HKSTI TT DE TRACY IDÉOLOGUE, LÉGISLATELR ET PÉDAGOGUE
L'Ecosse est, après la Grèce, une terre privilégiée pour la philosophie. "Son seulement elle a produit des philosophes qui ne sont pas sans mérite, D. Stewart et Hutcheson, Brown et Hamilton, peut-être Scot Erigène et Duns Scot, des philosophes originaux, A. Smith, Hume et Reid, mais encore ceux de ses enfants qui l'ont ahandonnée ont compté, dans leur postérité, des penseurs éminents. Elle a donné Kant à l'Allemagne et D. de Tracy à la France.
Avec Douglas, venu en France pour défendre Charles VII contre les Anglais, se trouvaient quatre frères de Stutt qui, restés dans la garde écossaise de Charles VII et de Louis XI, devinrent seigneurs dAssay en Berri. Les descendants du second acquirent, par alUance, la terre de Tracy dans le Nivernais. Ils s'établirent à Paray-le-Frésil, dans le Bourbonnais, et purent mettre sur la tour de leur manoir, cette inscription : Bien, bien acquis. L'un d'eux était en 1676, avec Catinat, major général de l'infanterie française. Son fils quitta le service à la paix dUtrecht ; son petit-fils, le père de D. de Tracy, prit part aux campagnes de Bohême et de Hanovre et commanda la gendarmerie du roi à Minden où il fut grièvement blessé et laissé pour mort. Sauvé par un de ses serviteurs, il mourut en 1761.
294 L'IDÉOLOGIE RATIOiNNELLE
Son fils Antoine, né Tannée môme où paraissait le Traite des sensations, lui promit, en pleurant, à son lit de inort, d'être soldat comme ses ancêtres. L'enfant, âgé de sept ans, avait, ce semble, vécu jusque-là henreux et calme sous le toit paternel (1). Il aimait les exercices de cheval, auxquels il s'adonnait des journées entières : il affirmera même qu'il en est ainsi pour tous les enfants. Sa mère, qui paraît avoir été une femme fort distinguée, se consacra exclusivement à son éducation. Installée d'abord à Paris, elle lui fit donner une instruction classique. Quarante ans plus tard, D. de Tracy se rappelait encore le temps où on lui faisait expliquer Cornélius Népos, Plutarque ou même Aristote (C, 41) et disait, de la langue grecque, qu'elle est la plus belle au jugement des connaisseurs {Id., 206) (2). Suivit-il le cours de philosophie qui formait le couronnement des études classiques ? On peut le croire, puisqu'il est, dans ses œuvres, question de ce qu'on disait dans l'école (V, p. 372 et 375). Mais la façon dont il en parle nous montre qu'il n'en a pas tiré grand fruit : « On plaçait, dit-il en 1796 (IV, 341), après l'étude du latin et de la rhétorique, un prétendu cours de philosophie, que l'on faisait consister dans quelques notions faibles ou fausses sur la physique et la métaphysique. Mais cette philosophie était si généralement reconnue pour complètement défectueuse et inutile, qu'aucun élève ne faisait même semblant de l'étudier, à moins qu'il n'y fût forcé par des circonstances impérieuses, et que personne ne s'en embarrassait ». Il ne juge pas mieux l'ancienne logique qui s'appuie sur des hypothèses hasardées et des formules vaines (I, 46), ou celle d'Aristote, ouvrage d'une très forte tête, mais qui a eu une influence funeste, parce qu'elle repose sur des bases fausses {Gr., 4).
D. de Tracy séjourna plusieurs années à Strasbourg, où de jeunes nobles achevaient leurs études, en se préparant à la carrière militaire : il y devint un cavalier accompli (I, 8). En même temps, il se livrait à des études sur lesquelles nous n'avons pas de renseignements assez précis. Alors le professeur Miiller dis-
(1) « C'est sous les yeux des parents, dira-t-il plus tard (IV, 336), que doivent se passer les huit ou neuf premières années. Elles sont bien employées, si l'enfaut a appris à lire, à écrire et a reçu quelques notions purement préparatoires ; s'il a contracté de bonnes habitudes et acquis ces heureuses dispositions de l'esprit que ne manque point de donner plus ou moins la société habituelle d'hommes qui ont une boune éducation et des mœurs libérales >'. Pour les renvois, cf. n. 1, p. 398.
(2) Voyez ce que nous avons dit de Cabanis dans les chapitres précédents.
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entait avec ses élèves les doclrines philosophiques du temps et surtout celles île Hume et de Kant. Si D. de Tracy ne connut pas celles de ce dernier qu'il aurait pu, bien que ne sachant pas l'allemand, étudier dans les travaux écrits en latin, il lui fut possible, par la suite, de demander des indications aux hommes qu'il avait appris à estimer et qui furent cause peut-être que toujours il parla, en excellents termes, du philosophe dont il combattit les doctrines. Entré dans les mousquetaires, il remplit scrupuleusement les devoirs de sa profession. Ses goûts philosophiques font songer à Vauvenargues, mais à un Vauvenargues bien portant et à qui l'avenir souriait: « J'étais, dit-il, dans cette période qui suit immédiatement la fin de l'éducation et où, n'ayant pas encore des devoirs bien importants à remplir dans létat que j'avais embrassé, je pouvais me livrer sans scrupule à mes méditations et aux recherches vers lesquelles mon goût m'en traînait. Je me mis donc à considérer mes semblables de tous ^les temps et de tous les pays et à rechercher les causes des phénomènes les plus importants qu'ils offrent à l'œil de lobserw vateur ». Déjà tourmenté du besoin de connaître les sources ei les bases de ses connaissances, il lisait les encyclopédistes et les économistes, Montesquieu et Helvétius; il allait, comme Turgot et Condorcet, visiter Voltaire àFèrïiey et"côncevait pour lui une vive admiration et une sorte de culte. Toute sa vie il combattra le fanatisme et, à lépoque où l'on cherche à rattacher les terroristes à Voltaire, il le proclame un homme éminemment sagace dans tous ses jugements et pour lequel il aurait dû faire un article dans l'histoire de la science. Condillac, partant de Locke, ne se fût point élevé sans lui au point où il est arrivé. C'est l'homme qui a combattu et vaincu bien des préjugés métaphysiques (C, 443), qui a, le premier en France, considéré l'histoire sous un point de vue philosophique flV, 288). Quand la réaction politique et religieuse est complètement triomphante, il s'indigne contre les « misérables » qui ont dit que Voltaire flattait les hommes puissants, contre les « vils détracteurs » qui n'oseraient se vanter de n'avoir jamais applaudi aux actions, aux sentiments ou aux maximes pernicieuses des grands ou de les avoir souvent blâmés, comme Ta fait Voltaire (C, 372). Dans les dernières années d'une vie qu'il appelait les restes dune existence inutile, il n'avait d'autre plaisir que de se faire lire Voltaire ou de se réciter les chefs-d'œuvre du « héros de la raison ».
296 L'IDÉOLOGIE RATIOMSELLE
D'autres influences contribuèrent à former son caractère et à développer son intelligence. De sa mère, il reçut, dit Mignet, des sentiments exquis. Auprès de son grand père, de sa grand'mère, petite-nièce du grand Arnauld, il se forma à l'ancienne politesse, à une sévère honnêteté. Comme Royer-Collard, mais avec un esprit plus large et plus libre, il apprit à estimer les solitaires de Port-Royal, dont l'exemple exerça une action considérable sur sa conduite et sa façon de penser ; lauleur de la Grammaire et de la Lof/iqiie, le « té tu de ïracy », rappelle Arnauld et continue les travaux de ceux « dont on ne peut assez admirer les rares talents et dont la mémoire sera toujoui-s chère aux amis de la raison et de la vérité » (II, o; III, 148).
Colonel en second de Royal-Cavalerie, comte de Tracy et seigneur de Paray-le-Frésil, par la mort de son grand père, il é\ym\sait M'"' de Darfort-Civrac, parente du duc de Penthièvre, qui nii donnait le commandement de son régiment. Tannée même où le Congrès de Philadelphie proclamait l'indépendance des Etats-Unis et où Turgot quittait le ministère. Il vit avec enthousiasme l'entreprise de la Fayette, qui devait contribuer à faire reconnaître les droits des hommes dans Fautre hémisphère (C, 231), avec peine la chute de Turgot. Quoiquil ne parvînt jamais à se distraire complètement du désir de savoir comment nous connaissons ce qui nous entoure et de quoi nous sommes sûrs, il ne dédaignait pas les plaisirs : beau danseur (Ij, élégant colonel, il inventait une contredanse à laquelle il donnait son nom. Il se laissait aller, dit Guizot, au charme de cette vie de société si séduisante par le mouvement des esprits et par la douceur des relations, se bornant à respirer l'air de son temps, à en adopter les idées et les espérances sans se tourner vers aucune étude spéciale.
En 1789, D. de Tracy, âgé de trente-cinq ans, était envoyé aux Etats généraux par la noblesse duRourbonnais qui, d'accord avec les deux autres ordres, avait rédigé un cahier fort libéral, dans lequel elle réclamait l'égalité des droits civils, la monarchie représentative et un contrôle financier très rigoureux, consentait à partager les impositions foncières et territoriales et ne se rései*vait de privilège pécuniaire que la franchise d'un manoir de deux arpents. D. de Tracy arrivait à l'Assemblée, dit M. Guizot avec plus de justesse que de précision, étranger à tout intérêt,
(1) Voyez ce (ju'il dit de la danse, Mémoires de l'Institut national, I, p. 438.
DE TRACV IhKOl.OGUE, LÉGISLATEl'H. PKnAr.OdUE 297 exempt de toute ambition personnelle. Il croyait et crut toute sa vie à Tutilitt' d'une révolution (1).
La plus grande partie des travaux utiles était employée à produire les richesses (pti formaient les revenus de la cour et de toute la classe riciie, et ces revenus étaient presque entièrement: consommés en dépenses de luxe, c'est-à-dire à solder une masse énorme de population, dont tout le travail ne produisait absolument rien que les jouissances de quelques hommes (V, 258). L'instruction publique ne lui paraissait pas être dans un état plus prospère, car elle n'embrassait réellement ipie l'étude des langues et des lettres; le prétendu cours de philosophie, qu'on y donnait pour couronnement, tenait la place, sans qu'on s'en aperçût, de plusieurs connaissances utiles, qui devraient entrer dans un véritahh' plan d'études (IV, 341).
D. de Tracy allait, dans ses revendications, plus loin que bon nombre de ses collègues. Même après la Terreur, il voulait, non seulement une balance exacte entre les recettes elles dépenses de l'État, mais encore la proclamation de l'égalité et la destruction de tout corps privilégié, l'exclusion des prélrcs do tout salaire et de toute fonction publique, y compris celle d'enseigner la morale, l'nnifoiinité des lois, des coutumes, de ladministiation, des poids et mesures, le divorce, l'égalité des partages et la prohibition presque entière de la liberté de tester, la liberté entière et absolue d'exercer tous les genres d'industrie, celle du commerce inlérieur et extérieur, sans gêne ni restriction aucune, celle du prêt à intérêt avec toutes les facilités et toute la sûreté que peut lui donner une bonne législation des hypothèques, la liberté individuelle et la liberté de la presse [Mo]/., "20o .
Mais il ne faut pas voir en lui un utopiste, qui ne tient aucun compte de la réalité; un novateur, qui prétend faire table rase du passé. Il croit qu'il n'est pas toujours juste de résister à une
(1) « La France, écrit-il après 1806, n'était certainement pas sous son ancien gouvernement aussi misérable que les Français eux-mêmes se sont plu à le dire; mais elle n'était pas florissante. Sa population et son agriculture n'étaient pas rétrogrades ; mais elles étaient stationnaires, ou si elles faisaient (|uel(iues faibles progrès, ils étaient moindres que ceux, de plusieurs nations voisines, tt par conséquent peu proportionnés aux progrès des lumières du siècle. Elle était obérée; elle n'avait aucun crédit; elle manquait toujours de fonds pour les dépenses utiles; elle se sentait incapable de su{qjorter les frais ordinaires de son gouvernement, et encore plus de faire aucun grand effort à Fextérieur. En un mot, malgré l'esprit, le nombre et l'activité de ses habitants, la richesse et l'étendue de son sol, et les bienfaits dune très longue paix très peu troublée, elle tenait avec peine son rang parmi ses rivaux, et était peu considérée et nullement redoutée au dehors » (V, 256),
loi injuste; qu'il n'est pas toujours raisonnable de s'opposer actuellement et violemment à ce qui est déraisonnable. Car il faut savoir, avant tout, si la résistance ne fait pas plus de mal que l'obéissance ( C, 17). Il veut qu'on ajoute à l'expérience du temps, qu'on succède, en ce qui concerne par exemple l'instruction publique, aux anciens fondateurs; qu'on les imite, proportionnellement au temps, comme les siècles se suivent et se continuent, en ajoutant les uns aux autres (IV, 366). Selon des expressions modernes, il voudrait une évolution plutôt qu'une révolution. Aussi iventra-t-il à l'Assemblée constituante que le 27 juin, avec la majorité de la noblesse ; mais il siégea à gaucbe et vota presque toutes les propositions qui tendaient à établir le régime nouveau. Il accueillit avec joie l^suppression des droits féodaux et des dîmes, qui devait produii\ un si grand changement dans l'état du pays (V, 258) ; la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui fera à jamais époque dans l'histoire des sociétés humaines (C, 231). Il blâmalemigration et protesta de son dévouement à l'Assemblée et de la fidélité de son régiment, qu'on avait voulu faire passer au delà de la frontière. En 1806, il se moque encore des hommes qui, s'exagérant leur importance personnelle, croyaient de bonne foi, quand ils quittaient leurs châteaux, que tout le village allait manquer d'ouvrage et que les paysans, se partageant leurs biens et les achetant à vil prix, n'en seraient que plus misérables (V, 253). Il désapprouva la création des assignats, surtout quand il vit payer trois mille francs une paire de souliers qu'on était très heureux d'obtenir en secret à ce prix ; celle du mandat qui, ayant une valeur nominative de cent francs, ne valait pas en réalité la feuille de papier sur laquelle il était écrit (V, 159, 157, 158). Il aurait souhaité que l'Assemblée nationale, ayant arraché le pouvoù' aux anciennes autorités et se trouvant ainsi la seule autorité gouvernante, ne se fît point constituante, mais convoquât une assemblée qui, à l'ombre de sa puissance, se fût chargée de rédiger la Constitution. Par contre il crut qu'elle faisait une très grande faute en déclarant ses membres inéligibles à l'assemblée qui devait la suivre et en les privant ainsi de toute influence suites événements ultérieurs (C, 170).
D. de Tracy s'était trouvé en relations avec ses collègues, La Fayette, Sieyès, Mirabeau, Volney, Talleyrand, Grégoire, peut-être avec Cabanis et avec Condorcet. Il reprit ses fonctions