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Chateaubriand avait fait la poétique de la religion chrétienne et soutenu que linerédulité est la principale cause de la décadence du goill et du génie ; que les écrivains du xvni^ siècle doivent la plupait de leurs défauts à un système trompeur de philosophie, que l'analyse est la mort de l'imagination et des beaux-arts. Cabanis fait la poétique de la philosophie et soutient ([u'Honière n'a été un grand poète que parce qu'il a étudié l'homme en philosophe ; que l'analyse est la muse du poète, du sculpteur, du peintre et du musicien, comme le guide du savant et du i)hilosophe : que les progrès de la philosophie auront pour conséquences de nouveaux progrès dans les beaux-arts. Nulle part d'ailleurs il ne renvoie au christianisme ces attaques, plu perfides que justes, à cause de leur généralité, que Chateaubriand a lancées rontre la philosophie.
Hippocrate, autant que les philosophes du xvui« siècle, avait inspiré les Rapports du physique et du rnoral, l'œuvre positive <le Cabanis. Homère et les Grecs l'avaient aidé à montrer que la philosophie est une utile alliée des beaux-arts et de la poésie. Les Grecs encore, avec Franklin et Turgot, lui fournirent l'occasion de soutenir, avec un rare bonheur dans les expressions et les idées, que la philosophie seule est capable de donner au monde la religion simple et consolante qui ne produirait que du bien. C'est ce qu'il fit dans la Lettre sur les causes premières, publiée en 18-2i. mais adressée, vers 1806, à Fauriel, qui avait formé le projet d'écrire l'histoire du stoïcisme.
On s'est souvent demandé quelle place tient cette Lettre dans la philosophie de Cabanis. Bérard, qui la publia comme une arme de guerre, soutint que, cédant par condescendance plutôt que par conviction à l'esprit dominant de son époque, Cabanis n'avait donné une couleur matérialiste à ses idées que par respect humain ; que, dans la liberté du commerce intime, il avouait ses doutes et ses incertitudes, que, plus tard, éclairé par de plus sérieuses réflexions et penseur plus sincère et plus libre, il était arrivé à des croyances à la fois plus vraies et mieux arrêtées (1).
I Ij Daniirou, si sévère pour les « soiisualistes », trouve que la critique de Bér.ird a rair d'être diriL'ée par l'esprit de secte et de parti et que Bérard a usé de la j)iécc publiée dans uu intérêt étranger à celui de la vraie philosophie.
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Damiron eût voulu que l'éditeur insistât davantage sur ce qu'il y a de beau et de grand dans cette « conversion » d'un esprit supérieur, qui passe, par un motif purement scientifique, dun système incomplet à une théorie plus large et plus voisine de la vérité (I, 97). Dubois d'Amiens {Dict. phil.) pense que Fauriel montra à Cabanis l'insuffisance des doctrines physiologiques entées sur la philosophie du xvni* siècle ; que ce dernier, accessible comme tous ceux qui cherchent de bonne foi la vérité, à ces nouvelles kunières, finit par modifier insensiblement ses idées, non sur les causes premières des phénomènes vitaux, mais sur celles des phénomènes intellectuels, puis, et comme par extension, sur celles des phénomènes du monde physique ou de l'univers. Et il affirme que Cabanis aurait pu donner vérilaltlement ces nouvelles idées comme le complément logique de celles qu'il avait émises dans les Rapports, du moins en ce qui concerne le moral de l'homme. Selon M. de Rémusat, aussi dédaigneux pour la Lettre que pour les Rapports, Cabanis s'est bien moins démenti qu'on ne l'a prétendu. Il n'y a ni conversion, ni apostasie, et l'ouvrage n'a pas, en lui-même, une grande valeur ; les contradictions n'y manquent pas et l'obscurité en est désespérante. Mais lui-même, peu soucieux d'échapper au reproche qu'il adresse ci Cabanis, dit qu'on s'y trouve « en plein spinozisme » puis n'y voit plus « qu'un stoïcisme vulgaire, un alexandrinisme superficiel, qui ne peut satisfaire la raison» ! Sainte-Beuve, qui parle avec sympathie et admiration de la Lettre sur les Causes premières et de son auteur, a bien vu que M. de Rémusat était « un adversaire » ; mais il a cru que Fauriel avait « inspiré le dernier mot de Cabanis finissant ». Pour Mignet, la Lettre ne doit pas être séparée des Rapports, elle les complète plutôt quelle ne les réforme. Cabanis y donne ses vues sur la puissance divine et sur lame humaine^ qu'il ajoute, « par une tardive déduction », presque « par une heureuse inconséquence », aux actes de la sensibilité mécanique. En Dieu, il reconnaît la cause et la raison de tout ; dans le moi, un être indépendant qui précède, reçoit, juge et modifie les impressions. Et à son tour, Mignet, comme de Rémusat, détruit ce qu'il avance, en ajoutant que Cabanis, dans ce vaste ensemble dont les parties se suivent et le plus souvent se lient, se contredit moins encore qu'il ne se développe, lorsqu'il va de l'action des causes secondes, auxquelles il accorde trop, à la reconnaissance de la cause première. Rappelons enfin que Ginguené cite la
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Lettre. « un dos plus heaux morceaux de philosophie (jui existent dans notre lani^ne «, pour prouver que ses sentiments intimes étaient hien tlitrérents de ceux qu'on lui a supposés!
Cabanis s'est proposé un but essentiellement positif dans les Rapports. Il avertit à plusieurs reprises le lecteur de n'y pas chercher la solution des questions métaphysiques, et par conséquent il ne faut jamais prendre en ce sens les affirmations qui s'y trouvent. Rien ne s'opposait à ce (|u"il essayât ensuite de les résoudre. Peut-être, d'ailleurs, « avait-il besoin, comme Benjamin Constant, d'en appeler à l'avenir contre le présent et, surtout à une époque où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées n'osent en sortir, i-épugnait-il à croire que le moule étant brisé, tout ce qu'il contient serait détruit ». Qu'il fût disposé à suivre les Grecs, on le comprendra sans peine, d'après les pages qui précèdent. Le spectacle de ce pays, qui produisit une foule d'esprits éminents dans tous les genres, qui créa l'art de la vertu et qui voulut soustraire l'homme à l'empire de la fortune, aux maux de la société, à ceux même de la nature, en lui donnant tout le degré de perfection dont ses facultés le rendent susceptible, lui a « toujours » paru le plus beau qui pût fixer l'attention des penseurs amis de l'humanité, le plus utile qu'on pût offrir à tous les hommes (p. 4). L'étude d'Hippocrate, de ses ouvrages authentiques ou non, lui avait donné, sur plus d'un point, des doctrines qui étaient celles des stoïciens (1). De même Franklin et Tnrgot avaient eu « cette rehgion simple et consolante, qui fut jadis celle des grandes âmes formées par la doctrine stoïque » (p. 16). Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce qu'il ait reconnu, en face de la réaction religieuse de plus en pkis prononcée, que s'il est impossible de détruire, dans la grande masse des hommes, l'idée fondamentale sur laquelle reposent toutes les religions positives, il faut chercher à diriger ce torrent, au lieu de continuer à faire de vains efforts pour l'enchaîner ou pour le tarir (p. la)? et que, par suite, il ait trouvé dans une doctrine qui lui rappelait ses maîtres les plus chers, Hippocrate et Franklin, Dubreuil et Turgot, qui forma les plus grandes âmes, les plus vertueux citoyens, les hommes d'État les plus respectables de l'antiquité, » un but particulier d'utilité pour l'époque présente « (p. 6), qu'il ait
(1; Cf. Zeller, Die Philosophie der Griechen et L. Stein, die l'sych d Sloi I, 46, 132, U, 129. '
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pensé aux stoïciens, avant que Chateaubriand songetit à Tacite? Et le disciple de Condorcet, Fadmirateur d'Homère et d'Hippocrate, d'Aristote, de Déniocrite et d'Épicure, des philosophes et des poètes grecs, celui qui disait, en 1799, des partisans de la perfectibilité, « qu'ils se réjouissent de voir des savants ou des écrivains qui font mieux et vont plus loin qu'eux-mêmes, qu'ils sont toujours prêts à témoigner estime et reconnaissance à tous les travaux qui contiibuent à nous rapprocher du but », pouvait montrer à Fauriel combien il serait utile d'écrire Thistoire du stoïcisme. Il n'avait pas besoin de ses indications « pour apprécier avec impartialité et intelligence » les doctrines du Portique. Enfin comment Cabanis qui, depuis le Serment d'un médecin, avait fait intervenir tant de fois dans ses considérations, Dieu, la cause première, l'ordre constant des choses, le plan de la nature et les causes finales se serait-il contredit en reprenant ces notions pour déterminer quel degré de vraisemblance on peut leur accorder ?
L'analyse de la Lettre, plus admirée ou décriée que lue, confirme ces résultats. Plus nettement que d'Alembert et Condorcet, mais en suivant la voie ouverte par eux, Cal)anis montre que les observations faites par les philosoplies, à diverses époques, sur les habitudes des individus et des nations, sont peut-être ce qu'il y a de plus propre à perfectionner la connaissance de la nature humaine. La discussion des i^ées dont ils partent nous apprend à suivre la marche de l'intelligence dans les différentes routes qu'elle peut s'ouvrir et à en tirer des règles plus sûres pour la diriger dans ses travaux. Elle nous fait voir de quelle utilité peuvent être ces opinions diverses dans la pratique de la vie; à quel état des esprits elles conviennent plus spécialement; en quoi elles se rapportent et en quoi elles diffèrent ; comment il faudrait les modifier ou les amalgamer, pour qu'elles influent d'une manière plus généralement et plus constamment avantageuse, sur la culture de l'esprit et sur la direction des penchants. L'étude philosophique des cosmogonies et des théogonies jette de grandes lumières sur l'histoire des nations et de l'esprit humain. Il ne serait même pas déraisonnable d'affirmer que l'histoire proprement dite des différentes époques est moins instructive que leurs fables: « Gardons-nous, dit-il, dans un passage fort justement relevé par Sainte-Beuve, de croire avec les esprits chagrins, que l'homme aime et embrasse l'erreur pour
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lerreur elle-nu'ine; il n'y a pas, et même il ne peut y avoir de lolie qui n'ait sou coin de vérité, qui ne tienne à des idées justes sous quelques rapports, mais mal circonscrites et mal liées à leurs conséquences ». N'est-ce pas là, dit Sainte-Beuve, le principe éclectique nmderne dans son application historique? Nous n'en disconvenons pas, mais c'est à Cabanis et non à Fauriel qu'il faut le rapporter, c'est aux idéologues (1) que, par ce côté encore, se rattache l'école qui les a le plus vivement combattus.
Les philosophes ont imaginé les religions, les poètes et les orateurs les ont rendues populaires; les législateurs les ont fait servira leurs projets. Les philosophes grecs, à partir de Socrate, soit qu'ils aient fait gouverner le monde par des intelligences supérieures, qu'ils aient refusé à ces dernières toute inlltience sur la marche des choses ou qu'ils aient nié la possibilitt'^ de leur existence, donnèrent presque tous une base religieuse à !a morale. Ils en cherchèrent la soui'ce et les motifs dans l'idée (fuils s'étaient faite des causes premières et de la nature des forces qui soutiennent la vie. Ils avaient tort de laisser la morale livrée au hasard des opinions théoriques, de chercher bien loin ce qui était eu eux. Les règles de morale, dit Cabanis en 1800 comme en 1800, découlent des rapports mutuels qu'établissent entre les honimes, leurs hesoins et leurs facultés; ces rapports sont constants et universels, parce que l'organisation humain*^ est fixe. Quant aux motifs de pratiquer les règles de la moj'ale, ils sont dans l'utilité générale qui la détei-mine et la constitue, dans les avantages particuliers attachés à riiabitude d'y subordonner ses actions et même ses penchants. L'habitude de la vertu est si conforme à la nature humaine, qu'elle procure nii contentement intérieur, indépendant de tout calcul ; (]iie par le doux besoin des sympathies, dont elle développe et perfectionne tous les mouvements, elle remplit le cœui- d'une satisfaction constante et tinit par rendre les sacrifices eux-mêmes une nouvelle source de bonheur.
Les sages de l'antiquité ne pouvaient prévoir les maux dont les idées religieuses, associées à la morale et à la politique, deviendraient la cause immédiate et directe. S'ils avaient donné aux hommes la volonté secrète des puissances invisibles comme un motif de plus de respecter les lois de la morale, d'y rester cons-
(1) Voyez ég-alement ce <(ue nous disons <\e Degrrando, cli. virr. § 2.
278 L'IDÉOLOGIE PHYSIOLOGIOLE
taminent soumis et de leur rendre un hommage pur, jusque dans le secret de la conscience et des désirs, ils n'eussent fait qu'une chose très utile et très louable (1). Mais ils auraient dû empêcher que jamais un homme osât parler au nom des puissances divines, les rendre complices de coupables desseins et jeter dans les esprits les semences de toutes les erreurs. Ils ne le firent pas et peut-être est-il impossible de le faire. Les idées et les institutions religieuses ont rendu des services réels ; mais l'établissement d'un système sacerdotal donna naissance à cette vaste et profonde conjuration contre le genre humain, qui toujours fit obstacle aux vues sages et paternelles des législateurs et des chefs de peuples, ou les seconda dans leurs projets d'abrutissement et d'oppression.
En mettant de côté l'influence indirecte des religions positives sur les jugements et les actes qui leur sont le plus étrangers, le trouble, les angoisses, les terreurs qu'elles répandent souvent dans les âmes les plus vertueuses, les désordres, les divisions, les animosités cruelles qu'elles produisent dans les familles, le tort plus grave qu'elles ont dêtre lunique base de la morale, mise ainsi à la merci de raisonnements bons ou mauvais, limmoralité profonde de l'expiation, qui permet au plus noir scélérat d'être criminel avec sécurité, un examinateur impartial trouve qu elles ont fait beaucoup plus de mal que de bien aux hommes. Leur entière destruction, dit Cabanis avec les hommes du xvm^ siècle, serait un des plus grands bienfaits du génie et de la raison. Mais si les idées reUgieuses ou superstitieuses tiennent essentiellement à notre manière de sentir et de considérer les forces motrices de l'univers, s'il est impossible de détruire, dans la masse, l'idée fondamentale des religions positives et s'il est nuisible de n'y réussir que pour quelques individus, il faut cherchera diriger le torrent qu'on ne peut enchaîner ou tarir. Affaiblir l'influence funeste qu'ont les idées rehgieuses sur le bon sens, la morale et le bonheur des individus, augmenter et rendre plus pure l'in-
(1) « Piien n'est plus sublime que l'idée de meUre ainsi la nature humaine en rapport constant avec l'intellis-ence suprême, rien n'est plus imposant que de faire concourir l'homme à l'ordre général, de placer son bonheur dans l'accord de ses actions et de ses penchants avec les lois éternelles de l'univers ; rien n'est plus incontestable que de dire de la vertu qu'elle nous est ordonnée par les causes premières, car les lois qui déterminent les besoins, développent les facultés, font éclore les passions de Thomme et produisent les lois de la morale, sont l'œuvre de ces causes, dont on peut dire, par conséquent, qu'elles expriment la volonté >•. Cf. Voluey, II, § 3.