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CHAPITRE M

DESTLITT DE TRACY IDÉOLOGUE, (GRAMMAIRIEN ET LO(.IClEiN, SOCIOLOGISTE, ÉCONOMISTE ET MORALISTE

Le 10 thermidor an IX la Décade annonçait la première partie du Projeter Éléments d'idéologie, « excellent ouvrage, dont elle se proposait de rendre compte incessamment ». D. de Tracy ne voulait pas écrire une histoire complète de l'esprit humain, mais éclaircir la formation des idées pour établir dune manière certaine la théorie de leur expression. Il s'était donc borné à cinq ou six points principaux : le nombre de nos facultés intellectuelles réellement distinctes et les effels de chacune d'elles, la formation de nos idées composées, l'existence et les propriétés des corps, l'influence des habitudes, l'origine et les effets des signes. Reprenant le plan du grand Mémoire sur la faculté de penser, il le développait en dix-sept chapitres (1).

Si Condillac est le créateur de l'idéologie, D. de Tracy ne lui ménage pas les critiques. Il se distingue des disciples de Condillac, qui ont fait des additions ou des suppressions à la division de l'intelligence, et de ses sectateurs, qui ne conviendraient pas qu'il a raison de ramener la faculté de sentir à des sensations, à des souvenirs, à des rapports, à des désirs. Avec Condillac et Locke, pour qui l'idéologie est une partie de la physique, D. de Tracy cite Hobbes, « un de nos plus grands philosophes », et le Traité de la iSatiire humaine, traduit par d'Holbach ; Buffon, l'éloquent interprète de la nature, qui n'aurait pas cru avoir achevé son histoire de l'homme, s'il n'avait essayé de décrire sa faculté de penser ; Malebranche, un de nos plus beaux génies; Berkeley, un excellent esprit; Pinel et Cabanis, les physiolo-

(1) Huit contenaient la description de nos facultés intellectuelles, trois l'appiicalion de cette connaissance à celle des propriétés des corps, six les effets de la réunion de notre faculté de sentir avec la faculté de nous mouvoir.

DE TUACY lUKOLOr.LE, GKAM.M AMllKN. L(K;|(:IEN li'^-i

gistes philosophes qui feront avancer l'idéologie ; d'Alemhert et Kousseau, Laplace et Bonnaterre (1).

1). de Tracy a utilisé ses recherches antérieures (^). Toutefois la pensée a, le plus souvent, suhi des modifications dans la forme. Les ouvrages antérieurs avaient été faits pour des savants, VIdrologie a été écrite pour les écoles centrales et doit pouvoir être lue avec fruit, par un bon esprit, même sans les commentaires d'un habile professeur. Or si D. de Tracy croit qu'un ouvrage didactique doit être froid et ne pas chercher à ébranler l'imagination, il pense qu'il doit être méthodique (V, 362) ; qu'il faut, pour être bien compris, toujours partir du point où sont les gens à qui l'on parle et des idées qui leur sont les plus familières; disposer les vérités dans un ordre convenable ; n'oublier aucune de celles qui sont essentielles et écarter toutes celles ([ui sont surabondantes, faire que toutes s'enchaînent, s'appuient réciproquement et soient présentées assez clairement pour être entendues par les personnes les moins instruites. Cette méthode (3), que les auteurs de livres élémentaires ont trop souvent le tort de ne pas mettre en pratique, I). de Tracy l'a suivie dans presque tout son ouvrage. Il profile du chemin que ses lecteurs ont déjà parcouru, se sert de ce qu'ils ont appris en grec, en histoire naturelle, en physique, en mathématiques pour les faire réfléchir et les habituer peu à peu à l'analyse de la pensée. De môme, au lieu de débutor par des définitions, il multiplie les exemples familiers, il insiste sur le sens ([u'ont les mots dans des locutions usuelles, pour conduire plus

(1) Il ajoute (p. XXX) que s'il n'a pas cité les auteurs dont il s'est (|uelquefois approprié les idées, c'est qu'il ne s'est pas rappelé <i ((ui il en était redevable.

(2) Le chapitre V^^ traite de la pensée comme le chapitre i, p. 1, du Mémoire publié en l'an VI. Le ch. vi traite de la formation des idées composées étudiée autrefois dans les ch. m et v, p. 2. L'analyse condillacienne de la pensée est critiquée dauslecb. xi comme elle lavait été dans le ch. i, p. 1, et dans le Mémoire de l'an VIU. L'existence, qui avait fait l'objet du Mémoire de Tliermidor, est traitée dans le ch. \i ; la faculté de nous mouvoir, celle de vouloir, analysées dans le ch. ii, p. 1, eh. IV, p. 2 du grand Mémoire, font l'objet des ch. xii et xiii. Les trois derniers chapitres, consacrés à l'étude des effets que produit en nous la fréquente répétition des mêmes actes, du perfectionnement graduel de nos facultés intellectuelles, des signes et de leurs effets, développent sur certains points et reprennent cpielquefois textuellement les idées exposées dans la troisième partie du Mémoire sur la faculté de penser. Enfin les ch. ix et x, sur les propriétés des corps, reproduisent en grande partie le ch. i, p. 1, en y ajoutant les éclaircissements promis dans le Mémoire de prairial, pour établir un lien entre la métaphysique et la physique encore trop séparées.

(3) Cf. P. Laloi et F. Picavet, Instruction morale et civique ou Philosophie pratique,ç. III.

aisément et plus sûrement, aux idées qu'ils expriment (1). S'agilil d'expliquer la formation des idées composées, il dit aux jeunes <;ens : « La pêche dont vous avez goûté hier vous a donné les sensations d'une belle couleur, d'une bonne odeur, d'un goût agréable ; vous l'avez sentie molle au toucher ; vous savez qu'elle est sur un arbre fait d'une certaine manière et situé en tel endroit. De toutes ces idées, vous formez une idée unique, qui •est l'idée de cette pêche... Vous voyez d'autres êtres qui ont avec elle beaucoup de caractères communs, mais qui en diffèrent cependant à bien des égards... Vous négligez ces différences... vous prononcez que ce sont encore des pêches : et voilà que l'idée est devenue générale et n'est plus composée que des caractères qui conviennent à toutes les pêches » (2). Il fait avec ses lecteurs ce qu'il a fait auparavant avec des enfants aussi jeunes qui n'avaient rien de remarquable pour l'intelligence et qui ont saisi avec facilité et plaisir toutes ces idées (p. 5). Avant d'indiquer les changements que la pensée de l'auteur a subis dans le fond, il importe de montrer quelle méthode D. de Tracy emploie et recommande pour l'étude de l'idéologie, dans quelles limites il la renferme et quelle partie il en veut lui-même explorer. La métaphysique, c'est-à-dire ce qui a pour objet de déterminer le principe et la fin de toutes choses, de deviner l'origine et la destination du monde, rentre dans les arts d'imagination, destinés à nous satisfaire et non à nous instruire (xv). Aussi D. de Tracy se refuse à affirmer ou à nier que la sensibilité existe dans les végétaux ou dans les minéraux, parce que nous sommes dans une ignorance complète à ce sujet et qu'en bonne philosophie il ne faut jamais rien supposer (ch. ii). La sensibilité et la mémoire sont les résultats d'une organisation dont les ressorts secrets sont impénétrables pour nous (ch. m). Si nous ne pou-

(1) C'est aiusi qu'il se sert des phrases, «je pense cela », «je pense à notre promenade d'hier, etc., » pour montrer que penser c'est toujours sentir et rien que sentir; que nous avons des idées de quatre espères différentes et qu'il y a en nous sensibilité, mémoire, jugement, volonté. De même il emploie les propositions, <■ un cheval court bien », « Pierre est gai », « Jacques se porte bien », pour établir que le jugement nous fait sentir des rapports.

(2) Voyez encore quelques jiages plus loin l'explication de la façon dont so forme l'idée générale de fraise. M. Taine qui, fort heureusement pour ses lecteurs, ne s'est pas interdit d'agir sur l'imagination, a usé avec bonheur d'exemples analogues : « Vous donnez un bon coup de dent dans une belle pèche rouge, sucrée, fondante ; toutes les papilles de votre langue dressent leurs houppes nerveuses pour s'imprégner du suc exquis de la chair rose et juteuse, et vous avez une sensation de saveur, etc. • {Les philosophes classiques du XIX" siècle en France, 5« éd., p. 241 sqq.)

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vous nous représenter la force vitale que comme le résultat d'attractions et de combinaisons chimiques, donnant naissance, pour un temps, à un ordre de faits particuliers, mais rentrant l)ientôt sous lempire des Ibis plus générales, qui sont celles de la matière inorganisée; nous ne savons pas en quoi elle consiste. Nous ignorons la nature du mouvement opéré dans les nerfs et suivi d'une perception, la manière dont s'exécutent les mouvements que produit la force vitale (cli. xii). La seule chose utile, c'est d'étudier ce qui est, pour le connaître et en tirer le paiti le plus avantageux, sans s'engager dans la recherche des causes et des origines, source inépuisable d'égarements et d'erieurs ( ch. m). Nous avons vu que, de propos délibéré, D. de ïracy s'était limité à l'idéologie rationnelle, sans renoncer toutefois à l'éclairer par les indications de la physiologie. Il conserve la même position dans son nouvel ouvrage : l'idéologie est pour lui une partie de la zoologie et son livre montrera que l'étude de l'idéologie consiste tout entière en observations et n'a rien de plus mystérieux ni de plus nébuleux que les autres parties de l'iiistoire naturelle. Sans doute il regrette de ne pas l'avoir liée plus intimement à la physiologie, mais aucune de ses explications n'est en contradiction avec les lumières positives fournies par l'observation scrupuleuse de nos organes et de leurs fonctions (I). Il attend tout des physiologistes philosophes, spécialement de Cabanis, pour les i)rogrès de l'idéologie. En outre tous les hommes commencent par l'idiotisme enfantin, finissent par la démence sénile et ont dans l'intervalle plus ou moins de manie délirante, suivant le degré de perturbation de leurs opérations intellectuelles les plus profondément habituelles : les études pathologiques feront donc avancer l'idéologie et Pinel, en expli-

(1) Quelques notions sur Ir-s nerfs (ch. ii), dont les mouvements sont l'occasion des sensations internes on externes, résument l'enseig'nemcnt donné dans la classe d'histoire naturelle ; des observations ^réuéraies sur les rapports de la physiologie et de l'idéoloù'ie, de la faculté de nous mouvoir et de la fiiculté de sentir (ch. xi, xii, xiii) montrent clairement qu'il connaît fort bien les résultats auxquels étaient arrivés les physioloi-'istes contemporains et qu'il comprend parfaitement combien il est nécessaire, pour réussir d ms ces recherches, de considérer notre individu tout entier et dans son ensemble (ch. xn). En outre comme il pense que toutes nos opérations Intellectuelles, nos perceptions sont des effets de mouvements qui s'opèrent dans nos or','anes (27'j) ; il confirme, par l'examen physiolog-ique de la manière dont s'opèrent nos sensations, la conjecture d'après laquelle nous apercevons, la première, l'étendue de notre propre corps (174). Il croit qu'on pourrait essayer d'expliquer, par les circonstances de notre organisation, la mémoire (803) et certains faits qui indiqueraient qu'il n'est pas de l'essence de la sensation de faire connaître il'où elle vient ni pi.r ou elle vient (46).

PiCAVET. 2.-2

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quant comment les fous déraisonnent, apprend aux sages comment ils pensent.

Si D. de Tracy croit avoir assez fait en établissant sur des bases solides l'idéologie de l'homme, il souhaite que l'on observe de nouveau, en les soumettant à un examen rigoureux, les faits extraordinaires qui suivent immédiatement la naissance de certains animaux. Draparnaud devrait remplir, à cet égard, les espérances qu'il a données (302) et traiter de Y idéologie comparée. D. de Tracy s'appuie lui-même sur l'observation des sauvages et des paysans des campagnes écartées, des enfants et des animaux; il voudrait qu'on eût examiné, avec les précautions nécessaires et les détails suffisants, les enfants rencontrés dans les forêts (ch. xv), car il serait très curieux de démêler ce que nos facultés doivent au perfectionnement de notre individu et à celui de l'espèce, et nous nous connaîtrons d'autant mieux que nous nous considérerons sous des aspects plus divers (1 ).

Quelle méthode a-t-il suivie dans la partie de l'idéologie qu'il s'est spécialement réservée ? L'ouvrage montre en lutte deux hommes d'un esprit absolument différent, un physicien qui neveut que l'observation, un géomètre qui fait trop souvent appel au raisonnement. Le physicien fait consister l'étude de l'idéologie tout entière en observations et affirme que c'est la partie de la physique animale qui exige les plus scrupuleuses et les plus circonstanciées (311). Comme s'il s'agissait de la chute de la famée dans le vide et de son ascension dans l'air, l'idéologiste doit examiner les différentes façons dont les choses se passent, y découvrir quelques lois r/énérales, c'est-à-dire quelques manières constantes d'agir. Si les faits se trouvent toujours tels qu'il devraient être, en supposant ces lois réelles, on ne s'est pas trompé en les remarquant, on ne les a pas imaginées à plaisir pour forcer les faits à s'y accommoder (284). Toujours il faut partir de ces derniers (6), préférer une théorie fondée sur des faits positifs à celle qui ne repose que sur un rapport entre deux idées générales prises pour des êtres réels (16) (2). 3Iais le géomètre voit dans toute science une série de jugements, qui forment une longue chaîne dont tous les anneaux

(1) Voyez les mêmes idées chez Cabanis, ch. m et iv.

(2) ?îous avons signalé des tendances analogues chez Cabanis (ch. m et iv), ce qui nous a permis de trouver trop rigoureux, dans sa forme générale, le jugement porté par M. Taine sur la méthode des idéologues.

DE TRACY 1I)K()IaH;1 E, GRAMMAIRIEN ET LOGICIEN 339

sont égaux; aucune n'est par elle-même plus obscure qu'une autre (1-4) ; tout dépend de l'ordre que l'on sait y mettre, pour éviter les trop grandes enjambées. Seule entre toutes, la géométrie pure est d'une certitude absolue, parce que seule l'étendue peut être rigoureusement partagée en parties distinctes. Les autres sciences ont une certitude proportionnée aux sujets qui, traités par elles, sont appréciés en parties de l'étendue. Par conséquent l'énergie des sentiments, des inclinations, des opinions ne pouvant jamais, même dans les circonstances les plus l'avorables, être appréciée exactement que par les effets qui les suivent, les recherches sont plus dil'liciles, les résultats moins rigoureux dans les sciences morales et politiques (21:2). D. de Tracy mélange d'une façon inégale les deux méthodes, à la façon d'un Écossais, qui aurait renoncé à la recherche des causes, mais qui aurait longtemps subi l'influence de Descartes (1). Il a beaucoup observé comment on pense (3) et il recueille des faits, sans remonter à leurs causes, qui lui sont inconnues, sans en tirer des conséquences prématurées (269). Il procède à la fois par analyse et par synthèse : « Quand nous aurons examiné, pour ainsi dire, pièce à pièce, toutes les parties de la faculté de penser, nous les rassemblerons pour les voir agir » (50). A-t-il cru trouver une loi générale, analogue à celles de l'hydrostatique et de la mécanique, comme celle de tous nos mouvements, en rapprochant les faits principaux, en les comparant, en examinant les rapports (323), en un mot a-t-il fait une hypothèse, ou comme il le dit une conjecture, il en demande la justification aux faits. Plus sont nombreux ceux qu'elle explique, plus on est près du but, car la perfection de la science serait de Aoir tous les faits possibles naître d'une seule cause (284). Les faits sont des conséquences qui rendent toujours plus plausible le principe ou la loi (378) ; les vérités les plus abstraites ne sont que des conséquences de l'observation des faits (6). Donc lorsque beaucoup de faits autorisent une conjecture, on l'admettra, si elle ne répugne pas à la raison (277), c'est-à-dire si elle n'implique pas contradiction i299j. On ira plus loin : en rapprochant des effets compUqués de l'habitude les observations sur les propriétés de nos mouvements tant internes qu'externes, 'AixvXQ'i conséquences de ces propriétés dans l'exercice de cha-

(1) D. de Tracy place, dans sa Logique, Descartes au-dessus de Bacon (cf. § 3).

cune de nos facultés intellectuelles, on démêlera facilement les causes prochaines de tous ces effets (291). A défaut de la preuve de fait, on aura recours à la preuve de raisonnement (-46). Comme d'ailleurs le raisonnement arrive plus vite que l'observation à des résultats, D. de Tracy en fera trop souvent un usage excessif. Il imaginera un ordre de choses tel que les sensations, jugements ou désirs, n'imprimeraient aucune trace durable en nous (304) ; il affirmera que le premier homme, vivant isolé, serait resté bien au-dessous du degré de capacité du sauvage le plus brute, puisqu'il n'aurait eu l'usage d'aucune langue (317) ; il écrira qu'il a pu y avoir un temps où nous sentions sans juger (47). Aussi en disant avec raison, que presque tous les phénomènes idéologiques renferment des circonstances si multipliées et si diverses que l'on en porte des jugements tout diflerents, suivant l'aspect sous lequel on les a envisagés ; que, pour les connaître réellement, il faut les avoir considérés sous toutes leurs faces (407) ; que la difficulté est telle, qu'il faut être fort avancé déjà pour voir en quoi elle consiste (242), il n'hésitera pas à dire que les faits sont en nous, les résultats tout près de nous, le tout si clair que l'on a peine à comprendre comment tant de gens l'ont si fort embrouillé (15) (1). Après avoir reconnu la nécessité de l'idéologie physiologique, pathologique, infantile et comparée, il alTinnei'a que, « s'il ne s'est pas égaré», il a donné unejdée nette de l'instrument universel de toutes nos découvertes, de ses procédés, de ses effets, de ses résultats et du principe de toutes nos connaissances, ce qui n'était peut-être pas encore arrivé. Môme il croira que sa manière de décomposer la pensée satisfait à l'exphcation de tous les phénomènes explicables (228).

La première section de l'ouvrage, consacrée à la description des facultés intellectuelles, reproduit, avec plus de précision encore, certaines idées du grand Mémoire. La faculté de penser ou de sentir est la faculté d'avoir des idées ou des perceptions, sensations proprement dites, souvenirs, rapports ou désirs. Elle

(1) « Il suffit d'examiner en détail le mécanisme de nos opérations intellectuelles, pour voir qu'il n'est pas aussi compliqué qu'on l'avait cru d'abord (p. 3) ».

DE TRACY IDÉOLOGUE, (.RAMA[A1RIEN ET LOGiCIEN Ui

compi'tMid donc quatre facultés élémentaires, sensibilUé proprement dite, mémoire, jugement, volonté. Pour la première, D. de Tracy, comme Cabanis, tient compte des sensations internes, colique, nausée, faim, mal de tôte, fatigue, sensation de mouvement, etc. La mémoire ne nous apprend ni la cause, ni la manière dont se produisent les souvenirs, et sans le jugement, nous ne distinguerions jamais une sensation actuelle d'un souvenir. Quant au jugement ou faculté de sentir des rapports, il suppose deux idées ou groupes d'idées et n'en suppose que deux (1). La volonté, résultat de rorganisation comme les autres facultés, nous rend heureux ou malheureux, dirige les mouvements de nos membres, les opérations de notre intelligence, et se confond, plus que toute autre, avec le moi. Elle est le produit de nos désirs, et ceux-ci le résultat de nos jugements : le seul moyen de les régler, c'est-à-dire d'être véritablement moraux, c'est de porter des jugements justes et vrais (2).

Par ces quatre facultés se forment toutes nos idées ou perceptions composée^. Seul l'acte de la façultcrcle^entir est une idée simple. Si nous le rapportons à un être hors de nous, l'idée qui comprend l'action de sentir et celle de juger, est composée, mais particulière à un seul fait. Le souvenir de celle-ci se réveille-t-il à l'occasion de plusieurs autres faits semblables ? elle devient une idée générale, commune aux sensations du même genre, et dans laquelle n'entre aucune des circonstances particulières à chacune. Réunir plusieurs idées ou perceptions élémentaires c'est concraii^p ou former l'idée composée individuelle d'un être réel, pêche ou fraise. En retrancher les circonstances particulières à chacune, c'est abstraire pour former l'idée composée et générale. Les idées générales sont donc des manières de classer nos idées sur les individus, partant, de pures créations de notre esprit, dans lesquelles n'entrent que des sensations, des souvenirs, des jugements et des désirs.

A nouveau D. de Tracy pose la question soulevée dans presque tous ses travaux antérieurs. Si nos sensations, souvenirs, jugements, désirs, ne sont que des modifications de notre être, si nos idées composées se forment de ces éléments et sans

(1) La proposition n'a donc que deux termes; le jugement y est prononcé par la forme indicative ou affirmative qu'on donne au verbe être, et non par ce verbe qui fait partie de l'attribut. Il n'y a pas de proposition négative, parce que la négation ne sert qu'à modifier l'attribut.

f2) Cf. Descartes, Di-'>cours de la Méthode, part. 3.

aucune intervention étrangère, comment avons-nous jugé qu'elles sont occasionnées par des êtres qui ne sont pas nous? Y a-t-il des corps et comment le savons-nous ? Les sensations internes, les saveurs, les sons, les impressions visuelles, les sensations tactiles non accompagnées de mouvement, ne nous apprennent rien sur notre propre existence. Quand je meus mon bras, j'éprouve une sensation de mouvement ; quand le mouvement cesse par Tefifet d'un obstacle, j'en suis averti. C'est beaucoup, dit D. de Tracy, mais ce n'est pas assez, comme je l'ai pensé autrefois en m'avancant trop (1). Ne sachant pas encore que j'ai un bras ni qu'il y a des corps, je ne suis pas obligé, par ces changements de manière d'être, de reconnaître que ce qui fait cesser ma sensation de mouvement est un être étranger. En quel sens D. de Tracy modi(ie-t-il donc sa doctrine antérieure?

Dabord il fait appel à la volonté. Supposons une sensation de mouvement accompagnée du désir de l'éprouver : elle cesse tandis que le désir subsiste. J'apprends qu'il y a une existence qui s'oppose à mon désir : le désir est iiioi, ce qui lui résiste est hors de moi. Mais D. de ïracy avait soutenu que sans la motilité, nous n'aurions ni volonté, ni jugement. Il ne saurait plus l'affirmei' sans tomber dans un cercle vicieux. Aussi croit-il que la sensation, agréable ou désagréable, est unie au jugement par lequel nous sentons un rapport entre elle et notre faculté de sentir, que le désir irréfléchi de s'agiter, quand on éprouve une vive douleur, précède ou accompagne le premier de nos mouvements.

Ni D. de Tracy, ni aucun de ceux qui l'ont étudié, n'ont donné les raisons de ces changements. Après avoir lu Cabanis, on peut s'en rendre compte : « Cette manière d'envisager les objets, disait D. de Tracy, nous met sur la voie pour comprendre comment certaines circonstances de notre organisation, provenant de la différence des tempéraments, des âges, des maladies, ont tant d'influencer su nos jugements et nos penchants, pour concevoir ce que sont les déterminations instinctives ». Or Cabanis (2j fait sortir les instincts de conservation, de nutrition, etc., de déterminations propres aux systèmes nerveux, circulatoires et digestifs, en séparant nettement la conscience et les impressions : on peut donc vouloir ou avoir des désirs, sans connaître; tirer de la faculté de sentir, déterminations et idées. D. de Tracy, qui

(1) Cf. ch. V, § 2.

(2) Cf. ch. IV, § 2.

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v( demandait à la physiologie de l'éclairer », a mis ses opinions en accord avec celles de u son maître et ami », et Cabanis s'est déclaré ensuite pour lui contre Bii-an, parce que ses idées « sur oe sujet étaient depuis longtemps arrêtées ».

Alors en effet Biran. qui s'était cru et proclamé le disciple de l). de Tracy u en développant ses premières idées sur le rôle de ieffort, se plaint amèrement d'avoir été abandonné par son maître ». Des lettres inédites, des ouvrages imprimés après la mort de Biran, les œuvres de D. de Tracy, d'Ampère, de Degérando nous font assister à une discussion d'une importance capitale dans l'histoire de la philosophie. Cabanis est avec D. de Tracy, Ampère avec Biran, et tous deux changent bien souvent de théorie; Degérando combat D. de Tracy auquel il joint Biran et Cabanis. On voit clairement la différence des points de vue auxquels se placent D. de Tracy et Biran. Le dernier est spiritualiste et substantialiste : il veut passer des faits psychologiques aux essences et aux causes. D. de Tracy reste idéaliste et phénoméniste ou plutôt se place sur le terrain positif et répugne absolument à toute assertion métaphysiqui>. Il a été suivi par Thurol, Brown, Bain, Spencer, Mill, Taine, Bil)ol, landis que Biran a inspiré les éclectiques français (1).

Revenons aux Éléments. Par la sensaliou de mouvement et la volonté, on sait qu'il y a des corps. La première propriété que nous leur reconnaissons est la force d'inertie, qui suppose la mobilité et la force d'impulsion. De ces trois propriétés primordiales, D. de Tracy fait dériver, comme autrefois, l'étendue; de celle-ci l'impénétrabilité, la divisibilité, la forme et la figure (2), la porosité. Quant à la durée, elle peut appartenir à des êtres sans étendue, puisqu'elle vient delà seule succession de nos sensations; mais il n'en est pas de même delà durée mesurée ou du temps, qui vient du mouvement et de l'étendue, et qui, à son tour, combinée avec l'étendue, sert à mesurer le mouvement. Avec beaucoup de précision, D. de Tracy montre qu'une quantité

1) Sur 11- conseil de M. Paul Jaiiet, novis avous renvoyij l'exposition de ceUe intéressante discussion à notre Introduction au premier Mémoire de Biran sur l'Habitude. On peut consulter, pour \oir combien elle a encore d'intérêt, William James, flie Feeling of effort; Weuouyiei; Psychologie ralionnelle et Critique philosophique ipassim] ; A Bertrand, la Psychologie de l'effort.

(2) h. de Tracy disting-ue, comme le Pancrace de Molière, la figure de la forme. Kt qui mieux est, là distinction n'est pas à dédaigner : la forme connue par le tiict est toujours la même; la fii-'ure est Timpressiou qui produit cette forme sur notre œil, et varie selon les circonstances et les positions.

est mesurable, en proportion des divisions nettes et durables qu'on peut y introduire. Si l'étendue a éminennnent ces qualités, la durée, dont les parties transitoires et confuses nous sont rendues sensibles par le mouvement de la terre sur son axe, a pour unité le jour. Le mouvement, dont les parties sont analogues à celles de la durée, est représenté par l'étendue, et son énergie, mesurée par la durée. C'est précisément parce que l'étendue a des divisions faciles, précises, permanentes, parce qu'elle peut être représentée fidèlement sur une écbelle plus petite que nature, que Ton arrive facilement, en géométrie, à la vérité et à la certitude (1). Aussi les autres sciences atteignent à l'une et à l'autre, ou emploient le calcul, dans la proportion où les objets dont elles traitent sont réductibles en inesure de l'étendue. Par suite, c'est de la nature de l'objet, non de celle des opérations intellectuelles, que dépend le degré de clarté et de certitude des difTérentes sciences, mécanique, pbysique, médecine, sciences morales et politiques. L'analyse de nos facultés intellectuelles donne des idées plus nettes sur la nature des corps; elle devrait être l'introduction naturelle de la physique, comme de tous les genres d'études.

/ Le chapitre xi résume toutes les critiques que D. de Tracy I avait déjà adressées à Condillac et à ses disciples. Puis l'auteur examine les effets de la réunion de la faculté de sentir avec celle de se mouvoir. A la façon de Cabanis, en se montrant assez peu alfirmalif, il subordonne la faculté de penser à la motilité, et se représente en nous, non un principe actif et vraiment créateur d'une force absolument nouvelle, indépendante de toutes celles qui existent dans le monde, mais une force résultant d'attractions et de combinaisons chimiques, qui donnent naissance à un ordre de faits particuliers, pour rentrer bientôt sous l'empire des lois plus générales qui régissent la matière inorganisée. Tant qu'elle subsiste, nous vivons, nous nous mouvons et nous sentons. Nous ignorons comment s'exécutent les mouvements apparents ou internes qu'elle produit; nous ignorons et la nature du mouvement que suit la perception, et quelles différences séparent les mouvements qui précèdent des perceptions ou des souvenirs, des désirs ou des jugements différents. A son tour, la

(1) A. Comte, Cours de philosophie positive, 3c leçon : » La maUiématique a pour objet de déterminer les grandeurs les unes par les autres d'nprès les relations précises qui existent entre elles ».

DE TRAÇA IDÉOLOGUE, GKVMMAIIIIEN ET LOGICIEN 3'k\

faculté de vouloir agit sur la motilité. Mais les iiiouvemenls qui entretienneut et renouvellent la vie nous sont complètement inconnus, et partant, ne sont pas soumis à l'empire de la volonté. Ceux dont quelquefois nous avons, et quelquefois nous n'avons pas conscience, sont, dans le dernier cas, indépendants de la volonté; dans le premier, tantôt ils s'exécutent sans notre intervention, tantôt malgré notre volonté, tantôt ils sont volontaires. D'autres mouvements sont toujours volontaires; d'autres se font toujours malgré nous; d'autres sont toujours impossibles. Enlin ceux qui sont le plus soumis à notre volonté sont eux-mêmes le produit d'une foule d'autres mouvements internes qui ont lieu sans (jue nous le voulions, et même sans que nous le sachions. Ce sont, dit D. de ïracy, les résultats qui s'opèrent parce que nous le voulons, mais les mouvements qui y préparent s'exécutent d'eux-mêmes. Quant aux facultés intellectuelles, l'influence qu'exerce sur elles la volonté est proportionnelle cà l'iulluence qu'elle exerce sur les mouvements qui produisent perceptions, souvenirs, jugements, désir. Sur ce point, comme sur la question de savoir si la volonté e^t libre, 1). de Tracy reprend des idées précédemment développées, tout en s'atlachaut à montrer que nous n'avons tort ni de nous identifier avec notre volonté, ni d'attacher une extrême importance à celle des autres ou à leur moi, ni de parler de mérite ou de démérite, de punitions et de récompenses, « puisque la volonté influe, médiatement, par le pouvoir qu'elle a d'appli- (juer notre attention à une perception, de nous faire retrouver un souvenir, examiner un rapport ».

j-' Les quatre derniers chapitres conqdètent l'hist^oire deja pen- / sée avecl'étude des efifets que produitj^^enjTous, la fréquente répétition des mêmes actes, du perfectionnement graduel des. facultés intellectuelles dans l'individu et dans l'esprit par celle des signes. L'habitude est la source de tous nos progrès et de toutes nos erreurs; les signes, la plus précieuse invention des hommes. D. de Tracy reproduit, dans un ordre nouveau, et d'une façon plus précise, les doctrines du Mémoire sur la Faculté de penser. La loi de l'habitude (1), c'est que plus les mouvements sont répétés, plus ils deviennent faciles et rapides, mais moins ils sont perceptibles. Elle s'applique aux sensations,

'D C'est donc ;i Tracy et à Cabanis qu'il faut rapporter l'établissement des lois de l'habitude, et non à Biran comme le font MM. .lanet et Séailles (p. 378).

346 L IDÉOLOGIE UVTIONNELLE

aux souvenirs, où elle établit cette « liaison des idées, phénomène idéologique si important, dont l'observation a été si justement vantée, puisqu'elle jette le plus grand jour sur nos opérations intellectuelles, et qu'il n'est lui-même que la liaison mécanique ou chimique des mouvements organiques qui produisent nos idées (1) ». Elle s'applique aux jugements e,t aux désirs; elle rend compte de plusieurs laits incompréhensibles, nous fait voir que si un homme, dominé par un désir habituel, agit, pour le satisfaire, contre les lumières les plus évidentes de sa raison, c'est que les jugements réfléchis et nettement perçus sont combattus par d'autres, familiers et inaperçus (2); c'est qu'il s'exécute en nous, presque sinmltanémenl, une quantité incroyable d'opérations intellectuellps, dont nous n'avons pas conscience. Ainsi encore s'expliquent ces déterminations instinctives que lidéologie comparée étudierait avec tant de profit (3). Dès le premier jour, une foule de combinaisons se font chez l'animal, avec la rapidité qu'elles acquièrent en nous par l'exercice.

De même D. de Tracy montre encore combien le premier homme, né adulte et organisé comme nous, serait resté, en vivant isolé, au-dessous du sauvage le plus borné, puisqu'il n'aurait eu aucune langue et n'aurait pu profiter de l'expérience d'aucun être semblable à lui. Il indique les avantages des signes en faisant une place plus grande à leur rôle idéologique et en considérant la grammaire, l'idéologie et la logique comme une seule et môme chose. Distinguant avec raison les signes naturels des signes artificiels et volontaires, il soutient, comme autrefois, que nous commençons à penser avant d'avoir les signes artificiels qui provoqueront, dirigeront et fixeront la marche générale de l'esprit humain dans ses combinaisons et dans ses recherches. La question, s'il s'agit des signes naturels, sera ramenée à savoir si la faculté de sentir peut être séparée de celle dagir. Il conçoit, dit-il, un état où les mouvements internes qui produisent nos perceptions auraient lieu sans être accompagnés des mouvements apparents qui les manifestent, où nous penserions sans

(Il D. de Tracy continue Descartes et Malebranche, précède Spencer. Il n'est donc pas exact de dire comme .M. A. Bertrand (Rev. philos., juillet 1890, p. 8) : <i I). de Tracy a choisi la voie plus aisée, celle de la psychologie descriptive et déducti%e, et il s'est trouvé que le siècle s'est engagé dans la voie plus difûcile de la psychologie physiologique «.

('2) et (3) Cf. les ch. m et iv sur Cabanis,

UE TKACY IDÉOLOGUE, GRAMMAIllIEN ET LOGICIEN 347

signes (1 . Enllii. il voit fort bien que les signes partant de lorgane vocal, et s'adressant à l'organe de l'ouïe, sont les plus gén«''ralement usités, parce qu'ils sont les plus commodes et les plus susceptibles de perfection. L'effet le plus important des signes est de nous aider à combiner les idées élémentaires pour en former des idées composées et les fixer dans la mémoire, de se joindre aux mouvements internes qui ébi-anlent très peu le système nerveux quand il s'agit de perceplions purement intellectuelles, pour leur donner lénergie de la sensation dont ils sont cause; de devenir une sorte d'étiquette de l'idée, une formule que nous nous rappelons facilement, parce qu'elle est sensible et que nous employons dans des combinaisons nltéiieures, quoique nous ayons oublié la manière dont elle a été formée.

Le succès des Élémputs d'Idéologie fut aussi grand que celui des Rapports du physique et du moral (2).

Kant était alors célèbre en France : ses travairv, appréciés dès l'origine à Strasbourg par Muller et ses disciples, avaient attiré l'attention de Sieyès et de Grégoire, de B. Constant, de Degérando, de Prévost, de François de Neufchàteau et des écrivains

(1) C'est en ce seus que les recherches des psychologues POuteini)oraiiis ont résolu la i|nestiou. Voyez Kussmaul. les Troubles de la parole; Taine, de l'Intelligence; Kibot, les Maladies de la Mémoire; Ballet, le Lanr/afje intérieur, etc.

(2) '< Nous croyons, écrit Thurot dans la Décade, que ce livre fera époque dans l'histoire de la philosophie française ». D. de Tracy est pour lui le diirne interprète des sentiments des vrais philosophes et le promoteur de leur doctrine : il réunit une méthode lumineuse et un ordre parfait, une exposition très claire et très précise de ce qu'on sait de positif et d'essentiel, à la simplicité et à la fécondité de théories nouvelles sur Texistence du monde extérieur, sur les propriétés des corps et sur les signes. Ginçuené y voit une clarté et une méthode analytique qui font disparaître, de cette science encore nouvelle, tout ce qu'elle pourrait avoir ou de vairue ou d'obscur. Degérando, qui n'en trouve point exact le système général et combat l'hypothèse sur l'origine de nos connaissances, y signale un grand nombre d'observations fines et délicates, un style pur. élégant et facile. Si Prévost de Genève refuse de se servir, pour l'enseignement, des Eléments, — ce qui n'a rien d'extraonlinnire puisqu'il avait depuis dix ans arrêté le programme de son cours. — il reconnaît le mérite de l'auteur et croit que l'ouvrage, qui trace de nouvelles routes, est fait pour exciter rattention. Testime et lémul ition des hommes qui pensent. Même il signale, parmi les observations de détail, qui peuvent eu être détachées et exposées à part très utilement, la théorie de l'habitude « savamment suivie et déduite » par Biran. — Il faut remarquer cette assertion : pour Prévost, D. de Tracy est le véritable auteur de Il théorie de l'haljitude. — Enfin le volume venait à peine de paraître que déjà plusieurs professeurs célèbres le prenaient pour texte de leurs leçons, un grand nombre de jeunes gens, pour sujet de leurs études.

3i8 L'IDÉOLOGIE RATIONNELLE

de la Décade. Mercier, en le vantant emphatiquement, pour l'opposer à Locke et à Condillac ; Villers, en injuriant la philosophie et la révolution françaises, n'avaient pas réussi à hii aliéner les sympathies; l'Institut le plaçait fort honorahlement parmi ceux entre lesquels il choisissait un associé étranger (1). Quand parut la traduction de Kinker, « un des ouvrages les plus utiles pour l'avancement de la philosophie rationnelle », D. de ïracy entreprit d'examiner le kantisme et lut le 7 floréal au X un Mémoire considérable sur la Métaphysique de Kant (2), qu'il avait étudiée en outre dans la version latine des écrits de cet auteur. « En Allemagne, dit-il, on est kantiste comme on est chrétien, mahométan, brahmaniste, comme on était platonicien, stoïcien, scotiste, thomiste ou cartésien. En France, il n'y a aucun chef de secte, on ne suit la bannière de personne, chacun a ses opinions personnelles et, s'il y a accord sur plusieurs points, c'est sans qu'on en forme le projet. Quand les Allemands disent que nous sommes disciples de Condillac, comme ils sont kantistes ou leibnitziens, ils oublient que Condillac n'a ni dogmatisé, ni créé un système, ni résolu aucune des questions de psychologie, de cosmologie et de théologie dont les Allemands composent la métaphysique; qu'il n'y a peut-être pas un seul de ceux qui, comme lui, se bornent à examiner nos idées et leurs signes, à en chercher les propriétés, à en tirer quelques conséquences, ([ui adopte ses principes de grammaire, qui soit pleinement satisfait de son analyse des facultés intellectuelles ou de ses théories sur le raisonnement. On ne tient pas compte de ses décisions, mais de sa méthode. Cette méthode conduit, d'un pas lent mais sûr, dans toutes les parties des connaissances humaines, .ceux qui observent scrupuleusement les faits, qui n'en tirent qu'avec pleine assurance des conséquences, qui ne donnent jamais à de simples suppositions la consistance des faits, qui ne lient entre elles que les vérités qui s'enchaînent tout naturellement et sans lacune, qui avouent leur ignorance et la préfèi'ent à toute assertion qui n'est que vraisemblable ». C'est cette méthode, rigoureuse et véritablement scientifique que, sans l'avoir toujours suivie lui-même dans Vldéolorjie, I). de Tracy

(1) F, PicHvet, la Philosophie de Kant en France de 1778 à 1814.

(2) De la Mé ta phy signe de Kant, « ou observations sur un ouvr.ige intitulé Essai d'une exposition succincte de la critique de la Raison pure », par J. Kinker, traduit du hollandais par J. le F. 1801. Ce mémoire, dans le IV<^ volume des Mémoires de rinstilul national, va de la page S44 à la page COG.

DE Tlî.VCV IDÉOLOGIE, (iJlAMMAIlUEN ET LOGICIEN ;iii)

coinpaiv à la (.loctrine de Kanl. Sans doute, dit-il, dans mi langage qui rappelle l'éludiant de Strasbourg. Tami de Sieyès el de Grégoire. Kant est un philosophe très distingué, auteur d'ouvrages qui ont contribué au progrès des lumières et à la propagation des idées saines et libérales. Il est très considéré en Allemagne, où les honnnes les plus habiles se font honneur d'être ses disciples; mais on ne dit pas qu'il soit un savant observateur. On annonce sa philosophie comme un vaste système ((iii embrasse la métaphysique, la morale, la politique, toutes les parties de la philosophie rationnelle, le monde intelligible comme le monde sensible. Or, on nous avoue, tout en lui reconnaissant éminemment le talent d'écrire, qu'il y a des obscurités dans ses ouvrages; n'est-ce pas une forte présomption contre ce système, dont la solidité semble déjà douteuse en considérant l'imperfection connue de la science? Sa doctrine, dil-on, est une rénovation complète de l'esprit humain ; elle doit donc reposer sur une idéologie plus parfaite que celles qui l'ont précédée et c'est son idéologie seule qu'il faut étudier et connaître pour en juger. C'est ce qu'a pensé d'ailleurs Kinker qui explique, de la pbilosophie de Kant, sa Critique de la raison pare et, dans celle-ci. surtout sa doctrine idéologique. Or, il considère la sensibilité comme passive, par oi)position à l'tMitendement qui serait actif, ce qui est le contraire de la vérité. Il parle des objets sensibles comme de choses extérieures à nous, tout en répétant que la sensibilité fournit à l'entendement toute la matière de ses conceptions, sans expliquer qu'il y a des impressions qui viennent de nos organes intérieurs et des fonctions vitales, comme des impressions venant des objets extérieurs ; qu'il y a des souvenirs ou perceptions d'impressions passées. Si les limites et les propriétés de la sensibilité sont mal déterminées ou présentées d'une façon inexacte et vague, l'entendement est plus mal traité encore. C'est, dit-on, en omettant la faculté déjuger, qui est pourtant élémentaire et radicale, la faculté de former des conceptions. Ojc'est là l'œuvre, non d'une faculté particulière, mais de plusieurs facultés distinctes. La raison est dite la faculté de conclure du général au particulier, ce qui serait, en supposant qu'une telle faculté pût exister, l'inverse de la raison, puisque c'est toujours des idées particulières que nous nous élevons aux idées générales. Toute cette analyse est donc imparfaite et ne peut conduire à rien de solide.

A coup sûr on peut admettre qu'il n'y aurait ni percei)tion, ni connaissance s'il n'y avait des êtres sentants et des êtres sentis, que la perception et la connaissance seraient autres si ces êtres étaient eux-mêmes différents, mais non qu'il y a une connaissance dérivant de Tapplication de ces facultés aux objets. On dit que la connaissance du mécanisme du moulin est une chose différente de celle de la matière moulue, et que toutes deux sont nécessaires pour avoir la connaissance complète de la farine. Soit, mais il y a dans la production de la farine deux agents nécessaires, le moulin et le grain ; l'un fournit la matière^ l'autre produit et détermine la forme, mais cela ne fait pas deux espèces de farine. Le moulin tout seul ne fait pas plus de la farine pure, que le gi-ain tout seul de la farine d'expérience. Il faut leur concours pour faire de la farine réelle.

L'explication de la sensibilité ne fournit que l'application précise et nette de principes qu'on n'a pas prouvés. On présente l'espace et le temps comme des formes dont notre cognilion revêt les phénomènes et non comme des attributs des choses en elles-mêmes; tandis que notre cognition ne revêt ni les phénomènes ni les choses d'aucune forme, n'impose des lois à rien, mais observe les choses, remar([ue les phénomènes qu'elles présentent et reconnaît les lois qu'ils suivent. Voilà à quels résultats on aboutit, en s'appuyant sur des principes abstraits, et non sur des faits, et en croyant que les idées générales nous donnent les moyens de juger des idées particulières !

De même on parle de lois ou de formes de l'entendement auxquelles doivent toujours se rapporter tous nos jugements possibles; on affirme que supposer à notre âme la faculté de lire dans l'avenir est logiquement possible, parce que, considérant les formes des propositions et des syllogismes comme les lois et les propriétés de la pensée, on a pris l'écorce pour l'arbre, égaré l'esprit humain et retardé le moment où il connaîtra ses véritables procédés (1).

Enfin l'obscurité augmente quand il s'agit de la raison, quand on parle d'idée généralité, constituée loi et loi universelle de la raison humaine, quand on parle d'une raison pure qui tire de son propre fonds des conceptions, des principes indépendants

(1) '< C'est ce que je développerai, ajoute D. de Tracy, et prouverai complètement d.ins ma Grammaire et ma Logique ».

DE TRACY IDÊOLOr-lE, GKA.MMAIIIIEN ET LO(.ICIEN ;;.M

tU^ la sensibilité et cle reiileiulenienl. JN"est-il pas manifeste qnil n'y a rien d'inné en nons que nos moyens de connaître (1)^ et que c'est l'ignorance de la façon dont se forment nos idées générales qui fait croire qu'elles existent dans notre intelligence antérieurement à tout, qui les fait prendre pour des types innés, comme les classifications que nous en formons pour les lois qui président à leur naissance? Kt comment prouver, eu forme, que les trois sciences dont on compose la métapiiysique sont impossibles et illusoires, que les idées pures de lame, de l'univers et de Dieu sont indispensables à notre raison pour remplir sa destination ?

Il n'y a qu'à se féliciter, envoyant tout cela, d'avoir toujours soutenu que Ykléologie est une chose totalement différente de la métaphysique. Les Grecs ont été médecins, poètes, orateurs, artistes, mathématiciens, mais ils n'étaient pas idéologistes, et l'on sait combien ils étaient métaphysiciens. Aristote, un des plus beaux génies qui aient honoré l'espèce humaine, n'avait pas assez. de faits observés pour traiter l'histoire intellectuelle de l'homme. Il crut que les formes du raisonnement, effets des opérations intellectuelles, en étaient les causes ; la vraie science de la pensée, peut-être prête à naître, fut étouffée dans son germe. Quand Bacon sentit et proclama qu'il fallait refaiie l'esprit hunidin, il ne put y réussir avec tout son génie. Descartes et Malebranche ont fait, pour créer la science de l'esprit humain, des efforts sublimes, mais souvent infructueux, parce qu'ils ont voulu construire un système dont ils n'auraient pu que préparer les bases. Les philosophes allemands sont dans le même cas. Ils sentent, tout en conservant des vestiges, des habitudes et des préjugés de l'ancienne doctrine de l'école où ils ont été élevés, qu'il faut étudier l'esprit humain dans ses opérations. Mais ils ne connaissent pas les observations faites en France, ils ne tiennent jamais compte de nos organes, des signes du langage, des méthodes de calcul et prennent l'esprit humain pour un être abstrait; ils supposent plus qu'ils n'observent, et, ignorant comment se forment nos idées, croient que les plus générales sont la source et le principe de tout. Ils ne connaissent pas même Condillac, car ils ne citent jamais la dernière édition de ses œuvres. Ils n'ont guère étudié que le Traité des Sensations,

i\.] Lisez comment Laromi^uière expliijue les idiies innées de Descartes et vous verrez combien cette interprétation est voisine de la doctrine de D, de Tracy.

recueil de conjectures qu'on aurait grand lorl de prendre aujourd'liui pour modèle, lis ne recourent ni à la première partie de la Grammaire, ni à VArt de penser, de raisonner, ni à la Logique, ni à la Langue des calculs, où l'esprit humain est aux prises avec les instruments qu'il se crée ou dont il se sert et avec les sujets auxquels il les applique, ni au Traité des sijstèmes, chef-d'œuvre dans lequel ils se trouveraient complètement réfutés à l'avance. On ne sera jamais idéologiste sans être physiologiste, et par conséquent physicien et chimiste, sans être grammairien et algéhriste philosophe (1). C'est en France seulement qu'on est près de savoir complètement, par théorie, en quoi et pourquoi on a raison ou tort ; qu'on voit le plus de méthode dans les livres et dans l'enseignement, de clarté dans le style, de sûreté dans les vecherches, et qu'on a travaillé avec le plus de succès en ces derniers temps à perfectionner la théorie idéologique dont Bacon, Hobbes, Locke et Newton ont jeté les fondements.

D. de Tracy défendait donc énergiquement, dans ce Mémoire, la philosophie et la méthode scientifiques ; il opposait aux doctrines de Kant ses propres doctrines, non sans indiquer en plus d'un endroit les points faibles du système adverse: il faisait, pour l'école empirique, avec autant de talent, sinon avec autant de succès, ce qu'a fait de nos jours Stuart Mill dans la Philosophie de Haniilton.

Au moment même où D. de Tracy lisait son travail sur Kant, il trouvait dans lexamen des Mémoires envoyés à l'Institut pour répondre à la question de l'influence de l'habitude, de nouvelles raisons de proclamer la supériorité de la philosophie française. Dans celui de Biran qui réunit tous les suffrages, D. de Tracy signalait, pour sa lucidité, le chapitre des sens ; pour ses très bonnes observations celui qui traitait des idées superstitieuses ; pour ses beaux développements celui où étaient examinés les dangers que nous font courir l'inexactitude de l'esprit humain et sa facilité à s'égarer, ainsi que les moyens de s'en garantir. Si le dernier chapitre, disait-il, est le plus satisfaisant et le plus lumineux de tout l'ouvrage, c'est que l'auteur a bien trouvé le fond de son sujet et bien choisi son point de départ.

Pour être idéologiste, disait D. de Tracy, en terminant son

(1) Remarquons ces assertions pour être sûr une fois de plus que les idéologues unissen la philosophie aux sciences.

t). DE TKACV IDKOLOr.UE. CRAMMAIRIKN ET EOGICIE.N 353

^léiijoii'e sur Kant, il faiil élrè gi'amiiiaiiieii philosoplKi; pour reniplii- cette dernière condition, il faut connaître plusieurs langues. Il ajoutait au début de sa Grammaire (1), que c'est une science immense ; qu'il faudrait se livrer à des recherches vraiment etl'rayantes. si Ion ne voulait laisser échapper aucune des vérités granuuaticales. A quelles éludes s'était-il livré pour composer son ouvrage? Il savait le latin et le grec, peut-être l'anglais et litalien, mais non l'allemand. Il avait étudié les grammaires françaises de Condillac, de Girard, de Devienne; italiennes de Corticelli et de Bencirechi ; allemandes de Gotschedt et de Junker ; anglaises de Siret et de Mather-Flint ; les ouvrages de MM. de Port-Royal, dont on ne peut assez admirer les rares talents et qui ont proclamé que la connaissance de ce qui se passe dans notre esprit est nécessaire pour comprendre les fondements de la grammaire ; de Dumarsais, le premier des grammairiens ; de Beauzée, de Warburton et de Caylus, de Duclos et de Court de Gébelin, de l'abbé d' Olive f., de Hnrne-Tooke qui réduit à sa juste valeur sou compatriote Harris, un moiuent si vanté ; les excellentes notes que Thurot a jointes à sa traduction de Harris, qui sont autant de dissertations souvent précieuses et toujours très supérieures au texte ; le Voyage en Syrie et la Simplification des laiif/aes orientales de l'excellent observateur Volney. Chez tons ces auteurs il a cherché un certain nombj'e de renseignements sur le suédois, l'hébreu et les langues orieutales, sur le basque et le péruvien, sur les hiéroglyphes ethi langue chinoise: mais il ne semble pas avoir connu le remarquable ouvrage du président de Brosses sur la Formation mécanique des langues. Enfin, un homme de beaucoup d'esprit, son confrère Laromiguière lui a dit, avec raison, qu'on ne comprend jamais bien une chose, quand on ne voit pas comment elle a pu être faite, réflexion fondée sur une profonde connaissance de nos opérations intellectueUes, qui lui a fait attacher le plus grand intérêt à éclaircir complètement l'origine du langage et celle de l'écriture.

M. Ribot, parlant de la grammaire générale de James Mill (-2i,

n, Le l'.l tliermidor an ii, Cabanis écrit à, Riraii : ■■< .Mon iion voisin Trary \ient de puiilii>r sa linunmaire. J'en trouve l'analvseplus iiiofonde et la marcliepliis ferme que celle de son Idéologie; eela fait un bel ensemble et t|u:ind il aura fait sa Lof/igue, ce sera un tout excellent ; il fera époriue dans l'iiisluiie de la sfieni'e .le rentendemenl ». (Lettres inédites, collection E. Naville.) il P\ycliolof/ie aiif//((ise, p. (it s<|c[.

IMCAVKT. .)■!

354 L IDÉOLOGIK RATiONNELLt:

remarque qu'une longue exposition de doctrines, Jiieu dépassées depuis lépoquc où écrivit l'auteur, serait inutile; que le xvm'' siècle traite le langage à la manière de la logique et non do la psychologie, que les explications données ainsi sont tout au plus applicables à la famille des langues aryennes. On n'en peut dire tout à fait autant de celle de D. de Tracy, puisqu'il a consulté plus de documents et suivi une méthode plus compréhensive. Mais il est évident que les progrès considérables de la ])hilologie comparée nous font une obligation de ne parler de cet ouvrage que dans la mesure nécessaire pour montrer que, en grammaire comme en psychologie, D. de Tracy fut un novateur, souvent heureux, et que la philosophie Iraiiraise eût bien fait de continuer sur ce point, et en bien d'autres, la tradition des idéologues, quitte à la modifier et à la compléter par les découvertes des philologues, comme par celles des physiologistes (1).

Dans rintioduction, l'auteur, tout en recoimaissantles services rendus parles anciens, par Poil-Royal, Dumarsais et Condillac, se montre beaucoup plus sévère pour eux que Cabanis : tous ont fait la théorie des signes avant d'avoir fixé la théorie des idées. A lindépendance des anciens, il faut, pour faire de vrais progrès dans la connaissance de l'homme, joindre la science et la réserve des modernes : c'est le caractère de l'ère française qui fait prévoir un développement de raison et un accroissement de bonheur, dont on chercherait en vain à juger par l'exemple des siècles passés. Aussi D. de Tracy, à qui la suppression de la seconde classe de l'Institut et des écoles centrales n'a pas fait perdre confiance, soutient, comme Cabanis, que l'esprit d'analyse n'est nullement un signe de décadence et d'épuisement du génie. Il fait remarquer d'ailleurs qu'une analyse n'est complète que si Ion a accompli avec succès ces deux opérations, décomposition et recomposition, dont lune est la base, l'autre la preuve (2). Enfin il croit que sa grammaire aura un avantage précieux, celui de commencer par le commencement, et de faire suite à un traité d'idéologie (3).

(1) M. Bain est l'auteur d'une irammaire fort estimée.

(2) Voyez F. Picavet, Introduction au Trailé des scnsalionn do Coudillac.

(3) Des six chapitres qui composent rouvrag-e, U' premier traite de la décomposition du discours dans quelque langase que ce soit ; le second, de la décomposition de la proposition dans tous les langages, m is principalement dans le langajj'c articulé et spécialement dans la langue française; le troisième, des élémeuts de la proposition dans les langues parlées et spécialement dans la langue française ; le quatrième, de la syntaxe ; le cinquième, des signes durables de nos idées et spé-

h. DE Tii.u:\ ii)K()LO(;le. grammairien et logicien

l.e langage, à rorigiiie, ua de signes que ceu.v qui représeuleut des impressions composées de plusieurs perceptions, c'est-à-dire un jugenienl tout entier. Les animaux n'ont que ce langage ; chaque geste, chaque cri est l'expression simultanée de deux sensations liées par un acte de même nature que celui de juger. C'est, disait Tliurot, « un aperçu juste, neuf et heau que celui de cette dilVérence essentielle (U: la facullt' du langage, dans riiomme et dans les animaux ». L'essence du discours ou de toute émission de signes, est d'être composée de propositions ou d'énonciations de jugements. Primitivement, la proposition est exprimée par un seul signe : telles sont encore les interjections dans notre langage articulé (1). Ku décomposant la proposition on y trou\e, comme pren)ier élémenl, le iio?n qui exprime les idées ayant une existence propre. Le second, le signe de l'idée j.elative ou attributive, n'est pas l'adjectif, parce que l'idée exprimée par ce dernier doit bien appartenir à un sujet, mais n'est pas indi(|uée comme lui appartenant actucAlcmeiit. Le mol étant, eii.itant, exprimant seul l'idée d'existence, peut seul la donner quand il est uni avec eux. Les verbes, produit de l'union do étant avec les autres verbes, forment le second élément du discours (-2).

Au nom et au verbe, foi'ine essentielle de la proposition dans toute espèce de langage, les langues parlées joignent des signes accessoires. L'interjection donne, par sa décomposition, les noms et les verbes, les deux signes élémentaires trouvés par la déconi" position de la proposition. Au premiei' rang des signes utiles se placent les adjectifs qui modilient l'idée, tantôt dans sa compréhension, tantôt dans son extension. Parmi ces derniers rentrent les noms de nombre, plusieurs pronoms et les articles. Les prépositions dérivent de noms ou dadjectifs; elles lient les noms, les verbes, les adjectifs avec une idée subordonnée et complémentaire. Devenues syllabes désinentielles, elles forment, dans certaines langues, les cas des noms ; dans toutes, la basque et la péruvienne exceptées (3), les personnes, les nondjres, les modes

ci;ilement de l'éciilure proprement dite ; le sixiénifl, delà création d'mic lauijue p-jrfaite et de raméliorjtiou «te nus langues vulgaires.

'3) A remarquer, pour se rendre compte des recherches « positives » de ces hommes tu qui l'on ne voit qin' i\v pur.s théoricieas.

;{5G L'IDEOLOGIE RATIONNELLE

et les temps des verbes ; iucorpoj'éus aux mots, elles servent à constituer les composés et les dérivés des radicaux. Les adverbes expriment une préposition et son régime; les conjonctions une proposition entière, mais nayant pas un sens absolu. Toutes renferment la conjonction (iiu-, qui pourrait être considérée comme la conjonction unique, de même que être est le seul verbe. Les adjectifs conjonctifs, appelés d'ordinaire pronoms relatifs, sont composés de la conjonction que et de Tadjectii' déterminatif le ou il, dont ils cumulent les fonctions.

La syntaxe, qui enseigne à réunir les signes, étudie la place ([uon leur donne (construction), certaines altérations qu'on leur fait subir (déclinaisons) et Linvention de certains signes destinés à marquer le rapport des autres entre eux (ponctuation). La construction est naturelle, quand le signe de Lidéc dont on est affecté le plus vivement, précède tous les autres ; directe, quand les signes sont placés de manière à représenter Lenchaînement des idées, lorsqu'on forme un jugement. Partant, la construction inverse peut être une construction naturelle, tout en demeuj-ant profondément distincte de la construction directe.

IjCS conjugaisons rentrent dans les déclinaisons; les verbes ont trois modes, adjectif, substantif, attributif. Ce dernier comprend l'indicatif, auquel il faut joindre le conditionnel et le subjonctiL Les temps de l'indicatif et du conditionnel se ramènent à douze, formant deux séries; lune qui a un présent et cinq passés, l'autre un futur et cinq passés. La piemièi-e a rappoil à l'existence positive, la seconde à l'existence éventuelle. Les trois l)remiers temps de chacune \jc suif;, j'ai été ou je fus, j'ai eu été ou feus, etc., — je serai, j'aurai été, j'aurai eu été — sont absolus parce qu'ils n'indiquent que leur rapport avec le moment où l'on i)aile; les trois derniers — j'étais, j'avais été, j'avais eu été — je serais, j'aurais été, j'aurais eu été — sont i-elalifs, parce qu'ils expriment, outre leur rapport avec l'acte de la parole, un rapport de simultanéité avec une autre existence. Quant au subjonctif, c'est un cas oblique du mode attributif, où l'existence, subordonnée à une autre, ne doit pas être distinguée en positive et en éventuelle: il n'a que six temps répondant aux deux séries précédentes.

Comment, des signes fugitifs et transitoires de nos idées, sont sortis les signes permanents et durables? En attachant une ligure peinte ou tracée à chacun des mots du langage parle, on

I). I)K TllACV llMOL()i;iK, (ÎIS AMMMIilKN 1. T I.OCICIKN .'mT

a une (M'i'itiiro liit'r{\i;l\ i)lii([iio"oii s) iultoli(|iit'. Km peignant les sons distincts (lui composent chaque mot, (»n a mie éciilure syllabi(iuo on alpliabétiipie. Dans les deux: cas, on substitue dos signes dui-abU^s et lixes à des signes transitoires et passagm's. 3Iais réci'ilurc symbolique ne peut indiquer les changements de la langue parlée et ne peut être interprétée sûrement, quand le mot s'est perdu. Sil y a (pialie-viiigt mille caractt^res dont les lettrés cbinois ne connaissent guère plus de ([uinze mille, le surplus est rindiM-hitlVabie peinture de mots perdus dans les révolutions de la langue. Si l'on trouve, chez les peuples à écriture hiérogl\ phiqm\ des connaissances incompatibles avec ce système d'écriture, qui a pour conséquences l'abrutissement de la masse du peuple, le manque de progrès chez les lettrés et de connnnnication avecles étrangers, la perle des connnaissances et le respect superstitieux de l'antiquité, etc., c'est qu'elles leur viennent d'un peuple dont le nom et le pays sont encore ignoi'és. 3Iais pour savoir en quoi consiste l'écriture, il faut connaître la parole. A côté des voix, représentées par les voyelles, et des articulations figurées i)ar les consonnes, I). de Tracy place trois autres propriélt's des sons dont les grammairiens ne disent rien: la dm-ée, le ton, b? timbre. Pi'ononce-t-on la voyelle a, on lui attribue une certaine dui'ée, on trouve le son plus ou moins bref, plus ou moins aigu, on distingue une articulation simple dans nmoui\ modifiée par une aspii-alion très sensible dans Jinrlir. Si les aspirations sont de vraies articulations ({ui se retrouvent dans toute voyelle, on reconnaît, par contre, dans la prononciation d'une consonne une voix ou schéva, véritable e muet plus bref que les voyelles les plus brèves. Un son ne peut pas plus exister sans l'articulation, la voix, le ton, la durée, qu'un corps sans figure, grandeur et pesanteur. Qui prononce a supplée le ton. l'articulation et la durée; qui prononce h supplée voix, durée et ton. Faute d'avoir remonté jusqu'aux premiers faits naturels, les grammairiens n'ont compris ni l'origine des langues, ni celle de l'écriture. En tenant compte de l'analyse précédente, on explirjue aisément cette dernière par la musique. D'abord les tons sont en petit nombre, et chacun d'eux est représenté par un signe, par une note dont on trouve la trace dans des monuments très anciens. Puis on note la durée des sons. En solfiant les signes, on y ajoute articulations et voix. De même qu'on avait inventé les notes pour représenter le ton et la

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