DE TRACY IDE0L0(;LE, LEGISLATEUR, PEDAGOGIE
à la vraie marclie de l'esprit humain et favorable au développement de la raison », où les sciences morales et politiques, si nécessaires à des citoyens, occuperaient une place convenable. Personne ne devrait parvenir aux places éminentes de la République, sans en avoir fait une étude approfondie à Paris, dans une École supérieure qui fût pour elles ce qu'est l'École polytechnique pour les sciences mathématiques et physiques. Cette école serait aisément constituée, grâce à quelques légères modiiications au Collège de France et à l'addition de quelques chaires. Mais, comme l'étude des sciences morales et politiques est extrêmement négligée, parce qu'elle est repoussée par les préjugés, il faudrait annoncer que, dans quelques années, nul ne sera admis aux écoles spéciales, sans avoir suivi le cours de législation d'une école centrale.
Ce remarquable rapport, approuvé par le Conseil, fut envoyé au Ministre qui se borna à en accuser réception. Bonaparte se préparait à supprimer la seconde classe, il n'avait aucune envie de créer un nouveau foyer « d'agitation idéologique ». Il faudra attendre jusqu'à nos jours pour voir admettre, à peu près sans contestation et en théorie, sinon en pratique, que l'administration d'un grand pays exige des études préalables, comme la construction d'un pont ou la direction d'une usine (1).
Trois mois plus tard, D. de Tracy lisait à l'Institut, quelques réflexions sur les projets de pasigraphie. On voudrait, disait-il, une langue et une écriture universelles. Or une langue ou un langage est, au sens le plus étendu, un système de signes qui expriment nos idées; au sens restreint, un système de signes partant de l'organe vocal et affectant l'organe de l'ouïe. L'écriture est un assemblage, non de signes, mais de caractères qui transforment en signes visuels, et, sans les changer, les signes vocaux d'une langue parlée. En créant une pasigraphie, on ne veut pas se procurer une écriture universelle, puisque notre alphabet écrit indifféremment toutes les langues de l'Europe, mais une langue universeUe. On ne peut guère espérer qu'une langue nouvelle devienne universelle ; car en admettant que les radicaux primitifs des langues parlées soient, les sons et les articulations que nous dicte la nature en certaines circonstances, tout le reste est l'ejffet des conventions. Un langage ne
(1) M. Boutmy a contribué pour beaucoup à répandre cette idée, eu néant et en faisant fonctionner l'Ecole libre des sciences politiques.
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peut devenir universel, comme national, que par des conventions volontaires. Mais une telle bonne volonté pour un langage nouveau, créé d'un seul jet et de dessein prémédité, est absurde à supposer chez les hommes de toutes les nations ; puisque les savants, qui avaient dans le latin une langue toute faite et à peu près universelle, l'ont laissée presque se perdre. Or on n'a pas proposé de créer une langue orale, car les pasigraphies ne sont que des langues visuelles. Et cependant, pour créer une langue nouvelle propre à devenir universelle, il faudrait la faire orale, car elle serait alors plus utile, plus facile à tracer, plus propre à l'expression, à la communication des idées et à la méditation, plus aisée à apprendre et à retenir. Elle ne serait pas plus difficile à faire, puisque les signes vocaux offrent des combinaisons plus commodes et plus distinctes que les signes visuels. Mais il faudrait concevoir nettement et complètement la classification métliodique et philosophique delà masse entière des innond)ral)les idées qui meublent notre inteUigence, démêler distinctement toutes les séries de leurs dérivations, de leurs modifications et de leurs combinaisons : c'est là une difficulté insurmontable. Fût-elle vaincue, que la langue nouvelle ne ferait qu'augmenter la confusion ; car elle ne serait jamais universelle. Le projet d'une pasigraphie est une conception vicieuse dans son principe, et qui ne produira jamais un résultat utile. Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait de prendre une langue déjà connue, dont personne n'eût intérêt à défendre les irrégularités, le latin ou le grec par exemple, et de s'en servir beaucoup en la corrigeant sans scrupule. Elle deviendrait meilleure que les nôtres. Mais elle ne serait ni parfaitement philosophique, parce qu'il faudrait pour cela que toutes nos sciences et surtout l'idéologie fussent terminées, ni complètement universelle, puisqu'il faudrait la changer continuellement. Il vaut donc mieux améliorer nos langues : celle où l'on écoutera le plus volontiers les conseils de la raison, qui sera la mieux faite, la mieux parlée, la mieux écrite, dans laquelle les sciences et les arts auront fait le plus de progrès, sera celle qui approchera le plus de l'universalité.
Après avoir traité une question qu'il avait déjà abordée dans la dernière partie de son grand Mémoire, D. de Tracy revenait sur le problème qui en formait le point de départ. Par de nouvelles preuves, il montrait que c'est à la sensation de résistance
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que nous devons la connaissance des corps et qu'avant cette connaissance l'action de notre jugement ne peut avoir lieu, parce que nous ne pouvons distinguer, les unes des autres, nos perceptions simultanées. Dans la dernit're édition des OEuures de Condillac, à coté de la Langue des Calcuh, monument précieux du rare talent de son auteur, et modèle pour qui veut appliquer les mêmes procédés à d'autres objets, il trouvait surtout dignes d'attention les changements apportés au Traité des sensations, dont tous les autres ouvrages de Condillac ne sont que des applications ou des résumés. Rappelant que l'histoire des pensées de Condillac est, pour ainsi dire, l'histoire de la science de 17 46 à 1780, il exposait les opinions de ce dernier sur la génération des idées en 1746, en 1754, en 1780. Ku 1746, Condillac soutient à tort, contre Locke et Voltaire, que l'aùl juge, c'est-à-dire connaît naturellement les figures, les grandeurs, les situations et les distances. En 1754, dans le Traité des sensations, il croit que c'est par le toucher, joint au mouvement, que nous apprenons à l'apporter nos perceptions à quelque chose en dehors de nous. Ses dernières pensées se rapprochent plus encore de l'opinion de D. de Tracy. Il aurait dû dire comme son successeur: « Nous apprenons qu'un corps existe parce qu'il l'ait obstacle à nos mouvements et qu'il nous donne la sensation de résistance. Aussi ne pouvons-nous rien connaître, ni même rien concevoir que de résistant et d'étendu ». S'il n'a pas été jusque-là, c'est qu'il perd de vue ce qu'il a établi lui-môme, (jue, quand nous nous mouvons, nous le sentons. En outre, D. de Tracy qui annonce des éclaircissements sur les propriétés des corps pour unir la métaphysique et la physique encore trop séparées, signale, dans les variantes et dans la Langue des Calculs, plusieurs idées nouvelles, exactement telles qu'il les a énoncées dans son Mémoire. Il s'accorde avec Condillac sur trois articles fondamentaux : 1" toutes nos idées viennent de nos sensations; 2" une sensation pure et simple n'est qu'une modification de notre être, qui ne renferme aucune perception de rapport, aucun jugement ; 3° la sensation de résistance est la seule qui nous apprenne à la rapporter à quelque chose hors de nous. Plus tidèle aux conséquences de ces principes, il s'écarte, par cela même^, de son prédécesseur. Considélant la sensation de résistance comme composée de celle de mouvement et de celle de solidité, il ne croit pas que la statue,
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privée de mouvement et n'ayant aucune connaissance des corps, puisse distinguer, comparer, percevoir un rapport entre l'odeur actuelle d'œillet et l'odeur de rose dont elle se souvient. Ainsi tombe la première partie du Traité des sensations. Il ne peut plus être question de cliercher les connaissances, les désirs, les habitudes d'un homme qui aurait un, deux ou même cinq sens, mais qui n'aurait pas éprouvé la sensation de résistance, puisque, avant cette dernière, il ne peut porter aucun jugement.
Dans ses travaux antérieurs, J). de Tracy ne s'était pas occupé de prouver, parce qu'il regardait ce soin comme superflu, que les corps existent et que nous les connaissons- Or, on lui objectait que la sensation de résistance n'a par elle-même, non plus que les autres, rien qui nous assure qu'elle vient du dehors. Il se crut obligé de traiter cette question. En juillet, il lisait à l'Institut une Dissei^tation sur l'existence (1) et les hypothèses de Berkeley et de Malebranche. Malebranche, à force de raisonner sur Dieu et sur l'âme, a été conduit à adopter les rêveries platoniciennes sur le monde intellectuel ; mais ses opinions ne sont jamais à dédaigner. Berkeley a écrit la Nouvelle théorie de la vision, ouvrage véritablement excellent, plein d'idées d'une justesse, d'une sagacité et dune profondeur qui enchantent. Il a eu raison de dire qu'il n'existe pas un être qu'on puisse appeler matière, puisqu'il n'y a que des corps individuels; de dire que les corps ne nous sont connus que par les sensations qu'ils nous causent, et qu'il n'existe réellement, pour nous, que des sensations et des idées ; mais il a affirmé, tout à fait hypothétiquement, que ces causes de nos sensations doivent nécessairement exister dans la pensée d'un esprit et ne sauraient avoir aucune autre existence. Il a faitune équivoque perpétuelle, une confusion constante entre l'impression que reçoit un être sentant et la qualité qui, résidant ou pouvant résider dans un autre, est cause de cette sensation. Le problème de l'existence de notre propre corps a l'avantage de bien marquer les limites de l'ancienne métaphysique et de l'idéologie. Dans la première, c'est une des dernières conséquences de prétendues connaissances antécédentes ; dans l'idéologie, il se présente à la tête et même au delà de tout ce qu'on se propose d'étudier (2). Quand un
(1) Voyez ce que nous avons dit de Turgot, Introduction, § 3.
(2) Les adversaires de Tracy, Royer-CoUard, Cousin et même Biran, le suivent et font delà perception extérieure le problème capital de la philosophie.
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être doue de sensibilité éprouve une modification, il sent qu'il est, qu'il existe. " Je pense, donc j'existe », est un mol très profond et trt^s juste. Sentir, c'est donc exister ; car c'est être sentant, et (Hre sentant, c'est être. Mais être senti, c'est exister aussi, car c'est aussi èjre. Quand je sens un goût, une odeur, un son, j'apprends uniquement ma propre existence. Je sens des mouvements et je sens que je les fais; j'éprouve une particulière manière d'être que nous appelons vouloir, laquelle est partie de mon moi ; ces mouvements sont arrêtés, malgré cette manière d'être; je conclus qu'ils le sont par quelque chose qui n'est pas mon moi. Ce quelque chose existe et n'est pas moi : la pierre, que je place dans ma main, m'empêche de la fermer conune je le faisais auparavant, dès que je voulais; certainement elle n'est pas moi. Mon propre corps est un corps à moi, parce que mon )noi sent tout ce qui lui arrive, et que ma volonté le lait mouvoir. Résister, c'est donc ea:25^pr; l'être qui possède cette qualité est véritablement un être, et un être étranger à moi. Il me résiste, d'une façon continue, voilà son étendue ; suivant une certaine direction, voilà sa figure et sa forme; il résiste ou cède à un mouvement i)lus ou moins intense, voilà sa mollesse ou sa dureté, sa ténacité ou sa divisiliilité, sa solidité ou sa fluidité ; il se laisse entraîner par mon mouvement, voilà sa mobilité. Toutes nos sensations sont toujours le résultat du choc de quelques êtres, plus ou moins résistants, de quelques corps contre les organes qui sont aussi des êtres résistants, c'est-à-dire des corps.
En octobre 180U, le complot républicain d'Aréna et de Ceracchi, auquel la police prit trop de part, plus tard la machine infernale (24 décembrej, œuvre des royalistes, mais qui fut imputée aux jacobins et amena la déportation de cent tiente républicains, éloignèrent Bonaparte des républicains, qui avaient presque tous vu avec joie le 18 brumaire. Le conseil de l'Instruction publique, composé d'idéologues, fut détruit (1). D. de Tracy continua, d'une autre façon, son œuvre interrompue. Pensant, comme il lavait déjà écrit à plusieurs reprises, que les législateui'S de l'an IV avaient, sous le nom de grammaire générale,
(1) Un billet de Lucien Boaaparte avertit V. Canipenou,- secrétaire du conseil, «lue le secrétariat du conseil serait placé auprès des bureaux des établissements d'instruction publique, et qu'il fallait y transporter tous les objets dont la garde i-t la surveillance lui étaient confiées. Les membres du conseil n'en apprirent k destruction que par la copie de ce billet et la lettre qui la leur transmit.
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institué un cours d'idéologie, de grammaire el de logique, qui, par la philosophie du langage, servît d'introdiiclion au cours de morale privée et publique, il crut faire œuvre utile, pour les professeurs, en leur offrant, comme un texte à commenter, un canevas à remplir, des Éléments d'idéologie à l'usage des écoles centrales. Mais on était au moment de prendre un parti sur la forme des maisons d'éducation : il publia des Observations sur le système actuel d'Instruction publique, dans lesquelles il s'efforçait, en coordonnant, en développant et en complétant les idées qu'il avait déjà exprimées, de prouver que ce système était excellent et que les bases ne laissaient absolument rien à désirer ; qu'il avait produit déjà beaucoup de bons effets et pas un mauvais ; que, pour en retirer tous les avantages qu'on a droit d'en attendre, il ne s'agissait que d'en bien connaître l'esprit et d'en mettre successivement en activité toutes les parties, eu les coordonnant entre elles. Distinguant les hoVnmes de la classe ouvrière qui ont, de bonne heure, besoin du travail de leurs enfants, et ceux de la classe savante, qui ont plus de temps à donner à leurs études, il montrait qu'il faut, pour les premiers, des écoles nombreuses et un cours d'étiules complet en son genre ; qu'il faut des écoles centrales et spéciales pour la classe savante. L'éducation de celle-ci, dont il faut s'occuper dabord, doit finir à vingt ans. Huit années sont consacrées à l'éducation domestique, quatre aux écoles spéciales ; il en reste huit pour les écoles centrales, où l'on doit puiser toutes les connaissances générales nécessaires à un homme bien élevé. L'instruction embrassera les langues et les belles-lettres, les sciences physiques et mathématiques, les sciences morales et politiques il). Les écoles centrales fourniront ainsi les ressources nécessaires à ceux qui se préparent aux différentes écoles spéciales. Dans chaque profession, il faut d'ailleurs posséder ces trois genres d'instruction : on ne peut être lettré ou érudit, sans avoir au moins une teinture des sciences physiques et mathématiques ; on ne peut cultiver ces dernières sans savoir au moins une autre langue que la sienne ; les sciences morales et politiques ne peuvent pasplus se passer de ces secours et tout homme a besoin, comme individu, de connaître ses facultés intellectuelles; comme homme social, de connaître les principes de la morale privée et
(1) Ce sont, dit D. de Tracy, les bases de tous les états savants : littérature et érudition, génie civil et militaire, médecine, fonctions civiles ou politiques.
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publique. Aussi la loi place, daus chaque école, uu professeur de langues anciennes et un de belles-lettres, un professeur dhistoire naturelle, un de physique et un de nialliéniatiipies, un professeur de grammaire générale, un de morale et législation, un d'histoire. Ces études diverses marchent de front et occupent à toutes les époques plus ou moins de temps, mais de manière à n'être jamais compkMement perdues de vue. Elles doivent s'entraider (1). Certaines parties en seront enseignées à dillérentes reprises et envisagées à chaque époque sous un nouvel aspect. Le plan d'études que propose 1). de Tracy satisfait à tontes ces conditions. La première année comporte des notions élémentaires de latin et de français, d'arithmétique, ;ui besoin des leçons d'écriture. Dans la deuxième, on continue les leçons élémentaires de latin et de français, on donne des notions éléujentaires de géographie physique, historique et politi(iiie, d'histoin; naturelle; avec la troisième commencent des études plus raisonnées, et parlant plus difficiles, les cours de latin et de grec, de mathématiques, de grammaire générale. Dans la quatrième (douze à quatorze ans), l'année peut-être la plus importante, on continue les mêmes études. La cinquième comprend des cours de latin et de grec, d'histoire naturelle, de chimie et de physique, de morale et législation, contiiuiés dans la sixième,. où le cours de morale traite de morale pul)li(pie et expli(iue l'origine des pouvoirs, les sources des richesses, c'est-cVdire l'organisation sociale et l'économie politique. La septième a des cours de belles-lettres, de mathématiques appliquées, d'histoire ; dans la huitième, on revoit ce qu'on a appiis des langues, des lettres et de l'idéologie ; on applique les théories mathématiques aux principales parties de la physi([ue ; on s'habitue à juger sainement des hommes et des choses; on est prêt à vivre en homme raisonnable et à continuer un des trois genres d'études dans les écoles spéciales.
Certaines personnes ne voudraient pas de cours d'histoire : mais on ne peut y suppléer par aucun livre, parce ((u'il n'y en a
(1)11 faut avoir quelques notions préliminaires de divers genres pour comprendre les livres avec lesquels on apprend une lanijue; avoir étudié une langue et la marche du c.dcul, pour ntlécliir sur les opérations intellectuelles dont une. connaissance somm;iire facilite l'étude des langues, des lettres, des sciences physiques et mathématiques, nécessaires pour apprendre la législation et l'histoire, qui, à leur tour, jettent un jour nouveau sur l'histoire philosophique de Tesprit humiiin, sur la logique et la rhétorique.
pas qui ne consacre une erreur ou morale, ou politique, ou physique, ou mathématique. Tout le monde sait de l'histoire, bien ou mal. La manière dont les hommes prennent riiabitude d'envisager les événements humains, décide de la majeure partie de leursopinions, est la source de leurs sentiments, de leurs passions et le principe secret de leur conduite. N'en laissons donc pas la décision au hasard ; suivons le conseil du bon et sage Rollin qui, regrettant qu'on ne l'enseignât pas, lui attribuait une place considérable. Mais, dit-on encore, la morale raisonnée et surtout l'idéologie sont des connaissances au-dessus de l'âge où les enfants doivent les étudier. Sans doute on ne doit pas faire entrer dans la grammaire générale, en troisième et quatrième année, ce qui nedoitétre que dans le cours de belleslettres de la huitième ; mais il faut, de bonne heure, faire contracter aux entants l'habitude de bien juger, de bien raisonner, partant d'examiner leurs pensées. Et ce travail n'est pas impossible pour des esprits occupés de l'étude des langues. Des instructions adressées aux professeurs leur feraient connaître en quel sens chaque cours doit être fait, les rapports qui doivent le lier aux autres et la méthode dont on désire qu'ils se servent. Une société d'hommes instruits, analogue au Conseil d'instruction publique ciéé par François (de Neufchâteau). préparerait ces instructions, inviterait les professeurs à rédiger leurs leçons, à composer des cahiers, non pour les faire apprendre par cœur on les dicter, mais pour les envoyer à cette société qui les examinerait, proposerait de publier les meilleurs et d'en récompenser les auteurs. Un pensionnat, tenu par un particulier de mérite et recevant vingt élèves boursiers, serait assuré du succès et donnerait de l'activité à l'école centrale.
Les écoles spéciales enseignent, comme l'École polytechnique, les sciences physiques et mathématiques ; comme les écoles de médecine, les sciences physiques ; comme le Muséum, les sciences physiques et naturelles. II faudrait des écoles spéciales pour les sciences morales et politiques, pour les belles-lettres et les langues, qui pourraient être installées, la première au Collège de France (1) la seconde à la Bibliothèque Nationale (2).
(1) Cf. le Rapport de D. de Tiacy au Conseil d'Instruction publique, p. 322.
(2) Au Collège de Fiance, il y aurait des chaires, où l'on démontrerait les principes de l'écouoniie politique ou de l'organisation sociale en g-énéral, où l'on enseignerait la statistique des différents états et la théorie de l'impôt, celle du système monétaire, du chmjeetdes diverses branches de commerce. A la Bibliothèque Natio-
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Quant aux écoles de droit, il iaudiait en établir plusieurs et y adjoindre quelques chaires, qui en feraient aussi des écoles spéciales pour les sciences morales et politiques. L'Ktat n'établira jamais de pensionnat auprès des écoles spéciales ; mais It; Prytanée peut recevoir les élèves des diverses écoles spéciales de Paris, parmi ceux qui auront eu des succès dans toutes les écoles centrales : il sera le Prytanée français, le grand pensionnat de la République et servira de modèle à tous les pensionnats particuliers.
P(Uir la classe ouvrière, les institutions sociales seront toujours la partie la plus inq)ortante de l'éducation, qui sera aux trois quarts faite, si celle de la classe savante est bien organisée. 11 faut, pour ne pas laisser le peuple livré à des erreurs funestes, lui enseigner les vérités qui se rapportent aux trois chefs que nous avons remarqués dans l'instruction de la classe supérieure. L'instruction ne doit différer que du plus au moins, file doit consister, non en développements ou en discussions Unes, mais en résultats sains; par conséquent, il faut examiner scrupuleusement les instituteurs et les livres. Quand le ministre sera assuré delà capacité d'un jury d'instruction, il le chargera d'accueillir, de provoquer même les vœux des communes qui désireraient des écoles primaires et qui, présentani un homme digne de les diriger, offriraient de supporter la moitié ou les trois quarts de la dépense : « Nulle leçon n'est utile que li\ où on désire la recevoir, et la meilleure preuve qu'on désire sincèrement la recevoir, c'est de consentir à en payer une partie ». Beaucoup de communes manqueront d'écoles primaires, et ces écoles ne seront pas excellentes là où elles seront d'abord établies. Mais on y apprendra à lire, à écrire ; on y recevra quelques notions utiles; il ne s'y enseignera rien de pernicieux; il s'opérera beaucoup de bien et point de mal. Quand l'instruction de la classe savante sera complétée et perfectionnée, on pourra en extraire ce qu'il convient de transporter à l'enseignement de la classe ouvrière; alors on répandra facilement dans la masse des citoyens des lumières assez pures et assez étendues.
Nous avons insisté sur ce Mémoire, parce qu'il nous fait voir
nalo seraient des cours de trranimairc générale et d'art oratoire, d'art poétique, pour riastructioQ des littérateurs eu général, des cours particuliers de la grammaire et de l;i littérature des différents peuples anciens et modernes, pour former des interi»rétes ou des savants dans un genre particulier d'érudition.
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en quel sens comprenaient la loi de Brumaire et ceux qui l'avaient faite et ceux qui l'avaient appliquée; parce qu'il nous révèle, comme le Mémoire sur les Moyens de fonder la morale d'un peuple, un esprit éminemment pratique et prouve une fois de plus qu'idéologue ne veut pas dire utopiste, en foui'nissant bien des indications qu'on pourrait encore mettre à profit. L'enseignement primaire nest devenu réellement fécond que ([uand les maîtres de l'enseignement supérieur ou secondaire ont mis, en termes simples et faciles à comprendre, la science à la portée des instituteurs primaires et de leurs élèves. Les finances de l'État s'en fussent peut-être mieux trouvées, sans que l'enseignement y perdît, si l'on s'était souvenu que la meilleure preuve qu'on désire sincèrement l'instruction, c'est de consentir à payer une partie des dépenses /ju'elle occasionne.
Va Décade YQ\\(\\\. compte de cet ouvrage, et rappela les plans de Talleyrand, de Condorcet, « chef-d'œuvre d'une philosophie profonde et claire ». Après avoir lu D. de Tracy, disait-elle, on pouvait avoir des doutes sur le sort réservé aux écoles centrales; on restait convaincu que ce serait pour la République un danger, pour la France, un malheur de les perdre. Puis elle comparait ce travail, d'un esprit si philosophique et d'un style si précis, au Discours sur l'état des lettres de La Harpe, où se trouve «l'art d'avoir toujours des phrases prêtes sans une pensée ni une connaissance, et un pathos ridicule môme pour des écoliers et des régents » (1). Le succès de ceux qui enflent des phrases, comme La Harpe ou de ceux qui analysent des idées comme D. de Tracy, dépend, disait-elle, durésultat de la lutte engagée entre les adversaires et les défenseurs delà Révolution. Elle ne doutait pas que la philosophie et la liberté ne gagnassent leur cause ; que la brochure de D. de Tracy ne plaçât son nom parmi les noms révérés des défenseurs de la raison et de la liberté. Quelques jours plus tard (:2), D. de Tracy écrivait à un professeur de l'école centrale de l'Oise, que ce qui importe, c'est de bien sentir que tout homme qui cultive son esprit a besoin d'être instruit dans trois genres de connaissances qui s'entr'aident, et que la classe aisée doit les trouver réunis dans les écoles centrales. Les idéo-
(1) Elle rappelait le mot de Fontenelle : « Mon frère dit la messe tous les matins et le reste du jour il ne sait ce qu'il dit », en ajoutant que La Harpe ne disait pas la messe tous les matins, mais que tout le long du Jour, c'est au frère de Fontenelle (pi'il ressemblait parfaitement.
(2) Décade phil.,)lQ fructidor an IX.
DE TUACY inÉOLOr.UE. LK(.ISI.ATEl!lî, PÉI)\(;0(.UE :VX\
logues avaient dans l'avoiiir une confianc-e que les actes du gouvernement consulaire el impérial ne devaient pas justifier. Us pourraient, s'ils revenaient aujourd'hui, montrer sans peiiu' que leurs descendants profilent de ce qu'il ne leur a pas été donné d'établir.
D. de Tiacy est alors en pleine possession de sa doctrine et en aperçoit nettement toutes les conséquences pratiques. Il a exposé fune et indiqué les autres, dans des Mémoires qui ont eu un prodigieux retentissement, dans les circulaires, dans le Rapport et les Observations i\m révélaient un homme capabh^ de diriger avec habileté l'enseignement public. Il lui reste à donner à ses théories une forme définitive en les exposant dans des traités spéciaux.