DE TRACV IDÉOLOGUE, LÉGISLATEUR, PÉDAGOGUE
comme colonel du 78» régiment d" infanterie, puis fut nommé maréchal de camp et placé à la tète de la cavalerie, dans l'armée que commandait La Fayette. Le roi, dont il alla prendre congé, fut plein d'attention pour un grand seigneur qui rejoignait l'armée des princes, mais n'eut ni une parole, ni un regard pour celui qui, occupant un haut rang dans une des armées de la nation, avait été l'un des hôtes les plus brillants et les plus fêtés des bals de la reine. Après le 20 juin, La Fayette demanda vainement la destruction du cluh des Jacobins et la punition des auteurs de l'attentat. Mis en accusation et absous à une faible majorité, il renonça, après le 10 août, à son commandement et passa la frontière. Arrêté par les Autrichiens, il fut emprisonné à Olmutz. La veille il avait signé un congé illimité à D. de Tracy qui. refusant de le suivre, voulut rester en France, revint à Paris, s'installa à Auleuil avec sa mère, sa femme, ses trois enfants et noua des relations de plus en plus étroites avec Cabanis et M-"" Helvétius, avec Condorcet et Daunou. Il s'occupa de l'éducation de ses enfants, mais en même temps se remit à l'étude (1).
A l'époque où Biran, retiré en Périgord, étudiait au hasard les mathématiques, la chimie, Ihistoire naturelle, Condillac et Bonnet, Cicéron et Fénelon, et entassait ainsi bien des idées hétérogènes, D. de Tracy, plus nuHhodique, étudiait à nouveau les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, en prenant pour guides Bulïon. Fourcroy et surtout Lavoisier. Cette période vraiment féconde a laissé des traces dans tous ses écrits, qu'elle a d'ailleurs fait naître, puisqu'il ne s'est occupé de philosophie première que pour donner aux sciences un commencement qui ne se trouvait nulle part et une base qui ne reposât pas sur le sable mouvant (III, 344). Les sciences physiques et mathématiques, dit-il, sont aussi nécessaires que les langues et les belleslettres, que les sciences morales et politiques, à toute éducation complète (IV, ;J38). Pour vivre en homme sensé, en bon père de famille, en citoyen éclairé, en un mot en être raisonnable,
(l) « Livré par les circonstances, dit-il, à mon penchant pour la vie solitaire et contemplative, je me mis à étudier, moins pour accr.oitre mes connaissances que pour en reconnaître les sources etles bases. Gela avait été l'objet de la curiosité de toute m;i vie. Il m'avait toujours semblé que je vivais dans un brouillard qui m'importunait, et la plus extrême dissipation n'avait jamais pu me distraire complètement du désir de savoir ce que c'est que tout ce qui nous entoure, comment nous le conn lissons et de quoi nous sommes surs ».
comme pour être en état de se préparer à remplir quelque fonction, il faut, après des cours élémentaires de calcul et de géographie physique donnant une idée générale du système du monde et des principaux êtres qui composent ce globe ou existent à sa surface, suivre des cours de mathématiques pures, d'histoire naturelle, de chimie et de physique, d'où Ton tire une connaissance suffisante des trois règnes de la nature et de toutes les parties de la physique qui, démontrées par l'expérience, ne sont pas accessibles au calcul; enfin un cours de mathématiques, où l'on applique la théorie de l'analyse algébrique à toutes les branches de la nature qui le comportent (3M). Distinguant la langue algébrique des autres langues (II, 230), D. de Tracy critique les mathématiciens qui disent que la vitesse d'un mouvement est le rapport entre l'espace parcouru et le temps employé (I, 125). Les sciences de l'étendue et de ses effets doivent leur certitude à (Imirable propriété qu'elle a de pouvoir être partagée en parties distinctes, avec une précision, une netteté et une permanence qui ne laissent rien à désirer (I, 131). Aussi la possibilité d'appliquer le calcul aux objets des différentes sciences est proportionnelle à la propriété qu'ont ces objets d'être plus ou moins appréciables en mesures exactes (I, 138). Et D. de Tracy se croit capable de citer, s'il faisait un petit traité de géométrie élémentaire, de nombreuses erreurs qui proviennent, dans la géométrie, de fausses idées métaphysiques (152). Enfin il conteste que les probabilités puissent être un objet de science et critique les théories de Condorcet (1) (IV, 183). L'étude des mathématiques n'est pas plus qu'une autre capable de rendre l'esprit juste (IV, 257). Celle des sciences physiques et naturelles, particulièrement celle de la chimie, paraît la plus propre à former l'esprit, en donnant de bonnes habitudes à l'inteHigence. Il en serait de même de la physiologie, si Ton y comprenait la connaissance du centre sensitif et de nos fonctions intellectuelles. Après avoir traité des propriétés des corps, en physicien autant qu'en psychologue (I, 125), D. de Tracy rappelle les efforts qu'ont faits les grands chimistes modernes, afin d'exprimer, en nombres, l'intensité de l'affinité de certains acides pour certaines bases, sans pouvoir se servir de ces nombres, pour calculer rigoureusement les degrés de puissance, sans croire que l'emploi de ces chiffres
(1) Voyez ch. iv, § 1.
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donne un nouveau degré de justesse à leurs belles' observations et de sûreté à leurs excellents raisonnemenls (1, i;>8). Pour montrer qu'il ne suffit pas, à qui veut changer la face d'une science, d'en renouveler la nomenclature, il cite l'exemple des chimistes français. Ils ont découvert la théorie de la combustion et vu que le vrai phlogistique, cause véritable des phénomènes de la combustion, est un être qui, n'étant pas dans les combustibles, s'unit avec eux en dégageant de la lumière et de la chaleur, qui, augmentant le poids des corps et les rendant incombustibles, est la base du gaz vital. Ils ont lixé le sens des mots p/tlu(/istique, combustion et combustible et n'en auraient pas moins rectifié la science et fait réellement la langue, quand mémo ils n'auraient pas créé le mot oxygène (III, 47). Comme Pascal, D. de ïracy parle des merveilles de la nature : « Qui de nous, dit-il, après avoir affirmé que ce n'est point le merveilleux, mais l'absurde qui doit nous révolter, pourra jamais comprendre la prodigieuse petitesse des globules du fluide qui circule dans les nerfs d'un insecte, ou l'excessive ténuité des particules odorantes d'un corps qui en remplit continuellement un grand espace pendant des années, sans perdre une quantité appréciable de son poids ? Qui se fera jamais une idée de l'effrayante multitude des rayons lumineux qui partent d'un corps éclairé, dont chaque point en renvoie un faisceau tout entier à chacun des points de l'espace? Et qui pourra jamais concevoir l'inappréciable subtilité des molécules de cette matière, qui se croisent et se pénètrent, pour ainsi dh'e, dans tant de milliards de sens différents, sans se causer le moindre obstacle ni le plus petit dérangement? » (I, 190.)
L'état dans lequel se trouve la science de la pensée est analogue à celui de l'astronomie il y a cent ans. Locke répond à Copernic, Dumarsais à Galilée, Condillac à Kepler; aussi faut-il perfectionner les instruments qu'elle emploie, c'est-à-dire les langues, établir un plan dobservations et d'expériences nouvelles [M. , 320) . On a bien fait de demander pour les jeunes gens, auxquels il destine ses Eléments dldéolorjie, des notions de physique et d'histoire naturelle, de leur faire connaître les principales espèces de corps qui composent l'univers, de leur donner une idée de leurs combinaisons, de leur arrangement, des mouvements des corps célestes, de la végétation et de l'organisation des animaux (I, o). Aussi fait-il rentrer l'idéologie dans la zoologie ou dans la
physiologie, l'histoire détaillée de notre intelligence, dans la physique humaine (III, x), et suhordonne-t-il les progrès de la métaphysique à létat de la physique, persuadé que les rêves de la philosophie platonicienne et les suppositions gratuites des spiritualistes disparaissent graduellement, à mesure que les progrès de la physique augmentent la masse de ce qui est connu, nous donnent le courage de consentir à ignorer ce qui est au delà et nous dégoûtent de chercher à le deviner (C, 44o). S'il laisse la recherche des causes physiokigiques à ceux qui sont capahlos de sonder de pareils mystères, s'il se horne à Tidéologie rationnelle, il reconnaît une idéologie physiologique et veut que l'analyste consulte les physiologistes {M., .'Î2G). Il admire les travaux de Pinel et de Cahanis, dont il recommande la lecture, et fait tous ses efforts pour qu'aucune de ses explications ne soit en contradiction avec les lumières positives que fournit l'observation scrupuleuse de nos organes et de leurs fonctions (I, 323). Enfin, après avoir passé en revue les sciences, pour montrer quel a été le point de départ de nos connaissances, il donne le plan d'un tableau des premiers éléments de toutes, qui comprendrait la physique, l'histoire naturelle, l'arithmétique numérique et littérale, l'algèbre, le calcul différentiel et intégral (III, 364). Pas plus que Cabanis et que la plupart des idéologues, il ne sépare donc la philosophie des sciences (1).
Pendant la Terreur, quand les Girondins eurent été proscrits, (^ondorcet, Daunou et Mercier, Ginguené, Lavoisier et tant d'autres arrêtés ou obligés de fuir, le comité de surveillance de l'Allier décréta (octobre' 1794), DJde Tracy d'arrestation, pour cause de suspicion, d'incivisme et d'aristocratie. Il le taxa à cent mille livres, pour la contribution provisoire et nécessaire à la solde de l'armée révolutionnaire et au secours des malheureux citoyens. D. de Tracy se justifia en établissant qu'il demeurait à Auteuil près Paris depuis dix-huit mois (2). Le Comité suspendit l'effet de son mandat d'arrêt et accepta provisoirement l'offre faite par de Tracy. Mais quelques jours plus tard, un peloton de
(1) Ce que M. Paul Janet dit de Laromiguière est exact (ch. vui, § 3), il n'en est pas de même de ce qu'il dit des idéologues eu général. {Le Tetnps, 1882.)
(2) « Il y avait donné des preuves de civisme et avait toujours eu à combattre le parti des contre-révolutionnaires dont il n'avait jamais cessé d'être victime ». Il lui était impossible de satisfaire à la réquisition des 100,000 livres, mais pour faire voir qu'il était prêt à tous les sacrifices qui dépendraient de lui, il abandonnait les revenus de ses propriétés de l'Allier.