DE TRACY IDÉOLOGUE, LÉGISLATEUR, PÉDAGOGUE .KKT
soldats, comniaiulés parle général Ronsin, cernait sa maison, la fouillait et emmenait 1). de Tracy à Paris, où on renfermait à l'Abbaye. L'exemple de Jollivet qui, à peine entré, tira d'un porteteuille une écritoire, une plume, de volumineux: papiers et^ devant une mauvaise table, se mit à travailler au système hypothécaire qu'il fonda plus tard et qu'il calculait siu' le cadastre de la France, lui rendit le calme et le goût du travail. Après six semaines de séjour à l'Abbaye, ils furent l'un et l'autre transférés aux Carmes, enfermés dans la même cellule, où ils continuèrent leur vie studieuse.
Condillac avait donné à Lavoisier sa méthode, Lavoisier mena D. de Tracy à Condillac : « Je n'avais jamais lu de lui, dit-il, que VEssaisiir rongine des: connaissances humaines elie l'avais quitté sans savoir si j'en devais être content ou mécontent. .le lus, dans les prisons des Carmes, tous ses ouvrages, qui me tirent remonter ù Locke. Leur ensemble m'ouvrit les yeux, leur rapprochement me montra ce que je cherchais. C'était la science de la pensée. Le Traité des Systèmes surtout fut pour moi un coup de lumière et, ne trouvant celui des Sensations ni complet ni exempt d'erreurs, je fis dès lors pour moi un exposé succinct des vérités principales qui résultent de l'analyse de la pensée ». Le o thermidor, pendant qu'on faisait lappel des quarante-cinq condamnés qui devaient être traduits devant le tribunal révolutionnaire, il résumait la théorie à laquelle il était arrivé en formules concises : « Le produit de la faculté de penser ou percevoir := connaissance = vérité... Dans un deuxième ouvrage auquel je travaille, je fais voir qu'on doit ajouter à cette équation ces trois autres membres = vertu = bonheur = sentiment d'aimer; et dans un troisième je prouverai qu'on doit ajouter ceux-ci : = liberté = égalité = philanthropie. C'est faute d'une analyse assez exacte qu'on n'est pas encore parvenu à trouver les déductions ou propositions moyennes propres à rendre palpable l'identité de ces idées. J'espère prouver par le fait ce que Locke et Condillac ont fait voir par le raisonnement, que la morale et la politique sont susceptibles de démonstration ». Et il ajoutait qu'à l'avenir il partirait toujoiu's de ce point, si le ciel lui réservait encore quelque temps à vivre et à étudier.
Inscrit pour être jugé le 11 thermidor, il fut sauvé par la chute de Robespien-e. Il ne sortit de prison, comme Daunou, qu'en octobre 1794, et retourna à Auteuil avec sa famille et ses amis :
304 L'IDEOLOGIE RATIONNELLE
il n'j retrouva plus Condorcet. De sa prison il revint piiilosophe : il navait perdu aucune de ses convictions, aucune de ses espérances. Toute sa vie il demeura l'admirateur de Voltaire, d'Helvétius, de Condorcet, de Condillac; l'ami de Cabanis, de Daunou et des hommes qui continuaient la tradition du xvm« siècle. Quand La Harpe qui, autrefois novateur eflréné, avait accusé les philosophes dètre des réformateurs timides et des amis froids de l'humanité, allait jusqu'à leur reprocher d'avoir tout houleversé (I, xxx) et rendait responsables de la Terreur, Diderot et Helvétius, Raynal et d'Holbach, Rousseau et même Voltaire; quand d'autres, comme Rivarol et Chateaubriand, al)andoniiaient complètement leurs anciennes opinions et allaient bientôt, aux applaudissements d'un nombreux public, s'attaquer à la philosophie ou au philosophisme, D. de Tracy, qui avait perdu une liante situation et cruellement souffert au moral et au physique, proclamait que le moment où les hommes réunissent un grand fonds de connaissances acquises, une excellente méthode et une liberté entière, est le commencement d'une ère tibsolument nouvelle dans leur histoire. Vère française doit «ous faire prévoir un développement de raison et un accroissement de bonheur, dont on chercherait en vain à juger, par l'exemple des siècles passés, qui ne ressemblent en rien à celui qui commence (G/*., 8). R y a un certain public, dit-il ailleurs, composé de ceux qui dénigrent leur pays, « ou parce qu'ils l'ont abandonné dans sa détresse ou parce qu'ils ne peuvent y briller », dont il ne cherchera pas à capter les sufifrages et dont la malveillance lui importe peu (V, 270). Tout en reconnaissant que la France, sous son ancien gouvernement, n'était pas aussi misérable qu'on l'avait dit (p. 2o6), il fait l'éloge de la France nouvelle : « La Révolution est venue. Elle a souffert tous les maux imaginables, elle a été déchirée par des guerres atroces, civiles et étrangères; plusieurs de ses provinces ont été dévastées et leurs villes réduites en cendres ; toutes ont été piUées par les brigands et parles fournisseurs des troupes; son commerce extérieur a été anéanti; ses flottes ont été totalement détruites, quoique souvent renouvelées; ses colonies, qu'on croyait si nécessaires à sa prospérité, ont été abîmées, et, qui pis est, elle a perdu tous les hommes et tous les trésors qu'eUe a prodigués pour les subjuguer; son numéraire a été presque tout exporté, tant par l'effet de l'émigration que par celui du
DE TKACY IDEOLOGUE, LEGISLAÏEUK, PKI)\(;0(.lIE ,'ÎOo
pa|)ior-inoiiiiaie; elle a eulieleiiii (iiialoiv.e années dans un Irnips (le famine, et an milieu de tout eela, il est notoire que sa population et son agriculture ont augmenté considérablement eu très pendannées; et, à l'époque de la création de l'empire, sans que rien filt encore amélioré pour elle du côté de la mer et du commerce étranger, auquel on attache communément une si grande importance, sans qu'elle eût un seul instant de paix pour se j-eposer, elle supportait des taxes énormes ; elle faisait des dépenses immenses eu travaux publics; elle suffisait à tout san< emprunt, et elle avait une puissance colossale ù la(|uelle rien ne pouvait résister sur le conlinrni d.' l'Europe, et qiu' aurail subjugué tout l'univers sans la marine anglaise (V, :2o7) ». N'étaient quchpies rares et courts passages, où il déplore la mort de Condorcet, le plus grand philosophe de ces derniers temps (C.,;»83), de l'illustre et malheureux Lavoisier, digne à jamais de nos regrels [M., 287), où il rappelle la trop fanjeuse Convention qui a fait tant de mal à l'humanité eu rendant la raison odieuse, et qui, malgré la haute capacité et les grandes vertus de plusieurs de ses membres, s'est laissé dominer par des fanatiques et des hypocrites, des scélérats et des fourbes, et a, par cela même, rendu d'avance inutiles ses plus belles conceptions (C, 169), on ne supposerait pas, en lisant ses œuvres, qu'il a failli péiir sous la Terreur. Même après les avoir lues, on reste convaincu (pie le danger couru n'a en rien changé sa manière de penseï-.
Moins d'un an après que 1). de Tracy avait (piillé les Carmes, la Convention organisait linslruction publique, fondait les écoles primaires, centrales, spéciales, 1 institut national des sciences et des arts. Associé à la section de l'analyse des sensations, sur la proposition de Cabanis, D. de Tracy pensa, comme la plupart des idéologues (1;, que l'Institut devait travailler " au progrès de toutes les connaissances humaines ». Le 2 floréal ■avril 179t>) (-2), il lisait un Mémoire sur la manière dont nous acquérons la connaissance des corps extérieurs et du nôtre. Nous n'existons, disait-il, que par nos sensations et nos idées;
(l) Voyez rh. i, § 3.
(2j Décade phil., 18 juillet 1796. Notice des travaux par J. Lebreton.
PiCAVET. 20
tous les êtres n'existent pour nous que par les idées que nous en avons. Ainsi la connaissance de la manière dont nous formons nos idées est la base de toutes les sciences. C'est l'analyse des idées qui a fait faire aux chimistes français, à lillustre Lavoisier et à ses collaborateurs, tant de progrès dans l'analyse des corps. Cette analyse est surtout nécessaire pour traiter méthodiquement les sciences morales et politiques, grammaire, logique, science de léducation et de linslruction, morale et [)olilique, et pour les établir sur des fondements stables. Elles se réduisent à la solution de cet immense problème : Les facultés d'une espèce d'êtres aniniês étant connues, trouver tous les moyens de bonheur dont ces êtres sont susceptibles. Pour examiner soigneusement ce problème, et n'en tirei' que les conséquences nécessaires, il faut suivre la méthode des géomètres et marcher pas à pas, en se refusant à tout jugement précipité. Un j)remier fait est bien constaté, bien avéré ; toutes nos idées viennent de nos sensations. Mais les sensations ne sont que des modificâtîons intérieures de notre être dont aucune? n'indique ce qui la cause. Comment donc apprenons-nous à les rapporter aux corps extérieurs? Condillac i)rétend que c'est par le toucher; mais ce sens, comme b's quatre autres, ne nous donne que des modifications intérieures, tant que nous somme» supposés n'avoir aucun mouvement. C'est donc la faculté de faire du mouvement et d'en avoir conscience, qui nous montre les corps comme causes de nos sensations. Cette faculté ou motilité, portion de la faculté générale appelée sensibilité, n'a pas plus rapport a un sens qu'à un autre, mais les embrasse tous et est le seul lien entre notre moi et le reste des êtres.
A la fin de l'an IV et au connnencement de l'an V (1), D. de Tracy lisait deux autres Mémoires sur l'analyse de la pensée ou plutôt sur la faculté de penser^u faculté de percevoir. Il demandait que la science résultant de celte analyse fût nommée idéolor/ie ou science des idées, pour hi distinguer de l'ancienne métaphysique.
Presque neuve encore, elle possède, disait-il, peu de vérités constantes et reconnues, malgré les ouvrages de plusieurs hommes célèbres et bien que, fondée sui- des faits, elle soit susceptible de certitude comme les sciences exactes. C'est qu'elle n'a
(1) Décade phiL, 30 uivôse an V, N'oticc. par Talleyrand-Ptrigurd.
DE TKACV lOEOLOia E, LÉCISI.ATEI IJ, PED VC.tXil K ;Ju7
jamais été traitée avec inétlioile et liberté, qu elle n'a été l'ohjet direct des recherches (raiicun corps savant. La seconde classe ilevrait dénombrer les vérités connues et perfectionner les langues qui sont les instiuments dont elle se sert, convenir des observations et des expériences à faire pour éclaircir les points douteux. Et lui-même, présentant le tableau sommaire des vérités idéologiques qu'il regardait comme constantes, établissait que la faculté de penser, telle qu'elle est en nous, se déconq)Ose en cinq facultés distinctes et essentielles : la faculté de sentir, celles de se ressouvenir, île jugei-, de vouloir el enlin celle de se mouvoir, ([iii lui semble, aussi bien (jue les autres, partie intégrante tie la faculté de penser et nécessaire a son action, attendu que la sensation du mouvement, par opposition à celle de résistance, fait entrer en e.\ei-cice notre faculté de conq)arer ou de juger. Puis, examinant les relations de ((uatre de ces facultés avec celle de vouloir, il trouvai! «luelles en sont en partie dépendantes, en partie indépendantes. Il expru[uait la formation de nos idées en tant que connaissances, et de nos idées en tant que sentiments et passions. La liberté lui paraissait la faculté d'agir d'après sa volonté: la liberté et le bonheur, um- mruie idée. considériM» suivant le moyen et suivant la lin.
L'an VI, D. dr Tracy lit partie de deux commissions chargées dexaminer les systèmes de pasigraphie présentés par Maimieux, Zadk.ins-Hour\vitz, Fournaux, Montignon, et celui de IJutet sur la lexicologie. En janvier 1798, mécontent du changement introduit dans la (|uestion p)oposée pour le prix de morale, il écrivait, sur les moyens de fonder la morale d'un peuple, un Mémoire (1) <jui parut en ventôse dans le Mercure. Persuadé que le premier pas à faire en morale est d'empêcher les grands crimes, que le plus utile principe à graver dans les tètes est <[ue tout crime est une cause certaine de souffrance pour celui qui le commet, que les vrais soutiens de la société, les solides appuis de la morale sont les gendarmes et les gardiens des prisons, les jurés, les juges au criminel et les accusateurs publics, il réclamait : 1" une gendarmerie nationale, avec une
(1) Ce Mi-moire compreinl quatre chapitres : i, Du la punition des criines; ii De la répression des délits moins graves; m, Des occasions de nuire a autrui; iv, De Il dispositioD à nuire à la société et à ses membres, ou des inclinations vicieuses: § 1, De l'éducation morde des hommeS; j; 2, De l'éducation morale des enfants.
organisa lion constante, un ordre d'avancement invariable, tout entière dans la main d'un seul chef permanent, attachant sa fortune et sa gloire à la perfection du service; 2° un jury, qu'il faut conserver pour n'avoir pas à l'établir une autre fois ; 3° des juges indépendants des gouvernants et des justiciables, partant, bien payés, nommés à long terme et ambulants ; 4" des accusateurs publics, dépendant du gouvernement et destituables pour simples négligences ; 5° des lois qui édictent des peines, non sévères, mais bien graduées et proportionnées moins à l'énormité des crimes qu'à la tentation de les commettre ; 6" une procédure qui donne toute facilité à la juste défense, mais qui ne laisse perdre aucun moyen de conviction ; car si le législateur pouvait rendre la punition manifestement inévitable, presque tous les désordres seraient prévenus. Quant à la répression des friponneries de toute espèce, il souhaite des tribunaux civils bien organisés, une procédure simple et prompte, des mesures sévères contre les banqueroutiers fi-auduleux et la condamnation aux dépens des plaideurs de mauvaise foi, l'exclusion des fonctions publi(]ues pour les hommes de mauvaise réputation, etc., et surtout une police, plutôt incommode que paralysée, qui, astreinte à remettre pi-omptement ceux qu'elle arrête aux tribunaux, ait une giande latitude pour arrêter.
La plupart des législateurs et des philosophes ont cru, à tort, (pie la communauté absolue des biens enlèverait aux hommes la possibilité de se nuire réciproquement. Car, en supposant que chacun puisse faire abdication de sa propre pensée, les intérêts individuels renaîtraient, lorsqu'il s'agirait de partager la masse commune des peines et des jouissances. Ce qu'il importe, c'est de concilier et de contenir les intérêts distincts qui peuvent devenir opposés, en établissant des lois qui répriment les crimes et les délits, en prenant des dispositions qui tendent à fondre les intérêts dans l'intérêt général, à rapprocher les opinions de leur centre commun, la raison, et à portei-, dans l'action gouvernementale, la simplicité, la clarté, la régularité, la constance. On peut encore ôter auxhommes le désir de se nuire, en agissant sur les inclinations, en travaillant à l'éducation des hommes et des enfants. Les idées morales ne sont pas infuses en nous et n'ont pas une origine plus céleste que nos autres idées : la morale n'est qu'une application de la science de la génération des idées et des sentiments, elle ne se perfectionne qu'après l'i-
DE TRACY IDÉOLOGIE, LbX.ISI.ATEUll, PÉDAGOGUE 30!»
(léologie, subordonnée ollc-niènie aux progrès de la physique (l). Mais l'enseignement direct ne peut que perfectionner la théorie de la morale, non en répandre et en pi'opager la pratique. S'il est nécessaire qu'il y ait quelques écoles pour éclairer les divers services publics, pour développer les théories savantes et former des maîtres, pour donner aux législateurs la théorie méthodique de la morale domestique et sociale, ce sont les législateurs et les gouveiTianls qui sont les vrais précepteurs de la masse du genre humain. En veillant à une exécution complète, rapide et inévitable des lois répressives et en établissant une balance exacte entre les recettes et les dépenses de l'État, en proclamant l'égalité et en détruisant tout corps privilégié et tout pouvoir héréditaire, en excluant les prêtres de tout salaire et de toute fonction publique, y compris celle d'enseigner la morale, et en établissant le divorce, l'égalité des partages, la prohibition presque entièie de la liberté de tester, la liberté entière et absolue d'exei'cer tous les genres d'industrie, celle du commerce extérieur et intérieur, du prêt à intérêt, facilité et assuré par une bonne législation des hypothèques, ils feront plus que tous les professeurs pour l'éducation morale des hommes et pour celle des enfants, qui sera assurée si les parents ont de bonnes habitudes, produites par de bonnes institutions. « S'arrêter après ces objets, d'une efficacité prodigieuse, dit l'ancien lieutenant de La Fayette, a l'utilité des leçons directes données dans les écoles et les fêtes publiques, c'est négliger l'artillerie dune armée pour s'occuper de sa musique ».
Ce Mémoire, qui dénote, en ses grandes lignes, un esprit pratique et un sens très droit, montre combien on a tort de ne voir dans les idéologues que des utopistes. Il nous explique comment ils ont hésité à combattre sans merci, en supposant qu'ils eussent pu le faire efficacement, un gouvernement qui organisait l'administration civile, militaire et judiciaire, mettait l'ordre dans les finances et assurait la répression des délits et des crimes, promulguait en 1803 et 1804 le Code civil, en 1800 le Code de procédure civile, en 1807 le Code de commerce, en 1808 le Code d'Instruction criminelle et en 1810 le Code pénal. Car en plus d'un point il donnait satisfaction aux souhaits que formait I). de Tracy en 1798. Et ne faisait-il pas creuser des canaux et des
(Ij Voyez les irn^me? idues »hfz Cnbanis, ch. m et iv.
])assiiis, percer des routes, établir des ponts et des quais? îS'e promettait-il pas un million à linventeur d'une machine à filer le lin, et un million à qui remplacerait le sucre de canne par le sucre de betterave, en pensionnant Jacquart et décorant Richard Lenoir et Oberkampf (1) ?
Dans les premiers mois de 1798, Bonaparte préparant Texpédition d"Egypte, offrit à D. de Tracy de reprendre son épée de maréchal de camp et de l'accompagner. D. de Tracy avait quarante-quatre ans, il hésita deux jours (:2), puis refusa et renonça à la carrière qui avait rempli la première partie de sa vie.
Tout entier désormais aux recherches philosophiques, il lisail à l'Institut une dissertation (3), destinée à servir de suite et de complément à son analyse de la faculté de penser, où il traitai l du peifectionnement graduel de l'individu, de celui de l'espèce humaine, de l'influence des signes et des effets du retour fréquent des mêmes perceptions. Puis il recherchait les effets, sur le perfectionnement de l'individu et de lespèce, du langage d'action et des signes articulés, dont il faisait remarquer les inconvénients et les avantages. Passant à l'examen de l'habitude, il montjait quelle peut en être l'action sur nos sensations, nos mouvements, nos souvenirs, nos jugements et nos désirs, puis concluait que Miabitude est presque la seule cause de la capacité de notre intelligence et, en même temps, l'unique source des difficultés que nous éprouvons à la bien connaître.
Puis il refondait ces différents Mémoires, pour leur donner une rédaction plus parfaite et en achevait la seconde lecture le 22 germinal. Imprimé dans le P"" volume des Mnnoîres de la seconde classe, son travail paraissait à la fin de l'an VI, avec trois Mémoires de Cabanis et deux de Laromiguière. Il est divisé en trois parties qui traitent de la manière dont nous acquérons la connaissance des corps extérieurs et du nôtre, des facultés particulières qui composent la faculté générale de penser, de la manière dont l'action des facultés élémentaires de la pensée a produit l'état actuel de la raison humaine et de la difficulté que nous
(1) Voyez ce que dit D. de Tracy de la France nouvelle § 1, et la fin du discours de réception à l'Académie fr.iunaise, ch. vi, § 3.
(2) Il dira plusieurs années après (G/'., 206): « Si les jésuites avaient mieux choisi les livres qu'ils ont fait imprimer... l'imprimerie serait à cette heure complètement établie chez les .Maronites, par suite, peut-être chez beaucoup de nations de l'Orient... or il est impossible de déterminer les conséquences qu'un tel étal de choses eût eu lors de l'expédition d'Egypte et de Syrie ».
(.'î) Décade phil., 30 germinal an VI, notice par Lacuée.
DE TIUCY intOLOGlE, I.KGISLATEUU, PÉDA(.OGllE ;M1
éprouvons ù reconnaître les opérations de noire unie. Ces trois parties, dont la première est une introduction à la seconde, éclaircie et complétée par la troisième, renferment toute la théorie idéologiipie de D. de ïrac\ . Dans la première, il fait l'éloge de Locke, de Condillac ([ui, ne laissant aucune obscurité sur l'origine des idées, apprend complètement aux hommes conunenl ils sont modifiés iulérieurement par leurs sensations. A côté d'eux, il place Cabanis qui s'est occupé, avec succès, des effets! internes de la sensibilité. Contre Locke et d'Alcmbeii, il soutient I qu'on peut définir l'étendue, l'espace et le mouvement, en décomposant chacune de ces idées de manière à indiquer ce qui vient de chaque sens. Mais il combat surtout Condillac qui, attribuant au toucher la connaissance des corps, a été trompé i)ar une analyse inq)arl'aite des effets de ce sens. Il critique avec sagacité le Traili' des Sensa fions, et en signale les cou Iradicl ions, les obscurités. Condillac, dit-il, pensait que l'idée d'étendue se compose de la coexistence de plusieurs sensations, comme celle de duive se forme de leur succession, et c'est cette fausse idée de la notion d'étendue qui la empêché de découvrir comment nous acquérons cette idée et celle des corps. Puis, après avoir montré que nous devons à la motilité la connaissance de ceux-ci, il la distingue du toucher : tous nos sens forment la faculté de recevoir différentes impressions de la part des corps extérieurs sans les apercevoir; la motilité est la faculté d'aller tirer, de ces mêmes corps, une impression de résistance à nos mouvements qui nous fait connaître leur existence. C'est un sixième sens qui n'a pas été distingué, parce qu'il n'a pas d'organe particulier. Vérité certaine, neuve et féconde qui éclaircit les notions de mouvement, (i'esj)ace, de lieu, de corps, détendue, de durée et de temps. Je me meus, je le sens et ne reçois aucune modification de mon moi que la sensation de mouvement; ce que je rencontre est pour moi le néant, rioi. Je continue et sens ma sensation arrêtée, contrariée : j'appelle un obstacle ou un corps, ce qui m'oppose cette résistance et m'empêche de me mouvoir. De rien et de corps j'abstrais l'idée générale de Yespace qui est vide, si je ne trouve rien ;^/<^m, si je trouve des corps. Le //ew est une portion de l'espace, plein ou vide, déterminée par ses rapports avec d'autres portions de l'espace ; la surface, l'assemblage des points qui terminent un corps ; la figure, la disposition des parties de la surface; un être étendu ou un corps, un être que nous sentons
d'une façon continue pendant que nous avons la sensation d'une certaine quantité de mouvement, h'étendue d'un corps est pouinous la représentation permanente de la quantité de mouvemeni nécessaire pour la parcourir. Toutes les parties de notre faculté de sentir, jointes à la faculté de se ressouvenir, peuvent nous donner lidée de durée ; mais, sans la motilité, je nai aucun moyen d'évaluer la durée, je ne puis avoir que la notion de temps ou d'une portion de durée mesurée (1),
Après cette théorie, dune importance capitale dans l'histoire de la philosophie française '2), rappelons encore ce que D. de Tracy dit du moi. C'est, dit-il, une idée abstraite delà totalité des parties sentantes qui forment un ensemble, il en est la résultante; son étendue est, en espace, composée de toutes les parties qui sentent ensemble et obéissent à la même volonté ; en durée, de toutes les perceptions que nous savons leur avoir appartenu. L'idée du moi^ ajoute l'ancien habitué des bals de la reine, est composée de parties réunies pour sentir, comme l'idée de bal de personnes réunies pour danser ; dans les deux cas, toutes les parties peuvent avoir été renouvelées successivement, leur action peut avoir été plusieurs fois troublée, suspendue, interrompue, c'est toujours le même bal et le même moi si le système n"a pas été dissous (oi.
La première partie du Mémoire complétait l'analyse de la génération des idées (4), jusqu'alors imparfaitement terminée ; la seconde est un tableau des opérations de notre pensée dans la formation des connaissances et des sentiments, La science de la pensée n'a point de nom, puisque la périphrase, analyse des sensations et des idées, indique simplement le travail auquel il faut se livrer ; on ne peut l'appeler nié ta physique, parce que ce mot désigne une science qui traite de la nature des êtres, des esprits et des différents ordres d'intelligence, de l'origine des choses et de leur cause première ; une science autre que la physique, dont fait partie, comme l'a vu Locke, la connaissance
(1) Voyez les mêmes idées chez Bain, les Sens et i'Inlellif/ence ; Spencer, Pruicipes de psychologie; Taine, r Intelligence; Ril)ot, Psychologie anglaise.
(2) Cf. A. Bertrand, la Psychologue de l'efforl. Cf. notre Introduction au Mémoire de Birau.
(3) Voyez ce qui a été dit du ballet § 2.
(4) Cabanis critique Condillac et le complète par l'étude des sensations internes ; D. de Trat-y le critique et le complète par l'étude de la motilité. Comment peut-on soutenir, ainsi ((ue le font tous les historiens, que les idéologues sont « de purs condillaciens » ? Cf. passim.
DE TRVr.Y inKOLOClE, LÉGISLATEI R. PÉDACOGLE M.i
des facultés de rhomine. Sans doute, nos sensations sont tout pour nous : la physique serait la connaissance de nos sensations considérées dans les êtres qui les occasionnant. Ihistoire du juonde ; la métaphysique, la connaissance de ces mêmes sensations considérées dans leurs eftets en nous, Ihistoire de notre moi, du petit monde (1). Division belle et complète, mais qui suppose un emploi nouveau d'un mot trop cruellement discrédité. Le mot psi/c/iolof/if, auquel avait songé Condillac, veut dire science de lame : il implique une connaissance de cet être et ferait croire qu'on s'occupe de la rechercUe vague des causes premières '2', et non uniquement de la connaissance des effets et de leurs conséquences pratiques. Le mot idrolo/jie ou science des idées est très sage : il n'éveille aucune idée de cause, il est très clair par rapport au sens du mot français idée et rigoureusement exact dans cette hypothèse ; très exact encore eu égard à l'étymologie gi-ecque. Car le mot iPm voulant dire, Je perçois par la vue, Je connais, le mot eloo; ou dovx, traduit ordinairement par tableau, image, signifie, bien analysé, perception du sens de la vue. Nous avons fait idée d'siow, pour exprimer une perception en général ; nous pouvons bien faire idf'olof/ie pour exprimer la science qui traite des idées ,3).
Quant à la faculté de penser, dont les produits sont des perceptions ou des idées, elle se résout en cinq facultés : la sensihilité ou faculté de percevoir des sensations, odeur, saveur, l>ruit et son, couleur et lumière, chaud et froid, sec et humide, douleur ou plaisir à l'intérieur du corps, mouvement; la mémoire ; le jugement ou faculté de percevoir des rapports, qui demeure sans effet tant que nous n'avons aucune sensation qui indique son origine, tant que la motilité ne nous a pas donné les perceptions de mouvement et de résistance ; la volonté ou faculté de percevoir des désirs ; la motilité, sans laquelle nous n'aurions ni connaissance des corps extérieurs et dunùtre, ni signe, ni même aucune connaissance, puisque toutes sont des rapports ou des perceptions de notre jugement. La pensée réunit les rapports l'résistance, couleur, saveur, odeur, poids, ligure, volume)
,lj D, de Tracy se servira souvent de ce mot '< métaphy«iinie - dont il faut bien se rappeler le sens nouveau chez lui.
(2) Voyez sur ce point ce que pense Cabanis, ch. m et iv.
(3) Hamilton critique ce mot qu'il voudrait remplacer < pour éviter une double bévne en philosophie et en qrec » par celui de « idéologie ».
;514 L IDEOLOGIE RATlONiNELLE
et en fait une seule idée ; elle sépare des qualités semblables cellespar lesquelles les objets diffèrent entre eux: concmire et abstraire sont les deux opérations par lesquelles nous foi-mons des idées composées (1).
D. de Tracy n'a point osé rechercber les causes pbysiologiquos de la sensibilité et des facultés qui en dérivent, non plus que celles de la relation de ces facultés avec la volonté. Il laisse ces profondes et utiles recherches à ceux de ses collègues qui sont plus capables que lui de sonder de pareils mystères et partag(; l'idéologie en physiologique et en rationnelle (2). La première, très curieuse, exige de vastes connaissances, mais ne peut guère, dans létat actuel des lumières, se promettre d'autres résultats de ses plus grands efforts que la destruction de beaucoup d'erreurs et l'établissement de quelques vérités ; l'autre requiert moins de science et a peut-être moins de difficultés, mais possédant des faits suffisamment liés, ne songeant qu'à leurs conséquences, elle permet des applications plus directes et la formation dun système complet. D. de Tracy veut, pour donner des passions et des sentiments une analyse complète qui n'a pas été faite, même par Smith, expliquer la formation du premier désir. Coudillac a montré que le besoin est le principe de toutes les opérations de la pensée, mais il n'a pas clairement expliqué ce qu'est le besoin. Il a prouvé que le désir naît du besoin, mais il a eu tort de faire de celui-ci une connaissance, oar nos premiers besoins, dont dérivent tous les autres, et qui résultent de l'organisation, sont des perceptions simples, de purs sentiments, des produits immédiats de la seule faculté de sentir et, par conséquent, précèdent toute opération de jugement, toute perception de rapport, c'est-à-dire toute connaissance. Le besoin est la sensation même, tout plaisir ou toute peine qui est perçue. Le désir est un besoin avec perception de rapport, avec
(1) Celles-ci sont des idées particulières des qualités des corps (premier ordre), ou ces mêmes idées jiarticulieres, devenues générales par l'opération d'abstraiie (surcomposées), ou des idées concrètes d'idées déjà généralisées, mais appliquées, comme celles de vie et de mort, à un individu (troisième ordre), ou ces idées concrètes et généralisées, comme celles de vie et de mort, appliquées à d'autres individus (quatrième ordre). Eniin par les idées de vie et de mort ou par d'autres, je me suis fait les idics de cause et d'efTet. Je vois un homme en tuer un autre, je compose l'idée particulière de meurtre (cinquième ordre), que j'étendrai ensuite à tous les événements sem])l:ibles (sixième ordre).
(2)D.de Tracy piend povului la partie que ne traite pas spécialement Cabanis. Mais l'un ne néglige pas l'idéologie rationnelle, l'autre ne néglige pas la physiologie. Ils se complètent l'un par l'autre et doivent être mis sur le même plan.
DE TRACV IDKOLOGl E, LÉGISLATEUR, PÉDAGOGUE 315
connaissance (1). Cesl, dans un être animé, la volonté que nous voulons posséder, coninie nous demandons à la ileur son odeur, et au fruit sa saveur. Une bonne volonté est celle qui sunil à la nôtre, une mauvaise, celle qui résisle. Si nous désirons le pouvoir, la richesse, les honneurs, etc., c'est que nous pensons, avec ces choses, nous concilier les volontés. C'est ce désir qui forme le charme de l'amitié et du véritable amour, qui nous fait un besoin de l'estime des autres et donne naissance à la sensibilité morale, à la philanthropie (2).
La sensibilité est-elle active ou passive ? c'est une question de mots. Si action est le nom générique de tous les mouvements des êtres qui tombent sous nos sens, nous sommes actifs dans l'opération de sentir. Si être actif c'est faire une action librement, volontaii-ement, être passif, la faire nécessairement, forcément, nous sommes passifs quand nous percevons unesensation sans l'avoir désirée, actifs quand nous ne l'éprouvons qu'après l'avoir recherchée par un acte exprès de notre volonté, fttre libre, c'est pouvoir agir en conséquence de sa volonté ; la liberté est la puissance de satisfaire ses désirs. Liberté et bonheur sont les deux aspects d'une même idée : les vérités morales, politiques, physiques et mathématiques sont des moyens de honheur et de liberté, de bien-être et de puissance, rsolrc volonté n'est pas libre, t'u ce sens que nos premiers désirs sont forcés, nécessaires et dérivent inévitablement de la nature des êtres et de leurs rapports avec notre organisation. Mais nous avons très souvent la puissance de nous procurer, à volonté, la perception dune sensation ou d'un souvenir, d'où naissent de nouvelles habitudes amenant des impressions différentes ; de nouveaux signes, produisant de nouvelles combinaisons ; de nouvelles connaissances, bases de nouveaux désirs. En ce sens la volonté est libre. Toutefois aucun des actes de la volonté par lesquels nous avons fait renaître ces perceptions et provoqué ces nouveaux désirs na pu naître sans cause ; par conséquent le plus composé de nos désirs est un résultat aussi nécessaire que le
(Ij Au premier de^ré se place la sensation pure, dépourvue de toute idée de cause, faisant uaître le désir particulier de la sensation éprouvée. Au second, l'idée individuelle d'un corps, cause de cette sensation formée par l'opiTation de concraire, f.dt naître le désir de ce corps. Au troisième et au quatrième, l'idée de la sensation ou du corps, étendue a toutes les sensations ou à tous les corps semblables par l'opération d'abstraire, produit le désir de cette sensation et de ce corps en général, etc.
(2) Ces idées se trouvent chez Cabanis.
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plus simple. Si nous connaissions renchaînement de toutes les causes et de tous les effets, nous trouverions que tout ce qui est, est nécessairement. La croyance à la liberté, comme la croyance au hasard dans le monde physique, ne provient que de l'ignorance des causes (1). C'est là d'ailleurs une question de pure curiosité qui n'influe en rien sur les applications que l'on peut faire de l'idéologie, qui n'embarrasse que ceux qui veulent absolument se faire une idée nette de la cause première de tout et lui trouver des desseins qui cadrent avec les petites combinaisons (le leur faible intelhgence (2).
Les moyens par lesquels agit notre sensibilité sont les organes intérieurs et extérieurs; les moyens généraux par lesquels agissent la mémoire, le jugement, la volonté et la motiUté, sont les organes intérieurs. La liaison des idées s'établit, d'après les relations de ressemblance ou de différence, de convenance ou de disconvenance, de conséquence, de dépendance, de temps et de lieu. La sensibilité fournit les matériaux ; le jugement est la cause du mode suivant lequel elle agit. Les vérités d'expérience ou de fait sont la connaissance des impressions; les vérités de raisonnement, qui résultent de la comparaison des rapports entre les idées abstraites, sans nouvelle expérience, n'en sont que des conséquences. Condillac a donc eu tort de faire du raisonnement une faculté spéciale, car les raisonnements ne sont qu'une suite de jugements, et nos connaissances se ramènent à percevoir des rapports (3), à en composer les idées des êtres et celles qui en sont abstraites, à démêler les rapports entre les idées comprises dans les rapports de faits. Nos vrais moyens de connaître sont les facultés intellectuelles; Yobservation etVanali/se ne sont que des manières d'employer ces dernières. La perfection d'une science est en pi'oportion, non du nombre des faits observés, mais de la connaissance des lois qui les régissent. Si toutes les sciences étaient arrivées, comme l'astronomie, au point.de ne dériver chacune que d'un seul principe, la totalité de la science humaine serait renfermée dans un petit nombre de propositions. Pour en réunir toutes les branches, il suffirait de trouver une proposition première (4) de
(1) Ces idées, reproduites dans l'Weo/of/ze, rappellent Spinoza.
(2) Voyez les mêmes idées chez Cabanis.
(3) Nous avons déjà signalé chez Cabanis cette théorie qu'on veut de nos jours attribuer exclusivement à Ampère, ch. iv, § 1 et conclusion.
(3) Voyez Taine, déjà cité dans les chapitres précédents à propos de CaJ)anis.
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l;i(liielle dérivasseiil les proposilioiis foiulainciilales. On veriail que les vérités secondaires ne sont qne des conséquences dune vérité première, dans la([aelle elles sont implicitement renfermées et dont elles ne nous présentent que des dévelop- |)oments partiels, à la manière de ces boîtes dans lesquelles on en trouve une plus petite, dans celle-ci une troisième, dans la troisième une quatrième, ('ondillac, en disant que toutes les vérités sont unes, n'a fait (lu'eutrevoir celte belle conception, parce qu'il ramenait les raisonnements ou les jugements exacts à des équations, tandis que l'idée générale et ])remière est bien plus étendue que celles qu'elle renferme.
1). de Tracy n'a point voulu, dans cette seconde partie, donner un traité complet et classique de l'entendement bumain, mais un prospectus, une table des cliapitres de l'ouvrage à faire. 11 n'a affuiné que ce dont il s'est assuré par des méditations piofondes, des observations scrupuleuses et des expériences répétées. Il a la conviction personnelle qu'il n'a rien liasardé qui ne soit rigoureusement vrai; il est donc possible de donner à la science sociale des principes i-econnus et systématiques, qui permettront d'expliquer et même de prédire le bonheur et le malheur des diverses sociétés.
Dans la troisième partie, brièvement analysée déjà, D. de Tracy i-emarque que nous tenons de la nature ou de notre organisation la sensibilité et la perfectibilité, mais qu'il est assez diflicile de déterminer jusqu'où irait le perfectionnement de l'individu isolé. Les enfants trouvés dans les bois ne fournissent que des observations insuffisantes et peu exactes; les sourds-muets de nafrssance nous donneraient des renseignements positifs, mais on n(î les a pas assez bien observés jus(iu'à ce jour (1). Toutefois il semble bien que, par le langage d'action, nous ne formerions pas d'idées abstraites. Il est si évident qu'avant de représenter une idée il faut l'avoir pensée, qu'on ne comprend pas comment des gens éclairés ont pu avancer que nous ne pouvons penser sans signes. Il est manifeste, au contraire, que nous n'aurions jamais de signes, si nous n'avions pas de pensées à exprimer (2). Mais quand les signes sont inventés, nous avons souvent la perception du signe avant d'avoir celle de l'idée. S'ils ont des
(1) Cf. Dt^'ôrando, ch. viii, S 1.
(2; Voyez ce qui; nous avons dit à propos de Ilœderer (cli. ii, jj 2.; et de Cabanis (cli. IV, § 2,, coutre une assertion de Sainte-Beuve trop généralement acceptée.
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avantages, les signes ont aussi de grands inconvénients. Le même signe donne d'abord une idée très imparfaite ou même tout à fait cliimérique ; ensuite une idée différente de celle qu'ont les autres hommes qui remploient; enfin une idée souvent fort éloignée de celle que nous y avons attachée nous-mêmes à un autre moment. Par Ih nous voyons en quoi consistent la rectification des premières idées ou le progrès de la raison chez les jeunes gens, la diversité et Topposition des opinions des hommes sur beaucoup de points, la cause de la variation perpétuelle de leurs façons de penser aux différentes époques de leur vie. Ces inconvénients s'atténuent à mesure que les signes se perfectionnent, et on peut essayer de déterminer quelles conditions devrait réunir une langue écrite pour être parfaite. Un grand obstacle à ce beau rêve, c'est l'impossibilité de trouver d'abord un nombre borné de syllabes radicales qui produisent l'immensité des mots nécessaires, au moyen de modifications, retraçant d'une manière sensible, les combinaisons de notre esprit dans la formation des idées; puis un homme qui, n'ayant de passion que l'amour du vrai et possédant la science universelle, composât seul et d'un seul jet la totalité de cet idiome. Au demeurant, dit D. de ïracy, la langue parfaite est sans doute une chimère comme la perfection dans tous les genres.
Parmi les avantages des signes, D. de Tracy signale la faciUté prodigieuse qu'ils nous donnent pour refah'e les associations et les combinaisons d'idées simples qu'a faites le créateur de l'idée composée, la connaissance qu'ils nous transmettent de tous les faits observés par nos semblables, en nous faisant participer à l'expérience de tous les temps et de tous les hommes. En outre, ils provoquent la curiosité ; ils nous donnent nos besoins moi'aux, en nous apprenant que nos semblables sont doués d'une volonté qu'il nous est si intéressant de nous concilier.
Or ces idées, que nous formons rapidement à l'aide des signes, nous les avons sans avoir la conscience distincte de chacun de leurs éléments et de la manière dont ils sont assemblés. Ce singulier phénomène est une conséquence de l'effet que produit sur nous le retour fréquent des mômes impressions. Une impression fréquemment répétée produit en nous une disposition que nous nommons habitude (1). Mais les diverses habitudes ont des
(l)Nous avons déjà signalé Timportance que Cabanis aUache à l'habitude, cb. iv, § 2.
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effets très ditlerents; la même en a souvent qui paraissent absolument opposés. La sensibilité physique et la sensibilité morale sont attiédies et exaltées ; les mouvements, devenus toujours très faciles, sont tantôt dépendants de la volonté à un point extrême, tantôt absolument involontaires. Les jugements sont dune finesse singulière, ou si confus qu"on n'en a pas même conscience. La volonté est quelquefois déterminée sans motif et quelquefois contrairement à des motifs évidents. Or la répétition, même fréquente, d'une sensation purement sensation, ne laisse en nous aucune disposition nouvelle (1). La fréquente répétition des mêmes mouvements en rend l'exécution plus facile en augmentant la flexibilité des organes sans altérer ni exalter la perception que nous en avons. IMus les souvenirs oui été répétés, plus ils nous reviennent facilement. Les di'sirs sont «lans le même cas; au lieu de dire avec Condillac (|ue ce que nous appelons passion est un désir véhément, tourné en habitude, on devrait dire qu'une passion est un désir devenu vébément et continuel, parce que le jugement qui y donne naissance est devenu habituel. Quand m\ jugement a été très fréquent, lui et tous ses analogues nous deviennent extrêmement faciles, n'attirent de notre part aucune attention et sont à peine sensibles. D'où il suit (fu'en un instant indivisible, nous faisons une foule d'opérations dont nous avons à peine conscience et dont il nous est presque impossible de nous rendre compte. L'habitude qui n'agit directement que sur nos jugements est la cause d'une multitude de contradictions apparentes qui nous surprennent dans l'homme et de toute la |)eiue que nous avons à démêler ce qui s'y passe et à constituer l'idéologie.
D. de Tracy a donc expliqué l'état de l'individu isolé et du sourd et muet, celui de l'homme parlant et les nuances qui séparent l'homme sauvage de l'homme éclairé. Il a trouvé la cause de tout ce que nous sommes, la source des diflicultés de la science et bien des preuves que sa manière de concevoir l'action de notre inteUigence est fondée. Il peut faire, de sa théorie idéologique, beaucoup d'applications aux difTérentes branches des sciences morales. Et de fait, I). de Tracy avait posé les bases de
(l) Si l'on oUi''''te que la sfusation ne produit plus ensuite il'iUonnement, c'est que l'étonnemeut est refl'et du jugement et que, par suite, Vullenlion qui en résulte n'est pas um- fafulté élémentaire, mais une modification de noti'e être, pi'oduite par un ju^'ement, (jui engendre le désir de connaître. C'est la réfutation de la théorie deLaromiguière, exposée déjà dans le .Mémoire du 7 germinal an IV.
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son système, appelé rattention des penseurs sur les signes et l'habitude, préparé ainsi les travaux de Degérando et de Prévost, de Lancelin et de Biran.
D. de Tracy eut bientôt après loccasion d'appliquer ces idées à la science de l'éducation. Appelé en février 1799 au Conseil de l'instruction publique, avec mission spéciale d'accélérer l'examen des cahiers de grammaire générale et de législation, il rédigea six circulaires agréées par le ministre. La première posait une série de questions ; la seconde, adressée aux professeurs de législation, détermine la nature et l'étendue de l'enseignement dont ils sont chargés, la place qu'il doit occuper dans le système entier de l'instruction et ses rapports avec les autres études, le temps que Ion y peut consacrer et la marche que l'on doit suivre. Le cours donnera aux jeunes gens les sains principes de la morale privée et publique, pour en faire des citoyens vertueux et éclairés sur leurs intérêts et sur ceux de leurs pays (1). En montrant ce qui doit être, il apprendra à juger ce qui est. Il suivra la partie du cours de grammaire générale qui explique la génération de nos idées et de nos sentiments, et précédera le cours d'histoire ; car il faut avoir des principes bien fermes pour lire l'histoire sans danger. La troisième circulaire invite les professeurs de langues anciennes à envoyer leurs cours et leur rappelle que les jeunes gens ne sauraient apprendie les principes dune langue sans avoir quelques notions de grammaire générale ni comprendre les règles du langage sans savoii' ce qui se passe dans leur esprit quand ils pensent et tentent d'exprimer leurs pensées. Un traité élémentaire d'idéologie et de grammaire générale servira donc de préparation au cours de langue latine ou grecque. On y prendra pour guides Condillac, Dumarsais ou tel autre grand métaphysicien.
(1) 1° les éléments de 1 1 morale puisés dans Texameu de la nature de l'homme et de ses f.icultés intellectuelles, fondés sur son intérêt bien entendu, sui- le désir invincible qu'il a d'être heureux, et coustituunt ce que l'on appelle le droit naturel; 2» l'appUcation de ces principes à rorganisatiou du corps poHtique, au code de ses lois criminelles, civiles et économiques, à ses relations avec les nations étrangères, c'est-à-dire le droit public, criminel et civil, l'économie politique et le droit des gens.