‹ Les idéologuesChapitre 31 sur 94 · C.VHAMS APRÈS LE 18 BR^MAIliE · texte numérisé non relu

C.VHAMS APRÈS LE 18 BR^MAIliE

lUu'iice heureuse quelles exercent quelquefois, serait peut-être un moyen damener les progrès de l'art social, d'espérer qu'un jour u la religion simple et consolante qui resterait sur la terre n "y produirait que du bien. Telle était celle de Franklin et de Turicot ; telle fut celle des grandes âmes, formées par la doctrine stoïque, de ces esprits élevés, nourris de pensées toujours vastes et sublimes, qui associaient l'existence de chaque individu à celle du genre humain, qui donnaient à la vertu les motifs et le but les plus nobks, les plus imposants, en la faisant concourir à l'ordre de l'univers ».

Quelles sont donc sur les causes générales de la nature, les idées auxquelles Ihomme se trouve invinciblement conduit? quelles sont celles que lexamen le plus sévère de la raison ne peut jamais rejeter dune manière positive et absolue ? L'homme qui, ne voyant plus dans toutes les opérations de la nature que le produit nécessaire des propriétés inhérentes aux dilTérents corps, a atteint le dernier terme auquel puisse le conduire le bon emploi de sa raison, peut et doit se demander encore quelle puissance a imprimé ces propriétés aux corps (1). Jamais un système purement mécanique de l'univers ne sera, dans ses parties les plus importantes, lié suffisannnent pour qu'on ne suppose pas toujours, par analogie, de l'intelligence et de la volonté dans la cause, dont les effets présentent des signes si frappants d<' coordination, et qui marche toujours vers un but précis avec tant de justesse et de sûreté. Si nous ne pouvons connaître que les effets observables de la cause première, l'ignorance dogmatique, victorieuse contre l'assertion positive que les causes sont mécaniques et aveugles, n'a pas la même force conti-e l'assertion contraire. Appuyée sur un ensemble de raisonnements abstraits qui paraissent invincildes, elle a pour elle toutes ces impressions et ces jugements directs, bien plus puissants sur la masse des hommes, à qui les opinions qui touchent à la pratique doivent toujours être appropriées.

D'un autre côté, l'homme est doué d'imagination, et les idées les plus justes n'ont toute leur influence que si elles réussissent à le toucher, comme à le convaincre (-2). Or le premier sentiment qui frappe Ihomme, en présence de l'univers et de lui-même, est un sentiment de terreur ; il se sent, à chaque instant, soumis

(Ij C'est ce que Cabanis a fait dans les Rapports.

(2) Voyez le travail sur V Instruction publique, art. Fêtes.

à l'action, toute-puissante pour lui, de causes qu'il ne connaît pas. Lors même que le génie a écarté, par ses découvertes, une partie des voiles de la nature, il reste encore assez d'obscurité pour tenir le genre humain dans une incertitude mêlée d"effroi. En outre, la sensibilité est susceptible d'un accroissement en quelque sorte indéfini : l'homme agrandit son existence, ses besoins, ses afTections, ses désirs; il voudrait agir sur tout, embrasser toute chose, s'élancer dans l'infini (1). 3Iais ses forces sont resserrées dans des limites fort étroites. Franchissant le terme de son existence sensible, il seplace dans un monde meilleur, où il ne trouve plus les vicissitudes et le terme fatal de la vie humaine. Il espère une vie future, qui, non seulement lui conservera sa personnalité, mais qui surtout lui fera reti'ouver les êtres qu'il a le plus chéris sur cette terre ; qui accordera la justice et la puissance de l'être qui gouverne l'univers, assurera à la vertu un prix plus digne d'elle, et verra accomplir, pour le faible et l'infortuné, cette justice éternelle qu'ils réclament trop souvent en vain dans un séjour d'angoisses et de douleurs (2). Bien que nos idées, nos sentiments, nos affections soient le produit d'impressions reçues par des organes soumis à l'action médiate ou immédiate des différents corps, il est impossible d'affirmer que la dissolution des organes entraîne celle du système moral et surtout de la cause qui nous rend susceptibles de sentir, et que, vraisemblablement, nous ne connaîtrons jamais. Aussi le défenseur d'une vie future, sappuyant sur les qualités qui, dans l'Être suprême, ne peuvent être séparées de l'intelligence et de la volonté, sur l'état de l'homme et les besoins de son cœur, en tire une suite d'arguments, d'autant plus forts que ceux auxquels ils répondent n'établissent rien de positif.

On n'a pas employé dans ces questions une méthode convenable : déistes et spiritualistes, athées et matérialistes se servent de la méthode de démonstration. 3Iais pour l'être ou le fait non immédiatement soumis aux sens, nous ne pouvons faire que des calculs de probabilité, qui se rapprochent plus ou moins de la certitude, mais n'"y atteignent jamais (3). D'ailleurs, on ne peut

(1) Cf. p. 241.

(2) Voyez ce que nous avons dit de Voltaire et de Rousseau.

(.3) P. Laloi et F. Picavet, Instruction morale et civique. La science, la philosophie des sciences et la métaphysique, p. 198.

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connaître les faits premiers et généraux, puisqu'on ne i)'Ui( les lier à des faits antérieurs (1) ; on ne peut que les constater et en observer l'intluence sur les faits subséquents. L'univers uétanl comparable à rien (2\ les forces, qui le meuvent et le maintiennent dans nue éternelle activité, ue peuvent être étudiées que dans leurs effets observables. Eu nous dirigeant par laïuilogie, nous attribuons cependant à ces forces certaines propriétés dont nous avons observé les signes, les circonstances et les effets dans les objets plus rapprochés de nous. Les poètes et les théurgistes donnent à la cause premitM-e tout ce que la nature bunuiine leur présente de plus parlait ou de plus imposant, mais aussi des qualités contradictoires ou démenties par des faits. Les philosophes les lui ont refusées toutes peut-être trop indistinctement. A quelles conclusions assez [)robables pour déterminer notre persuasion, sommes-nous donc conduits ? Écartons d'abord les mots à peu près vides de sens, « déisme », « athéisme », « spiritualisme », « matérialisme », celui même de Dieu, dont le sens n'a januiis été déterminé et circonscrit avec exactitude.

Sentir, se ressouvenir et juger composent l'intelligence ; l'ensemble des déterminations qui naissent des jugements constitue la volonté; intelligence et volonté sont le système moral de l'homme. Si, à l'état d'ignorance, nous sommes portés à regarder connue animés tous les corps en mouvement et à leur attribuer l'intelligence et la volonté; si, pour l'homme qui embrasserait l'univers dans son ensemble et ses détails, les phénomènes seraient une suite directe et nécessaire des propriétés de la matière; dans les effets de la cause, qui ne peut être saisie en elle-même, il trouve les propriétés des êtres, dont les actes et les moyens d'action lui sont connus: il saisit ces analogies pour les adopter ou les rejeter ai)rès mûr examen.

Toutes les vraisemblances le portent à regarder les ouvrages de la nature comme produits par des opérations comparables à celles de son propre esprit, dans la formation de ses œuvres les plus savamment combinées; à concevoir l'idée de la plus haute sagesse, de la volonté la plus attentive à tous les détails. La réflexion le confirme dans cette opinion, sans lui fournir une démonstration rigoureuse. Mais l'hypothèse contraire ne

(1) Cf. supra, p. 235.

(2) Id., ibid.

s'appuie sur aucune analogie A^éritable, n'a pour elle presque aucune vraisemblance, ne peut être défendue que contre le reproche d'impossibilité absolue. Toutes les règles de raisonnement en matière de probabilité ramènent l'homme à son impression première. Dans les recherches sur la nature et les discussions pbilosophiques qu'elles font naître, il ne faut pas iulopler les vaines et stériles explications des causes finales (1); mais quand nous raisonnons sur la cause ou sur les causes premières, toutes les règles de probabilité nous forcent à les reconnaître finales.

En outre, la sensibilité n'étant observée qu'au moyen de l'organisation, ne peut en être supposée le produit; elle est plutôt répandue dans toutes les parties de la matière où nous remarquons distinclemement l'action de forces motrices qui tendent à les faire passer par tous les modes d'arrangement, régulier et systématique :

Mens agitât molem, et maf/no se corpore miscet.

Des forces actives animent la matière, la meuvent, la transforment d'api'ès des plans très habiles, très compliqués, très divers, et cependant constants et uniformes. Elles font éclore, développent et conduisent, au terme de leur perfection, des êtres sensibles et intelligents (2). Or je l'avoue, dit Cabanis, « il me semble, ainsi qu'à plusieurs philosophes auxquels on ne pourrait pas d'ailleurs reprocher beaucoup de crédulité, que l'imagination se refuse à concevoir comment une cause ou des causes dépourvues d'inteUigence peuvent en donner à leurs ])roduits ; et je pense en particulier, avec le grand Bacon, qu'il faut être aussi crédule pour la refuser d'une manière formelle €t positive à la cause première, que pour croire à toutes les fables de la mythologie et du Talmud ».

On n'a point tort de reconnaître à la cause première la puissauce, la justice, la bonté, etc. 3Iais il est absurde de la comparer à un chef, exclusivement occupé du bien-être de ses subordonnés, et les gouvernant par une suite d'expédients et de mesures accidentelles; de joindre l'épithète d'infini « mot

fl) Voyez supra, 2jassim. Cabanis iiulique bieu ici encore comment il peut se placer, sans se contredire, à un autre point de vue que dans les Rapports, où il considérait les clioses d'une manière positive.

(2) >'ous avons indiqué, à propos du dixième Mémoire, les tendances de Cabanis à €xpli([uer « Tinférieur par le supérieur ». (Cf. § 2.)

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