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CABANIS APRÈS LE 18 BRUMAIRE

do Coiulillac. Les oiseaux coiistiuisent les édifices les plus ingénieux; la forme en est. toujours la même, pour chaque espèce, dans tous les temps et dans tous les pays; elle est, chez toutes, la mieux appropriée à la conservation et au hien-étre des petits, au climat et aux divers dangers qui les menacent (1). Enfin on peut rattacher encore les effets produits, par la mutilation, sur les penchants et les appétits singuliers qui se manifestent dans certaines maladies, aux déterminations dont l'ensemble forme l'instinct et dont la cause est dans les impressions intérieures.

Aux impressions internes appartiendra donc l'instinct, aux impressions exjernes, le raisonnement. L'instinct est plus puissant et même plus éclairé dans les animaux que dans l'homme. Il lest d'autant moins que l'inteUigence s'exerce davantage, car chaque organe a une faculté de sentir limitée qui ne peut être reculée qu'aux dépens des autres, puisque l'être sensitif n'est capahle que d'une certaine somme d'attention qui cesse de se diriger d'un côté quand elle est absorbée de l'autre (2).

Mais il reste une grande lacune entre les impressions internes ou externes et les déterminations morales ou les idées. Est-il impossible de travailler sûrement à la remplir ?

On ne peut concevoir la nature animale sans le plaisir et la douleur, dont les phénomènes sont essentiels à la sensibilité, comme ceux de la gravitation et de l'équilibre, aux mouvements des grandes masses de l'univers. Quand les extrémités sentantes se contractent, il y a douleur; quand elles se relâchent et s'épanouissent, il y a plaisir. L'organe sensitif produit le sentiment, en réagissant sur lui-même, comme il réagit sur les fibres musculaires, pour produire le mouvement. La sensibilité est comme un fluide dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se porte en plus grande abondance dans un de ses canaux, diminue proportionnellement dans les autres. Mais la réaction de l'organe sensitif sur lui-même pour produire le sen-

;i) Bonnet a rassemblé, sur cet objet, dit Cabanis en montrant cliiirement le point de vue auquel il se place, des détails curieux dans sa Conlemplalion de la nature, pour en étayer, il est vrai, la philosophie des causes hnales; mais re nest pas un motif pour rejeter ses intéressantes observations, car la philosophie rationnelle analytique doit commencer à marcher d'après les faits, à l'exemple de toutes les parties de la science humaine qui ont acquis une véritable cerUtude.

(2) Les mêmes idées sont reprises dans le dixième Mémoire. Remarquez l'équivalent de la formule » l'instinct est eu raison inverse de l'intelligence », qu'on ne .«once guère d'ordinaire à rapporter à Cabanis.

timent, et sur les autres parties, pour i)roduire le mouvemenl, part toujours d'un des centres nerveux, moelle épinière, cerveau, ganglions, etc.; l'importance de ce centre est toujours proportionnée à celle des fonctions vitales que la réaction détermine ou à l'étendue des organes qui les exécutent.

Aussi l'intégrité, dans les fonctions, suppose celle des organes. La pensée, dit Cabanis, dans un passage célèbre, ne saurait exister quand le cerveau manque, elle s'altère plus ou moins quand il est mal conformé ou malade : « Pour se faire une idée juste des opérations de la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à fdtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires. Les impressions, en arrivant au cerveau, le font entrer en activité, comme les aliments, en tombant dans l'estomac, l'excitent à la sécrétion plus abondante du suc gastrique et aux mouvements qui favorisent leur dissolution. La fonction propre de l'un est de se faire des images de cbaque impression particulière, d'y attacher des signes, de combiner les différentes impressions, de les comparer entre elles, d'en tirer des jugements et des déterminations; comme la fonction de l'autre est d'agir sur les substances nutritives dont la présence le stimule, de les dissoudre, d'en assimiler les sucs à notre nature. Dira-t-on que les mouvements organiques par lesquels s'exécutent les fonctions du cerveau nous sont inconnus? Mais Faction par laquelle les nerfs de l'estomac déterminent les opérations différentes qui constituent la digestion, mais la manière dont ils imprègnent le suc gastrique de la puissance dissolvante la plus active, ne se dérobent pas moins à nos recherches. Nous voyons les aliments tomber dans ce viscère, avec les qualités qui leur sont propres, nous les en voyons sortir avec des qualités nouvelles ; et nous concluons qu'il leur a véritablement fait subir cette altération. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l'entremise des nerfs : elles sont alors isolées et sans cohérence. Le viscère entre en action, il agit sur elles et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées, que le langage de la physionomie et du geste , ou les signes de la parole et de l'écriture, manifestent au dehors. Nous concluons, avec la même certitude, que le cerveau digère en quelque sorte les impres-

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sions, qu'il fait organiqueinont la sécrétion de la pensée » (1). Toutes les conclusions obtenues en s'appuyant sur les faits, à la manière des physiciens et en marchant de proposition en proposition, à la manière des géomètres, donnent, pour unique principe des phénomènes de lexistence animale, la faculté do sentir. Quelle est la cause, la nature, l'essence de cette faculté? Des philosophes ne feront pas ces questions. INous n'avons d'idée des objets que i)ar les phénomènes observables qu'ils nous présentent : leur nature ou leur essence ne peut être pouinous que l'ensemble de ces phénomènes. Nous n'expliquons les phénomènes qu'en les rattachant à d'autres déjà connus auxquels ils ressemblent ou succèdent. Quand il y a ressemblance, nous les rattachons d'autant plus étroitement que la ressemblance est plus parfaite ; quand il y a succession constante, nous établissons entre eux les relations exprimées par les deux termes d' « effet » et de « cause ». Les faits généraux ne s'expliquent point : s'ils se rapportaient, par ressemblance, à un autre phénomène, ils se subordonneraient à lui ou se confondraient avec lui; s'ils se rattachaient à d'autres phénomènes comme à leurs causes, ils cesseraient encore d'être des faits généraux. Les faits généraux sont parce qu'ils sont : on ne peut expliquer l'attraction, dans la physique des masses; ou ne doit pas plus vouloir exphquerla sensibilité, le fait général de la nature vivante, dans la physicjue animale et dans la philosophie rationnelle. On n'a pu la rattacher encore à aucun autre fait plus général de la nature luiiverselle; il est vraisemblable qu'on ne le pourra jamais, et quand même on arriverait à l'expliquer un jour (:2), nous n'en saurions point davantage sur les causes premières, dont on a

{{) Lewes {Histonj of PhUosophij) \vu\.niinv ([itc Cil)auis, piir une phrase malliruriHisf, a douiK- l"a\auta,LM'à ses athersaiies et emi>èi'lir le progrès de ses propres doetriues. Il soutieut que Caljauis ii"a jamais peusé (pie le eerve;ui secrète la pensée comme le foie, la bile. C'est ce que dit aussi avec raison Peisse. Il faut reniiiqiu r d'ailleuis que Descartes a dit lui-même : « Ceux qui digèrent le mieux leurs pensées aliu de les reudre claires et intelligibles ». (O/a'coîo'S f/e /a Mc</;orte.) Coustatous encore que Cabanis ne connaissait pas [ilus d'une faion positive le pliénomène de ■a digestion que nous ne connaissons aujourd'luii «toutes les fou'tious cérébrales ", Oue de fois Vobscurius a-t-il été employé à éclaircir l'obscuruml " [2) Cabanis est plus affirmatif dans Vouvrage: '< En supposant, dit-il. p. loS, ce qui n'est pas impossible eu effet, qu'on puisse découvrir un jour la liaison que la sensibilité peut avoir avec certaines propriétés bien reconnues de la nature». Nous assistons ainsi aux fluctuations de sa pensée. Réservant, ce seni))le, les recheri'lies métaphysiques pour un autre temps ou se refusant à les entreprendre alors, il ne laisse pas de donner â entendre ipt'il entrevoit quelquefois plus de probabilités dans telle ou telle solution.

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déjà dégagé beaucoup de phénomènes, sans les éclairer ellesmêmes en aucune façon.

L'inscription de Tun des temples anciens faisait parler, d'une manière vraiment grande et philosophique, la cause première de l'nnivers : Je suis ce qui est, ce (jiii a été, ce c/ul sera, et nul //>/ connu ma nature. Une autre inscription disait: Connais-toi toi-même. La première est l'aveu d'une ignorance inévitable; la seconde est l'indication formelle et précise du but que doivent sé tracer la philosophie rationnelle et la philosophie morale.

Dans le deuxième Mémoire sur VHistoire physiologique des sensations, Cabanis parle des impressions que l'organe sensitif reçoit, par les changements qui se passent dans son intérieur, des mouvements et des déterminations qu'elles produisent. Il explique ainsi certaines formes de la folie, de Fépilepsie et les affections extatiques. Entre l'état où toutes les opérations sont interverties et l'état naturel où leurs phénomènes suivent des lois plus connues, il y a des nuances intermédiaires (1). Une attention forte, une méditation profonde suspendent l'action des organes sensitifs externes ; les opérations de la mémoire et de l'imagination s'exécutent, le plus souvent, sans aucune intervention de causes situées hors de l'organe sensitif. Quelquefois l'action spontanée de cet organe est bornée à l'une de ses divisions : ainsi certains vaporeux se croient si légers qu'ils craignent d'être emportés par le moindre vent, ou sentent grossir leur nez dune manière distincte. Un homme, atteint d'un abcès dans le corps calleux, sent son lit se dérober sous lui, et est poursuivi, depuis six mois, par une odeur cadavéreuse. Un autre se sent tour à tour étendre et rapetisser, pour ainsi dire, à l'infini (2).

Les mouvements qui dépendent des impressions spontanées de l'organe sensitif, sont soumis aux mêmes lois ; un mouvement général ou partiel des parties vivantes suppose, dans le centre nerveux qui le produit, un mouvement auquel il ressemble ; il s'étend, par sympathie, dans divers organes, ou se concentre dans un seul. Ainsi il y a dans l'homme, comme l'a dit Syden-

(1) Voyez la Psychologie deVallenlion, où M. Ribot a étudié avec pénétration et oiigiualité » les états morbides de l'atteutiou ». On s'aperçoit que la physiologie a fait bien des progrès et que la psychologie eu a piofité. Mais en lisant Cabauis on peut constater que Ton était, en 1800, sur la voie qui a conduit M. Ribot à ses recherches si importantes pour la connaissance psychologique de l'homme.

(2) Ces deux derniers cas sont des obsci'vations persoimelles de Cabanis. Voyez Taine, De l'Jntellhjence, et Ribot, Maladies de la Volonté.

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luun. un lioinm»" intérieur, doué des mêmes facultés et des mêmes afl'ections: c'est l'organe cérébral. On compte, par suite, trois opérations distinctes de la sensibilité: elles se rapporte'ul aux organes des sens ou aux parties internes,,surtoul; aux viscères de la poitrine et du bas-ventre, ou à l'organe cérébral lui-même.

Mais eu quoi consiste l'intégrité du cerveau, de la moelle épiniére, du système nerveux en général? Sans cerveau on ne pense point, et les maladies du cerveau apportent des altérations, analogues et proportionnelles, dans les opérations de l'esprit. Les opérations intellectuelles ne s'exécutent bien que si les impressions ont une vivacité déterminée. Il y a des rapports directs entre la manière dont le sentiment se forme et celle dont le mouvement se détermine. Les forces motrices s'engourdissent et s'éteignent, quand la sensibilité ne les renouvelle pas ; perdent de leur stabilité et de leur énergie, quand les impressions sont trop vives et trop multipliées. L'énergie et la persistance des mouvements se proportionnent à la force et à la durée des sensations.

Les idées et les déterminations que forme directement le système nerveux sont produites par des mouvements exécutés dans ce système, et soumises aux lois qui règlent l'action de nos membres. Si les déterminations naissent dimpressmus produites dans l'organe sensitif, elles sont persistantes et dominantes, comme chez les maniaques. Si elles viennent des extrémités sentantes internes et des organes où elles aboutissent, comme les déterminations instinctives, elles sont déjà moins persistantes et moins tenaces. Enfin, les sensations proprement dites, les seules dont se soient occupés les idéologistes, arrivent par les organes des sens et sont les moins profondes et les moins continues.

La pulpe cérébrale paraissant partout la même, la différence des impressions tient, ce semble, à la structure différente des organes, à la manière dont les extrémités des nerfs s'y épanouissent et dont agissent, sur ces épanouissements, les causes extérieures. Le toucher est le sens général, dont les autres sont des modifications. Les extrémités de la pulpe cérébrale, très enveloppées et recouvertes, dans la peau, le sont moins dans les organes du goût, de l'odorat et de l'ouïe ; elles sont presque à nu et très épanouies dans celui de la vue. Mais quelles sont les circonstances les plus évidentes et les plus générales qui

sont propres aux fonctions de chacun des organes des sens? C'est une loi constante de la nature animée, que le retour fréquent des impressions les rend plus distinctes, que la répétition des mouvements les rend plus faciles et plus précis, mais aussi que des impressions trop vives et trop souvent répétées s'affaiblissent (1). Par contre, le tact est le premier sens qui se développe^ le dernier qui s'éteint avec la sensibilité et la vie. Les impressions du goiU étant courtes, changeantes, multiples, tumultueuses et souvent accompagnées d'un vif désir, on n'arrive que fort lentement à discerner les saveurs, fort difficilement à se les rappeler. Si celles de l'odorat sont fortes, elles émoussent la sensibilité de l'organe ; si elles sont constantes, elles ne sont plus aperçues et, laissant peu de traces, ne peuvent être rappelées que très difficilement par la volonté. Mais grand est leur retentissement dans le système nerveux, le canal alimentaire et les organes de la génération.

C'est à la vue et à l'ouïe que nous devons les impressions dont le souvenir est le plus durable et le plus précis, les connaissances les plus étendues. C'est que l'ouïe reçoit et analyse les impressions du langage parlé, et qu'en outre, le rythme du chant, de la poésie rend les perceptions plus distinctes et le rappel plus facile. L'œil s'exerce continuellement, ses impressions s'unissent à tous nos besoins, à toutes nos facultés, et cou tinuellement peuvent se renouveler, se prolonger et se varier.

8i la perception et la comparaison se font vraisemblablement au centre commun des nerfs, qui seul est « le sens interne », chaque sens cependant paraît bien avoir sa mémoire propre. Car, en laissant de côté le tact, le goût et l'odorat, pour lesquels les faits ne manqueraient pas, on peut remarquer que les sons souvent entendus restent dans l'oreille, ou s'y renouvellent quelquefois d'une manière fort importune ; que si, après avoir regardé quelques minutes une fenêtre éclairée par le soleil, on ferme les yeux, la trace des impressions persiste ordinairement le double du temps qu'elles avaient duré (2).

(1) Cibanis avait donc, comme D. de Tracy (ch. v, §2), et aviuit Birau, iusisté sui l'habitude et son importance. Voyez ce qu'il en dit encore § 1.

(2) On peut voir, en lisant la Psychologie a/leiuande et les Maladies de la Mémoire de M. Ribot, que la psychologie physiologique et la psycho-physique sont bien plus précises aujourd'hui qu'au temps où Cabanis écrivait ses Mémoires. Elles seraient, ce semble, arrivées plus tôt à ce résultat si l'on n'avait pas renoncé aus recherches inaugurées par les idéologues.

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En résiinu', la manière de recevoir les sensations nécessaires pour ac(iuéiii' des iilces, éprouver des sentiments ou avoir des volontés, en un mot, pour ^7/'e, dilTère, suivant les individus et dépend de l'état des org^anes, de la force ou de la faiblesse du système nerveux, mais surtout de son mode de sensibilité. C'est pourquoi il faut examiner les changements qu'apporte, à la manière de sentir, la difTérence des i'iges, des sexes, des tempéraments, des maladies, du régime et du climat.

Tout, dit Cabanis, en disciple dllippocrate ou plutôt d'Heraclite, dans V Influence des âges, est en mouvement, tout est décomposition et recomposition, destruction et reproduction perpétuelle. Ces métamorphoses, suite nécessaire d'une action qui n'est jamais suspendue (l), en renouvellent à leur tour les causes et conservent l'éternelle jeunesse de luniveis. La durée et les modes successifs de l'existence des dilTérents corps, sous leur forint^ propre, dépendent plus des ch-constances ([ui président à leur formation que de leurs éléments constitutifs. Les compositions et décompositions chimiques se font suivant des lois infiniment moins sinq)les que celles de l'attraction des grandes masses, moins savantes que celles (jui président à l'existence et à la conservation des êtres oi-ganisés 2. Les plantes, dont l'organisation est la plus grossière, montrent des forces exclusivrment |)ropres aux corps oi-ganisés; les animaux les plus informes, certains phénomènes (pii n'appartiennent qu'à la nature sensible. La gomme ou mucilage s'organise dans les végétaux en tissu spongieux, en fibres ligneuses, en écorce, en feuilles, etc.; se transforme, chez les animaux, en gélatine, puis, en tissu cellulaire, en fibre vivante, en membranes, en vaisseaux et en parties osseuses. Le mucilage, et plus encore la gélatine, ont une forte tendance à se coaguler; le gluten des graines nutritives se rapproche singidièrement de la filuino animale, et ces points de contact, qui n'empêchent pas que les animaux ne soient séparés des végétaux par des caractères essentiels, serviront peut-être un jour à développer le mystère de l'organisation. Toutefois, il faut admettre un principe ou une faculté vivifiante que la nature fixe dans les germes ou

I Ij Voyez le dixii'.-me Mémoire, où ces idées sont reproduites, et les pages où nous avons indiqué rintluence des Grecs sur Cabanis.

(2j Ce n'est pas le seul endroit où Cabanis s'essaie, avant Ans-. Comte, à classer les sciences d'après Tordre de généralité décroissante et de complexité croissante.

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répand dans les liqueurs séminales; ou mieux une condition sans laquelle les phénomènes propres aux différents coips organisés ne sauraient avoir lieu, mais non celle d'un être particulier communiquant aux corps les propriétés dont résultent leurs fonctions. C'est avec le système nerveux que ce principe s'identifie chez l'animal. Organes et facultés varient suivant les différents états du système nerveux et du tissu cellulaire. La gélatine, dont ce dernier est le grand réservoir, tient, chez les Jeunes animaux, beaucoup encore du mucilage. Par degrés, elle devient ûbrine et elle s'animalise davantage en passant d'un animal à un autre. Dans le système nerveux se produisent des changements plus importants encore. Ses rapports avec les organes varient de jour en jour : après avoir agi sur eux avec vitesse et promptitude, il le fait avec plus de force et de mesure ; enfin d'une façon lente et languissante. Chez l'enfant, la multiplicité des vaisseaux, l'irritabilité des muscles, la distension des glandes et de tout l'appareil lympathique sont très grandes. De à mobilité, faiblesse musculaire et opérations tumultueuses; impressions vives, nombreuses, sans stabilité et idées rapides, incertaines, peu durables ; quelque chose de convulsif, dans les passions comme dans les maladies (1).

Les anciens médecins avaient divisé la vie en périodes climatériqucs, dont la première se termine à sept ans, avec l'apparition des secondes dents, ou l'âge de raison ; la seconde, à (fuatorze. « J.-J. Rousseau s'est attaché particulièrement, dans son plan d'éducation, à tracer l'histoire et à montrer la véritable direction de cette époque importante (sept à quatorze ans) de la vie : il en a suivi le développement avec une attention scrupuleuse, l'a peinte avec la plus grande vérité, et les leçons pratiques, dont il y donne les exemples, sont des modèles d'analyse. L'admirable talent de l'auteur prête, aux vérités que cette méthode lui dévoile, une vie, un charme et même une lumière

(1) « Les objets de ses Sesoins et de ses plaisirs sont simples, immédiats; il n'est point distrait de leur étude par des pensées qui ne peuvent exister que plus tard dans son cerveau, par des passions qui lui sont al>solument étrangères. Tout ce qui l'environne éveille successivement son attention. Sa mémoire neuve reçoit facilement toutes les empreintes et, comme il n'y a point de souvenirs antérieurs, qui puissent les aifaiblir, elles sont aussi durables que faciles. C'est le moment où se forment les plus importantes habitudes. Les idées et les sentiments les plus généraux de la nature humaine se développent, pour ainsi dire, àTinsu de l'enfant, par le môme artifice que Tont déjà fait certaines déterminations instinctives pendant la période de gestation ».

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qui les font passer tout ensemble dans les esprits et dans les cœurs (1) ». Les impressions commencent à se rasseoir, à se régler: la mémoire devient plus systématique et plus tenace; l'attention plus forte et plus suivie, le tissu cellulaire est plus élaboré, les solides prennent plus de tons, et les stimulus, répandus dans chacun des fluides, une activité plus considérable.

Puis les organes de la génération entrent en action, la chaleur et la force dr- l'économie animale augmentent. I^'adolescence se complète par la jeunesse : l'organe cérébral reçoit, surtout alors, ces impressions qui lui sont propres et dont les causes agissent en lui-même; l'imagination exerce son plus grand empire (2).

Vers trente-cinq ans, a lieu le passage de la jeunesse à l'âge mûr, (pii amène les plus notables changements danslephysicpie et le moral. La résistance des solides commence à contrebalancer l'action du système nerveux et rinq)ulsion des humeurs; la pléthore passe des artères aux veines ; le sentiment de force et de bien-être qui caractérise la jeunesse diminue de jour en jour ; la sagesse et la circonspection remplacent l'audace. Comme le bonheur consiste dans le libre exercice des facultés, que la vie est d'autant plus entière que tous les organes sentent et agissent plus fortement, sans sortir de l'ordre de la nature, l'imagination a besoin, alors que s'émousse le sentiment des forces, de se rassurer, par les impressions d'une force factice exercée sui les objets extérieurs : on devient ambitieux.

Vers la fin de l'âge nulr, les humeurs, en se décomposant, |)roduisentla goutte, la pierre, le rhumatisme et les dispositions apoplectiques. Quelquefois leur acrimonie excite une réaction de l'organe nerveux sur lui-même et une sorte de seconde jeunesse, dont J.-J. Rousseau offre un exemple singulier. Mais bientôt le vieillard existe, agit et pense avec difficulté, il ne songe qu'à lui et aspire à ce repos éternel, que la nature ménage à

(1) Cf. ch. iii, § 1, ce que Cabanis écrit à son père sur Rousseau.

(2) <i C'est l'ùçe de toutes les idées romanesques, de toutes les illusions... toutes les aflections aimantes se transforment en religion, en culte, on adore les puissances invisibles comme sa maîtresse... parce que tout remue des libres devenues extrêmement sensibles, et que cet insatiable besoin de sentir, dont ou est tourmenté, ne peut toujours se satisfaire sur des objets réels... C'est alors que naissent et se développent la plupart des dispositions sympathiques et bienveillantes, qui assurent notre bonheur et celui de ceux qui doivent vivre j'vec nous; c'est alors que se recueillent le plus de ces sentiments et de ces idées qui forment une précieuse coliection pour l'avenir ».

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tous les êtres, comme une nuit calme après un jour d'agitation (1). La mémoire l'abandonne; il se rappelle mieux les impressions de l'enfance qui, pour ainsi dire identifiées avec l'organisation, se sont rapprochées des opérations automatiques de l'instinct ; la faiblesse du cerveau et des opérations qui le font sentir, rendent, aux déterminations, la mobilité et les caractères qu'elles ont eus dans l'enfance : « La mort n'a rien de redoutable aux yeux de la raison, elle n'épouvante que les imaginations faibles qui ne savent pas apprécier au juste ce qu'elles quittent et ce qu'elles vont retrouver, ou les âmes coupables qui souvent, au regret du passé, si mal mis à profit pour leur bonheur, joignent les terreurs vengeresses d'un avenir douteux. Pour un esprit sage, pour une conscience pure, la mort n'est que le terme de la vie : c'est le soir d'un beau jour (2) ».

Accompagnée de sensations différentes, selon l'âge et le caractère des maladies, elle est convuisive, douloureuse môme dans la jeunesse et dans les maladies aiguës; mais c'est dans l'âge mûr, semble-t-il, qu'on meurt avec le moins de résignation. Bacon avait regardé l'art de rendre la mort douce, comme le complément de celui d'en retarder l'époque : la médecine devrait réunir toutes ses ressources pour améliorer notre dernier terme, comme un poète dramatique rassemble tout son génie pour embellir le dernier acte de sa pièce. Cabanis réalisera les vœux de Bacon, en parlant de l'influence que doit avoir un jour la médecine sur le perfectionnement et sur le plus grand bien-être de la race humaine.

Le cinquième Mémoire traite de l'influence des sexes. Le plus grand acte de la nature, c'est la reproduction des individus et la conservation des races. Les deux sexes sont différents, dans toutes les parties de l'organisation. La faiblesse musculaire porte les femmes à des habitudes sédentaires et à des soins plus délicats ; les hommes ont besoin de mouvement et d'exercice. Ces dispositions diverses dépendent de l'influence des organes de la génération qui sont plus sensibles et plus irritables, parce qu'ils renferment des nerfs venant de différents troncs. A cause de leur nature glandulaire, ils influent beaucoup sur le cerveau. Du rôle différent de l'homme et de la femme dans la reproduc-

(1) Voyez page 249.

(2) C'est l'expressioa de La Fontaine qui rappelle Lucrèce et Horace,

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lion, on peut ileduire leur existence et leurs habitudes morales. La perfection tle Ihoninie est la vigueur et l'audace ; celle de la femme, la grâce et l'adresse. Leurs idées et leurs sentiments sont en rapport avec leur organisation et leur manière de sentir. La femme se borne aux travaiLx qui cultivent l'adresse délicate de ses doigts, la tinesse de son coup d'œil, la grâce de ses mouvements. Elle s'effraye des méditations longues et profondes, et choisissant ce qui exige plus de tact que de science, plus de vivacité de conception que de force, plus d'imagination que de raisonnement, elle est merveilleusement propre à la partie delà philosophie morale qui porte directement sur l'observation du cœur humain et de la société. Etavec beaucoup de force, Cabanis s'élève contre les femmes qui sortent de ce rôle (1).

Puis il expliquait parles différences organiques, l'apparition de l'instinct daudace et de timidité chez l'homme, de pudem' et de coquetterie chez la femme, indiquait les affections diverses de la puberté, les rapports qui unissent les affections de la gestation, de la lactation et de la génération, les effets que produit la perte de la faculté d'engendrer, et la mutilation ou le développement imparfait des organes de la génération. L'amour, tel qu'on l'a dépeint et que la société le présente en effet quelquefois, est fort étranger au plan primitif de la nature (2).

(1) '< Que si non ententes de plaire, dit-il, parles grâces d'un esprit naturel, par lies talents agréables, par cet art de la société qu'elles possèdent sans doute à un bien plus haut degré que les hommes, elles veulent encore étonner par des tours de force et joindre le triomphe de la science à des \ictoires plus douces et plus sûres presquetout leur charme s'évanouit... Perdant les agréments sans lesquels l'empire de la beauté lui-même est peu certain ou peu durable, elles n'acquièrent de la science que la pédanterie et les ridicules. En général les femmes savantes ne savent rien à fond, elles brouillent et confondent tous les objets, toutes les idées... Dans la jeunesse, dans Tàge mûr, dans la vieillesse, quelle sera la place de ces êtres incertains, qui ne sont, à proprement parler, d'aucun sexe ? Par quel attrait peuvent-elles fixer le jeune homme qui cherche une compagne? Quels secours peuvent en attendre des parents infirmes ou vieux? Quelles douceurs Tépandrout-elles surla vie d'un mari ?... La nature des choses et l'expérience prouvent également que, si la faiblesse des muscles de la femme lui défend de descendre dans le gymnase' et dans l'hippodrome, les qualités de son esprit et le rôle (pi'elle doit jouer dans la \lelui défendent, plus impérieusement encore peut-être, de se donner en spectacle dans le lycée ou dans le portique... Le bonheur des femmes dépendra toujours de rimpression qu'elles font sur les hommes, et je ne pense pas que ceux qui les aiment véritablement, puissent avoir grand plaisir à les voir portant le mousquet et marchant au pas de charge, ou régentant du haut d'une chaire, encore moins peut-être de la tribune d'un sénat ».

(2) « Non, l'amour tel que le développe la nature, n'est pas ce torrent effréné qui renverse tout : ce n'est point ce fantôme théâtral qui se nourrit de ses propres éclats, se complaît dans une vaine représentation et s'enivre lui-même des effets qu'il produit sur les spectateurs fascinés ; c'est: eiicore moins cette froide

2ii LIDEOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

Quelques idées accessoires, dans ce Mémoire, nous éclairent sur sa méthode et ses tendances métaphysiques. Nous l'avons vu, trop rarement, citer des faits précis pour justifier ses assertions et on le lui a reproché avec raison (1). C'est que, dit-il, pour ne pas faire un gros livre, il se borne aux points sommaires cl généraux et ne s'arrête sur des faits particuliers qu'autant que leur connaissance paraît nécessaire à la sûreté de sa marche, à l'évidence des résultats (I, 317). Aux modernes qui substituent aux causes occultes des explications plus dogmatiques (2), il reproche d'avoir fait contracter aux esprits la mauvaise habitude de rechercher la nature des causes ; d'avoir souvent, en déteiminant ces dernières, personnifié de pures abstractions (I, 317). Aux finalistes qui admirent l'amour maternel, il fait remarquer que les merveilles de la nature sont toutes dans les faits, et qu'on n'est forcé d'admettre, dans les causes, rien d'étranger aux conditions nécessaires de chaque existence ; bien plus, que l'empire des causes finales se resserrera à mesure que l'on connaîtra mieux les propriétés de la matière et l'enchaînement des phénomènes (I, 365 et 390).

Cabanis explique, dans le dernier des six Mémoires publiés en l'an VIII, les quatre tempéraments reconnus par les anciens. Des poumons volumineux et une sanguification plus active, une plus grande quantité de chaleur, des muscles plus souples et des fibres plus dociles ; l'éclat et la grâce dans les idées, la douceur et la bienveillance dans les affections, avec une sorte de mobilité et d'inconstance ; peu de force et de profondeur dans l'esprit, caractérisent le tempérament sanguin. Des poumons et un foie volumineux se joignent, chez le bilieux, à des sensations extrêmement vives, à une extrême sensibilité de toutes les parties du système et un sentiment presque habituel d'inquiétude. Une poitrine étroite et serrée, la constriction habituelle du système épigastrique sont accompagnées, chez le mélancolique, de

galanterie (iiii u'a pas même, en se jouant dans l'expression recherchée des sentiments tendres et délicats, la prétention de tromper la personne à laquelle ils s'adressent... Sous le régime bienfaisant de l'égalité, sous l'influence toute-puissante de la raison publique, libre enfin de toutes les chaînes dont l'avaient chargé les absurdités politiques, civiles ou religieuses, étranger à toute exagéraUon, à tout enthousiasme ridicule, l'amour sera le consolateur, mais non l'arbitre de la vie ; il Tembellira, mais ne la remplira point, car, lorsqu'il la remplit, il la dégrade, et bientôt il s'éteint lui-même dans les dégoûts ».

(Ij Taine, l'Ancien Régime.

(2) Voyez ce que Voltaire dit des causes occultes.

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déteniiinations pleines dhésitalions et de réserve, de sentiiuents réfléchis, d'appt'tits et de désirs qui prennent plutôt le caractère de la passion que celui du besoin. Enfin le flegmatique a, avec peu de chaleur et de force dans la circulation, des sensations peu vives, des mouvements faibles et lents, une tendance générale au repos.

A ces tempéraments, Cabanis en ajoute deux. Le premier est caractérisé par une prédominance du système nerveux ou sensitif sur le système musculaire ou moteur qu'accompagnent des déterminations profondes et persistantes, des élans durables, un enthousiasme habituel et des volontés passionnées. Le second se distingue par la prédominance du système moteur sur le sensitif, qui a pour conséquence des déterminations légères et fugitives, des impressions multipliées, se succédant sans relâche et se détruisant mutuellement, des idées et des affections passagères, etc.

Ces six tempéraments se combinent, en des proportions intiiiiment diverses, dans ceux que nous observons. Aucun ne présente l'équilibre exact et parfait des qualités ou facultés diverses qui formerait le tempérament le plus propre à assurer la jouissance pleine et entière de chacun des instants de la vie, et à lui garantir une longue durée. Si d'ailleurs le régime peut modifier, jusqu'à un certain point, il ne change pas le tempérament, quï se transmet même des parents aux enfants (i). Aussi Cabanis recommande-t-il le mélange des races, comme le moyen le plus efficace de modifier et d'améliorer la nature humaine (2). ^t, soutenant que légalité, réelle en général, ne serait qu'approximative dans les cas particuliers, il se sert d'une comparaison qui lui a été souvent repi'ocliée (3).

(1) A plusieurs reprises, Cabauis insiste sur Timportance qu'il faut accorder à rhérédité et se présente encore ici comme le piécurseur de Darwin et de Spencer, lie Galton et de Ribot, comme le continuateur des Cartésiens et notamment de Malebranche.

(2) « On pounait à la longue, dit-il, et pour des collections d'hommes prises eu masse, produire une espèce d'éi^alitij de moyens, ([ui n'est point dans leur nature primitive, et r[ui, semblable à l'égalité des droits, serait alors une création des lumières et de la raison perfectionnée ».

(3) '< Voyez ces haras, où l'on élève avec des soins égaux et suivant des règles uniformes, uue race de chevaux choisis : ils ne les fournissent pas tous exactement propres à recevoir la même éducation, à exécuter le même genre de mouvements. Tous, il est vrai, sont bons et généreux ; ils ont même tous beaucoup de traits de ressemblance, qui constatent leur fraternité ; mais cependant chacun a sa physionomie particulière; chacun a ses qualités prédominantes. Les uns se font remarquer par plus de force ; les autres par plus de vivacité, d'agilité, de grâce ;

2iG L'IDÉOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

Ses conclusions dernières sont plus justes. Pour appliquer Ihygiène aux cas individuels, pour la réduire en règles communes à tout le genre humain, il faut étudier la structure et les fonctions des parties vivantes ; pour étudier avec fruit Thomme moi-al, pour apprendre à gouverner les habitudes de l'esprit et de la volonté, parles habitudes des organes et du tempérament, il faut connaître l'homme physique.

Dans ce Mémoire, Cabanis établit en outre que la connaissance et l'exposition systématique des rapports constitue la science et il distingue ceux-ci plus nettement (I, 494 sqq.) que ne l'a fait Ampère, auquel on attribue de nos jours cette doctrine, au point de vue de la facilité à les saisir et de leur importance (1). Sur la nature du système nerveux, il fait quelques conjectures. C'est le véritable réservoir d'électricité comme de phosphore et un excellent conducteur. Les expériences de chimie animale pourraient jeter une grande lumière sur l'économie vivante, fourniraient des vues directement applicables à la médecine, à l'hygiène, à l'éducation physique de l'homme et lèveraient peut-être quelques-uns des voiles qui couvrent le mystère de la sensibilité. Vraiseml)lablement on trouverait qu'aux différences dans les dispositions natives ou accidentelles des corps vivants, correspondent des variétés dans la combinaison intime des solides et des humeurs: mais on n'est point en état de tirer des conclusions directes et surtout de rien établir de dogmatique (I, 431). Ainsi encore nous voyons comment on a pu, tout à la fois, signaler, dans les Rapports, des tendances matérialistes et se plaindre de n'y pas trouver de conclusions rigoureuses. Mais, comme le dit l'auteur, de quelque manière que soient résolues toutes ces questions, elles ne changent point sa doctrine. Pour le juger, c'est aux théories positives qu'il développe, non aux tendances métaphysiques qu'il indique à peine, qu'il convient de

les uns sont plus indépeudauts, plus impétueux, plus difficiles à dompter ; les autres sont naturellement plus doux, plus attentifs, plus dociles, etc. De même, daus la race humaine, perfectionnée par une longue culture pliysicpie et morale, des traits particuliers distingueraient encore, sans doute, les individus ».

(1) Voyez ce qu'il a déjà dit de la relativité de la connaissance. — « Connaître, avait dit Kant, c'est réunir; c'est réunir, disait Birau, par un acte, par un vouloir; c'est réunir, ajoutait Ampère, au moyen d'un rapport». (Rapport sur la philosophie au XIX" siècle, p. 17.) M. Ravaissou voit le disciple et non le maître auquel les doctrines ont été emjtrimtées. Pareille chose lui est arrivée plus d'une fais, comme à bien d'autres. Biran, Ampère, Fauriel ont été considérés comme les auteurs de théories qu'ils avaient puisées chez Cabanis et Tracy. Cette observation s'applique aux conclusions de M. A. Bertrand. {Psychologie de l'effort. )

CADAMS APRÈS LE 18 lUU MAIRE 247

saltaclier. Et il est fort nécessaire de s'en souvenir, car Cabanis est lui-même assez dédaigneux pour les formes religieuses qui sont en opposition avec ses doctrines positives (1).

Dans un éloge de Vicq d'Azyr, composé vraisemblablement a cette époque pour l'Institut, Cabanis célèbre avec entbousiasme le xvHi« siècle (-l). Mais dt'jà Bonaparte s'était emporté contre Daunou qui refusait de quitter le Tribunat pour le conseil d'État et, après le 3 nivôse an IX (macbine infernale), le gouvernement proposait l'établissement de tribunaux sj)éciaux pour juger les crimes et les délits politiques. L'opposition fut vivo auTribunat: il y eut guerre ouveite entre le Consul et ceux qui l'avaient aidé le plus énergiquement au 18 brumaire. Ces derniers songèrent à se joindre à Moreau et à Picliegru pour renverser Bonaparte. Cabanis surtout, nous dit-on, était des plus animés (3). Mais Fouché découvrit le complot et en avertit les idéologues, qui furent ou se tinrent éloignés des afifaires.

La santé de Cabanis s'était de nouveau altérée (4) ; Moreau de

(1) « Le regard observateur, dit-il, à propos de l'amour, le reroniiaît dans l'austérité d'une « morale excessive, » dans les « extases » de la « superstition, " dans ces maladies extraordinaires qui faisaient jadis les « prophètes » et les « pytliouisses, >' et qui n'ont pas encore entièrement cessi'; « d'ameuter le peuple ignorant» ; il le retrouve dans les idées et les penchants qui paraissent le plus étrangers à ses impulsions primitives ; il le signale jusque dans les privations superstitieuses ou sentimentales qu'il s'impose lui-même ».

(2) « Quelle ère de la littérature, disait-il que celle où les auteurs du MéchanI et de la Mélromanle, ceux des Rechercftes sur l'Histoire de France et des Considérations sur les Mœurs n'étaient placés qu'au second rang, où Ton vit fleurir, pour ainsi dire, à la fois Fontenelle, Voltaire, Buflon, J.-J. Rousseau, Montesquieu, Diderot, d'Alembert, Condillac, Helvétius, Thomas!... Vers le milieu de ce siècle, dit encore Cabanis après d'Alembert et Condorcet, l'esprit humain j)rit un essor nouveau ; des méthodes plus sûres furent appliquées à tous .les objets de nos recherches. Les procédés de la raison qui se peifectionnaient de jour en jour et l'étude des sciences naturelles, jointe à celle des sciences philosophiques et morales, ont donné à la langue, peu souple et peu harmonieuse peut-être, mais élégante et toujours claire, une précision qu'elle n'avait pas eue encore et, patdegrés, l'habitude de traiter arec plus d'intérêt et de soin les sujets les plus sévères des sciences, faisait prendre à notre littérature la nouvelle direction qu'elle suit maintenant". Puis venait l'éloge de Malesherbes, de Vicq d'Azyr « qui a senti que la réforme de la langue anatomique ne peut être opérée qu'à Taide de la philosophie » : de Lavoisier et de Bailly, de Turgot et surtout de Condorcet, de la médecine et des médecins, accompagné d'une correction heureuse de la fornmle de Buffon, qui lui fait voir l'homme tout entier, non dans son style, mais dans Tensemble de ses sentiments et de ses idées.

(3) Taillandier, Documents biograpkiques sur Daunou, p. 206.

(4) '( C'est au milieu des langueurs d'une santé défaillante, disait-il au début du

2i8 L'IDÉOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

la Sarthe, rendant compte de la séance d'ouverture des Écoles de médecine de Paris, annonçait cependant que le professeur Cabanis se proposait de donner une suite aux Mémoires déjà publiés, en traitant successivement de liniluence des maladies, des climats et des professions, etc. En fructidor (1802), paraissaient les deux volumes des Rapports du physique et du moral de l'homme, qui contenaient six nouveaux Mémoires. Trois ans plus tard, Cabanis en donnait une nouvelle édition, avec une table analytique par M. de Tracy et une table alphabétique par Sue. Favorablement accueilli par le public, louvrage paraissait cependant après le Génie du Cliristianisme et la conclusion du concordat. On s'aperçoit, en lisant la préface et en comparant le premier volume avec les Mémoires imprimés, que les idéologues sont de plus en plus obligés de prendre une position défensive en face de la réaction (i). Aussi, au lieu d'une « confédération de philosophes formés au sein de la France sous les yeux même du despotisme qui frémissait en vain de rage », il est question d'une « association » paisible de philosophes, formée au sein de la France. La « sainte confédération contre le fanatisme et la tyrannie », est remplacée par les « hommes respectables, unis pour combattre le fanatisme et pour affaiblir du moins les effets de toutes les tyrannies » (p. 2 et 3). Le Mémoire disait que les premiers ^'azaréens se hâtèrent de fondre leurs croyances, leur fanatisme ignorant et sombre avec les rêves du platonisme ; le livre explique qu'il s'agit d'une secte de chrétiens juifs, dont Cérinthe avait été le chef, et semble ainsi éloigner

Mémoire qu'il lisait en nivùse. .i l'Institut, sur l'influenre des maladies, que j'ai pris la plume ». En floréal, il refuse de faire partie de la Commission iliargée de continuer le Dictionnaire de la langue française, à cause de ses nombreuses occupations, mais aussi à eau se du mauvais état de sa santé.

(1) « Quelques personnes avaient paru craindre, dit Cabanis (XXXVIII), que cet oiivrage n'eût pour but ou pour eBet de renverser certaines doctrines et d'en établir d'autres, relativement à la nature des causes premières . Mais il n'est pas possible de le croire sérieusement. Nous regardons ces causes comme placées hors de la sphère de nos recherches, et comme dérobées pour toujours aux moyens d'investigation que l'homme a reçus avec la vie... L'ignorance la plus invincible est le seul résultat auquel nous conduise, à leur égard, le sage emploi de la raison... Nous laisserons donc à des esprits plus confiants, plus éclairés, le soin de rechercher quelle est la nature du principe qui anime les corps vivants; car nous legiirdons la manifestation des phénomènes qui les distinguent des autres forces actives de la nature, ou les circonstances, en vertu desquelles ont lieu ces phénomènes, comme confondues, en quelque sorte, avec les causes premières, ou comme immédiatement soumises aux lois qui président à leur action. On ne trouvera point encore ici ce qu'on avait appelé longtemps de la métaphysique, ce seront de simples recherches de physiologie dirigées par l'étude particulière d'un certain ordre de fonctions ».

CABVMS APRÈS LE 18 HRUMAIRE 2i9

toute allusion aux chrétiens (1). Bien plus, Cal)anis supprime la conclusion éloquente et liai'die du premier Mémoire, qui eût pu paraître une satire indirecte, mais violente du gouvernement de Bonaparte. Où il disait que tous les phénomènes physioloiïiques ou moraux se rapportent toujours unicpiement, en dernier résultat, à ia sensihiUté " physique », il ne parle plus que de la sensihilité (I, loo). Aux personnes qui se disent pieuses et ont amèrement censuré l'expression de « repos éternel », il rappelle qu elle est littéralement traduite d'une prière de l'Eglise (I, 303j. S'il regarde encore, avec Bacon, la philosophie des causes finales comme stérile, il ajoute, en songeant peut-être déjà à la Lettre sur les causes premières, qu'il est hien difficile à l'homme le plus réservé de n'y avoir jamais recours dans ses explications (1, 332î.

D'autres corrections, sans être aussi importantes, doivent cependant être signalées. Les unes portent sur la forme qu'elles améliorent fort heureusement (2\ d'autres ont pour ol)jet, notamment en ce qui concerne l'état psychologique du fœtus, de remplacer par les doctrines actuelles de D. de Tracy, celles qu'il lui a précédemment empruntées. Des additions sont consacrées à faire remarquer que les Allemands comprennent sous le nom d'anthropologie, la physiologie, l'analyse des idées et la morale, réunies par lui dans la science de l'homme (p. 7) ; à introduire Épicure après Pythagore, Démocrite, Hippocrate et Aristote parmi les bienfaiteurs du genre humain l'p. 1 ii ; a louer le plan d'hygiène de Moreau de la Sarthe (p. 19j et à inviter son ami et confrère Thouret à faire connaître la doctrine d'Hippocrate (23).. De même il indique que la formule célèbre {rti/iil est in. intellectu f/uod non prius fuerit in sensu) ne se trouve point eu toutes lettres dans les écrits d'Aristote. Il cite avec éloge, à côté de Haller et de CuUen, de Pinel et de Halle, Richerand qui se place déjà près des maîtres (oo) et constate que Pinel n'a pas trouvé pour le cerveau de tous les fous des résultats constants (68). Il renvoie à Tanatomie de Bichat (85), après avoir laissé

(1) Cf. les travaux sur la Gnose, les Giiostiques et Schmidt, Cerintli, ein judais. Christ. Nous retrouvons les études théologiques de Cabanis, m, § 1.

(2) Au lieu de '< Dubreuil avait eu dans le torrent d'une pratique immense », il met » dans le cours d'une pratique immense » ; au lieu de « les sujets musculeux ••t robustes faisaient véritablement bande à part », il écrit « qu'ils forment véritablement une classe à part ». — L'axiome de Condillac devient la proposition de Condillac. Au lieu de : « Une constitution délicate l'avait mis à portée d'observer plus eu détail », il met « lui avait donné les moyens » etc., etc.

250 L'IDEOLOGIE PIIISIOLOGIQUE

entendre d'une façon assez singulière (1), mais avec beaucoup de raison, ce semble, que le jeune auteur s'était emparé, sans en rien dire, de plusieurs de ses idées. Dans des notes, il promet, sur le perfectionnement physique de l'espèce humaine, un ouvrage dont il est occupé à rassembler les matériaux (p. 314) ; il parle de la mort de Roussel, fauteur du Système physique et tyioral de la femme, comme d'une grande perte pour la philosophie et les lettres (372) ; il rapporte les expériences de Volta, d'après lesquelles on ne peut douter de l'identité du fluide galvanique et de l'électricité (430).

Cabanis, plus réservé sur le terrain métaphysique et religieux, est plus affirmatif sur les questions de philosophie scientifique. De son ouvrage, il résultera, croit-il, que la physique est la base des sciences morales : devenues ainsi une branche de f histoire nafurelle de f homme, elles suivront une voie sûre et feront de rapides progrès (xxi). Lui-même estime quil n'est pas impossible de gouverner, par le régime physique et moral, les états périodiques et alternatifs d'activité et de repos du cerveau; peut-être même de les produire artificiellement, pour donner une force momentanée plus grande aux facultés intellectuelles ou pour leur imprimer une nouvelle direction (17), Après avoir autrefois considéré comme vi'aisemblable qu'on ne pourrait jamais rattacher la sensibilité à un fait plus général, il n'est pas éloigné de penser qu'on découvrira un jour la liaison qu'elle peut avoir avec certaines propriétés bien reconnues de la matière (138). S'il croit que les esprits sages auront toujours des égards pour les opinions accidentelles qui servent à rendre un autre homme meilleur ou plus heureux, il veut empêcher ceux qui cessent d'y croire, d'abandonner comme chimériques, les vertus dont elles étaient pour eux le soutien (xxxvm). Le véritable bonheur est nécessairement le partage exclusif de la véritable vertu. Par une heureuse nécessité , l'intérêt de chaque individu ne saurait jamais être séparé de l'intérêt des autres : en liant ses affections aux destinées présentes et futures de ses semblables, on agrandit, sans limites, son étroite et passagère existence, on la soustrait à l'empire de la fortune.

Cabanis, le personnage le plus important alors de l'école,

(1) Voyez ch. vu, § 3.

CAUAXIS APKKS LE i8 BRUMAIRE 251

n'oublie pas de signaler les travaux de ceux qui collaborent avec lui à l'œuvre entreprise (1).

Dans l'élude des Rapports du physique et du moral, c'est la question de l'influence des maladies sur la formation des idées et des affections morales, qui! est le plus essentiel de résoudre (2). Cabanis examine successivement les affections nerveuses qui, venant des organes de la génération, produisent lexaltation et les extases, ou des viscères hypocondriaques, donnent naissance aux passions tristes, craintives, même à la démence ; puis l'affaiblissement général de la faculté de sentir, les lièvres danslesquelleslétat des facultés intellectuelles répond exactement à celui de constriction ou d'épanouissement actif des organes, mais prend en outre un caractère particulier, suivant la nature de la lièvre et le genre de l'organe malade qui en est la source; enfin les dégénérations de la lymphe, écrouelle, rachitis, scorbut, acrimonie singulière des humeurs rongeantes et lépreuses. Les maladies influent d'une manière directe sur la formation des idées et des afl'ections morales ; la médecine, les combattant avec succès, sert à modifier et à perfectionner les opérations de l'intelligence elles habitudes de la volonté. Mais ce qui est le plus intéressant dans ce Mémoire, ce sont les considérations du début et quelques exemples. Il y a, selon l'auteur, de l'ordre dans le monde physique, puisque l'univers existe et que certains phénomènes reviennent périodiquement. L'ordre prédomine dans le monde moral et une force secrète, toujours

(1) A coté de Condorcet et de Laplaco, il meutiomie les Leçons de l'École normale, qui fui uu vérital)le phénonièue et fera époque dans l'histoire des sciences. Puis, en re^-rettant que Garât n'ait donné au pulilic que les belles et éloquentes leçons où il annonçait une exposition détaillée de toute la doctrine idéolo^-ique. il indique les El&nients d'idéologie de D. de Tracy, <'omme le seul ouvrage vraiment complet sur cette matière et rappelle que Deg-éraudo a traité fort en détail une question particulière, que L:iroraiguiére en a posé plusieurs, avec plus de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, par la seule définition de quelques mots. Lancelin a présenté les bases mêmes de la science sous quelques nouveaux points de vue; Jacquemont s'est tracé un plan plus vaste encore; Biran a composé un fort bon Mémoire sur r Habitude et un autre sur /a Décomposition de lu pensée. Volney et Saint-Lambert méritent, par leurs travaux sur la morale, la reconnaissance des vrais amis de l'humanité. Thurot s'est fait connaître par des écrits que caractérise la maturité de l'esprit et du talent, Pûcherand et Alibert comptent parmi les élèves déjà célèbres de l'École de Paris qui se font remarquer par leur ardeur pour les progrès de la médecine philosophique ; Draparnaud est également recomraandable comme naturaliste et philosophe; .M™e de Condorcet a tiré, du vague où la laissait encore Smith, la sympathie morale, célébrée par les Écossais.

(2; C'est ce qu'a montré, d'une façon aussi originale que précise, M. Ribot dans ses Maladies de la Volonté, de la Personnalité, de la Mémoire, etc. Voyez également Mandsley, Pathologie de l'Esprit.

agissante, tend sans relâche à le rendre plus général et plus complet, comme le prouvent Texistence de Fétat social, son perfectionnement progressif, sa stabilité (493). En outre, le développement automatique des propriétés de la matière, la marche constante de l'univers et, d'un autre côté, Faction de l'homme peuvent changer à la longue, ou même empêcher de renaître les circonstances qui tendent à détruire l'ordre. Ainsi il y aurait, par la simple persistance des choses, dit Cabanis après Laplace, avant Lamarck (1), Darwin et Spencer, « affaiblissement successif des causes naturelles qui pouvaient, à l'origine, s'opposer au changement avantageux », et des améliorations évidentes qui seraient l'ouvrage de la nature. L'ordre général, qui règne entre les grandes masses, s'est peut-être établi progressivement. Peut-être les corps célestes ont-ils existé longtemps sous d'autres formes et avec d'autres relations; peut-être ce grand tout se perfectionnera-t-il, à l'avenir, sous des rapports dont nous n'avons aucune idée, mais qui changeront l'état du globe et l'existence de tous les êtres « qu'enfante son sein fécond » (495 sqq.).

Un cej'tain nombre de faits bien observés, mais relatés encore d'une façon peu précise, préparent les conclusions : Cabanis a éprouvé que, pendant le froid de la lièvre, le cercle des intérêts et des idées se resserre extrêmement, que ses facultés intellectuelles et morales étaient réduites presque uniquement à l'instinct animal (536). Plusieurs fois il a observé, chez des femmes qui eussent été jadis d'excellentes pythonisses, les effets les plus singuliers des changements dans les organes des sens : les unes distinguent facilement à l'œil nu des objets microscopiques, d'autres voient assez nettement dans la plus profonde obscurité pour s'y conduire avec assurance, d'autres suivent les personnes à la trace, comme un chien, et reconnaissent à l'odorat les objets dont ces personnes se sont servies ou qu'elles ont seulement touchés. Il y en a dont le goût a acquis une finesse particulière et qui désirent ou savent choisir les aliments et môme les remèdes avec une sagacité qu'on n'observe d'ordinaire que chez les animaux. D'autres aperçoivent en elles-mêmes, dans leui's paroxysmes, ou certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve bientôt après la justesse de leur sensation, ou des modifications organiques, attestées par celle du pouls

(1) Voyez ch. iv § o et ch. vu § 3.

CABANIS APRÈS LE 18 BRIUMAIHE 2o3

et des signes encore plus cerlains. « Il y aurait, dit-il avec raison, mais en laissant le soin d'accomplir ce qu'il recommande à ses successeurs (1), beaucoup d'observations à faire sur ces crises, sur ces changements généraux, sur ces exaltations ou concentrations de la sensibilité... et l'analyse philosophique pourrait, aussi bien que la physiologie, en tirer de nouvelles lumières » (354).

Cabanis entend, par le régime, l'ensemble des habitudes physi([ues, soit volontaires, soit nécessaires. Si les machines électriques, les aimants artificiels et même les corps sonores offrent des traces d'habitudes (:2), ce sont les végétaux et surtout les animaux qui sont capables d'en contracter. L'homme en qui tout « concourt, conspire, consent » est modifié par la pesanteur, la température, la sécheresse ou l'humidité de l'air; par les aliments, par la diète, atténuante ou lactée ; par les substances narcotiques ou stupéfiantes ; par les boissons, parles mouvements corporels, parle repos ou le sommeil, parle travail. Une bonne liygiène, en donnant des règles propres à perfectionner la vie physique, contribue puissamment à l'amélioration de rhomme et à l'accroissement de son bonheur.

On trouve encore, dans ce .Mémoire, quelques observations personnelles plus précises qu'elles ne le sont d'ordinaire chez Cabanis. Il a remarqué (II, 19) chez quelques femmes délicates, surtout à l'époque ou dans les temps voisins de leurs règles, une sorte d'altération de l'esprit et du caractère, annonce des orages ou des vents étoulfants du midi. « Peu de temps avauMa Révolution, dit-il encore, je fus consulté pour une femme chez laquelle fempàtement et l'endurcissement général du tissu graisseux et cellulaire amenèrent bientôt par degrés la suffocation complète de la vie. Quand on lui parlait, il fallait le faire très lentement. Elle ne répondait qu'au bout de quelques minutes et d'une manière plus lente encore. Son esprit semblait hésiter et chanceler à chaque mot. Avant sa maladie, elle avait eu beaucoup d'intelUgence : quand je la vis, elle était dans un état d'imbécillité véritable. Elle avait été fort riche : elle ne paraissait presque 1)lus capable de former le moindre désir; elle ne montrait plus aucun sentiment de répugnance ou d'affection » (69).

Mentionnons encore l'éloge de Volney et de son exact et très

(1) Cf. Ribot, V Allenlion .

(2) Léon Duinûat a repris cette idée de Cabanis {Kevue philosophique, I, 321),

philosophique Voyage, de Buffoii et de ses admiral)les travaux ou de ses vues éminemment philosophiques, de Burdin (1) et de ses expériences sur l'emploi des gaz comme médicaments (30). Cabanis n'oublie pas d'ailleurs ses préférences politiques et fait l'éloge des gouvernements « fondés sur la liberté et l'égalité », estimant encore que « bien en vain les tyrans et les déclamateurs, qu'ils tiennent à leurs gages, s'efforcent de renverser ou de flétrir ces principes éternels ». Enfin il est préoccupé déjà des idées qui inspireront la Lettre sur les Causes premières : si les institutions monastiques ont été de grands fléaux, certains ordres religieux ont rendu des services à l'agriculture, d'autres aux lettres », et il faudrait savoir s'il est possible encore aujourd'hui « d'en emprunter quelques vues pour la création d'institutions nouvelles appropriées à l'état des lumières » (64).

Le neuvième Mémoire traite de V Influence des climats sur les habitudes morales. Avec Montesquieu, et surtout avec Hippocrate, Cabanis soutient, contre Helvétius, que le climat ou l'ensemble des circonstances physiques attachées à chaque lieu influent sur les habitudes morales ou l'ensemble des idées et des opinions, des volontés instinctives ou raisonnées et des actes qui en résultent chez chaque individu. Personne n'a mieux montré la puissance de l'habitude : c'est sin- elle qu'est fondée léducation, et partant, la perfectibilité commune à toute la nature sensible, mais plus spéciale à l'homme. Son empire ne s'exerce pas seulement sur l'individu, puisque, transmise par la génération, elle propage, de race en race, des facultés particulières pins développées et peut, après plusieurs générations, former une nouvelle nature acquise, qui ne change qu'autant que les causes déterminantes de l'habitude cessent pendant longtemps d'agir, ou que d'autres causes font naître des déterminations (180) nouvelles (2). Les climats différents offrent des êtres d'une diversité infinie; les mômes êtres, cheval, chien, bœuf, sont d'autres espèces dans les différentes régions et dégénèrent ou se perfectionnent quand on les transplante d'un pays dans un autre. Ainsi l'on s'explique que les variétés humaines sont l'ouvrage des climats eux-mêmes, surtout quand on songe que la nature, disposant du temps comme de tous les autres moyens, l'emploie avec une étonnante prodigalité (195). On le

(1) Voyez ch. vu, § 4.

(2) Voilà l'hérédité, comme l'ont comprise Lamarck et Darwin*

CAHAMS APRES LE 18 BHL'MAIRE 255

comprendrait mieux encore, s'il était solidement établi que la différence des climats fait celle des langues, puisque, comme l'a soupçonné Locke, comme l'ont montré Condillac et ses disciples, les progrés de l'esprit dépendent de la perfection du langage. Mais il n'en est rien et Cabanis se refuse, pour un travail dont les hypothèses doivent être sévèrement bannies, à employer des arguments douteux.

En arrivant à l'instinct, à la sympathie, au sommeil et au délire, Cabanis s'aperrut que, pour faire un corps de doctrine avec les idées relatives à ces diverses questions, il perdrait de vue son ohjet principal, et ferait un autre ouvrage. Il se borna à réunir toutes les considérations par lesquelles ces questions sont liées à son véritable sujet, et traita, dans le dixième Mémoire, de la vie animale, des premières déterminalions sensitives, de l'instinct et de la sympathie, du sommeil et du délire; puis, dans le onzième et le douzième, de l'inlluence du moral sur le physique et des tempéraments acquis.

Mignet a bien vu que le dixième Mémoire contient « une hypothèse audacieuse », une sorte de « construction de l'univers », une cosmogonie, " mécanique comme l'idéologie » des précédents. Mais, plus occupé de juger que d'exposer cette « cosmogonie imaginaire et inadmissible, » il n'en a pas fait suffisamment ressortir l'originalité. Nous- y verrions moins une cosmologie qu'une tentative de résoudre, par la philosophie des sciences, (les questions dont l'examen relevait de ce qu'on appelait auparavant « la métaphysique de l'univers ». D'un côté, en effet, Cabanis estime que l'organisation de la matière ne peut avoir pour cause que les forces actives et premières de la nature, dont nous n'aurons jamais « aucune idée exacte ». Mais il rappelle, en disciple de Descartes et des savants du xvn" et du xvm^ siècle, qu'une science a des fondements inébranlables, lorsque toutes les déductions en sont rapportées à des principes simples, fixes et clairs; qu'elle est complète quand, par les recherches et l'analyse, on a déterminé ce qui, dans ces principes, est soumis à nos moyens de connaître. Pourquoi les principes des corps organisés ne seraient-ils pas un jour aussi exactement connus que ceux de l'air et de Feau? pourquoi ne découvrirait-on pas les conditions nécessaires à l'apparition de la vie chez les animaux comme celles d'où résultent la foudre, la grêle, la neige ou ces combinaisons chimiques, où les substances réunies ont des pro-

priélés qu'elles n'avaient pas isolément? D'après ce qu'on sait déjà, on peut vraisemblablement espérer que la lumière se fera un jour sur ce qu'on ignore encore. Chimérique en elfet est la distinction que Buffon a voulu établir entre la matière morte et la matière animée. Les végétaux vivent et croissent par le seul secours de l'air et de l'eau, c'est-à-dire de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote. Or toute substance végétale, placée dans des circonstances convenables, donne naissance à des animalcules particuliers : la chaîne est donc ininterrompue du tnori au vivant. Mais ces circonstances ou ces conditions doivent-elles toujours rester inconnues? Non, puisque l'art reproduit les végétaux, avec des parties que la nature n'a pas destinées à cette fonction ; puisqu'il dénature leurs espèces et en fait éclore de nouvelles, comme des matières préparées par lui, vinaigre, carton, reliure de livres, il fait naître des êtres sans analogue connu dans la nature ; puisque la nature fait appai-aître, sur les végétaux et les animaux malades, des races inconnues « dégénérations de la substance même de l'individu ». Ou toutes les parties de la matière sont susceptibles de tous les modes d'organisation, ou, ce qui revient au même, les germes de toutes les espèces possibles sont partout répandus. Le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie, qui constitue, comme l'avaient vu les anciens (1), l'ordre et la marche de l'univers, ne nous échappe pas toujours entièrement. Sur les toits et dans les laves, par Faction de l'air et de la pluie, apparaissent des végétaux et des animaux. Les îles du grand Océan reposent sur des roches, ouvrage d'insectes marins. Sorties, par degrés, du sein des eaux où ces travailleurs infatigables (2) font végéter de si puissantes masses, elles montent, éprouvent à la surface des influences diverses et, par des altérations analogues à celles des laves, se couvrent successivement de races que fait naître la nature de cette terre nouvelle et que le climat adopte sans trop d'effort (3). Mais l'homme et les grands animaux, qui se reproduisent actuellement par la génération, ont-ils pu, à l'origine, élre formés

(1) Cf. ch. III, § 1.

(2) Cf. Darwin, les Récifs de corail.

(3) Les expériences de M. Fray semblent montrer que les matières végétales et animales se résolvent dans l'eau distillée en globules qui ne sont point des animaux; que, plongées dans l'eau ou dans un air formé de toutes pièces, elles produisent constamment différents insectes ; que l'eau distillée la plus pure peut, additionnée ■d'oxygène, d'azote, d'acide carbonique et avec le concours de la lumière et de la

CABAMS APRÈS LK 18 IJUUMAIRK 257

«If la même manière? Toujours nous l'ignorerons, puisque le «:enre humain n'a pas plus de renseignements exacts sur l'époque primitive de son existence, que l'individu ne se souvient de sa propre naissance. Mais quelques-uns des animalcules ainsi for- Mjés se reproduisent ensuite par génération. Les espèces ne sont pas aujourd'hui ce qu'elles étaient lors de leur formation primitive : elles ont été modiliées par le climat, les aliments, leurs rapports avec l'homme ou les êtres vivants. D'autres, comme Ta montré Guvier, se sont éteintes, ou par suite des bouleversements, ou î'i cause des usurpations de l'homme, ou en raison dune organisation imparfaile. L'homme lui-même peut avoir subi de nombreuses modilications, peut-être des translormalions importantes. On est obligé d'accorder que le globe a une antiquité " prodigieuse »; on ne peut nier la possibilité des varialions que le cours des temps ou les convulsions de la nature ont. fait éprouver aux races vivantes, qui ont, dans chaque circonstance particulière, donné naissance à d'autres races « mieux appropriées à l'ordre nouveau des choses ». 11 n'est donc pas rigoureusement impossible de rapprocher la première production des grands animaux de celle des animalcules microscopiques que l'on tire du néant en changeant les dispositions chimiciues ou physiques des matières qui les forment.

De môme la nature revient de la vie à la mort: les matières animales se décomposent en gaz dont s'emparent les végétaux; les charpentes osseuses des animaux, surtout des poissons et des coquillages, forment des bancs de terres calcaires qui hâtent et perfectionnent la végétation. Certaines matières végétales en se décomposant, se transforment en animalcules, qui, à leur mort, en engendrentd'autres, «pendant beaucoup plus de temps que Cabanis n'a pu l'observer », avant que tout semble rentrer dans l'état de repos et d'insensibilité. Les découvertes des naturalistes diminuent lesintervallesdes différents règnes : quelques hlons minéraux, par leur végétation successive et leurs digitations rameuses, se rapprochent des plantes les plus imparfaites ;

<;haleur, produire des matières minérales, des véçétatious et des animaux. Cabanis fait ses réserves et dit que ces observations doivent être revues avec soin et répétées de cent manières dlHerentes. Sur les générations spontanées, voyez les discussions entre M. Pasteur et M. Pouchet, closes en ce qui concerne la production actuelle d'animaux sans çermes, par les mémorables expériences d'où est sortie une science nouvelle. {Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1860; Annules des sciences naturelles, 4^ série, tome XVI; Revue des cours scientifiques, 1864.)

Pkuvet. 17

entre les végétaux et les animaux se placent les zoophytes, el peut-être quelques plantes irritables dont les mouvements, comme ceux des organes musculaires vivants, correspondent à des excitations particulières (1); enfin, dans les animaux, l'organisation et les facultés offrent tous les degrés possibles de développement, du mollusque jusqu'à l'homme.

Ainsi Cabanis, qui incorpore à sa doctrine des vues exposées par Maupertuis, de Maillet, Robinet, Buffon et Bonnet, bientôt reprises par Lamarck, est un précurseur de Darwin et du transformisme moderne. Nous comprenons pourquoi la Philosophie zoologique de Lamarck fut si mal accueillie ou si peu lue en France : Cabanis en avait lié les doctrines à une philosophie condamnée comme « essentiellement matérialiste » (2).

A ces vues transformistes se joignent d'autres conjectures non moins originales, et non moins laissées dans l'ombre par ceux qui ont parlé de Cabanis. Ainsi il soupçonne quelque analogie entre la sensibilité animale, l'instinct des plantes, les affinités électives et la simple attraction. Mais faut-il expliquer l'attraction par la sensibilité, ou la sensibilité par l'attraction, « espèce d'instinct qui, suivant les circonstances, arrive par degrés jusqu'aux merveilles de l'intelligence (3) » ? Il l'ignore, ne voulant pas sortir du domaine scientifique pour passer à la métaphysique. Mais il ne se refuse pas une excursion dans la philosophie des sciences. Si l'on arrive un jour à le savoir, il pense, contrairement à ce que soutiendra plus tard Lamarck, qu'on y sera conduit par l'examen des opérations qui s'exécutent en nous, plutôt que par celles qui se font loin de nous (4). En étudiant la formation des organes dans le fœtus, il insiste sur la nécessité d'admettre la sensibilité là où ne se manifeste pas nettement la conscience des impressions, car rien n'est plus contraire que l'opinion oppo-

(1) Cf Darwin, les Mouvements et les habitudes des plantes grimpantes; les Plantes insectivores, etc.

(2) De Boaald rapproche Cabanis et Lamarck pour condamner '( leurs systèmes abjects ». [Recherches philosophiques, il, 289.)

(3) Sur le choix entre les explications par Tinférieur et les explications par le supérieur, voyez Piavaissou, Rapport, etc.

(4) M. Bertrand [l'Aperception du corps humain) cite ces passages (p. 88) pour montrer quel'iustinct universel de Caljanis est linconscient de Hartmann. — Il faut, pour rendre cette assertion tout à fait exacte, se rappeler l'iuflutnce exercée par Cabanis sur Schopeuhauer. Il ajoute en outre que « le plus profond métaphysicien de notre temps, M. F. Ravaissou n'a rien dit de plus hardi ». Il est assez piquautde considérer comme le continuateur des « seusualistes », un de ceux qui eu ont parlé avec le plus de dédain. Et cependant M. Bertrand a raison. Biran a puisé chez Cabanis et on a plus d'une fois attribué à celui-là ce qui revient à celui-ci.

CABANIS APRES LE 18 BRUiMAIllE 25}»

sée, aux lails physiologiques, rien n'est plus insullisant pour l'explication des phénomènes idéologiques. Ce n'est pas ce que les physiologistes appellent irritahilité, puis([ue l'irritabilité est la faculté de contraction de la (ibro musculaire et persiste après la mort; c'est l'action des organes que font agir les nerfs qui reçoivent les impressions, sans intervention du centre cérébral (1). Dans le système nerveux, il y a des systèmes partiels ; et peut-être, dans chaque système et dans chaque centre, un moi partiel relatif aux impressions dont ce centre est le rendez-vous et aux mouvements que son système détermine et dirige (2). La cause de la sensibilité se confond avec les causes premières et n'est pas pour nous un ohjet de recherches: toutefois l'étude des phénomènes porte à croire que l'électricité, modifiée par l'action vitale, est l'agent invisible qui, parcourant le système nerveux, produit les impressions et les impulsions.

C'est dans l'étude idéologique et physiologi(fue du fœtus que Cabanis cherche l'origine de l'instinct. Sentir est l'état essentiel de tout organe vivant ; l'habitude et la répétition des actes rend ce besoin plus impérieux. Ainsi les impressions et les déterminations propres an système nerveux et à celui de la circulation engendrent la première, la plus constante et la plus forte des habitudes de l'instinct, celle delà « conservation » ; celles des organes de la digestion produisent l'instinct de «nutrition », Des mouvements auxquels les organes sont déterminés par cela môme qu'ils sentent, naît un nouvel instinct; de l'impression de résistance vient l'idée de corps extérieur ; la conscience d'un effort voulu donne la conscience du moi senti. Le fœtus porte déjà dans son cerveau, quand il arrive à la lumière, les premières

(1) Ribot, Maladies de la /jersonnalilé, p. G: « L,n)liysioloi,à(3 uous appicud (jik! la production de Tétat de conscience est toujours liée à, l'iictivitô du systèmo nerveux, en particulier du cerveau. Mais la Tticiproqnc, n'est pas vraie ; si touti; activité p>.yi-lii(pic iinplirpic une activité nerveuse, toute activité nerveuse n'iinpli(|ue pas une activité psychique. L'activité nerveuse est beaucoup plus étendue que l'activité psychique »... Il ne faut pas oublier que Hartmann, l'auteur de Vlnconscienl, relève de Scbopenhauer « vrai disciple de Cabanis ». On a lieu de s'étonner que M. Colsenet, dans la Vie inconsciente de V Esprit, n'ait même pas cité Cabanis. On voit par cela môme combien peu, en France, uous connaissons les hommes dont rintluence a été considérable à l'étranger.

(2i M. Bertrand (Apcrceplion du corps humain), s'appuie sur ce passage pour mettre sa propre doctrine de Vanimisme polyzoïste sous la protection d'un nom qui fût Hutorité et la rattacher à une tradition toute française (91). Il ajoute excellemment que '( cette théorie semble etfrayer quelque peu la pruilence d(i Gabiriis.. qui, ne faisant pas œuvre de métaphysicien... est pressé de revenir à, re\périenc(! et au terrain solide des faits ». On souhiiteriit que tout le monde en Fiance eôt reconnu de même '< l'originalité et la prudence de Cabanis ».

2G0 J/II)ÉOLOGIE PIIYSIOLOCIOUE

traces clos nolioiis fondamentales que ses rapports avec tout l'univers sensible et Taction des objets sur lés extrémités nerveuses doivent successivement y développer. Ce n'est pas cette « table rase » dont ont parlé certains idéologistes. Aussi les belles analyses de Bufifon, de Bonnet, de Condillac, sont incomplètes et pourraient faire prendre une mauvaise direction.

Rien en effet ne ressemble moins à l'bomme que ces statues que l'on l'ait sentir et agir ; rien ne ressemble moins à la manière dont se produisent sensations, désirs et idées, que ces opérations partielles d'un sens, agissant dans un isolement absolu du système, et privé même de cette influence vitale, sans laquelle il ne saurait y avoir de sensation. Toutes les opérations de l'organe ])ensant sont modifiées par les déterminations et les habitudes de l'instinct; jamais l'organe particulier d'un sens n'entre isolément en action (1). Lanalyse détaillée et complète de l'enfant, avant que tous ses sens aient été mis simultanément en jeu par les objets extérieurs, ferait l'objet d'un nouveau Traité des sensations qui ne serait peut-être pas moins utile aux progrès de l'idéologie que ne l'a été celui de Condillac (2).

Les premiers traits de linstinct sont gravés dans le système cérébral au moment même de la formation du f(Ptus: mais, à côté des tendances à la conservation, à la nutrition, au mouvement qui se développent dans le fœtus même, il y en a qui se forment aux époques subséquentes de la vie, ou au moment de la naissance et par le développement général des organes, ou par la maturité de certains organes particuliers et par les maladies. Toutes, mais sui'tout les premières, relèvent des impressions internes. Aussi Draparnaud, qui tente de dresser l'échelle idéologique des différentes races, trouvera l'instinct d'autant plus direct et plus fixe que l'organisation est plus simple, d'autant plus vif que les organes internes ont plus d'influence sur le

(1) Avant Lewes (Ribot, Psychologie anglaise, p. 345 et 395), Cabanis a appelé l'attention sur les sensations venant du système, que les psyrholog-istes etles physiologistes ont si étranfïement néirlitrées, il a critiqué cette « monstrueuse et hypothétique statue », développement loi,àque de cette idée que tout provient des cinq sens externes. De même quand M. Ribot écrit {ibid.,p. 239): « on commence même en France à considérer les sensations de la vie orginicpie comme formint un g-roupe à part»; il eût été plus exictde diie « on en revient en Fr.mce à considérer, etc. ».

(2) C'est ce qu'a teuté Preyer dans sa P/ij/siologie de l'embryon, suivie de VAme de l'enfant. Daus ce dernier ouvrage (X) Preyer parle comme Cabanis, que d'ailleurs il ne cite pas: » L'âme du nouveau-né ne ressemble pas à la <• Table rase >> sur laquelle les sens, font la première impression, etc. ».

CMJVMS VPRKS LE IS lUiliMMIU-: 2(;i

centre céi'él)ial, oL l'iulelligeiice (rmilanl |)Uis étendue que l'animal est forcé de rece\ oii' plus d'impressions de la part des objets extérieurs (1).

La syujpalliie ou la tendance dun être vivant vers d'autres, est en (pielque sorte l'instinct lui-même; elle comprend des attractions et des répulsions ([ui résultent de l'organisation et suppose, dans l'être auquel elle s'adresse, des sensations, des penchants, n\\ moi. Dés qu'elle s'élève au-dessus du pur instinct, il y entre un fond de jugements inaperçus. Mais, comme toutes les tendances primordiales, elle s'exerce par les divers organes des sens : la vue occasionne une foule de déterminations affectives, et peut-être les rayons lumineux, qui partent des corps vivants, ont-ils des caractères pliysiques autres que ceux qui viennent des corps bruts. L'odorat est, pour certains animaux, le principal organe de la sympathie ; l'ouïe fait naître bien des impressions purement affectives et instinctives ; le tact ne paraît exercer son action sympathique que par le moyen de la chaleur vivante. Les opérations de l'intelligence modilient les tendances sympathiques et en font des sentiments plus ou moins aperçus, des affections plus ou moins j-aisonnées. Sans - facultés inconnues », la synq:)alhie devient « morale » : l'individu partage les idées et les affections des autres, désire leur faire partager les siennes et épiouve le besoin d'agir sur leui- volonté. De plus, il cherche à les imiter, et ne fait que s'imiter soi-même. L'imitation est le piincipal moyen d'éducation pour les individus et les sociétés. Par suite, les causes (pii développent les facultés intellectuelles et morales sont liées à celles qui produisent, conservent et mettent en jeu l'organisation où est placé ainsi le principe du perfectionnement d<^ la race huniaine.

Les opérations du jugement et de la volonté sont influencées par les sensations proprement dites et par les déterminations instinctives : il n'est pas nécessaire de recourir à deux principes d'action, pour expliquer les balancements des désirs et les combats intérieurs. Les désordres du jugement et de la volonté tiennent à ceux des sensations, des impressions, dont la cause agit dans le système nerveux, de celles que reçoivent les extrémités sentantes internes et des déterminations instinctives. On

fl) Peut-être faudniit-il reporter à Cabanis co que Bain et Ribot (Psycholofjie anf/laise, 268) attribuent ;i, Miiller, « sur l'état du fœtus qui ne ressemble pas ;i relui de l'àne de Ruridan ••.

262 L'IDÉOLOGIE PIIYSIOLOGIQIE

expliquera la folie par l'altération des sensations, par les maladies du système nerveux ou les habitudes vicieuses qu'il contracte, môme sans avoir toujours découvert, dans ce dernier cas, des lésions organiques. De même le sommeil, périodique comme les lois les plus générales de la nature, est produit par tout ce qui émousse les impressions ou affaiblit la réaction du centre nerveux commun sur les organes. Dans ce reflux des puissances nerveuses vers leur source, les sens s'assoupissent successivement et plus ou moins profondément, mais, seuls en certains cas, complètement; les extrémités internes conservent à leurs impressions une activité relative aux fonctions des organes, à leurs sympathies, à leur état présent et à leurs habitudes. Les causes qui agissent, dans le sein du système nerveux, ne sont plus distraites par les impressions des sens et deviennent prédominantes. Ainsi se font, dans le rêve, de nouvelles combinaisons d'idées ou naissent des idées que nous n'avons jamais eues ; ainsi sont au premier plan, dans la folie, des idées qui ont si peu de rapport avec les objets externes. Celui qui classerait, d'après des faits certains et des caractères constants, les divers genres d'aliénation mentale, en indiquerait les causes et distinguerai! ceux que l'on peut guérir et ceux qui ne peuvent l'être, rendrait service à l'idéologie (1).

L'influence du moral sur le physique est, pour Cabanis, celle du système cérébral sm* les autres organes : il ne faut pas multiplier les principes avec les phénomènes, avoir recours à des forces inconnues et particulières, pour mettre en jeu les organes pensants et expliquer leur influence sur le système animal, parce que la pensée diflere essentiellement de la chaleur animale, comme celle-ci diffère du cbyle et de la semence. Partout, dit-il. la nature prodigue les merveilles et économise les moyens... mais il fallut un temps fort long à l'esprit hypothétique de l'homme pour n'admettre dans la nature quune seule force; peut-être lui en faudra-t-il plus encore pour reconnaître que, ne pouvant la comparer à rien (2), nous ne pouvons avoir aucune idée véritable de ses propriétés, et que les vagues notions que nous avons de son existence étant formées sur la contemplation des lois qui gouvernent toutes choses, la faiblesse de nos moyens

(1) «Les études sur l;i folie, écrivait M. Ribot en 1870, bien incomplètes encore, ont-elles été stériles jus(iu'ici ? »

(2) Même expression i! uis la Le lire sur les Causes premières ^S 4^-

CAHAMS APRKS LE 18 HRUMAIRE ^KiA

il'observatioii doit rossenor l'Iciiiellement ces notions dans le cercle le plus étroit et le plus borné.

Benjamin Constant (1) a parlé du livre en excellents termes. Mais comme bien daulrcs, il y a cherché ce qui ne s'y trouve pas, ce que Cai)anis devait donner avec la Lettre skv les Causes premières. En nous limitant à ce qui y est nettement in(li(iué, nous pouvons affirmer que rarement un ouvrage a autant servi aux progrés de la science et de la philosophie des sciences. Sans doute, lontreprise était prématurée, puisque la pliysiologie et même la chimie ne fournissaient encore, ni l'une ni l'autre, une base solide pour l'étude des faits psychologiques. Sans doute, on y rencontre beaucoup daffirmations aujourd'lnii inadmissibles ou conjecturales. Même on peut dire « qu'on est trop souvent en l'air, ilans la région vide des généralités pures, et non sur le terrain palpable et solide de l'observation personnelle et racontée ». Mais il n'en est pas « toujours » ainsi: à plusieurs reprises, nous avons signalé des « observations personnelles » et l'emploi de celte méthode que M.Taine donne comme lacaractéristiiiue delà psychologie contemporaine(2). Bien plus, Cabanis, s'inspirant dHippocrate et des Grecs, de Descartes et de Bonnet, plus que de Coiidillac et d'Helvétius, a créé la psychologie physiologique. Bichat et Broussais, les médecins, les physiologistes et les aliénistes ont continué les recherches qu'il avait recommandées plus que personne et préparé des lecteurs à ses modernes successeurs. Aug. Comte, allant plus loin, a absorbé la psychologie dans la physiologie ; mais, par cela même, il a contribué à faire vivre les idées de Cabanis. Biran , en les incorporant à la métaphysique, les a transmises aux spiritua-

(1) « Je lis, tjrrit-il, le ."5 frimaire un XI, le livre de Cabanis et j'en suis enchanté. Il y a une netteté dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue dans le style, un calme dans la marche de l'ouvrage, qui en font, selon moi, une des plus i)e|les productions du siècle. Le fond du système a toujours été ce qui m'a paru le plus probable, mais j'avoue que je nai pas une grande envie que cela me soit démontré. J'ai besoin d'en appeler à l'avenir contre le présent, et surtout à une époque où toutes les pensées qui sont rei-iieillies dans les tètes éclairées n'osent en sortir, je répugne à croire que, le moule étant brisé, tout ce qu'il contient serait détruit. Je pense, avec Cabanis, qu'on ne peut rien faire des idées de ce genre comme institutions Je ne les crois pas même nécessaires à la morale Je suis convaincu que cent qui s'en servent sont le plus souvent des fourbes, et que ceux qui ne sont pas des fourbes jouent le jeu de ces derniers, et préparent leur triomphe. .Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j'aime à conserver comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances, et même de mes imprécations contre quelques hommes -.

(2] L'Ancien Réfjime, III, ch. i, p. 237.

listes (1). Non moins fécondes ont été les théories sur la relativité de nos connaissances, sur l'importance des sensations internes et de l'idéologie embryonnaire, animale ou morbide ; sur la puissance de l'habitude, siu' l'instinct et l'inconscient, sur le transformisme et l'explication de l'inférieur par le supérieur, sur les rapports de la morale et de la politique avec l'idéologie et la physiologie. Le continuateur d'Hippocrate, de Descartes et des philosophes du xvni« siècle, a été un précurseur de Lewes et de Preyer, de Schopenhauer et de Hartmann, comme de Lamarck, de Darwin et de bien d'autres penseuis qui appartiennent aux écoles les plus différentes, et ne soupçonnent quelquefois même pas que les idées dont ils sont partis leur sont venues indirectement, mais par des intermédiaires authentiques, de l'auteur des Rapportai du pliysiqiie et du moral.

Pendant les années qui suivent la publication des Rapports, Cabanis nous est surtout connu par les lettres inédites qu'a bien voulu nous communiquer M. E. Naville. En pluviôse (17) il engage Biran à traiter la question de la Décomposition de la pensée, et le sujet sur lequel ce dernier « a envoyé une si magnifique esquisse » (2). « Rien, dit-il, ne peut être plus utile à la considération et aux progrès delà science dont, au reste, on ne peut plus se passer aujourd'hui ». Quelques jours plus tard (l""" ventôse), il lui écrit que tous les hommes qui s'occupent de philosophie lisent son Mémoire sur l'Habitude et que leur jugement est unanime. Puis il lui parle (19 ventôse) de sa santé et lui indique un régime à suivre. Et revenant aux deux sujets dont Biran s'occupait alors, il ajoute : « Songez que vous vous devez à la vérité, dont les progrès tiendront, dans tous les genres, à la perfection de celui qui nous occupe. Quelque temps après (10 floréal), Ginguené défendant, dans la Décade, les idéologues contre Palissot, lui reprochait d'avoir rélégué, dans une note de l'article Molière, Cabanis et son excellent ouvrage sur les Rapports.

(1) PaulJanet, Traité élémentaire de philosophie, Rapports du physique et du moral, p. 332.

(2) M. Bertrand estime qu'il s'agit du Mémoire sur les Rapports de Vidéologic et des mathémaliques {Science et psychologie, p. 1).' ,

CAHAMS MMÎÈS LE 18 lîlUMMRE ^^OV

Au coinnuMict'iiu'iil du deniier Irimcstre de Tan XI, Cabanis fit paraître une nouvelle édilion du Dcg)'r de certitude de ht médecine, en y joiguant les Observations sur les hùpitcmx, le Journal de la maladie de Mirabeau, une Note sur le supplice de la gui 'loti ne, un Happort sur r organisation des Écoles de médecine, (juehjues Principes et quelques Vues sur les secours, publics. La Décade y consacra un article. Cabanis, disait-elle, en exposant les devoirs et les qualités d'un bon médecin, « s'est pris lui-niénit\ et à son insu, pour modèle », et cette nouvelle production uf [)tMit qu'ajouter encore, s'il est possible « à la gloire qu'il a acquise par son bel ouvrage sur l'influence du physique et du moral de Ibomme ».

Moreaude la Sarthe trouva l'extrait insuflisant. Rappelant que la pbilosopliie médicale comprend deux; objets distincts, l'api)!!cation de la pliilosopliie générale à l'étude et aux progrès de la médecine, l'application réciproque delà médecine à la philosophie, il laisalt, parmi les travaux propres i\ entrer dans unephilosophie médicale d), une place spéciale à tous les ouvrages de Cabanis, et notamment au nouveau Recueil « application de la médecine aux progrés de la saine métaphysique et de cette dernière au perfectionnement de la méthode médicale ».

Au moment où paraissaient cette réimpression et la Grammaire de Destutt de Tracy, Cabanis annonce à Riran que le prix sur lu Décomposition de la Pensée sera distribué et ({u'il fondra dans son compte rendu la note dont il lui <'st ivdevable : « Jo ferai en sorte, dit-il, ({ue votre travail concoure à l'utilité de cette science que vous êtes destiné à faire marcher en avant, et qui, malgré la guerre ouverte qu'on lui a déclarée, s'introduit d(; plus en plus chaque jour, dans toutes les parties des travaux de l'esprit humain ». En l'art XII, il lui écrit, à propos des intrigues qui avaient eu lieu, dans les élections de la Dordogne : « Il est dans le cours nécessaire des choses, dit-il connne en 1803, non pas que les hommes vertueux ne souffrent pas souvent, mais que les coquins soient tôt ou tard punis». Par suite du dépérisse-

(1) Il y place les livres d'Hippocrale, de Veteri Medicina, de Decenli Oi-nalu, de Aère, Aquis el Locis, un chapitre de Bacon, le Trait('- de l'expérience de Ziminermauu, la Préface de Quesnay aux Mémoires de l'Académie de chirur^jie, l'Idée de l'homme physique el moral, le Spécimen novi Medicina; Conspeclus, de La Caze, la Methoilus studii medici de Haller et le Plan d'une nouvelle conslil.uliou de médecine, présenté, à l'Assemblée nationale, p:ir l'ancienne Société royale, les- Éloges historiques de Vicq-d'Azyr, presque tous les ouvrages de Pinel, et le Discours préliminaire de la Physiologie de Dumas.

-2«(i LIDÉOLOGIK PHYSIOLOGIQUE

ment total de sa santé, il renonce à respoir de compléter (18 pluviôse) son travail sur lapplicntion des méthodes analytiques à l'étude de la médecine. Cédant aux vœux de quelques amis, il publie le Coup d' œil sur les Révolutions et sur la Réforme delà médecine. Le médecin Montégre présenta l'ouvrage aux lecteurs de la Décade. « Le caractère connu de Fauteur, disait-il, la grandeur et la sûreté des vues qu'on retrouve dans ses autres ouvrages, doivent nous faire regretter qu'il n'ait pu terminer une entreprise aussi importante ». Après Cabanis, il rappelle les diverses époques de la science médicale, et jette un coup dœil rapide sur l'état général de l'enseignement; il signale le chapitre des relations de la médecine et de la morale « rempli de considérations grandes et élevées, bien digne du philosophe auteur des Rapports du physique et du moral », et termine en citant le passage où Cabanis insistait sur la nécessité, pour le médecin, dunir la philosophie morale à la philosophie rationnelle.

Le 28 floréal. Napoléon Bonaparte était déclaré empereur des Français ; le 21 messidor, le ministère de la police était rétabli pour Fouché. La santé de Cabanis s'altère de plus en plus : « Ce qui m'afflige, écrit D. de Tracy à Biran, le 4 août 1804, c'est que je ne suis pas content de sa santé, elle est toujours bien débile ; c'est un si excellent homme que je ne puis supporter de le voir souflrir ». Cabanis lui-même se plaint à Biran que « les forces de la vie s'affaiblissent ».

En l'an XIII, il félicite ce dernier dont le Mémoire sur la Décomposition de la pensée a été couronné par la troisième classe; sans être partout de son avis, il juge « que c'est un très beau et très riche travail ». La seconde édition des Rapports paraît, augmentée de deux tables, dressées par D. de Tracy et Sue, et des expériences de M. Fray. D. de Tracy, dont la correspondance avec Biran est fort active, nous apprend que Cabanis se trouvait fort bien alors de sa vie campagnarde (1). C'est à Cabanis qu'il dédie son Traité, complet par la publication de la Logique (2). Cabanis et Tracy avaient à peu près achevé l'œuvre

(1) « Oui, venez voir uos riches prairies, écrivait Cabanis lui-même à Faiiriel ranuée précédente, uos blés admirables, notre verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui bourdonnent appellent la rêverie et invitent à un calme heureux. Ceux qui carillonnent ailleurs ne produisent pas toujours le même effet ».

(2) « A qui cet hommage, dit-il, pouvait-il être plus légitimement dû qu'à vous, qui nous avez donné réellement toute l'histoire de l'homme, autant du moins que

CABANIS APRf:S LE 18 BIU'MAlUt: -207

à laquelle leur nom demeure attaché. Mais la réaction contre la philosophie du xvui'' siècle et celle qui en était issue, devenait de phis en plus puissante. Les idéologues s'en rendaient compte (1).

En ISOt), Biran vient à Paris, mais ne va pas à Villette, où Cahanis l'attendait avec impatience. Cabanis l'ent^age à travailler « à la réforme de (pielques parties de la langue géométrique », mais aussi à terminer limpression de son Mémoire, qui ne peut manquer d'être utile aux progrès de la science. A la fin de l'année, Cabanis s'excuse d'être un correspondant si inexact (2) et se réserve d'être le confident des recherches que Biran et 1). de Tracy poursuivront, au grand avantage de la science (3). Une dernière lettre (8 avril 1807) est adressée à Biran qui doit faire sou travail sur la métaphysique et la langue de la géométrie et

le permet Tétai actuel de nos conriaissauees. Vous l'a\ez tracée de la manière ;i la fois la plus vaste et la plus saire, la plus éloi|ueule et la pl\is exacte ; et tous ceux qui voudront jamais se coiit'urmfr au i>rOct'|itc suhlime de l'oracle de Delphes vous «levront uue éternelle reccmnaissance.. Indépendamment des ol)liij:ations particulières à la science... je me vaule que votre ou\rai;e m'a été utile avant même qu'il fût achevé, que vos conversations me l'ont été encore davantage et que c'est à vous que j'ai dû jusqu'au couratre d'entreprendre les recherches auMiuelles je me suis livre et jusqu'à l'espérance ([u'elles pourraient avoir quelque utilité... Aussi le succès que j'amhitionne le plus, c'est que mou ouvrage puisse ôtre regardé comme une conséquence du vôtre, et ipie \ous n'y voyiez qu'un corollaire des principes que >ous avez exposés... La science se trouverait rei)lacée sur ses véritables bases... l'histoire de notre intelligence serait enfin une portion et une dépendance de la physique humaine ».

(1) C'est ce (jue montre uue lettre de Cabinis à Barbier, l'auteur d'un Examen de plusieurs assertions lias irdées par La Ihirp' dans sa Philosophie du XVIll'xiècle : « Excusez-moi, éi-rit-il le Itl pr, irid an .\111 ; ma négligence à votre ég ird n'est pis volont ire. Depuis que j'ai reçu Tintéressant écrit que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, j' li eu bien peu de moments libres, forcé de p isser uue grande p irtie du temps auprès de mi îemme m d de; m ds je n'en ai p is moins été touché et fl itté de me trouver au nombre de ceux à qui vous avez bien voulu envoyer particulièrement cette réfut ition de quelques-unes des imputritions c:domnieuses qui fourmillent dius les derniers éirits de La H.irpe. J'ai été l'ami et je me fais l'honneur d'être le disciple de plusieurs des grands hommes qu'un essdm d'écrivailleurs aussi ignorants que malveillants attaquent maintenant avec tant de fureur. Quoique je ne regarde Y)as ces atteintes comme bien dangereuses, j' ime à trouver le défenseur de ceux dont j'honore la mémoire dins un homme pour lequel je suis plein d'estime depuis très lougtemp» et dont je sus ([ue le c iractere rend le talent et le savoir aussi respectables qu'ils sont distingués ». [Bulletin du liibliophile. ISU no 2..i

(2) 'c Cela tient, dit-il, à ce que mon existence, c'est-à-dire mes rapports et mes devidrs sont presque toujours au-dessus de mes forces, qu'après avoir fait l'indispensable et Tennuyeux, il ne me reste plus de courage pour ce qui serait le plus cher à mon cœur et que, lorsque je suis forcé de me livrer au repos, un instinct, plus fort que tout, me contraint à le rendre ; bsolu ".

(3; '< Je vous regirderii faire et je jouirai de vos succès. Car je ne suis plus capable moi-m me d' ucun travail importiul, quoique ma smté soit meilleure depuis d«ux moi^, mais il faut s ivoir se soumettre aux diverses privations que la nature impose et savoir être (■'■ (pion jieut ».

(lu calcul, « le plus utile de tous ceux qu'il est si capable d'exécuter ». Plus que jamais il se montre afTectueux pour son correspondant, comme s'il sentait que sa fin approche (1). Dixhuit jours plus tard, D. de Tracy annonçait à Biran que leur ami avait eu une première attaque !

Mais, avant de raconter brièvement les derniers moments de C.abanis, il faut examiner les œuvres importantes auxquelles il a Iravaillé de 1802 à 1807. C'est en 1807 que Ginguené place les Affections caiarr haies, postérieures ainsi, ce semble, à la Lettre sur les Causes premières. Cabanis y consignait le résultat d'observations commencées depuis plus de vingt-cinq ans. L'ouvrage n'était fait ni pour les maîtres de l'art, ni pour les gens du monde, mais pour les jeunes praticiens. On y retrouve l'homme et le philosophe (2).

Nous savons moins exactement à quelle époque il faut reporter la Lettre à Thurot sur les Poèmes d Homère et la revision de la traduction commencée en 1778. Le passage où Cabanis parle de l'apparition récente du Tableau des Etats-Unis de Vol-

[i] « Mous parlons bien souvent de \ous. mou «lier omi, et notre amitié jouit bien vivement des espéranres que nous donne votre zèle pour la poursuite de vos travaux; nous no vous désirons que snnté et liberté. Mi femme, souvent témoin de nos entretiens sur votre sujet. partai,'e tous nos sentiments. Elle me charge de vous le dire et de vous remercier de votre aimable souvenir. Vous savez, mon cher ami, tout ce que je vous ai voué de haute estime, d'amitié sincère et inviolable. Comptez-y pour tout le temps que je passerai sur cette terre » .

[-1) L'épigraphe non fingendum, sed inveniendiwi, est empruntée à Bacon. Le grand Hippocrate y est appelé le premier, sans aucune comparaison, de tous les pratii-iens. Fort éloigné d'adopter des théories fondées sur quelques notions positives trop incomplètes, l'auteur est tout aussi éloigné d'écarter, avec les empiriques ; bsolus, toute vue théorique de la médecine pratique, car il serait même impossible de reconnaître, dans les faits qui se présentent, l'identité ou l'analogie avec d'autres faits antérieurement connus, si l'on n'avait point su lier les derniers par des résultats communs, c'est-à-dire par des principes. Toutefois il vaudrait mieux n'avoir absolument aucune théorie, que d'en adopter une, démentie p ir un certain nombre de faits réguliers, ou, du moins, de ne p is s'en servir avec assez de réserve pour ne point méconnaître, dans ceux qu'on observe une première fois, les différences qui peuvent les distinguer de ceux auxquels on imagine devoir les rapporter. Cela est vrai de toutes les sciences d'observation. Quand on s'attache aveuglément à ce qu'on appelle souvent avec si- peu de raison les principes, on ne peut que rouler d'us le cercle des erreurs. Les rapides progrès qu'ont faits, dans ces derniers temps, plusieurs branches de la physique, sont uniquement dus à ce que les meilleurs esprits, parmi ceux qui les cultivent, soumettent chaque jour à l'expérience tous les principes que l'on a crus, ou que même on croit encore, les plus certaius et les plus démontrés. Toute théorie ne doit donc, pour le méilecin philosophe, qu'aider la mémoire, en haut les faits conuus et en dirigeant les raisonnements d'induction que l'analogie suggère à l'aspect de tous les objets nouve;.ux. Toujours les faits doivent servir de guides; les idées générales théoriques eu doivent être une expression abrégée; les vues de traitement, une i-onséipience directe et nécessaire.

CLUIAMS AI'llKS Lt 18 HIUMAlliE -i(i!»

iie\ (V, 29-ii montre qu'il en était occupé dès 1803: ceuv où il mentionne les ouvrages de D. de Tracy et sa théorie du jugement (p. 34i), où il critique La Harpe (p. 361), nous conduisent en 1803. Enfin la mention de la mort dHennebert nous ramène à 180:2. Il semble donc qne Cabanis soit revenn à Homère, après la publication des Rapports (1) et s'en soit occupé jusqu'à sa mort. Thurot et nu autre de ses amis lavaient engagé à revoir ses essais de traduction; il suivit leurs conseils, leur lut son travail, el l'envoya à Thurot avec une lettre, destinée à servir de préface à la partie qu'il avait dessein de publier pour sonder le public. 1/ouvrage ne parut point, et c'est seulement en 1825 qu'il fut introduit dans une édition des ouvres complètes de Cabanis (2).

La Lettre sur les Poèmes d Homère est, comme le disait Daunou, fort remarquable. L'auteur marque fort bien la difliculté de traduire Homère envers français ['.\). H soutient méine qu'il est plus diflicile de traduire que d'écrire un ouvrage original ^4).

Homère est du petit nombre des poètes dont on relit toujours les vers avec un nouveau plaisir, même quand on les sait dès longtemps par cœur. Personne n'a peint, avec un caractère plus louchant et plus sacré, l'amoui' conjugal (5).

(1) Gingueué nous dit qu'eu 1807, a[>rés sa première attaque, il songeait à reloucher et à terminer sa traduction d'Homère.

:2) Thurot, en 1801), cita quelques fr imuents de la lettre et de la tradu(*lioa en analysant la tradm-tiou de Saiut-Aignan {Mt'//in!/es, p. lu:{,.

(3^ « Le srec, dit-il, est reinarquible par rabondance, la richesse, l'harmonie, par une majesté simple et par ces heureuses compositions de mots qui rassemblent et concentrent les impressions ou les idées, sans jamais y porter d'incohérence et de confusion; le français, par rélégance, la précision des termes, la clarté des tours et des

phrases >-.

(4) « Le traducteur doit rendre toutes les idées «le l'original dans leur ordre primitif, il ne peut les présenter sous des faces nouvelles, à moins qu'il n'idtere nullement le sens ; les petites modiOcations, additions ou retr incliements qu'il hasarde, doivent toujours être d'accord avec l'esprit général de rauteur et ne produire que des impressions étroitement liées et conformes à celles qu'on reçoit en le lis nt luimême. Il faut donc que le traducteur connaisse parfiitement toutes les ressources de sa langue, qu'il ait un talent souple et fécond, qui puisse se replier dans tous les sens, choisir entre les différentes manières d'e\primer la même idée, il faudrait i;n un mot, que sans rien changer aux idées de l'auteur original et en lui conservant, autant qu'il est possible, Tempreinte du pays et de Tépoque qui Tout vu naître, on lui fît prendre les formes et le langage qu'il n'eût pas manqué d'adopter s'il eût écrit pour le peuple auquel on veut faire connaître et goûter ses productions ».

■ (5) « Quelle douce et profonde mélancolie ! Quels tons purs et religieux n'u-t-il pas répandus sur le récit des derniers adieux d'Hector et d'Andromaque I Quelle vérité d'accent dans l'expression de leur noble tendresse ! Combien cette femme céleste devient touchante, par Tespèce de culte qu'elle rend à son époux, par la faiblesse d'un cœur souffrant qui réclame un appui et n'eu conçoit pas d'autre que le

270 L IDÉOLOGIE PHYSIOLOGIUIjE

Caljanis n'oublie pas ses travaux antérieurs, il veut porter la véritable méthode philosophique dans l'étude et l'examen de toutes les productions des arts. Dans les pages remarquables où il traite de la belle nature, il combat l'idée d'une imitation tellement ressemblante qu'on puisse la confondre avec l'original. Avec raison il fait remarque]' qu'aucun poète n'a été plus fécond qu'Homère, dans le sublime de pathétique et dans celui de la grandeur et de la force; que nulle part il n"a mieux réalisé cette alliance que dans la peinture des trois grands caractères différents d'Achille, d'Hector et d'Ulysse, tracés et développés avec une prédilection toute particulière, parfaits tous les trois dans leur genre. Laissant de côté l'exactitude des descriptions et des récits, où Homère surpasse même les géographes et les historiens de profession, Cabanis rappelle l'art avec lequel il donne à chaque objet une manière d'être et une couleur propre (1). Aussi ne trouve-t-il de comparable à Homère, parmi les modernes, que Fénelon et La Fontaine(2); les poètes allemands, qui ont voulu l'imiter, ont manqué le but qu'ils se proposaient. Puis, considérant Homère par rapport aux poètes grecs, il estime qu'il n'y a rien de supérieur ou même de comparable, dans les tragiques les plus parfaits, à l'admirable scène d'Achille et d'Agamemnon, par laquelle s'ouvre le poème,

coeur du grand Hctor, par cette doure soumission dune àme dévouée qui n'existe, ne sent, ne veut que dius Tobjet uni<nio de ses attections !... Voyez avec quelle décence, avec quelle retenue, Hélène, li coup ible Hélène, p ir ,ît sur les remp.Tts, au milieu des vieillards troyens !... Avec quelle crainte respectueuse elle approche de Pri im ! avec quelle modestie elle répond à ses questions ! avec quelle vérité touchante l'expression de ses remords vient se mêler à tous ses discours!... Que de profondeur, que d'énergie, que de m-ijesté dans le caractère de Pénélope, dont la tendresse survit au temps et à rahsence! qui sans cesse environnée de poursuivants nombreux, n'e-t occupée que d'Ulysse et des chers intérêts qu'il lui a remis dans les mains 1 Que de grâce et quel cli rrne particulier dans l'espèce de subordination qu'elle affecte à regard de sou fils Télémaque, devenu, par le progrès de ràire et pr rahsence prolongée d'Ulysse, le chef de sa maison ! Admirables tableaux qui retracent, avec autant de force que de naïveté, ce que peut offrir de plus touchant, de plus attrayant, de plus sublime, le car: ctère de la compagne de rhomme, développé par des rapports également dignes de tous les deux »!

(1) .. Peint-il un orage, un lion, le cours d'un fleuve, les bois elles rochers d'une montagne, ce ne sont ni un fleuve, ni un orage, ni un lion, ni des rochers et des bois tels que l'im' gination peut les créer au hasard ; tous ces objets sont pirticularisés. Souvent le poète les prend dans la réalité ; il les a vus et il les caractérise avec une vérité parfaite. Mais lors même qu'ils ne sont i|ue des fictions de son esprit, illui suffit, pour les faire confondre avec la n iture elle-même, de quelquesuns de C€S tr lits fins qui semblent n'avoir aucun rapport avec le but dont il est occupé dms le moment, et qui, sms ajouter beaucoup au tableau comme tableau, lie permettent pas à l'esprit de rester en doute sur rexistence réelle de l'original ».

(2j Cf. la comparaison qu'Andrieux établit entre Fénelon et Cabanis, § 5.

CAHANIS APRKS LE 18 BRUMAIRE iiTt

î\ celle d'Hélùne sur les remparts de Troie, aux adieux d'Hoctor et d'Androuiaque, à celle de Priam, veiiaut demander le corps d'Hector au vainquein- le plus inexorable. 11 n'admet pas comme les criticpies du xvui" siècle, qu'on accuse Homère de bavarda.i^e et de désordre dans ses discours. Il prend les passages les plus critiqués par des écrivains célèbres ou blâmés par des hommes desprit et de goilt — injures d'Achille à Agamemnon, songe d'Agamemnon, discours de Diomède, etc., etc., — pour faire sentir le caractère simple, profond et savant du dramatique d'Homère. Mais d'où vient la beauté de sesouvrages? Elle tient suitout à l'étude profonde qu'il avait faite de la nature intellectuelle et sensible de l'honnue. Son exemple et celui des grands poètes de tous les pays et de toutes les époques pionvent que la connaissance des procédés de l'esprit humain, la véritable théorie des impressions directes et sympathiques, peut seule conduire à celle de tous les arts et faire sentir, avec Condillac, que l'analyse est la muse du poète, le génie inspirateur ((ui guide en secret le sculpteur, le pehitre et le musicien. C'est ù des philosophes qu'on doit la faible partie de la théorie générale des lettres et des arts sur hupielle on a jeté quelques lumières. Depuis Aristote jusqu'à Beccaria, Diderot, Helvétius, Burke, Smith, etc., tout ce qu'on a dit de sensé sur les véritables principes des arts d'imitation, est le fruit de cette philosophie dont l'ignorance méconnaît les bienfaits et que l'irréflexion regarde presque comme étrangère à la conduite de la vie, à la direction des besoins et au perfectionnement des plaisirs. Aristote a donné le principe fécond d'où sortent tous les moyens de rendre limitation de la nature plus frappante, en disant, à propos des figures, que « nous aimons à voir une chose dans une autre ». La philosophie moderne (1) dit que juger, c'est reconnaître qu'une idée est dans une autre ; que raisonner, c'est porter une suite de jugements qui remplissent chacun la condition précédente et nous conduisent à une conclusion, résultant des termes de la question, mais inaperçue. Dans l'état de perfection que peuvent atteindre toutes les facultés intellectuelles et morales, la persuasion sera peut-être toujours unie à la conviction. On ne pourra émouvoir que par la vérité, qui se piêtera sans peine à tous les ornements de la plus

(1) Cabaais renvoie aux ouvrages de M. de Trai-y.

^n LIDÉOLOGIE PI1YSI0L0GIQ[JE

l'iche imagination et qui, une fois reconnue et sentie, passionnera aussi profondément les hommes que de brillantes erreurs les enflanunent et les agitent encore tous les jours.

En partant des philosophes anciens, on peut reconnaître et assigner la cause du plaisir que nous font éprouver les chefsd'œuvre de l'art. Seule, la théorie de la formation des idées peut dévoiler les motifs de beaucoup de règles, devinées en quelque sorte par le génie, nous apprendre pourquoi et jusqu'à quel point sont vrais la règle de 'unité d'intérêt et le principe, établi par Locke, sur la nécessité de la liaison des idées, celui de Beccaria, qui réduit le style aux combinaisons capables de réveiller la plus grande quantité possible d'impressions simulta- •lanées, l'idée de Burke et d'Helvélius qui voient, dans reflet du subhme, une espèce de terreur, etc. Enfin l'étude et l'observation délicate des impressions sympathiques sont peut-être plus indispensables encore que celles des impressions directes et des idées ou sentiments qu'elles produisent. Adam Smith l'a bien fait sentir; mais il faudrait remarquer, en outre, que les rapports sympathiques changent avec le nombre des auditeurs et peut-être des lecteurs, et qu'ils suffisent à rendre compte des différences de style, de ton, de couleur que la convenance impose aux différents genres; à expliquer peut-être les règles des grands poèmes, de l'épopée et de la tragédie (1). Aussi, sans étudier l'entendement et analyser les passions, peut-on, comme La Harpe, faire paraître un cours de littératureenbeaucoupde volumes, quine contiennent pas une seule idée propre à l'auteur.

Cabanis s'était efforcé de se rapprocher de plus en plus de l'esprit et du ton de l'original, de traduire distinctement les impressions, de marquer la liaison et le développement des idées, de conserver tout ce qui caractérise les mœurs et les habitudes du temps, de reproduire, autant que possible, le mouvement et la couleur d'Homère (2). Et il semble bien qu'il y ait réussi en plus d'un endroit où le lecteur songe à André Chénier, qui, lui aussi, puisait aux sources grecques pour renouveler la poésie française.

La Lettre à Thurot est une réponse au Génie du Christianisme.

(1) Voyez Guyau, 'Art au point, de vue sociologique .

(2; Oii comprend qu'il ait ainsi appris à être impartial et exact dnns rexpositiou <ies doctrines pliilosopliiqnes. La Lettre à Thurot pri^pare la Lettre sur les Causes premières. Ou voit comment l'impartialité et le goût de l'exactitude sont venus à Cabanis ; on ne comprend pas pourquoi il aurait dû les emprunter à Fauriel.

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