. et polit., IV ; Logique, Discours préliminaire; Grammaire, Introduction ; Seconde partie du Traité de la volonté, ch. i. Il faudrait encore citer le jugement de Garât (Séances des Ecoles Normales, nouvelle édition, Paris, 1800, I, p. 225 sqq.) ; celui de Degéraudo, dans Vllisloire comparée des Systèmes de philosophie, 1804, II, p. 23 sqfj., qui se proclame d'ailleurs disciple de Goudillac ; celui de Thurot dans un article de la Décade (10 fruct. an XIII); celui de Laromiguière, dans le Discours d'ouverture de 1811 et dans les Leçons, &\(i. (Cf. ch. i, v, vi, viii.)
(4) Voyez § 3.
(5) Bouillier, I, ch. xxiii, et Rigaut, la Querelle des anciens et des modernes. — Malebranche va jusqu'à dire que ce serait uu bien petit malheur si le feu venait à brûler, non seulement tous les philosophes, mais encore tous les poètes ancieias.
LES OKIGl.NES DE L'IDKOLtHUE AU Wll SIKCLK !»
taries, pour nous on fouir au uiaîtrodans cette revue souiuiaire, oroit ((u'oupeut trouver uue philosophie praliipit», .. par laquelle eoniiaissaut la force et les actions du l'eu, de l'aii-, des astres, descieux: et de tous les autres corps([ui nous enviroiuuMit, aussi distinctenient que nous connaissons les divers métiers des aitisans, nous les pourrions enq)loyer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propi-es et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature..., qu'on doit chercher dans la médecine (1) un moyen de rendre communément les hommes |)lus sageset plus habiles..., ([non se pourrait exempter dune inlhiilé de maladies, tant du corps (pu^ de l'esprit, et mémo aussi peutêtre de raffaihlissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus... ; (pi'il a rencontré un cliemin tel, qu'on doit infaillihiement trouver, en le suivant, celte science si nécessaire, à moins ipi'ou n'eu soit empêché ou i)ar la Inièveté «le la vie ou par le défaut d(^s expériences » (:2). En matière pliilosopliiipie et scientithpie, Descartes inaugure, par la première règle de la méthode, la liberté d'examen que le xvni" siècle portera dans le domaine de la religion et de la politiijue. Il accorde une importance considérable à la melhode et fait du Co(/it.o, err/osum, le fondement de la science ; il distingue profondément le monde intellectuel du monde physique, et explique par le mécanisme les phénomènes matériels et vitaux (;j . Il cherche enfin dans la médecine le moyen de rendre les hommes plus sages et plus habiles, parce que l'esprit dépend du tempérament et de la disposition des organes du corps. Malebranche va plus loin et, dans la partie de la Recherche de la vérité qu'admirait tant le xvm" siècle, il explique, par la liaison des traces du cerveau, la liaison des idées les unes avec les autres, « qui n'est pas seulement le fondement de toutes les figures de la rhétorique, mais encore dune infinité d'autres choses de la plus grande conséquence dans la morale, dans la politique et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme ». Par elle encore il explique la mémoire et les habitudes. Par les différences constitutives des fibres cérébrales, il rend compte
(1) Cabanis et Deg-éran.lu reproduisent cette assertion de Descartes.
(2) Discours de la Méthode, vi.
(3) Voir surtout les Passions de l'âme, le Traité de la formation du fœtus, le Traité de l'homme, dans la conclusion duquel se trouve une curieuse phrase qui permettrait de faire remonter à Descartes la théorie de loccasionalisme.
fies différences intellectuelles de riionime et de la femme, de l'enfant, de riiomme mûr et du vieillard; par elles aussi de la folie, de Taction qu'exercent certains hommes sur leurs semblables, de la croyance aux sorciers et aux loups-garous, des passions différentes qui agitent les jeunes gens, les sanguins et les bilieux, les vieillards, les mélancoliques et les flegmatiques, de l'extension aux choses qui ont quelque rapport avec un objet, de l'amour ou de la haine qu'on porte à cet objet (1).
En lisant donc, après les œuvres deDescartes et de ses disciples plus ou moins fidèles, VEsquisse de Condorcet, les ouvrages où Condillac fait jouer un si grand rôle à la liaison des idées, VHonmie machine deLa Mettrie,les écrits de Bonnet, les /?<7/?/?<9rif.s du phydque et dumoral de Cabanis, on ne mettra plus en doute l'influence exercée par le cartésianisme sur toutes les grandes productions philosophiques du xvni' siècle, mais on se demandera quelles sont les influences rivales qui l'ont modifié de manière à le rendre inacceptable pour les fidèles disciples de Descartes.
La spéculation indépendante de la théologie est loin, en effet, d'être cartésienne en son ensemble. Elle marche dans trois autres directions, qui parfois se confondent avec le cartésianisme, mais plus souvent s'en séparent. Les uns recommandent le doute, comme Descartes, mais n'estiment nullement que le Cofjito, ergo sum soit un fondement solide pour les affirmations métaphysiques. Ils reproduisent les anciens sceptiques et acatalep tiques (2) ou se réclament de Montaigne et de Charron (3),
(1) Recherche de la Vérilé, 71. Coosulter OUé-Laprune, la Philosophie de Malebranche ; Paul Jariet, les Maîtres de la pensée moderne; Léchalas, l'Œuvre scienlifique de Malebranche {R.ph., xviii). — Voir surtout l'auteur et se demander s'il n'y aurait pas lieu de faire de Malebranche, au lieu de Hume, avec Pillon et Renouvier, ou de Hartley, avec Ribot, le fondateur après Aristote de l'associationisme.
{±) Estienne et Hervetus éditent et traduisent Sextus Empiricus ; Méuaïe le vante ; Pierre Valence dit que ses écrits sont entre les mains de tout le monde ; Foucher remet en honneur la >'ouvelle Académie.
(3; >'otre manuscrit contenait les preuves détaillées de toutes les assertions résumées dans cette Introduction. — M. Paul Janet, qui les a trouvées suffisantes, nous a engagé à les supprimer pour alléger Touvrage : nous avons suivi son conseil et réduit à 20 les 200 pages où étaient exposées et justifiées des affirmations fort opposées à tout ce qu'on lit dans la plupart des Histoires des philosophies.
LKS ORir.INKS Ut: L IhKOLOCME AU WIl SIKCLE H
qui jamais n'eurent plus (it> lertours et d'admirateurs. Ils deviennent de plus en plus nombreux', de plus on plus puissants: La Mothe Le Vayer est sui\i par Huet. Pour liayie, la suspension du jugement s'impose dans toutes les questions niétapbysicpies, sur lesquelles ni les tluHiloi;:iens ni les philosophes ne peuvent donner une certitude absolue. Mais son univre n'est pas purement néj;ative : il demandt» la toh'rance, limite la physique à l'expérienco et aux hypothi^ses probables, et sépare la morale de la nuHaphysique (1). Avec les sceptiques, d'autres philosophes concourent à ruiner la métaphysique cartésienne. Bacon, sur lequel s'est formée une légende non moins injustifiée que celle dont il a été précédemment question à propos de Descartes, a été vanté et lu au xvui" siècle, fort sainement apprécié au xvu% comme l'éloquent auxiliaire des savants qui pratiquaient la nit'thode expérimentab' (-2). Gassendi combat Aristote et Descartes, renouvelle la philosophie d'Kpicure et inspire Locke. Il est l'allié des savants et des sceptiques, en tant que les uns elles autres sont partisans de l'expérience ou de l'observation des phénomènes. Sa philosophie prend une importance de plus en |)lus grande, quand on persécute le cartésianisme, quand Molière et Dernier donnent à la doctrine leur célébrité de poète et de voyageur (3). A côté de Gassendi, les purs épicuriens, qui se réunissent chez Ninon ou à Aulenil, à Xeuilly, etc. (-4), répandent moins le goi'it de l'expérience qu'une morale fondée sur le plaisir ou l'intérêt, à hicpiclle La Rochefoucauld donne mie forme bien propre ù la populariser, tandis que Ilobbes la présente avec une ap()arence rigoureuse qui la fera accepter par ceux qui laisonnent {:'>).
Les savants observent, expérimentent, induisent. Peu à peu ils séparent la détermination des phénomènes ou de leurs lois de la recherche des causes et des spéculations métaphysiques.
(1) Cf. F. Piravet. art. Bayle {Grande Encyclopédie), ei la bibliojraiiliie (jui y est joiritr^
(Jj Voyez les ouvrages de Descartes, de Gassendi, de Malebratiche, de Spinoza, de Bayle, de Baillet, de Huet, etc., etc.
{'V) Sur Molière, traducteur de Lucrèce et disciple de Gassendi, cf. Larroumet, Eludes sur Molière; sur Gassendi jugé par le xvii« siècle, cf. Isaac Uri, U7i Cerrle savant au XVII* siècle et François Gwjel; sur Gassendi, cf. Duval-Jouve, Dictionnaire philosophique et Félix Thomas (thèse française sur Gassendi), «lui doit prociiainemcnt exposer les relations de Gassendi avec ses contemporains ; sur Bernier, cf. F. Picavet, Grande Encyclopédie.
(4; Diderot, art. Epicuréisme.
(■j) G. Cr. P.ohertson, Ifohhes.
L'astronomie, la première, prend un prodigieux développement et ses découvertes détruisent par la iMse le système d"Aristotc, puis un peu plus tard les tourbillons cartésiens. La géométrie et l'algèbre, la mécanique et les sciences physiques, les sciences naturelles, cultivées par les philosophes et les savants, ne réalisent pas des progrès moindres: l'homme, selon le mot de Pascal, se voit jeté entre un infiniment grand et un infiniment petit, dont les anciens n'avaient pas soupçonné l'existence. Comment auraient-ils donc pu donner une bonne explication métaphysique d'un univers qu'ils ne connaissaient pas? De plus en plus on a confiance dans l'expérience scientifique et on se défie des théories qui expliquent l'origine, la nature, la destinée de l'univers, où chaque jour la science montre des phénomènes inconnus, des lois ignorées (1).
Locke (2) conserve, de Descartes, de Gassendi et de leurs disciples, ce qui était surtout resté en honneur dans leur système et continue Montaigne et Bayle. Avec lui, la philosophie est de plus en plus une auxiliaire des sciences, et la psychologie, la logique, la morale, la politique et la science de l'éducation s'engagent dans une voie pratique et positive. Aussi devient-il, pour le xvm^ siècle, un chef dont se réclament presque tous les penseurs. Ce qui n'implique nullement d'ailleurs que Descartes et ses disciples, les philosophes partisans de l'expérience, Gassendi, Bacon et Hobbes, les sceptiques et les savants de tout ordre, n'aient contribué, en des proportions diverses, mais considérables, à l'éclosion des théories dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle la philosophie du xmui^ siècle.
Si Descartes n'est pas le seul maître du xvn' siècle, Condillac est bien moins encore le seul métaphysicien et surtout le seul philosophe du xv^I^
(1) Fonteaelle et Cuvier, Elof/es des Savants; Bailly, Histoire de l' Astronomie; Arag-o, Astronomie populaire ; Bertrand, les Fondateurs de l'Astronomie; Montucla, Histoire des Mathématiques; Hœfer, Histoires des Mathématiques, de l'Astronomie, des Sciences physiques, de la Zoologie, de la Botanique, etc., (collection Duruy, Hachette) ; Sprengei, Histoire de la Médecine ; Huxley , les Sciences naturelles, etc., etc., etc.
(2) Cousin, J'inlasophie de Locke; Ch. de Rémusat, Revue des Deux Mondes; Paul Janet, Histoire de la Science politique ; Fox Bourne, The Life of John Locke ; -Marion, Locke ; etc.