CABAMS AVANT LE 18 BRUMAIRE
La connaissance des langues anciennes est devenue moins indispensable depuis qu'il y a de bons livres dans les langues modernes; mais l'étude des langues jette un grand jour sur les procédés de l'esprit et permet de transporter certaines impressions, qui y accompagnent les idées, aux langues dont nous nous servons actuellement, de perfectionner, par des emprunts heureux, ces indispensables instrumenis de l'intelligence (1).
La conclusion de cet ouvrage considérable est, comme les Hid/ïfs^ remarquable par l'enthousiasme qu'elle respire (2).
«Des occupations et des devoirs de ditïérents genres, disait Cabanis, ne m'ont pas permis de conduire à sa fin un si grand ouvrage ». En effet, il devenait, en l'an [II, professeur d'hygiène
(1; i Hien, ilit-il, ne fortifie divantai^-e l'esiirit, ne lui donne plus de souplesse, ne meuble la mémoire de plus de sensations, d'imaires, de mouvements et de tours variés, que la leeture des bous écrivains dans les différentes lanïues ; et l'instruetion n'est, eu quelque sorte, qu'ébaucbée quand ou n'a pas entendu, dans leur idiome natal, les aerents intraduisibles de ees LM-uies oriiiinaux qui sont encore à plusieurs titres les bienfaiteurs de l'humanité ». Ou s'aperçoit eucore que Cabanis a lu et relira Homère.
(2) « L'époque actuelle est une de ces i;randes périodes de l'histoire veis lesquelles la postérité reportera souvent les ven\ et dont elle demandera éternellement compte à ceux qui purent y faire mari'lier, plus rapidement et plus sûrement, le genre humain dans les routes de l'amélioration. Il u'est donné qu'à peu de ffénies favorisés d"exercer cette grande influence : mais dans l'état où sont les sciences et les arts, il n'est personne qui ne puisse contrihuer à leurs progrès. Le moindre perfectionnement réel, dans l'art le plus obscur, rejaillit bientôt sur tous les autres, elles relations établies entre les différents objets de nos travaux, les font tous participer aux progrès de chacun. On voit, on sait, on démontre aujourd'hui qu'il n"esl rien d'isolé dans les travaux de l'iionime : ils s'entrelacent, pour ainsi dire, comme les peuples dans leurs relations commerciales, ils s'entr'aideut comme les individus unis par les liens sociaux... Il est donc maintenant permis aux hommes les plus obscurs d'aspirer à rendre des services importants, il est permis aux savants, aux gens de lettres, aux artistes, aux plus simples artisans d'aspirer à rendre des services généraux, de contribuer au perfectionnement comnum... Et nous qui, dévoués au soulagement de rhumanité souffrante , tenons si souvent , dans nos mains, les intérêts les plus chers au cœur de l'homme ; nous, (jue l'importance de ces intérêts force à chercher des lumières de toutes parts et dont les études embrassent presque toutes les connaissances physiques et morales, poiuxions-nous être seuls exceptés du droit de servir le genre humain tout entier par nos travaux et de concourir à ses progrès ? Non, sans doute. Réunissons donc nos efforts: portons, dans les études et dans la pratique de notre art, cette philosophie et cette raison supérieures sans lesquelles, bien loin d'offrir d'utiles secours, il devient le plus souvent un véritable fléau public: osons le rattacher, par de nouveaux liens, aux autres parties des connaissances humaines ; ([u'elles eu reçoivent de nouvelles et plus pures lumières: et qu'au moment où la nation française va consolider son existence républicaine , la médecine, rendue à toute sa dignité, commence ellemême une ère nouvelle, également riche en gloire et féconde en bienfaits » ,
206 L'IDÉOLOGIE PIIYSIOLOCUQUE
aux écoles centrales, puis il entrait à la section d'analyse des sensations et des idées. Un mois plus tard il y lisait des Considérations gnièrales sur rétiide de ilioymne et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés intellectuelles et morales. Dans la séance publique du 15 germinal, il indique le plan et le but des Rapports du physique et du moral. Puis il lit, en thermidor, l'Histoire physiolor/ique des sensations ; en fructidor, Y Étude de l homme considéré par rapport à l'influence des âges sur la formation des idées et des affections morales, le ^lémoire sur rinfluence des sexes. II est chai-gé d'examiner , avec Rœderer , les ouvrages de Werner ; avec Lacuée, un Mémoire sur V Insalubrité et le mauvais état des prisons (1). Au commencement de la même année, il publie, dans le Magasiîi encyclopédique, une Note sur le supplice de la gtiillotine. Tout en s'élevant contre les « assassinais juridiques » de la Terreur et en demandant la suppression de la guillotine, il soutient que le moi n'existe que dans la vie générale et que les têtes des guillotinés n'éprouvent ni vives souffrances, ni vives
angoisses.
L'an V, Cabanis examine, avec Daunou, la Galerie historique et républicaine des hommes célèbres; avec Lacuée et Baudin, la question des secours publics. Avec Grégoire, Daunou, Dupont de Nemours, Lévesque et Fleurieu, il choisit les mémoires à imprimer; avec Rœderer, il lit de nouveaux ouvrages de Werner. Il fait une seconde lecture des Considérations génércdes sur V étude de l'homme et propose de rédiger une BibliotJièqiie universelle qui serait Titinéraire des sciences, des lettres et des arts, parce que « le plus grand obstacle à la saine instruction et au progrès de l'esprit sera, un jour, l'immensité des livres au milieu desquels l'homme, non encore instruit, se trouve perdu sans savoir quelle route il doit prendre ». Puis il lit son Mémoire sur rinfluence des tempéiraments et l'Institut décide qu'on imprimera.en entier ce qu'il a communiqué des Rapports. En même temps qu'il publie ses Mélanges de littérature allemande, il collabore au Conservateur, avec Garât et Daunou, Chénier et Boisjolin, Sieyès et Talleyrand. Deux fois désigné parles professeurs de l'École de médecine, il fait un cours de perfectionnement de la clinique. Nous avons ses Leçons d'ouverture et
(1) Pour nnstitnt, nous suivons les indications inédites que nous avons trouvées dans les cartons du secrétariat.
CABANIS AVANT LE 18 HRlMAIIîE 207
de clôture. La inéilecine touche à une grande révolution. Ses progrès reposent principalement sur la génération à laquelle Cabanis s'adresse. Destinée à vivre sous une constitution qui respecte et consacre tous les droits, elle va se trouver entourée des circonstances les plus propres à développer les talents ; elle a devant elle un avenir dont on n'avait point osé concevoir l'espérance. I/expérience de la vie, ajoutait-il, vous apprendra que les jouissances les plus étendues et les plus durables sont attachées à la combinaison des idées importantes et à la découverte des vérités utiles ; que le bonheur tient à l'accomplissement des devoirs qu'on s'est imposés et que la meilleure manière de travailler pour soi-même est de travailler pour ses send)lables ; qu'en un mot, l'art d'être heureux n'est que celui d'être vertueux et bon. Heureux, disait-il encore, les maîtres qui, contribuant à développer et à perfectionner en vous les riches dons de la nature, s'associent ainsi d'avance à votre gloire 1 Plus heureux encore ceux qui, par leurs leçons et leurs exemples, cultivent, dans vos âmes, le sentiment et l'amour de nos sévères devoirs, et qui se préparent, pour leur vieillesse, le consolant spectacle des succès qui vous attendent !
Le cours doit tendre à deux fins essentielles. D'un côté, il faut exposer les cas les plus rares et familiariser les esprits avec les circonstances extraordinaires qui se présentent dans la pratique ; tracer dès règles propres à se guider d'après des observations analogues, quand man([ueront les observations identiques, et faire sentir les rapports généraux qui lient ou rapprochent les maladies les plus diverses en apparence, les motifs communs qui font rentrer dans le même esprit et découlei- des mêmes vues les traitements, qu'au premier coup d'œil on peut croire les plus opposés ; enfin, simplifier les dogmes fondamentaux qui se rapportent à tous les cas et peuvent servir de lien à toutes les observations de détail. D'un autre côté, il faut traiter l'art d'étudier et d'observer, d'expérimenter et de raisonner, dans la science dont les objets sont le plus variés et le plus mobiles. Le plan d'un cours, où toutes les parties de la pratique seraient enchaînées dans Tordre le plus naturel et naîtraient les unes des autres, ne peut être le fruit que de beaucoup de travaux et de méditations. Le triage des faits certains, ou douteux, ou faux, des vérités évidentes ou des conjectures et des errem's, n'a pas été fait encore. 11 faut revoir un nombre infini d'observa-
-208 LIDÉOLOGIE PHYSIOLOGIQUE
tions et tenter un nombre encore plus considérable d'expériences. Si Ton peut déjà lier, en systèmes partiels, celles qui se rapportent à certains fragments de l'art, il est impossible de bâtir un système général qui les distribue, les organise et les embrasse toutes.
Des ouvrages d'Hippocrate on peut rapprocher les découvertes modernes. Les règles de la méthode universelle n'ont été trouvées que dans ces derniers temps, et on n'a fait voir ni comment il convient de la transporter dim genre à l'autre, ni quelles modifications il convient alors de lui faire subir. Dans les mathématiques, les signes ont exactement la même signification pour tous •et les démonstrations sont rigoureuses. Les sciences physiques participent aux mômes avantages, quand on peut y ranger les vérités dans l'ordre naturel de génération. Mais, pour ramenei" ainsi à des méthodes sûres et exactes toutes les branches des connaissances humaines, la tâche sera longue, caries objets sont mobiles et changeants. Il faut donc remonter aux esprits inventeurs, qui nous découvrent les lois auxquelles ils obéissent dans leur marche. Cela est surtout indispensable dans les sciences d'observation. Or, si les modernes ont créé l'art d'interroger la nature, ils ne peuvent, pour le talent de l'observation, lutter avec les Grecs, qui nous offrent, au degré le plus éminent et dans tous les genres, cette contemplation assidue et cette fidèle reproduction des procédés de la nature (1).
Hippocrate a eu le génie de l'inventeur au plus haut degré de perfection peut-être dont il est susceptible. Il a connu l'artifice des procédés de l'esprit; il a exposé la manière dont nos idées se forment, les causes les plus ordinaires de nos erreurs, les moyens de nous en garantir, la marche générale à suivre pour découvrir les vérités et les rendre fécondes. Bien plus distinctement qu'Aristole, il attribue nos idées à la perception et à la combinaison des impressions reçues par les sens.
(1) (c Savants, philosophes, poètes, artistes, tous présenteut, à cet égard, un oaraetère commun, qu'il ne faut pas beaucoup d'attention pour l'econnaître, et quand on veut étudier l'art de démêler et de siisir ce qui tient essentiellement aux formes générales ou à la marche constante des choses, de retracer chaque ojjjet dans un dessin et avec des couleurs dune égale vérité pour tous les pays et pour tous les siècles, de réveiller une grande quantité d'impressions accessoii-es, par la manière de clioisir et d'associer les impressions principales, ce sont les génies de celte heureuse et grande époque qu'il faut consulter, qu'il faut méditer, dont il faut commencer par imiter la manière pour pouvoir se placer à côté d'eux et parvenir à les surpasser quelquefois ». On s'aperçoit ici encore que Cabanis a étudié Homère et Hippocrate ; on est préparé aux doctrines stoïcieunes de ki Lettre siu' les causes premières.