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CAB.VMS AVANT LE 18 BRUMAIRE

accrédilé. La doctrine do la porfeclibiliU' est J)ieii loin d'être nouvelle et elle n'est point chimérique. La philosophie moderne ne cherche pas, comme on le dit trop souvent, à glacer tout enthousiasme ; elle ne s'occupe pas d'objets inintelligibles ou IVivoles, d'idées creuses, de subtilités et d'abstractions, mais elle est la science des méthodes qu elle fonde sur la connaissance des facultés de Ihomnie et qu'elle approprie à la nature des différents objets. Seule elle a vu que la liberté ne saurait être perfectionnée et conservée que par les lumières et elle a indiqué, comme l'un des premiers devoirs du législateur, celui de mulliplier partout et de coordonner avec sagesse les moyens d'instruction. 3Iais aussi elle pense que les vérités les plus pures perdent une partie de leur autorité par suite des préjugés ; que Jamais on n'aura assez perfectionné les notions qui servent de hase à nos jugements pour qu'il ne reste plus rien à faire, soit afin d'étendre et de multiplier nos jouissances, soit afin d'en perfectionner les moyens. C'est à elle que, depuis Aristoh* jusqu'à Gravina, Beccaria, Smith et Diderot, on doit ce qui a été dit de mieux sur l'éloquence, la poésie, la musique et les arts du dessin (Ij. Et c'est à cause d'elle que les hommes qui la professent, se réjouissent de voir des savants ou des écrivains qui font mieux et vont plus loin qu'eux-mêmes, sont toujours prêts à témoigner estime et reconnaissance à tous les travaux qui contribuent à nous rapprocher du but.

Par une autre lettre adi-essée à la Di'cade (2), Cabanis prit la défense de lEcole polytechnique que Thomas de la Marne proposait de supprimer. Les amis de la liberté n'ont qu'à la citer, pour repousser victorieusement les reproches de vandalisme. Ceux qui s'intéressent aux progrès de l'instruction se consolent de l'état désastreux où se trouvent la plupart des autres écoles, en songeant que, du moins, les sciences physiques et mathématiques n'ont jamais été enseignées avec autant de moyens de tout genre. Les matières d'enseignement, ses professeurs illustres, les élèves distingués qu'elle a déjà fournis aux divers services publics, suffiraient à la défendre. Mais, pour répondre à des objections souvent répétées, il faut rappeler les vues qui la

(1) Cabauis reproduit les mêmes idées dans la Lettre à Thurot (cli. iv, § 3).

(2) Nous pouvons dire de cette lettre ce que nous disions de la précédente ; elle est aussi inconnue que si elle était inédite. Elle n'est pas signée, mais la table des matières la lui attribue formellement.

firent créer. Elle fut destinée à enseigner la théorie des sciences mathématiques et physiques, tandis que les écoles d'application (1) étaient exclusivement consacrées à l'instruction pratique. Rien de plus conforme à la nature des choses que cette distinction. La théorie est indispensable pour bien saisir les détails et les procédés de la prati([ue ; mais on porterait la confusion dans l'une et dans l'autre, si l'on mêlait l'étude de la première à celle de la seconde, si l'on ne rendait d'abord familier à tous les élèves l'instrument général dont ils ont besoin. L'Ecole polytechnique ne saurait être placée ailleurs qu'à Paris ; car là seulement on trouve des professeurs capables de tenir les élèves au courant de toutes les découvertes. D'ailleurs, en procédant ainsi, on répandra, dans toute la France, non seulement les connaissances exclusivement concentrées à Paris, mais encore les nouvelles méthodes qui fournissent le seul moyen utile d'égaliser en quelque sorte les esprits. Il ne saurait être non plus question de réduire les autres parties enseignées dans les écoles centrales |)0in' y fortifier celles qui tiennent exclusivement aux sciences |)liysi(pies et mathématiques, car cette réduction serait propre à détruire le peu qui nous reste d'enseignement. Il faut revenir aux pratiques des siècles et des pays les plus éclairés, à l'instruction littéraire, préliminaire indispensable et base de toutes les autres. Les élèves mêmes qui réussissent dans les sciences, mais n'ont pas une éducation littéraire suffisante, se ressentent toujours de cette lacune.

Cinq jours avant que Cabanis écrivît cette lettre, Bonapart(3, de retour dÉgypte, assistait à la séance générale de l'Institut avec Monge et Volney. Cabanis, ami de 'Volney et de Sieyès, prit une part active au 18 Brumaire. On s'en est étonné fort souvent: « Il est vraiment surprenant, a-t-on dit (2), que des hommes comme Grégoire, Tracy, Cabanis, Gallois et plusieurs autres, aient pu se méprendre au point de fonder de grandes espérances sur les intentions de Bonaparte ». Qu'on s'aperçût en 1817 ([ue le 18 Brumaire avait donné « naissance à un nouveau despote », il n'y avait rien d'étonnant. Il était peut-être plus difficile, en l'an VIII, de supposer qu'il en serait ainsi. Que Bonaparte ait

(1) Les observations de Thomas, disait Cabanis, lui ont été dictées plutôt par un zèle particulier pour l'école de Chàlous, située dans son département, que par (les considérations d'intérêt public.

(2; Lavaud, Notice sur Grégoire, 1817, Paris.

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ti'oiupé. tout à la fois, les espérances des idéologues, ([ui aUcndaient un Washington, et celles des royalistes, qui voyaient en lui un Monlv, cela est vrai encore. Mais les idéologues n'avaientils pas de bonnes raisons de croire que Bonaparte défendrait leurs idées? C'est par Barras quil avait été choisi pour commander l'année au 13 vendémiaire; c'est par le Directoire, où siégeaient Barras, La Révellière-Lepeaux: el Carnot, qu'il avait été nonnné au commandement de l'armée d'Italie. Après le traité de Canipo-Formio, il répondait aux compliments de Garât, comme tin p/iilosop/tp qui aurait paru quelque temps à In tète des armées : « Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas pormettre qu'il existe une seule idée nouvelle qui ne lui appartienne ». Ami de Volney, il entreprenait, peut-être sur ses indications, l'expédition d'Egypte et faisait tous ses efforts pour décider D. de Tracy à l'accompagner. De retour en France, il reprenait ses relations avec Volney et Rœderer, et par ce dernier, avec Talleyrand et Sieyès. A cette époque, où l'on représente d'ordinaire « tous les grands personnages du gouvernement, de l'armée, de l'Institut, affluant chez le général et lui déférant en quelque sorte le pouvoir» (1), Bonaparte, ditMignet, recherchait, avec une amabilité mêlée d'ambition, les entretiens d'un homme aussi respecté, qui était l'un de ses plus spirituels confrères à l'Institut et pouvait être l'un de ses soutiens aux Cinq-Cents. Il allait visiter Cabanis à Auteuil et demandait à voir M""' Helvétius (2). Comment Cabanis se serait-il défié, lui d'ailleurs si confiant et si peu disposé à soupçonner les hommes de mensonge, de celui qui estimait D. de Tracy et témoignait de la déférence à M""" Helvétius, qui avait pour amis Volney, Rœderer, le défenseur de la philosophie attaquée par Rivaj'ol, et enfin s'était exprimé à l'Institut comme un pur idéologue? D'ailleurs, il ne répugnait pas plus que Turgot ou Condorcet à employer des mesures despotiques pour établir la liberté. Il ne

(1) Sainte-Beuve, Rœderer, y». 361.

(2) Elle lui faisait parcourir son jardin et lui disait : « Je veux que vous sachiez, ii-énéral, combien ou peut être heureux avec deux arpents de terre. Vous pourrez arriver à la suprême puissance, mais vous n'y trouverez jamais le bonheur dont je jouis ici ».

condamnait, parmi les journées dans lesquelles, de 1789 à l"9îi. les partis avaient eu recours à la violence, que celles dont If but n'avaitpasété de rendre les Français meilleurs, plus instruils et plus heureux.

Dans la commission des Cinq-Cents, formée pour préparer la Constitution, Cabanis défendit, à propos de l'emprunt forcé, la Révolution qui venait de s'accomplir (1).

A la fin de décembre, il donnait Quelques Conùdèr citions sur r organisation sociale et sur la nouvelle Constitution. Après avoir contribué à préparer les événements de Brumaire et à les terminer, il démontre aujourd'hui, disait J.-B. Say (2), en vrai citoyen et en bon penseur, quelles en doivent être les heureuses conséquences; il ramène parla raison ceux qui n'avaient cédé ([u'à la force. Cabanis répond à ceux qui ne voient que des ambitions personnelles dans la révolution de Brumaire (3). Puis, d'après les facultés et les besoins de Ihomme, et eu faisant abstraction d'un prétendu état de nature « puie fiction de l'esprit »,il établit que le gouvernement doit être fort, pour protéger efficacement la liberté des individus; pondéré, pour ne pas

(1) Aux hommes de santr, à qui ou avait arrai'hé leur proie, aux ageeits de la royauté, i\m oyaieut quou iia\ait pas tra^ aillé pour eux et qui se réunissaient pour faire rirculer des bruits sinistres, pour jeter l'alarme parmi les acquéreurs de biens nationaux, il répondait qu'il n'y aurait point de réaction, que les hommes du 18 et du 19 brumaire étaient les mêmes qui voulurent et préparèrent le 18 fructidor, pour arrêter les assassinats des britrands royaux et pour réprimer l'audace avec laquelle les émiirrés parlaient de rentrer dans leurs anciennes possessions. A ses collègues, il disait qu'après avoir montré aux fanatiques révolutioimaiies, ce qu'est le courage de la raison et de la conscience et ce que les modérés savent oser quand il le faut, ils montreraient maintenant ce «pie doit être l'énergie de la modération après la victoire, en ne poursuivant et ne châtiant que les actes considérés comme criminels par la morale de tous les pays et de tous les temps. Il laissait aus royalistes le loisir de chercher, dans leurs bassesses et leurs plates adulations, quelque image du régime qui fait l'objet de leurs regrets et aflirmait qu'ils ne feraient point partager cette ivresse à ceux qu'ils en fatiguaient : « Des âmes lières et républicaines, disait-il, sont plus difflciles en louanges, elles n'acceptent que celles des hommes libres, et pour celui qui a servi dignement sa patrie, ce ne sont pas les adorations des valets, c'est l'approbation reconnaissante des citoyens qui flatte, élève et touche le cœur. Telle est la véritable gloire des véritables grands hommes, mais il faut presque en être digne pour bien en sentir le prix w. [Décade, 30 brumaire an Vlll.)

(2) Décade p/titosophirjue, 10 nivôse an VIII.

(3) « Quelques personnes assez malheureuses pour ne chercher dans les actions humaines que des vues coupables ou viles, s'efforcent de rapporter à certaines ambitions personnelles la cause de ce dernier mouvement. Elles sont à plaindre de ne pouvoir pas même supposer qu'il existe des âmes assez généreuses pour attacher tout leur bonheur au souvenir d'un grand service rendu à leur pays, de ne pas croire qu'il y ait des fonctionnaires à qui la vie deviendrait insupportable, s'ils avaient négligé d'employer le genre et le degré d'influence qu'ils exercent sur les affaires publiques, pour faire cesser l'oppression de leurs concitoyens. »

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opprimer ceux quil doit défendre; stable, parce que la dun-e améliore les bonnes institutions, mais ouvert aux améliorations et aux perfectionnements.

La Constitution nouvelle réunit les avantages de la démocratie et de l'aristocratie, de la monarchie et de la théocratie. Elle lient compte de la division des pouvoirs et du système représentatif : le peuple, incapable de remplir lui-même les diverses fonctions, est aussi incapable dapproprier à chacune les hommes dont le caractère et le talent y conviennent le mieux. Aussi Cabanis vante-t-il le mode ingénieux d'élection proposé par Sieyès et dont Garât disait que, nul n'étant exclu, il serait pourtant difficile qu'aucun fût mal choisi (1). Létat de la France, en guerre à l'extérieur et à l'intérieur, justifie suffisamment la part considérable qu'on a faite au pouvoir exécutif, surtout en raison des garanties qu'offre, dit Cabanis, celui (|iii a été revêtu du titre de premier citoyen français, et -J.-B. Say ajoute que le rôle d'un usurpateur et d'un roi est petit en comparaison dt' celui qu'il est appelé à remplir (2)1 — Cabanis (3)

(1) « Voilà la bonne déniocratip, la voilà avec tous ses avantag-es : car réi,'alité la plus parfaite règne entre tous les citoyens ; chacun peut se trouver inscrit sur la liste de confiance et y rester, eu passant à Travers toutes les réductions ; il suflit i[u'il obtienne les suflraçes... Voilà la démocratie purgée de tous ses inconvénients. Il n'y a plus ici de populace à remuer au forum ou dans les clubs ; la classe ignorante n'exerce plus aucune influence ni sur la législature, ni sur le gouvernement ; partant, plus de démagogues. Tout se fait pour le peuple et en son nom, rien ne se fait par lui ni sous sa dictée irréfléchie..., il vit tranquille sous la protectioirdes lois... il jouit des doux fruits d'une liberté véritable ».

(2) J.-B. Say disait encore dans le même article : « Il ne faut point être surpris que les événements de brumaire aient obtenu, comme ceux de 1789, l'assentiment de tous les vrais citoyens, de tous les bons penseurs ».

(3) « Hommes paisibles et laborieux, vous serez protégés par des lois sages ; et Texécution de ces lois sera remise entre les mains d'un gouvernement stable et fort.

« Proprictaires et capitalistes entreprenants, vos possessions vous sont garanties : le fruit de vos spéculations restera dans vos mains ; il deviendra la juste récompense de vos efforts : aucune entrave n'arrêtera Tessor de vos plans, aucune loi prohibitive ou rapace ne viendra les glacer, ou les mettre à contribution.

« Hommes de tous les partis, respirez enfin : toutes les dénominations de la haine sont abolies ; il n'y a plus maintenant que des Français. Vous ne pouvez plus être oppresseurs, mais aussi vous ne serez plus opprimés.

« Hommes religieux, de quelque manière que vous a^loriez cette force inconnue de la nature, cette puissance toujours et partout active (voir ce que nous avons dit à propos de la séance légendaire de l'an X p . 214 sqq ; le passage présent est une nouvelle preuve en faveur de nos conclusions) que vous aimez à faire présider plus immédiatement aux destinées humaines, la liberté de votre culte sera protégée, et si vos dogmes contribuent à fortifier dans les cœurs la bonne et saine morale, ils seront respectés de ceux même qui ne les adoptent pas.

« Savants, hommes de lettres, artistes de tout genre, une carrière immense de gloire s'ouvre devant vous : vous travaillerez pour un peuple libre et sensé; vos chefs-d'œuvre seront accueillis et proclamés avec enthousiasme, vos productions

m L IDÉOLOGIE PHYSIOLOGIQIE

terminait en exhortant chaleureusement les citoyens des (lifrcrentes classes à soutenir et à défendre le nouveau pacte.

utiles seront aijpréciées par la raison, consacrées par la reconnaissance, et les récompenses nationales sont également réservées à celles qui peuvent augmenter le bien-être ou les jouissances des citoyens, comme à celles qui doivent honorer la patrie aux yeux des autres nations et de la postérité.

« Enfin, vous philosophes, dont toutes les méditations ont i)0ur objet le perfectionnement et le boulieur de Tespèce humaine, ce ne sont plus de vaines ombres que vous embrassez maintenant. Après avoir assisté, dans les continuelles alternatives de l'espérance et de la douleur, à ce grand spectacle de notre Révolution, vous en voyez avec joie terminer le dernier acte : vous verrez surtout avec ravissement s'ouvrir enfin cette ère nouvelle si longtemps promise au peuple français, où tous les bienfaits de la nature, toutes les créations du génie, tous les fruits du temps, du labeur et de Texpérience seront mis à profit, ère de gloire et de prospérité où les rêves de votre enthousiasme philanthropique doivent eux-mêmes finir par être Ions réalisés. »

CHÂlMTRi: IV

CABANIS APRÈS LE 18 lîRUMAlRE

Cabanis, devenu sénateur, ne devaiL garder longtemps ni son admiration pour la constitution de l'an VIII, ni sa confiance en Bonaparte. 3Iais en raison même de la part qu'il avait prise à l'établissement du régime nouveau, on accorda une attention plus grande à ce qui paraissait de lui dans les deux premiers volumes des Mi'moires de la seconde classe (1).

Trois lettres enlbousiastes de Tburot, dont la dernière parut quelques jours avant Marengo, les signalaient aux lecteurs de la Décade. Cabanis a, selon Thurot, placé les sciences métaphysiques et morales au rang des sciences physiques et naturelles : il leur a donné un degré de certitude et d'évidence dont on aurait eu peine à les croire susceptibles. A la môme époque, Biran travaille au premier 3Iémoire sur l'Habitude : « l'œuvre de Cabanis jette un nouveau jour, dit-il, sur la science de l'homme, et présage là création prochaine d'une nouvelle métaphysique ».

Bien de moins distinct et de moins saisissable, selon de Bémusat, que la doctrine des Rapports. Il a raison, s'il entend qu'on n'y trouve point de système métaphysique ou de réponses fermes aux questions d'origine, de nature ou de destinée (2) ; il a tort aux yeux de qui accepte le point de vue où s'est placé Cabanis, du rapport des phénomènes physiologiques et des phénomènes psychologiques. Et c'est là le seul rôle qui convienne à l'historien, soucieux de faire connaître le véritable fondateur, après Descartes, de la psychologie physiologique en notre pays. Aussi insisterons-nous tantôt sur la méthode ou la liaison des

(l) On y trouvait des Considérations générales sur l'iioryime, l'Histoire physiolofjigiie des sensations, l'Influence des dr/es, des sexes, des tempéraments sur la formation des idées et des affections morales, c'est-à- dire six des douze Mémoires dont la réunion forme les Rapports du physique et du moral.

{i) C'est ce qui explique les interprétations si différentes qu'en ont données, au point de vue métaphysique, les partisans et les adversaires.

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idées, tantôt sur des vues originales, de manière à mettre en lumière ce qui peut expliquer le succès du livre.

C'est sui'tout le plan et le but que nous fournit la lecture du premier Mémoire. Belle et grande est l'idée de considérer toutes les sciences et tous les arts comme des rameaux d'une même tige, unis par une origine commune et par le résultat qu'ils sont destinés ù produire, le perfectionnement et le bonheur de Ihomme. Mais il en est qui se prêtent des secours plus nécessaires ou plus étendus. La physiologie, l'analyse des idées et la morale, sont les trois branches d'une seule et même science qui peut s'appeler, à juste titre, la science de l'homme. Les hommes qui ont cultivé avec le plus de succès la philosophie rationnelle, étaient presque tous versés dans la physiologie, ou du moins, les progrès de ces deux sciences ont toujours marché de front.

Les premiers sages de la Grèce étudièrent l'homme sain et l'homme malade pour lui conserver ou lui rendre la santé. La philosophie y naquit comme par une espèce de prodige, avec la plus belle langue que les hommes aient parlée (1). Pythagore et Démocrite, Hippocrate et Aristote créèrent des méthodes et des systèmes rationnels, y lièrent leurs principes de morale et fondèrent les uns et les autres sur la connaissance physique de l'homme. L'école de Pythagore fournit pendant plusieurs siècles des législateurs à toute l'ancienne Italie, des savants à toute la Grèce et des sages à l'univers. Son fondateur entrevit les éternelles transmutations de la matière, porta le premier le calcul dans l'étude de l'homme, et voulut soumettre les phénomènes de la vie à des formules mécaniques. Démocrite osa concevoir un système mécanique du monde, fondé sur les propriétés de la matière et sur les lois du mouvement. Ainsi il fut conduit à ne chercher les principes de la morale que dans les facultés de l'homme et dans les rapports des individus entre eux. Il indiqua les expériences comme un nouveau moyen darriver à la vérité. Il disséqua des animaux et chercha la solution des pro-

(1) Voyez la Lettre à Thurot sur les Poèmes d'Homère.

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Itlèines de iiuMaphysiciue dans rorganisation de riioniine, comparée avec les fonctions de la vie et avec les phénomènes moraux. Hi[)pocrate a fondu, dans ses écrits, la médecine et la philosophie, en commençant par étudier les faits. Il a formé des élèves qu'il entourait de tous les objets de leur étude, comme sil avait été déjà initié à tous les secrets de la méthode analytique. Egalement en garde contre les généralisations portant sur des données insuffisantes et contre limpuissance de l'esprit qui, ne sachant pas apercevoir les rapports, se trahie éternellement sur des individualités sans résultats, il sut appliquer, aux ditïérentes parties de son art, les règles générales de raisonnement et la métaphysique supérieure qui embi-asse tous les arts et toutes les sciences. Souvent il jeta un regard perçant sur les lois de la nature et sur les moyens par lesquels on peut les faire servir aux hesoins de Ihomme. Dans une phrase des napyysliti , il a fait Ihistoire de la pensée,

Aristole fut un des esprits les plus éminents de l'antiquité. Le premier, il fit l'analyse complète et régulière du raisonnement. S'il était remonté à la formation des signes, s'il avait connu leur influence sur celle même des idées, il aurait peut-être laissé peu de chose à faire à ses successeurs. V Histoire des animaux, dont liuffon n'a point fait oublier les admirables peintures, dévoile le secret de son génie. C'est dans l'étude des faits physiques, dans lanatomie et la physiologie qu'il a acquis la fermeté de vue qui le caractérise et puisé les notions fondamentales de l'économie vivante, sur lesquelles sont étahlies et sa métaphysique et sa jnorale (1).

Bacon ouvrit de nouvelles routes à l'esprit humain. Il avait embrassé toutes les parties des sciences, mais spécialement la physique animale. Descartes qui, malgré ses erreurs, a rendu des services immortels aux sciences et ci la raison humaine, a passé une grande partie de sa vie à disséquer. Le secret de la pensée lui parut caché dans l'organisation des nerfs et du cerveau. Il osa même déterminer le siège de l'àme et chercha à connaître les lois qui la régissent par des' observations physio logiques. Hobbes avait plus médité que lu. Étranger à plusieurs parties des sciences, il introduisit cependant, dans les matières de pur raisonnement, une classification extrêmement métho-

(1) A ces quatre philosophes, Cabanis ajoute plus tard Épicure.

dique et une précision de langage qui n'a peul-êl:ro jamais été égalée (1). Locke a remonté aux sensations, véritable source des idées et à l'emploi vicieux des mots, véritable source des erreurs. Médecin, il préluda, par l'étude de l'homme physique, à ses découvertes dans la métaphysique, la morale et l'art social. Charles Bonnet fut grand naturaliste autant que grand métaphysicien. Helvétius, avec son esprit sage et étendu, Condillac, avec sa raison lumineuse et sa méthode parfaite, ont manqué des connaissances physiologiques qui auraient empêché le premier de soutenir le système de l'égalité des esprits, et fait sentir au second que l'àme, telle qu'il l'envisage, est une faculté, mais non pas un être, et que, fût-ce même un être, elle ne saurait avoir plusieurs des qualités qu'il lui attribue (2).

La sensibilité est le dernier résultat et- le principe le plus général que fournit l'analyse des facultés intellectuelles et des affections de l'àme. Le physique et le moral se confondent donc à leur source; le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue plus particuliers. La vie est une suite de mouvements qui s'exécutent en vertu des impressions reçues parles différents organes. Les opérations de l'àme ou de l'esprit l'ésultent aussi des mouvements exécutés par l'organe cérébral ; ces mouvements, d'impressions ou reçues et transmises, par les extrémités sentantes des nerfs, dans les différentes parties, ou réveillées dans cet organe par des moyens qui paraissent agir immédiatement sur lui.

Du moment que nous sentons, nous sommes (3). Quand un objet a opposé des résistances à noti-e volonté, nous avons une idée de ce qui n'est point nous-mêmes. Nos sensations diffèrent entre elles ; il y a une correspondance, soumise à des lois constantes, entre les sensations reçues par les différents organes ; nous sommes assurés que, relativement à nous du moins, il y a, entre les causes extérieures, la même diversité qu'entre nos sensations.

La manière de sentir varie selon les individus. L'organisation

(1) « Ce qui ne Ta pas empêché, ajoute Cabanis, avec- des principes si solides et un instrument si parfait, d'arriver à de misérables sophismes sur les plus grandes questions politiques ».

(È) Voilà un des passages où Calianis, quittant le domaine positif, semble combattre la métaphysique spiritualiste.

(3) Sur cette transformation de la formule cartésienne, Coffito, ergo sum, voyez Thurot, Décade. 10 fructidor an Xiïl; Destutt de Tracy, Lo//ique, Discours préliminaire, p. 138 (1823). Cf. aussi Turgot, art. E.cislence (Introduction).

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primitive ou le teinpOraiiU'iil, le sexe mettent entre eux de notables diflerenees. L'âge et l'état de santé ou de maladie amènent, chez lindividn, des variations dans la manière de sentir. Enlin le climat, le régime, le caractère ou Tordre des travaux, c'est-à-dire l'ensemble des habitudes physiques, la modifient puissamment. Ace point de vue l'étude physique de l'homme peut fournir, an [)hilosophe, au moraliste et au législateur, des lumières nouvelles sur la nature humaine et des vues fondamentales sur son perfectionnement. De là le plan des Rapports. Après l'histoire physiologique des sensations devaient venir celle des tempéraments, le tableau physique et moral des sexes, puis des âges, la détermination précise de l'inlluence des climats et l'histoire de l'instinct, la théorie des déhres, du sommeil et l'analyse physiologi(ine de la sympathie, l'examen des effets de l'hygiène sur les opérations morales et des considérations touchant l'inlluence des maladies sur le caractère des idées et des passions, l'analyse de la réaction du moral sur le physique et des vues générales relatives à l'action ([ue la médecine peut • ■\ercer sur le moral (1). On aura sur ce point, disait Cabanis, tout ce qui peut devenir d'une a|)plicalion directe dans les travaux du philosophe, du moraliste et du législateur. On dissipera les derniers restes de plusieurs préjugés nuisibles et on donnera une base, solide et prise dans la nature même, à des principes sacrés qui. pour beaucoup d'esprits éclairés d'ailleurs, ne reposent encore que sur des nuages. Et Cabanis terminait par une éloquente apologie du gouvernement républicain, par un véhément réquisitoire contre la tyrannie et la royauté (2).

Le second et le troisième Mémoire contiennent V Histoire pfu/siolof/ique des sensations. L'auteur se propose de remplir d'abord les lacunes qui séparent encore les observations de lanatomie ou de la physiologie et les résultats de l'analyse philosophique. On n'est pas réduit, dit-il dans un passage souvent cité, à prouver que la sensibihté physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme. Locke, Bonnet, Condillac, Helvétius ont porté cette vérité jusqu'au dernier degré de la démonstration. Parmi les personnes instruites, et qui font quelque usage de leur raison, il n'en est maintenant aucune qui puisse élever le

. (l)Ce plan fut modifié, voyez §2.

(2) Voyez ce passade supprime dans l'édition de 1803 (Appendice).

moindre doute à cet égard (1). Mais les physiologistes oui établi que les mouvements vitaux sont le produit des impressions reçues par les parties sensibles, et ces impressions sont la source des idées et des mouvements vitaux. Or toutes les déterminations des animaux sont-elles, comme l'a cru Condillac, le produit d'un choix raisonné et, partant, le fruit de l'expérience ? ou plusieurs d'entre elles ne se forment-elles pas, le plus souvent, sans que la volonté des individus y puisse avoir d'autre part que d'en mieux diriger l'exécution et de manière à constituer ce qu'on appelle l'instinct ? De même la sensibilité est-elle l'unique source des mouvements organiques ? ou est-ce d'une propriété distincte, l'irritabilité, que dépendent un certain nombre d'entre eux ?

Les deux questions se tiennent. S'il y a des mouvements relevant de l'irritabilité, c'est à elle aussi qu'on rattachera les déterminations sans choix et sans jugement. Sily a des déterminations et des mouvements dont l'individu n'a pas conscience, il faudra distingner l'impulsion qui porte l'enfant à sucer la mamelle de sa mère, du raisonnement qui nous fait préférer des aliments, déjà trouvés bons, à des aliments déjà trouvés mauvais et ne plus dire que les idées nous viennent toutes par les sens. La seconde question n'est guère qu'une question de mots, quoique l'hypothèse de Stahl ait plus de simphcité et que l'unité du principe physique y corresponde mieux à l'unité du principe moral (2). Il n'en est pas de même de la première. Le mouvement est, pour l'homme, le signe de la vitalité. Un certain nombre de nos mouvements sont volontaires ; d'autres, comme les sécrétions^ la circulation, etc., se font à notre insu. Une même cause, la sensibilité, peut-elle produire des effets si divers ? Dans l'homme, les nerfs sont le siège particulier de la sensibilité qu'ils distribuent dans tous les organes dont ils forment le lien général. Entre ces organes ils établissent une correspondance plus ou moins étroite et en font concourir les fonctions diverses à la vitalité commune. Aussi quand on lie ou coupe tous les troncs de nerfs qui se subdivisent et se répandent dans une partie du corps (3), cette partie devient entièrement insensible ;

(1) C'est eu s'appuyant sur des assertions analogues qu'on a pu faire des idéolog-ues de purs disciples dr Coiidillac; mais Cabanis va lui-même modifier la formule et la rendre absolument différente de ce qu'elle était chez Condillac.

(2) Cabanis se montre assez disposé à l'accepter dans le dixième Mémoire (cf. § 2).

(3) Cf. Cil. m, § 1 ce que Cabanis dit après G.dien.

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