i)K()i.(M;ir: 1{ationm:u.k
(liir(''e, on inventa les consonnes el les voyelles pour figurer l'articulation et la voix; puis on ajouta des accents pour marquer l'élévation, la quantité, cest-à-dire des signes exclusivement affectés d'abord au son musical. En procédant ainsi, on trouve que la représentation séparée de chacune des qualités du son exige, si on ne veut rien laisser à deviner, pour les articulations, vingt consonnes (1); pour les voix, dix-sept voyelles (2); pour les tons, deux accents qui marquent les extrêmes, aigu et grave, en laissant sans signe les moyens; pour les durées, les chiffres I, 2, 3, i, indiquant les temps que chaque son doit durer de plus que les plus courts ou schêvas. Avec ces quarante-trois signes, on aurait un alphabet à peu près universel. Si un corps savant reprenait ce travail pour déterminer avec exactitude le nombre des articulations, des voix, des tons, des durées et les signes qui les représenteraient; s'il faisait imprimer plusieurs bons morceaux, prose et vers, avec cet alphabet, la saine ])rononciation et la vérilable prosodie seraient fixées aAec toute la précision possible. Si l'on imprimait de même différents moiceaux de langues étrangères, en créant au besoin quelques caractères de plus, on aurait un alphabet vraiment complet, une orthographe réellement digne de ce nom, un monument encyclopédique de l'état actuel de la parole et de sa i-eprésentation fidèle (3\ Serait-il possible d'instituer, après un alphabet universel, une langue véritablement universelle? Pas plus qu'en 1798, D. de Tracy ne croit qu'on peut établir une langue universelle pour l'usage vulgaire ou pour l'usage scientifique, ni qu'elle fût, dans ce dernier cas, sans inconvénient, puisque, si elle unissait les savants de tous pays, elle rendrait difficiles leurs conuuunications avec leurs concitoyens ; ni enfin qu'il soit possible de créer une langue parfaite. Toutefois, il indique certaines modifications
(1) M, n, gn, ilL h, i\ d, 7, /, z. /. / (aspiration de amour), p, f, /, /.-, /•, .«.■, c/i, li (héros).
(2) Deux a, paUa et pâté; trois <?, tète.tette, té; trois eu,']Qn ut jeune, beurre et jeune, je, me, tombe; deux 0, hotte et hôte ; uu /; lui ii; un ou; quatre nasales, nu, ein, un, on.
(3) C'est à la classe de grammaire et de littérature française, c'est-à-dire à celle qui redeviendra l'Académie fr;inç ise, que D. de Tracy s'.idresse, avint M. Louis Havet, <( pour rép ndre et ûxer l:i saine prononciation et lu vr.àe prosodie de notre langue ». Voyez Louis Havet. la Simpli/icalion de l'orthof/raphe. On peut remarquer que les recherches positives, recommandées par D. de Tr 'cy. ont été reprises. On a essayé de créer l'alphabet anthropologique : Coudereau, liulletin de la Société d'anlhropolo;)ie, 187o, Wheatstone, Faber ont fabrifpié des machines propres ù nous faire connaître le mécanisme de la voix humaine.
n DE TRACV ll)i:OI,OGlE. GRAMMUllIKN ET r.Or.ICIE.X .TIO
que clevraieiU subir les langues actuelles pour devenir moins imparfaites et quil peut tHre intéressant de rapprocher de celles qu'ont proposées les modernes réformateurs. Il voudrait des mots composés selon la vraie série des idées ; une syntaxe aussi simple que possible; une construction pleine et directe; des subslanlils sans genre, dont les nombres fussent marqués par des adjectifs, les cas par des prépositions; des adjectifs invariables; un seid verbe, b' verbe être, avec trois modes et douze temps au mode adjectif; un seul présent au mode substantif; un présent au mode attributif avec six terminaisons pour marquer les trois personnes et les deux nombres; la conjonction t/ur, servant de radical à toutes les conjonctions, et séparable do l'adjectif dans des adjectifs conjonctifs (1).
Nous avons vu comment Cabanis appréciait le nouvel ouvrage de son ami. Thurot, qui y consacrait trois articles dans la Drcade, n'était pas moins enthousiaste. Il le trouve, lui aussi, supérieur, à plusieurs égards, dVJdt'ohf/ic. Toutes les idées fondamentales, approfondies, simpliliées et ra|)prochées lui semblent propres à accélérer et à assurer la marche de l'esprit humain dans sa carrière indéllnie; des observations \ raies et importantes, antérieurement incomplètes et isolées sur la grammaire, sont liées, éclaircies et conlirmées par beaucoup d'observations nouvelles, rattachées à des principes simples et féconds par une méthode employée avec toute la sagacité imaginable. Et les idées qui lui appartiennent en propre, en forment incontestablement, selon Thurot, la partie la plus oiiginale, la plus intéi'essante, la plus utile et la plus consitlérable. De même Biran, tout en discutant les théories de Vlilcolor/ie, fait de la (irammaire le texte de ses méditations, et trouve admirable l'essai sur les signes permanents de nos idées : « Que les érudits de notre Académie des inscriptions {?," classe;, s'écrie-t-il, viennent encore nous dire que lidéologie n'est bonne à rien » (2; I Ajoutons que l'ouvrage soulève plusieurs des questions qu'agitent aujourd'hui les philologues, avec des documents infiniment plus riches, ou les psychologues, en s'appuyant sur une physiologie pour laquelle tout n'est plus ténèbres, et que la méthode suivie par l'auteur, trop souvent hypothétique, se rapproche, par moments, de l'obser-
(1) D. de Tracy Ta plus loin que M. Louis Havet, sans négliger comme les auteurs du Tolapiik le rapport des idées et des mots.
(2; Lettres inédites connnuiiiqiiées par M. N'avilie.
;î(;(( LIDKOLOGIK HATIONNKM.i:
valioii scientifique et positive. Aucun aalre n"eàt été plus propre à donner aux grammairiens le goût de l'idéologie ; aux philosophes, le goût d'études si utiles pour la connaissance de J 'homme (d).
L'année même où paraissait sa Grammaire, I). de Tracy se liait avec Biran, venu à Paris pour l'impression de son Mémoire. Au printemps de 180-4, il écrit à Fauriel que le tahleau des folies humaines que Degérando vient de tracer, avec tant de complaisance, lui donne la tentation de s'occuper de nouveau de ces rêveries : « Je vois toujours plus, ajoute-l-il, que c|ui en sait trois ou quatre en sait mille » 1^:2). A la Ihi de l'année, il donne une nouvelle édition de Y Idéologie. Il ne faudrait pas le prendre au mot, quand, dans son Avertissement, il afiirme qu'il n'a que réimprimé la première. Il y a introduit, a-t-il soin d'ajouter luimême, des notes et des éclaircissements qui paraîtront importants à ceux qui approfondissent le sujet. Thurot, qui présenta le livre aux lecteui-s de la Décade, y signalait d'heureuses améliorations et la refonte entière du chapitre vu sur l'existence (3i.
D. de Tracy n'a encore rien perdu de sa confiance; il a une sécurité entière dans la solidité de ses principes. L'existence de la section d'analyse, dans l'Institut national, et d'une chaire de grammaire générale, quoiqu'elle ait eu une durée très courte, lui semhle avoir donné aux esprits une « impulsion prodigieuse et qui ne s'arrêtera point ». En août 1804, il écrivait à Biran: « Il se fait en ce moment de helles choses en grammaire générale exphquée et en grammaire comparée. Le feu sacré ne meurt pas;
(1) Voyez Rihot, PA7/c/io/o,r/('e anglaise, artide sur James Mill, etc. Les travaux de D. de Tracy oui été continués par Fr. Thurot, dont le neveu a été aussi connu rouinu' jdiilosoplie que comme philologue ; par CnrdaiUnc. au([uel on a attribué plus d'une fois des théories qu'il n'avait fait que reprendre chez les ideoloirues. Cf. ch. viii, § i.
(2) Sainte-Beuve, Fauriel, p. 184.
(3) Une note de trois pages, placée à la fin du chapitre iv, montre que n. de Ti'acy est occupé à rédiger sa Lor/ique, on il doit étabUr que l'idée exprimée par l'attribut est plus générale que celle dont le sujet est l'expression. Ailleurs, parlant de l'habitude, il déplore lîi perte de Urai)arnand et constate ([u'nn é]irouvc, en idéologie, ce qu'on a éprou\é en chimie, où les él^'uients les jilus grussiei'S avaient été seuls d'abord remarqués, tandis que les plus subtils échappaient à rohservation. Puis dans une note de dix pages, où il cite le Mémoire de Biran sur Vllabllude, '< un des meilleurs ouvrages ((ui aient jamais été écrits sur ces matières», il établit la dittérence qui sépare la langue algébrique des autres lanirues et conclut qu'on ne peut la transporter dans d'autres matières, qu'on ne peut en domjer les piopriétés aux autres langues, ni produire, par des formes syllogistiques, le même effet qu'avec des formules algébriques. Enfin il supprime la longue récapitulation qui terminait la première édition et la remplace par un E.rfrait raisonné, servant de table analytique, « plus propre à montrer l'enchaînement des idées et à en faii-e sentir le faible, si elles étaient mal fondées ou mal sui\ies ».
n. m: tuacv idkoloci i:. cua.mmaikikn i:t i.ocicik.n :ît;i
j'ai dans lidée que dans quelque temps ou sfra étoniK' de celui-ci; ce ne sera pas la faute de certaines gens ». Et, eu décembre, il est plus explicite encore. Sil voit peu de choses à recueillir dans louvrage de Prévtist sur les sir/)}cs, et si le Précis dldéolofjie de la Boulinière lui fait dire que Vauteur vaut mieux: que son livre, il annonce « qu'il se fait un bon cours de notre scienceà Angers et un autre à Resançon. quAndrieux en commence un à rÉcole polytechnique, que le feu sacré vit loujours (l) ».
Dt's le début de l'an Xill, 1). de Tracy annonce à Hiran qu'il vient d'achever sa Lor/iquo. « J'ai parcouru, disait-il, tout mon petit cercle: il se leferme complètement juste, sans que j'y aie visé, ce qui tendrait à prouver qu'il a été tracé régulièrement (2) ». La dédicace à Cabanis (3), datée du 1" lloréal (mai ISorJ), est postérieure de deux mois à une lettre où ce dernier annonce à Biran, que la troisième classe vient de couronner son Mémoire sur la décomposition de la pensée, q\\o Laromiguière a publié ses Paradoxes de Condilhic.
La Làf/ique compte six cent soixante-dix pages et comprend un Discours préliminaire diO pages), neuf chapitres (p. liOà 52:2), un Extrait raisonné (p. o:22-o61), enlin un Appendice (p. oGlo67), où se trouvent un Sommaire résumé de l'Instauratio magna et une traduction de la Logique de Hobbes.
Le Discours préliminaire est remarquable à plus d'un titre. Pour établir que la logique est une scii'uce purement spéculative et non l'art de raisonner, comme on le dit d'ordinaire (4), D. de
(1) Cf. ch. VII, § 1. Lettres inédites communiquées par .M. Navilte.
(2) Lettres inédites du l»^"" vendémiaire. — N'y a-t-il pas erreur de date, et ne fautil pas reculer la lettre de quelques mois, quand D. de Tnicy écrit le 4 août 1804 : ■< Je ne suis pas encore assez content de ce que j'ai déjà lait de ma logique»; surtout si l'on pense (|ue D. de Tracy eut à modifier alors son Idéoloipe, et à en corriger les épreuves? Cependant si Ton considère le cli. viii comme une réponse aux Pnradores, on pourra admettre qu'il s'agit de l'addition de ce chapitre et non de la Logique ioot entière.
(3) D. de Tracy a attendu que l'œuvre fût complète pour l'offrir à son ami. Cet hommage était dû ;i l'homme qui, sous le titre modeste de Rapports du phtisique et du moral de l'homme, a réellement donné son histoire ; qui a tracé cette histoire de la manière la plus nette et la plus sage, la plus éloquente et la plus exacte; à qui tous ceux qui voudront se conformer au précepte sublime fie l'oracle de Delphes devront une éternelle reconn;iissance. La lecture des Rapports et. plus encore, les conversations de Cab:inis, lui ont donné courage et espoir. Ce qu'il ambitionne le plus, c'est que son ouvrage soit regardé comme une conséquence de celui de Cabanis; que ce dernier lui-même n'y voie qu'un corollaire des principes qu'il a exposés. Ainsi serait réalisé le désir de Locke : l'histoire détaillée de notre intelligence serait une portion et une dépendance de la physique humaine.
(4) Barthélémy Saint-Hilaire [Logique d'Aristote, p. 12) a fort bien montré que la question était une des plus importantes q^ii'on puisse agiter en ces matières.
:]()'2 I.'IDKOLOGIF RATIONMXLK
Tracy faiL une histoire de la logique où, tout en se montrant sévère dans ses appréciations, il s'efforce d'exposer avec impartialité les doctiines de ses prédécesseurs. La Logifptc d'Aristote a le défaut capital de n'expliquer ni l'action des facultés intellectuelles sur la formation des idées, ni la génération de leurs signes, ni les effets elles usages de ces signes; mauvaise comme art, elle uest point la science de la vérité et de la certitude, qu'elle a fait regarder comme inutile et nuisible. Mais ou devrait lire la traduction française qu'a donnée de VOrganiim Pli. Canaye en i:iH!». Il serait utile qu'il y eCit une traduction française de la Lo(/ifjue d'Aristote, généralement répandue, fréquemment consultée, et D. de Tracy donne d'uliles conseils à celui qui entreprendrait de la faire bonne et intelligible (1). Lui-même a soigneusement étudié les Catf'gorics, le di' Interpretatione, \e?, premiors et les seconds Anah/tUjUPs, les Topiques et les Elcnc/il Sopidstici. Les idéologistes français « loin d'être des novateurs effrénés, des déserteurs de l'école d'Aristote, et de tenter, contre son intention, des choses que ce grand maître a dit être inuliles ou impossibles, sont ses continuateurs, ses disciples, et, pourrait-on dire, ses exécuteurs testamentaires » (2). De même I). de Tracy analyse avec soin Bacon et l'interprète, en plus d'un endroit, tout autrement que Lasalle. Si Bacon était un grand homme, s'il avait un esprit prodigieux, une science immense et un talent admirable, la première partie de son œuvre (Divination des sciences) est mauvaise et fondée sur une fausse analyse de nos opérations intellectuelles ; la seconde [Novum Organum) est plus imparfaite encore ; la troisième {Histoire naturelle et expérimentale devant servir de base à la philosophie) n'est qu'un essai tenté dans une voie qui n'est pas la bonne ; la quatrième [Echelle de V entendement) nous offre six morceaux d'autant meilleurs que la méthode prescrite y est moins suivie. De la cinquième [Connaissances anticipées de la philosophie seconde), nous n'avons que la préface, la sixième [Philosophie seconde) n'est pas commencée (3). Bien plus, D. de Tracy estime que Descartes, sans connaître
(11 C'est ce qu'a fait M. Barthélémy Saiut-Hilaire pour répondre au programme de TAcadémie des sciences morales et politiques en 1837.
(2) De même on pourrait soutenir que les psychologues évolutionnistes n'ont fait que reprendre la méthode et le cadre du nsf. <lj/r,^. .Nous l'avons montré dans nos conférences aux Hautes-Études pendant Tannée scolaire 1888-1889.
(3) J. de Mâistre a été plus injurieuT pour Bîod, a-t-il été plus séTère?
l). |)K Tli\(.V IDKOl.OCn:. (;IJAMM\11{IK.N KT LOGICIKN 'ACÙ)
Bacon (1 , a écrit les mêmes choses avec inoins d'appareil et d'ostentation, mais plus clairement \2). Chez Hol)bes,dont D. do Tracy traduit la Logiqur on en recommandant la lecture attentive, il signale — outre ce qui concerne la formation des idées, les mots, notes ou signes de nos idées et la perception — l'assertion suivante qui, à elle seule, deyrait le faire regarder comme le fondateur de l'Idéologie et h' rénovateur des sciences morales : « Que les principes de la politique dérivent de la connaissance des mouvements de lame; et la connaissance des mouvements de l'àme, i\o la science des sensations et des idées ». Messieurs de Port-Royal sont à Descartes ce que Hobbes est à Bacon : dans leur Loijiqup et lein* Granimtiire ghirrale, ils ont ébauché la théorie des idées et amélioré celle des signes; ils ont prépai'é Locke, dont l'AV.sy?/ est le premier traité de science logi(fue. Si Condillac a examiné, avec plus de détail et de scrupule, la marche de l'esprit humain, dans VEssai sur rorigine des cnn- Vdissiincps hvniaiiics, s'il a creusé le sujet jusqu'au fond dans le Traité des sensations et celui des Animaux, sa méthode, vantée avec raison, n'est que celle de Bacon et de Descartes (3); sa doctrine idéologique et logique n'a malheureusement pas été rassemblée dans un seul ouvi'age, ni réunie en un seul système d'idées bien enchaînéi^s. Il a eu grand tort de ne pas faire plus d'attention aux idées du P. Buffier, qui a mérité les éloges de Voltaire et vu que, si le nom est toujours le sujet de la proposition, le verbe en est le véritable attribut; que les autres éléments ne sont que des modihcatifs du nom et du verbe ; que le sujet contient l'attribut et qu'une série de pro|)ositions n'est concluante qu'autant et parce que chaque attribut renferme successivement celui qui le suit.
Instruits parles efforts de nos devanciers, dit D. de Tracy, qui
(1) Ceci ji'est pas exact.
(2) « Il ri"y a pis. dit-il. \\\w seule rhose utile de la iriandf RiMiovatiou qui ue se trouve dans les quaraule premières paaos de l'admiraMc iJiscoiirs de- la Mélhude. Descartes a même de grands mérites de plus que Baron. U a su réduire tout ce qui constitue la bonne méthode à ces quatre fameux prinoii)es. qui la renferment effectivement tout entière ; il a vu et dit que le premier nbjul de notre examen devait être les facultés intellectuelles, qui seules nous permettent de connaître tout le reste ; que la première chose dont nous sommes certains, c'est notre propre existence, dout nous sommes assurés, parce que nous la sentons. Je penne, donc je suit, est le mot le plus profond qui ait jamais été dit, et le seul vrai début de toute siine pliilosoiihie ". Avons-nous eu tort de faire des idéologues les successeurs de Descartes ?
(3) Par là encore, D. de Tracy se rattiche à Desc:irtes. Voyez ce qu'il a dit ile la méthode de Condillac dans le Mémoire sur /\unt (,§ 2j.
•.m LIDKOLOCIi: P.ATIO.NXKIJ.K
lait ainsi pour la logifiiic cl lidcologie iali(3nnellc, ce que Cabanis avait lait pour lidéologie pliysiologiqiie, nous savons que senf/'r est noire existence tout entièi-e ; que juger n'est que (lénièler une circonstance dans une ])erception antérieure. Mais qu'est-ce que cette science logique? Uniquement la niétaphysiqup; non toutefois l'ancienne, qui est à la nouvelle ce qii'i'st Taslrologie à l'astronomie, l'alchimie à la chimie. La \ raie mélaphysiffue ou la lliéorie delà logique est la science de la formalion de nos idées, de leur expression, de leiu' combinaison et de leur déduction. Inconnue d'abord, méconnue ensuite et persécutée enfin, quand on la vue paraître avec éclat dans les rangs de l'Institut national et dans les chaires des écoles pul)li([ues, elle a cependant fait des progrès. Il faut achevei' de la perfeclionner. Avant Condillac, on expliquait la justesse d'un raisonnement on disant que lesproposilions générales j-enferment les particulières ; on appelait rallribul, grand terme, et le sujel, petit terme, tout en aftirmant cependant qu'ils sont égaux tous deux au moyen. Pour Condillac, les jugements sont des équalions, les raisonnemcnis des séries d'équalions, les idées comparées dans un jugement f'I un raisonnement sont identi([ues (1). Mais dans un jugement, le sujel comprend l'attribut; dans une série de jugements, chaque attribut comprend celui qui le suit, à la façon des boîles dans lesquelles on en trouve une autre plus petite, dans celle-ci une Iroisième, et ainsi jusqu'à la dernière (2). Mieux encore, comme cela a heu pour les tuyaux de lunettes qui, renfeimés les uns dans les autres et tires successivement de celui qui les recouvrait, le continuent et allongent d'autant le tuyau, chaque fois que Ion porte un nouveau jugement, en voyant que l'idée en renfei-me une autre non encore remarquée, celle-ci devient un nouvel élément, qui s'ajoute à ceux qui composaient déjà la premièi-e et en augmente le nombre.
\ a-t-il vérité et erreur, ou en d'autres termes, pourquoi el comment sommes-nous silrs de quelque chose? C'est en conlinuateur de Descartes que D. de Tracy résout la question. La nature des jugements explique la justesse des raisonnements, celle des idées explique la justesse des jugements. Le premier lait dont nous sommes certains, c'est notre sentiment, affection
(1) Remarquer qu'ici encore, D. de Tracy se sépare de Condillac.
(2) D. de Tracy renvoie pour cet exemple ;ï sou Métnoh'e sia' la faculté de penser '<■ qui peut être utile à relire ».
h. OK TR.VCV lOKOLOClE, GRAMMVIKIEX RT LOCICIKN .{Go
OU connaissance; sentir étanl pour nous la mémo chose qu'exister et que penser, le premier jugement que nous pouvons porter avec assurance, ^< c'est ([ue nous sommes sûrs de c(! que nous sentons ». Descartes a dit u je pense, donc j'existe ». Il aurait pu dire : penser et exister sont pour moi une seule et même chose, et je suis assur.^ d'exister el de penser, par cela seul qu'actuellement j\ pense. Par cette sublime conception, il a replacé tout»* la science humaine sur sa véritahL' base, primitive et fondamentale; car le scepliciue le plus déterminé ne peut douter quil existe « se paraissant à lui-même doutant », et c"est la être sûr de son existence el. de chacun de ses modes (1).
Mais d'où vient que nous nous trompons? Kappelous-uous les distinctions établies dans Yldcolot/io. Les sensations pures ou idées simples ne sont susceptibles d'aucune erreur, mais elles cessent d'être pures pour devenir des idées composées, ({uand nous y mêlons seulement ridée quelles viennent d'un autre être. Quant aux idées individuelles el particulières, générahsées ou abstraites des êtres, de leurs qualités et de leurs modes, elles sont composées en vertu de jugements. Si nous sommes sûrs de les sentir telles qu'elles sont, nous ne sommes pas sûrs de la justesse des jugements qui les composent. Les souvenirs, certains comme perceptions actuelles, peuvent être faux, si nous jugeons qu'ils sont la représentation fidèle dune perception antérieure ; ainsi les idées des êtres, de leurs modes acquièrent ou perdent plusieurs éléments dans leurs renaissances successives; de même les jugements, les sensations, les désirs ne se reproduisent que très imparfaitement dans le souvenir. Dans nos jugements seuls se trouve la cause de toutes les erreurs et cependant, comme percei)tions actuelles, ils sont aussi certains que toutes les autres. Nos désirs, réels en tant que nous les sentons, deviennent erronés par les jugements qui les fondent ou s'y mêlent. Donc toutes les perceptions actuelles sont certaines et ne sont susceptibles d'erreur que par leur liaison avec des perceptions passées ; c'est dans l'imperfection de nos souvenirs qu'est la cause de toutes nos erreurs. Certains de ce que
(1) Ou le contesterait à D. Je Tracy comme à Descartes en distinguant l'existence phénoménale et Texisteuce nouménale , mais D. de Tracy pourrait répondre qu'il ne s'occupe, à la différence do Descartes, que de la preniifrc II sfiait ainsi en .iccnrd pcfsqne complet avec les pynlionii'us.
:jGG LIDKOLOCIE RATIONNELLK
nous sentons, nous ne sommes pas toujours sûrs de la liaison de ce que nous sentons, avec ce que nous avons senti.
Traçons le tableau hypothétique (1) de la génération successive de nos idées. Si la certitude des perceptions actuelles et rincertitude de la liaison de ces perceptions avec les perceptions antérieures explique tous les faits, nous conclurons qu'elles en sont les deu*x causes, comme nous croyons à rexistence d'une impulsion première et d'une attraction constante, qui rendent raison de tous les mouvements célestes. Je commencée ù vivre, je le sens ; pas d'erreur possible. J'en sens le souvenir, il n'y a pas d'erreur dans celte deuxième perception. Mais je juge que c'est la représentation de la première. La possibilité de s'égare)commence, non que le jugement soit faux en lui-même, mais parce que l'idée, qui est le sujet, représente imparfaitement le premier souvenir. Je découvre, dans l'idée de ma première sensation, l'idée d'être bonne à éprouver: je puis me tromper, parce que mon premier souvenir n'est pas exactement ma prejuière sensation et que je juge, de l'un, ce que je ne jugerais pas de l'autre. Mais jugeant cette perception .agréable, j'ai le désir de l'éprouver ; mes membres recommencent à se mouvoii-, l)uis la sensation cesse connue la première fois. Le souvenir de cette sensation me reviendra, compliqué de plusieurs idées qui n'existaient pas quand il est venu la première fois ; il sera exposé à être plus inlidèlc. La conq)lication se produira même si je juge de la sensation pendant qu'elle existe encore : de là de nouvelles occasions d'erreurs. Mais je juge bientôt que la sensation a cessé, par le pouvoir d'un être autre que moi qui « voulais la prolonger >'. Je connais deux êtres distincts et séparés, l'un veut, l'autre résiste ; mes idées s'expliquent, en devenant toutes des idées d'êtres ou de modes, et ma perception actuelle se lie de plus en plus difticilement à mes perceptions antérieures. Je m'aperçois que les idées sont, non seulement mes propres modifications, mais aussi les effets des propriétés d'êtres indépendants; j'estime qu'elles doivent, pour être justes, être conformes à l'existence de ces êtres et non uniquement liées entre elles. A tort, toutefois ; car les rapports resteraient les mêmes, quand les modifications viendraient, sans cause étrangère, de notre vertu sentante. Mais on ne peut supposer que la môme
(l) Nous ri'trninons enrorc ici k' géoniètiv à la pUire du ithysioieii. Cf. ); 1.
D. DE TRACV ll)tOL()(;i E, GR\.MMA(RIEN ET LOGICIEN :\(i1
vertu soiilante veuille et résiste: s'il en existe seulement deux; en même temps, elles ne peuvent ni se dénier l'existence ni la refuser aux êtres qui obéissent à l'une et résistent à l'autre. Il faut donc admettre l'existence réelle d'êtres causes de nos perceptions. Ce ([ui nempéche pas que nos perceptions ne soient tout pour nous ; qu'elles ne soient justes, si elles s'enchaînent bien, puisque, naissant les unes des antres, les dernières ne sauraient être^lus erronées (jue les i)reiniéres, si nous n'avons vu, dans celles-ci, que ce qui y est réellement (1) ; enfin qu'elles soient en ce cas conformes à l'existence réelle de ces êtres, puisque les premières, venant directement des êtres ([ui les causent, constituent pom- nous leur existence, et que les autres n'en sont que développements et conséquences. Mais nos idées se compliquent et il est plus difficile que les souvenirs soient exacts. La difliculté est plus grande encore, par suite de «la transformation des idées en générales ou abstraites, de l'usage des signes, de la liaison des idées et de la fréquente répétition des mêmes actes intellectuels. Elle croît avec l'étendue, le nombre, la linesse de nos idées, et constitue la cause suffisante de toutes nos erreurs. Elle explique les effets qui résultent des différents états de nos individus, car le sentiment habituel de l'action vitale modifie les idé«'s selon les temps, et change les jugements en altérant les souvenirs. Elle ex[)lique laltération que produisent, dans nos jugements, la difïérence des tempéraments, des sexes, des âges, de l'état de santé et de l'état de maladie, des diverses maladies (2). Partaiit, pour avoir l'esprit juste et le jugement sain, il faut être dun naturel peu mobile ou doué de la force de réflexion qui sépare exactement, de l'idée dont on juge, les impressions qui y sont étrangères. lùi outre, nos perceptions premières et simples étant sûres, peu nombreuses, ayant pour tous les mêmes rapports entre elles et composant toutes les autres, qui sont justes quand nous n'avons vu dans les premières que ce qui est, il y a poui- l'espèce une raison f/énérale, un sens commun et universel.
Donc, nous raisonnons avec des mots, sur des idées faites pai* des jugements et d'après des souvenirs: pour bien raisonner^ les formes n'importent pas ; mais il faut faire la description de
(1) On peut encore comparer ici la théorie de D. de Traey à celle de Descarlej sur les natures premières.
^2) D. de Tracy s'inspire de Caijaiiis et le rompli",'tc. Cf. cii. iv.
368 LIDEOI.OGIE RATIONNELLE
l'idée, si sa couipiéhension et par suite la valeur de son signe deviennent confuses et vagues, c'est-à-dire ne considérer attentivement que ce dont on parle et le représenter exactement. Ainsi les deux premières parties des anciennes logiques se trouvent étendues, la troisième, anéantie, la quatrième ne fournit quun principe incomplet. Toutefois les logiciens ont été habiles et utiles. Seuls n'ont jamais été bons à rien, les métaphysiciens qui ont dogmatisé témérairement, sur les abstractions les plus complexes et sur la nature de l'être pensant qu'ils ne connaissaient pas, sans étudier ni la génération de nos idées, ni nos opéi-alions intellectueUes. Et il y a peu de logiciens, d'idéologistes, de grammairiens philosophes qui n'aient à se reprocher d'avoir été quelquefois métaphysiciens !
Nous avons indiqué un passage où D. de Tracy semblait critiquer Laromiguière et sa théorie de l'attention; le chapitre xu de la Logique^ où il dit que son ouvrage esl terminé, mais où il selforce cependant, d'assez mauvaise grâce d'ailleurs, de trouver les nouvelles raisons ([u'on voudrait encore pour appuyer ses principes, paraît une ré|)onse (1; aux Paradoxea^^. Le dernier chapitre est un résumé des trois parties qui composent la science logicjue et un programme de ce qui doit suivre- Le début rappelle les premières pages du Discours de la mcthodo. aux(juelles elles ne sont inférieures que parce qu'elles sont de JSO.'i et non de 1G37. Tracy, conduit a l'idéologie par les sciences, n'a jamais songé à séparer l'une des autres; il a lente, après dAlembert, avant A. Comte, de donner une classification et une hiérarchie des sciences où tout n'est pas à mépriser; enfin il a invoqué, pour justitier ses recherches idéologiques, les raisons que produisent aujourd'hui ceux qui veulent maintenir
1) Ce uest pas uniquement aux l 'ui'ado.res l'I à Laromiiruii re qu'il répond : peut-être s'agit-il aussi (Jobjertions de Birau et de Cabanis. « Je dois remercier l'ucore mes jutres, dit-il en terminant le chapitre, de m'avoir, pour ainsi dire, forcé de rendre mes raisons aussi convaincantes qu'elles pouvaient l'être ".
(2) Successivement, il explique que tout est nécessaire daus la niiture, que tout est contingent pour uous, qui ne connaissons la série entière des causes de rien. Partant, la marche de notre esjirit est la même eu matière contingente et en matière nécessaire. Les règles prescrites au\ formes du raisonnement sont inutiles. Tout sylloirisme se réduit à un sorite, et n'est proljant que jiarce qu'il renferme unsorite. Calculer, c'est raisonner, mais raisonner n'est pas calculer. 11 n'y a ni addition, ni soustraction dans le raisonnement, m:iis bien des raisonnements dans l'addition et la soustraction. Tout raisonnement, y compris les calculs, ne consiste que «lans des substitutions d'expression, et la cause unique de la justesse de ces substitutions est toujours l'opération intellectuelle qui consiste à voir que l'idée substituée est renfermée dans la précédente.
I>. DE ÏKVCV IDKOLOGIT, GRAMMAIRIEN ET Ï.OCICIEN :!('.!)
contre A. Comte la légitimité de la iiiétapliNsiquc. Rien n'est plus propiv à l'aire connaître, sous son meilleur jour, un philosophe dont on tient trop peu de compte eu notre pays.
Toutes les sciences, même les plus exactes dans leur marche elles mieux ordonnées dans leur ensemble, lui parurent laisser l)lusieurs inconnues en arrière de leurs premiers principes. La science des quantités abstraites ne dit ni comment nous formons ridée de nombre, ni comment nous avons des idées abstraites; la géométrie n'apprend ni comment nous connaissons l'étendue, ni iMi quoi consiste cette propriété, ni pourquoi seule elle donne lieu à une science particulière, qui inlUie sur toutes les autres. La physique, science positive des propriétés des êtres qui tombent sous nos sens et des lois qui les régissent, ne dit point comment ces propriétés dérivent et procèdent les unes des autres et comment elles dérivent pour nous de nos moyens de connaître, comment elles dépendent de l'étendue, ([uelles relations elles ont avec la durée et la quantité. L'histoire naturelle n'explique ni en quoi consiste l'existence des êtres, ni ce qu'elle est, relativement à eux et à nous; ni quelles sontles conséquences intellectuelles de la sensibilité, dans les diverses espèces, et notamment dans la nôtre.
Comme ces sciences griKh-ales, les sciences spéciales, moins sûres encore dans leurs procédés, plus incohérentes entre elles, sont dénuées des notions premières sur lesquelles elles devraient sappnyer. L'économie politique n'indique ni l'origine ni la nature de nos besoins, ni les droits que nous donnent nos besoins, ui les devoirs que nous impose l'exercice de notre puissance d'agir. La morale est encore moins méthodique, puisqu'on dispute sur son but et ses principes. La législation, dérivée de la morale et de l'économie politique, et comprenant la science du gouvernement et celle de l'éducation, est à plus forte j-aison sans fondement fixe. La logique, qui prétend diriger les sciences spéciales ou générales, a été bornée à l'art de tii-er des conséquences et laisse de côté l'art de poser des principes. La grammaire nous apprend, peu ou mal, comment nous avons des signes pour nos idées, et quels en sontles avantages et les inconvénients : elle manque donc aussi de principes fondamentaux.
« Le magnifique édifice de nos connaissances, qui d'abord me présentait une façade si imposante, dit D. de Tracy, manquait ainsi par sa base, et repose sur un sable toujours mouvant.
PiCAVET. 24
Cette triste vérité, qui me pénétrait de chagrin et de crainte, m'a prouvé que la grande rénovation, tant demandée et non exécutée par Bacon, n'avait eu lieu que superficiellement, que toutes les sciences avaient bien pris une marche plus régulière et plus sage, en partant de certains points donnés ou convenus ; mais que toutes avaient besoin d'un commencement qui ne se trouvait nulle part ». C'est ce besoin que l'on voulait satisfaire par la philosophie première ; mais la philosophie première n'est pas une science positive et expresse, dogmatisant sur telle espèce d'êtres en particulier, ou sur tels effets de leur existence à tous et de leurs rapports entre eux ; elle doit consister dans l'étude de nos moyens de connaître. Cultivée antérieurement par des hommes de haute valeur, elle avait fait déjà de grands progrès ; mais encore désignée par la dénomination complexe CCanalijse des sensations et des idées, elle n"était pas identifiée à la partie scientifique de la Logique, encore moins à la philosophie première. « Quand je proposais, ajoute D. de Tracy qui nous fait assister au travail de sa pensée, de l'appeler idéologie, mot qui n'était que la traduction abrégée de la phrase par laquelle on la désignait, il sembla que je voulais lui donner un autre caractère ; je ne prévoyais pas moi-même où cette étude me conduirait. Placé par Bacon en présence de l'objet à examiner, je mis à néant tout ce que d'autres y avaient vu ou cru voir avant moi ; je considérai sans prévention antérieure, sans parti pris, la masse entière de mes idées et je démêlai bientôt, dans leur composition, le retour continuel d'un petit nombre d'opérations intellectuelles, toujours les mômes, qui ne sont que des variétés de celle de sentir ».
D. de Tracy rappelle alors les idées maîtresses de son Idéologie,les quatre opérations élémentaires, sentir (1), se ressouvenir, juger et vouloir; l'existence, ramenée à la faculté de sentir, la sensation de mouvement, seule capable de nous faire connaître qu'il y a d'autres êtres. « On n"a pas fait, dit-il, en homme qui est absolument sûr de posséder la vérité, assez d'attention à ces bases fondamentales de mon ouvrage et de toute philosophie ; on a accueilli avec indulgence, et même avec approbation,
(1) '< Je vis de plus et plus tard que d'après notre organisatioa les trois autres opérations suivent celle de sentir «. — N'avons-nous pas eu raison d'expliquei- pai' rinfluence de Cabanis, le changement de doctrine de D. de Tracy sur la question d'existence ? (Cf. g 2.)
l). DE TIÎACV iDKOLOCUE, GRAMMViRIEN ET LOGICIEN 371
quelques parties qui ne peuvent avoir de mérite réel que celui qu'elles tiennent de ces préliminaires. Je crois avoir bien exactement pris dans la nature, bien dégagé de toute opinion hypothétique, de tout principe ar))itraire, ces premières données sur lesquelles repose toute mon œuvre. On ne saurait trop les examiner, les discuter et les constater, si Ton veut que nos connaissances soient enfin fondées sur une base solide et inébranlable. Je sens qu'il y a un air de prétention à affirmer que ce que l'on a dit mérite d'être étudié ; mais ce n'est pas pour moi ({ue je demande cette faveur; c'est pour le sujet que j'ai traité dans les onze premiers chapitres ; ils renferment tout le vrai de l'histoire de notre intelligence ».
Puis, après avoir résumé VIdrologie, la Grammaire et la Logique., Tracy ajoute, en cartésien bien plus qu'en naturaliste : « Il est bien difficile de s'égarer en suivant la route que j'ai tenue. J'ai étudié la plume à la main; je ne savais pas la science quand j'ai commencé i\ l'écrire, puisqu'elle n'existe nulle part; je n'avais aucun parti pris; j'ignorais où j'arriverais; j'ai observé notre esprit sans prévention et noté ce que je voyais, sans savoir où cela me mènerait. Je suis revenu sur mes pas toutes les fois que j'ai vu que j'étais conduit à l'absurde; j'ai refait jusqu'à cinq fois des parties de ma Logique; j'ai toujours trouvé l'endroit où je m'étais égaré, c'est-à-dire on j'avais mal vu les faits antérieurs; entin sans supposition, sans inconséquence, sans lacune, je suis venu à un résultat que je n'avais ni prévu, ni voulu. Il est plausible, il rend raison de tous les phénomènes, il est impossible de n'y pas prendre une pleine et entière confiance ».
Combien et avec raison nous sommes plus défiants aujourd'hui! Les adversaires des idéologues, en contestant leurs affirmations, nous ont fait voir que les questions ne sont pas aussi simples qu'on le pensait alors et nous ont permis de poser, sinon de résoudre dans leur complexité presque infinie, les problèmes qu'ils pensaient avoir pour toujours résolus. Et le service qu'ils nous ont rendu ainsi n'est pas médiocre, si l'on admet que connaître son ignorance est absolument nécessaire à qui veut travailler à la science de l'homme comme de l'univers.
Après ce qu'il a fait, D. de Tracy parle de ce qui reste à faire. L'histoire de notre intelligence, considérée sous le rapport de ses moyens de connaître, devrait être complétée par l'examen
:m LIDKOLOIUE HÂTION.NKLLE
delà volonté et de ses effets, c'est-à-dire par iélud«^ des dilïérents usages que nous faisons de nos forces, des moyens par lesquels nous jugeons sainement les sentiments et les passions qui nous font agir, d'où l'on déduirait les principes de l'art de bien diriger les unes et les autres. L'économie, la morale, la législation nous fourniraient les vérital)les éléments de toutes les parties des sciences morales et politiques, et compléteraient ainsi l'iiistoire des facultés intellectuelles de l'homme. On l'examinerait alors, appliquant ses moyens de connaître à l'élude des autres êtres, on observerait comment il découvre leur existence et leurs pro|)riétés: on trouverait ainsi les éléments de toutes nos sciences physiques ou abstraites, de la physique, de la géométrie et du calcul. D'abord on montrerait comment, par- la réaction de notre vertu sentante sur le système musculaire, nous apprenons l'existence des corps et leurs diverses propriétés ; ainsi naîtraient les classifications et les descriptions de l'iiistoire naturelle, les observations et les combinaisons de la physique. Puis on étudierait l'étendue dans le concret et le positif; on établirait quelle n'est qu'une relation au mouvement de nos membres et pourquoi, par suite, elle est si éminemment mesurable et calculable. Alors on pourrait s'enfoncer dans les profondeurs de cette science, avec la certitude de revenir au grand jour, quand on le voudrait. Enfin on passerait à la quantité, propriété ])lus générale encore que l'étendue, et idée la plus abstraite après celle d'existence. On verrait que la science de la quantité repose tout entière sur cette convention, que chacun des différents nombres est à une égale distance de celui qui h; précède et de celui qui le suit, et que cette distance est toujours l'unité. On saurait pourquoi elle est si certaine, ses éléments si nombreux et ses combinaisons si multipliées; pourquoi elle s'applique à tout, mais mieux à certains sujets qu'à d'autres. On saurait que cette science, malgré ses langues et ses formes particulières, est soumise à la logique et à la grammaire universeUe : on ferait une belle introduction à la science du calcul.
De vrais Éléments d'idéologie comprendraient neuf parties distinctes— idéologie, grammaire et logique ; économie, morale et gouvernement; physique, géométrie et calcul — toutes également nécessaires, mais formant bien, par leur réunion, la totalité du tronc de l'arbre encyclopédique de nos connaissances réelles. On y joindrait, comme appendice, l'indication des fausses sciences
i^. DE TRAl.Y IDKOUXai:, (.UAMMMIUEN ET EOGICIEN 37;{
qu'anéantit la connaissance de nos moyens de connaître et de leur légitime emploi: « L'homme marcherait alors avec une entière sécurité dans toutes les routes qu'il voudrait s'ouvrir ».
Telle est la dernière partie, la plus remarquable selon nous, de l'h/roiof/ie de D. de ïracy (1).
Pour la deuxième édition des Rapports, D. de Tracy composa un extrait raisonné servant de table analytique. On peut, en le lisant et en le rapprochant du texte, se rendre compte de la tom*nure diirerente d'esprit des deux chefs de l'école. Cabanis donne de l'ampleur, de l'éclat même à son exposition ; il revient sur ses idées pour en déterminer le degré de probabilité et s'occupe plus de trouver, pour chacune, tout son relief que de la rattacher à celle qui précède et à celle qui suit. 1). de Tracy, net et précis, n'emploie que les mots nécessaires, mais il enchaîne fortement les idées, supprime les nuances et donne à l'ensemble un ton aftu-matif et un caractère de certitude qu'on chercherait en vain chez Cabanis {-2^. Avec Biran, Tracy continue ses discussions. Biran vient à Paris en 1803 et se lie avec Ampère: l'un et l'autre (Wnent souvent chez D. de Tracy et « disputent sur des questions de métaphysique » Ci). A Biran, 1). de Tracy envoie un Sup-
(1) Pour iiu'oii eu ait une idi'C tout ii t;iit exacte, il f:iut sisiKiler (luelques passatres que uous u'avous pas eu l'occasion de citer. D. de Tracy, répondant à la critique que Dei^craiido avait faite de sa théorie sur l;i ciuinaissame du monde extérieur, défend avec vivarilé la pliilosopliie française contre lapliilosopiiie olleriiaiide et distingue, avec raison, l'érudition de la profondeur. Il y a, dit-il, en partisan ciinvaineu de li Révolution, et en Iiomme qui n'a pas voulu ■ abindoimer son p:iys dans la détresse » quoi qu'il pût lui en coûter, un certain iiul)lii' dont je ne cherche point à capter les suffrages. Et ailleurs, en rappelant que le xviii<' siècle a commencé en France par le régne de l'Iiypoirisie, et (|uil a fini dil-on par celui de la dépravation, il ajoute qu'on doit avoir bien de l'incpiiétude pour la fin du divneuvicme qui doit être abominable. Ce n'est pas toutefois qu'il combatte direetement, pour sa part « cette vieille métaphysique, qui tondje en ruines et à l'existence de laquelle tient, plus qu'on ne pense, l'influence des hypocrites ». Ce qu'il veut surtout, c'est en séparer et en distinguer l'idéologie en la faisant rentrer dans les sciences positives (p. 261), auxquelles il la joint encore <laiis les exemples qu'il donne pour prouver que la cause prochaine et pratique de toutes nos erreurs est notre précipitation à juirer (p. 166). Aussi prend-il soin, comme le ferait .M. ïii\nÂ{Maladies de la mémoire, 12rj), de déclarer (pie, pour tout ce qu'il dit, et dira jamais de la matière, il est inditTérent de supposer que la matière est animée par l'effet de son organisation ou par des esprits de dillérents ordres (p. 190).
(2, De Rémusat l'a remarqué avec raison, on se tromperait, si Ton jugeait des Rapports par l'extrait raisonné. Sur les doctrines, Cabanis et D. de Tracy sont à peu prés d'accord, mais il n'eu est pas ainsi pour leur degré de certitude et leur liaison. Vn seul exemple : là où Cabanis dit que le cerveau digère en quelque sorte les impressions, qu'il fait oriraniquement la sécrétion de la pensée, D. de Tracy dit que ■< mille faits nous montrent le cerveau ou centre cérébral, commele digesteur ?[iécial ou l'organe sécréteur de la pensée ».
(3) En 1806, Biran, sous-préfet depuis le 31 janvier, vient encore à Paris mais y reste fort peu de temps : il ne va même p.as à Villette où se trouve Cabanis. Il
37/t L IDÉOLOGIK RATIONNELLE
pUinent à sa Logique imprimé, en 1817; il y rapi)elle les conclusions de ce dernier ouvrage avant d'applique)-, à l'élude de noire volonté et de ses effets, sa lliéoiie des causes de la certitude et de l'erreur. Quatorze apliorismes, suivis d'observations et de corollaires, rappellent tout à la fois Bacon, Descai-tes et Spinoza, mais ne nous apprennent lien de nouveau sui- sa doctrine. Il n'en est pas de même de la conclusion, dans laquelle il soutient, -contre d'Alembert et Condorcet, que la science de la probabilité n'est ni une partie, ni même un supplément de la logique. Dit-on qu'elle nous apprend, en évaluant la probabilité d'une opinion, à poiler avec justesse le jugement que cette opinion est ou n'est pas probable ? mais la physique nous apprend à affirmer que telle piopriété appartient à .tel corps; la science de la quantité, que tel nombre est le résultat de tel calcul, sans qu'elles soient, ni lune ni l'autre, des parties de la logique. Celle de la probabilité n'est point privilégiée. Il y a plus; ce n'est point une science, mais une multitude de portions de sciences, qu'il est Impossible de réunir sans ton! confondre. Sous ce nom, en efl'et, on comprend
tient ensuite D. de Trary au rournnt de ses travaux et lui annonce, entre autres, son projet df concourir pour Berlin. D. de Tracy s'était de plus en plus coulirnié dans ses nouvelles idées, taudis que de plus en plus Biran s'attachait a celles qu'il croyait avoir puisées (îans le Mémoire sur la fwultvde penser. L'entente devenait dnuc très ilifficile. .Nous n'avons niallieureusenient (ju'une petite partie de la correspondance échangée entre eux. Le 2G avril 1807, D. de Tracy annonce à Biran que Cabanis a eu sa première attaque et le félicite d'avoir fondé à Bergerac une société médicale. Il lui donne le 12 mai des nouvelles de Cabanis, lui conseille, quoi qui arrive, de faire imprimer son ])récieu\ ouvrage et lui raconte la réieption de Maury : « Il a ennuyé, dit-il, son monde pendant sept (|uarts d'heure. Picard, qui lui a répondu en une demi-heure, a dit encore plus de sottises dans ce court espace ; ce qu'il y a de bon c'est que l'assemblée, même choisie par eux, n'a rien goiUé de tout cela. Ce qu'il y a de bon, c'est le compte qu'en rend .Mercier; suivant lui Maury a dit Dominus vobiscum, Picard a répondu en s'inclinaut, et cum spiriiu tua ». Enfin il lui atinonre Tapparition de Corinne : « 11 y a comme toujours de Tesprit et des choses de talent, m;iis je crois que c'est inférieur à De/phine. Elle commence;! être injuriée dans les bons journaux et pourrait être relevée, sur plusieurs points, dans les autres, s'il y en avait ». En août D. de Tracy se plaint lui-même de sa santé : « Je suis dans un état physique et moral qui me rend absolument incapable de tout ; ce n'est pas maladie si l'on veut, mais c'est pis, car cela n'a point de terme ni de guérison. c'est un état habituel insupportable, c'est moins une douleur qu'un malaise continu, c'est végéter avec la plus grande peine ». Biran lui a demandé son avis sur la méthode de Pestalozzi. « J'entrevois, dit-il, qu'il y a là une idée fondamentale précieuse, sur l'emploi de l'exercice des premiers actes de rintelligeuce, et je la crois surtout très utile pour l'instruction de ceux qui sont condamnés à n'en avoir qu'une très bornée >i. Eu novembre il répond à trois lettres que Biran lui a écrites en septembre : « Cabanis va assez bien, mais il est tombé malade lui-même, la fièvre tierce l'a travaillé vivement et il est à peine rétabli. En outre, il a peusé perdre la mère de son gendre « cette adorable femme si nécessaire,
I). DE TRACY Jl>ÉOLOr.lE, GllAMMMlUEN KT LOCIICIKN 375
la recherche de révahialion des données el le calcul ou les coinhinaisons de ces mêmes données. Le succès de révalualion des données dépend, si! s'agit de laprobabililé d'une narration, de la connaissance des circonstances propres au lait, c'est-à-dire de l'histoire: il dépend de la physique, s'il s'agit de la probabilité d'un événement physique, de la science sociair, de hi nuirale, de l'idéologie s'il s'agit des résultats d'une instruction, des délibérations dune assemblée. La combinaison des données relève <le la science de la (pianlité ou du calcul lui-même, puisque la difticulté ne consiste pas à donner, à l'unité abstraite, une valeur concrète (|uelconque, et tantôt lune et tantôt l'autre, mais à connaître toutes les ressources que fournit le calcul pcrlectionné pour l'airf. de cette unité et de tous ses multipU-s, les l'ombinaisons les i)lus compliquées et les enchaînements réguliers, sans en perdre le lil. Donc, à aucun point de vue, la science <le la probabililé n'est une science particulière et dislinch^ dir toute autre.
Par celle décompn^iiion de la science de la probabilité, 1). de Tiac\ explique ])our(|uoi ce sont des mathématiciens qui en ont
si iudispeusablf aii\ deu\ fimilles, qui a tUé à toute extréiuitr;. Il a quiliiiie espérance ; mais c'est un triomphe, quand elle a pu prendre une cuillerée de plus de viande snns la rejetir ■. Hiran lui avait adressé un M. des (îrant^es; il ra invité, pour le même jour que J.icquemoiit et Lirouiii^uière, qu'il paraissait avoir surtout envie de voir. 11 a accepté et a écrit ensuite iju'il ne pouvait venir. Laromifruiiie ne la pas plus vu que D. de Trai-v et ils en sont très fichés. « J'ai vu avec chagrin, ;ijoute-t-il, les canc^ins (pie font les fourneaux de Técole de Périi,'aeux, tenue p:ir un irrand vicaire; j'ai peur que ce ne soit un chat qu'on jette aux j imbes de celle qui s'élève; je fais pourtant bien des vœux [)Our son succès, mais les prêtres sont bitMi jaloux d>- tout le qu'ils ne font pas eux-mêmes, je crois que c'est en partie pour cela qu'ils détestent to\ite h nouvelle logique ». D. de Tracy rappelle (pie juirer consiste, selon lui, à attribuer une idée à une autre ; raisonner, à lier une suite de jugements dans lesquels l'attribut de run devient Tattribut du suivant. Si cela est vrai une fois, comme vous en convenez, il faut bien, dit-il, que cela le soit toujours. V(Miillcz bien, ajoute-t-il, ne pas procéder jiar objection et (piestiou, m lis me dire : voilà un cas où votre jirincipe ne s'ai)plique pas, et je prends l'engagement formel de lever toujours la difficulté. Avec douleur, il voit ([ue Biran ne Vd pas compris, parce que c'est une preuve irrécusable qu'il s'est bien mnl expliqué. Et il ajoute un mot qui paraîtra bien tranchant, unis qu'il se permet parce qu'il est nécessaire : « Vous me faites trop d'houneur de m'accaler à Goadillac, je ne suis que son élève, mais il est aussi impossible d'enseigner ma logique avec la sienne qu'avec celle d'Aristote, parce qu'au fond celle di- Oondillac n'est que celle d'Aristote. Son identité n'est quuue modilic ition du principe du syllogisme, que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ; tout cela est faux ou le diable m'emporte, ou au moins est-il bien certain que cela est incompatible avec mes idées ; ainsi on ne ferait rien qui vaille en les y accolant; si mon principe ne vaut rien, encore il en faut chercher un autre ; voila la seule conclusion que j'ose afiirmer ". Lettres inédites communiquées par M. E. N'avilie. Cf. Introduction ;iu premier .Mémoire sur ïllabi- Inde.
:57G L'lDK()L()(ilE RATIONNELLE
eu ridée; pourquoi ils ont pris des sujets ti données ti'ès simples et pourquoi ils n'ont guère produit que de savantes niaiseries, quand ils ont voulu traiter des sujets à données nombreuses, fines et complexes. Plus ils suivent loin les conséquences, résnllant du petit nombi'e de données qu'ils avaient pu saisir, plus elles sont devenues diflférontes des conséquences que ces données auraient produites, réunies à toutes celles, plus importantes souvent, qu'ils avaient dû négliger, parce qu'ils ne pouvaient ni les démêler, ni les apprécier. C'est ce qui est arrivé à Condoicet, pour les décisions des assemblées et les jugements des liibunaux.
Mais il ne faut pas croire qu'on doive renoncer aux grandes espérances qu'avait fondées Condorcet sur l'emploi du calcul, en général, et celui de la probabilité en particulier, pour l'avancement des sciences morales. S'il est impossible, en etTel, d'expiimer en nond)re les diverses nuances de nos idées morales et les cboses relatives à la science sociale, ces choses tiennent à d'autres qui souvent les i-endent réductibles en quantités calculables: ainsi les degrés de valeur des choses utiles ou agréables, (|ui peuvent être représentées par des quantités de poids ou détendue d'une même cbose, sont calcidables et comparables. De même nous i)ouvons calculer, par leurs effets, l'énergie et la durahililè des ressorts secrets qui causent et entretiennent l'action des organes vitaux. Et il y a une infinité de choses dans les sciences morales, (jui offrent des ressources semblables et auxquelles par suite le calcul est applicable. 11 faut prendi'e d'autant plus de «oin de les distinguer de celles qui, n'en présentant pas, rendent abusif l'emploi du calcul ou de celles qui, compliquées invinciblement avec les espèces des' quantités réfractaires, nous conduisent inévitablement à des erreurs énormes; car, dans l'un et l'autre cas, le calcul nous guide moins bien que le bon sens, aidé d'une attention suffisante ou que les instruments ordinaires du raisonnement, c'est-à-dire • nos langues vulgaires, leurs formes et les mots qui les composent.
De cet opuscule, où nous trouvons des idées si originales et si peu connues aujourd'hui encore sur l'emploi du calcul dans les sciences morales (1), nous rapprochons les Principes lor/iqucs
(1) Voyez les recherches de Fechner et celles de ses successeurs sur la psychophysique (Ribot, Psychologie aUe7nande), celles de Quétclet, continuées, en d'autres directions, par les criminologistes Lombroso, Garotalo, Tarde, etc.
I). DE TRACY SOCIOI.OC.ISTE ET ÉCONOMISTE îTT
ou Recueil de faits relatifs; à ri/ttellif/encr humaine qui semble en être contemporain, mais ne fut public, lui non plus, qu'en 1817. D. de Tiacy n'ajoute rien aux idées de ses précédents ouvrages, mais il marque, avec plus de netteté encore, sa direction purement scientifique. Il a voulu observer notre sensibilité, c'est-à-dire les différents modes qui consliluent nos dillérentes manières d'exister, les conséquences qui en résultent et non découvrir l'être doué de cette sensibilité, sa natiue, son commencement, sa (In i>ii sa destination ultérieure. Ces dernières recherches peuvent faire partie de la métaphysique et, connue le dit fort bien D. de ïracy, ne doivent pas nous occuper tout d'abord; car, pour connaître les causes de la sensibilité, il faut connaître la sensibilité, c'est-à-dire étudier les effets par lesquels elle se manifesie à nous. Avant A. Comte, il veut que l'idéologie ne soit qu'une parlie et une dépendance de ta physiologie, qui ne de\rait pas même avoir un nom particulier; et que, dorénavant, les physiologistes ne pourront se dispenser de traiter. Mais il juslilie tout autrement que Comte cette assertion: lorsque les physiologistes négligent ce point, dit-il, ils rendent toutes leurs autres explications incomplètes, comme le fait bien voir l'admirable ouvrage dans lequel Cabanis a r<''eUement posé les vraies bases de toutes nos connaissances physiques et médicales..
C'est à la composition du Commentaire sur Montesquieu^ que D. de Tracy consacra les années 1806 et 181)7 (1). Il avait voulu réfléchir sui- chacun des grands sujets traités par Montesquieu, pour se foiiner une opinion, l'éclaicir et la fixer en l'écrivant. Mais bientôt il vit que la collection de ces opinions foimerait un traité complet de politique, ou science sociale, qui serait bon si chacune d'elles était juste et si toutes étaient bien enchaînées.
(1) Lui-même nous apprend que l'ouvraije existait depuis 1806; qu'il fut écrit '1806) à uue i^poque où il uV-tait pas possible de dire précisément quelle serait la fin du gouvernement impérial, encore qu'il fût aisé de prévoir qu'il ne pourrait flurer lonïtemps. (Œuvres de Montesquieu, 1828, viii, avertissement et p. 7o, 99, 107). Cabanis écrit de son côté à Biran en avril 1807 : «. M. de Tracy travaille en ce moment à des rem.irtpies sur un de nos plus grands écrivains qu'on regarde avec r.iison comme un homme de génie, mais qui, dans l'ouvrage jugé son chef-d'œuvre, a peut-être avancé bien autant d'erreurs dangereuses que de vérités importantes. Ce sera un très bel et bon ouvrage ». (Lettres inédites communiquées par M. Naville.)
:{78 L'IDÉOLOGIE RATIOiNNELLK
Mais sll les avait distribuées dans un autie oïdi-e, comme il en fut tenté en considérant l'énorme avantage que lui donnaient les iumières acquises pendant les cinquante prodigieuses années qui séparent les deux ouvrages, il n'aurait pu discuter celles de Montesquieu et aurait eu moins de chance de voir adopter et examiner les siennes. D'ailleurs cette forme convient mieux à l'ordre que doivent suivre les sciences : chaque ouvrage partant des meilleures opinions acceptées par les contemporains, pour y ajouter un nouveau degré de justesse ; chaque auteur allant rigoureusement, comme le veut Condillac, du connu à l'inconnu, contribuera efficacement aux pi'ogrès de la science sociale, la plus impoi-tante au bonheur des hommes et celle qu'ils perfectionnent la deinière, parce qu'elle est le résultat et le produit de toutes les autres (1).
C'est à la raison, éclairée par l'histoire, que s'adressait Montesquieu pour déterminer les meilleures lois et les meilleurs gouvernements ; cest à la raison, appuyée sur l'idéologie, que fait surtout appel D. de Tracy. Aussi trouve-t-il pleines de choses ■excellentes, les notes et les lettres d'Helvétius à Montesquieu et à Saurin sur Y Esprit des Lois : à plusieurs reprises, il invoque son témoignage. Condorcet aussi « le plus grand philosophe de ces derniers temps », lui vient en aide : sans se montrer aussi sévère et sans renoncer à le combattre, pas plus qu'il ne consent à être toujours du même avis qu'Helvétius, il insiste « sur la force de dialectique » avec laquelle il réfute VEsprit des lois et donne cette critique qui « n'avait jamais été pubUée et probablement navait pas été faite pour l'être ». Son objet n'est ni de faire l'apologie de l'érudition de Montesquieu, ni de se joindre à ceux qui lui reprochent d'avoir mal saisi l'esprit des lois des temps anciens : il ne s'arrête point aux chapitres purement historiques. C'est théoriquement, plutôt qu'historiquement, qu'il faut, selon lui, traiter le sujet de la distribution des pouvoirs sociaux. M3I. Mignet et Taine ont blâmé D. de Tracy d'avoir négligé Fhisloire qui lui eût fourni des indications précieuses pour la science sociale aussi bien que pour l'idéologie; mais on aurait mie idée inexacte de la méthode de D. de Tracy si Ion prenait à la lettre les assertions de M. Tnine (2).
(1) C'est la place qu'occupe la sociologie dans la classificatioa de Comte.
(2) « D. de Ti-acy découvre que Montesquieu s'est tenu trop servilement attaché à riiistoire et il refait l'ouvrage en construisant la société qui doit élre, au lieu de
1). DE TUACV SOUiOLOC.lSTK ET ÉCONOMISTE 379
Kii ctlVt ce qiio D. de Tracy re{)roclie surtoul à Montesquieu, c'est d'avoir invoqué des anecdotes douteuses et des historiettes fausses, d'avoir cru que les lois pernietlaient le vol à Lacédémone, que nous étions assez renseignés sur Rhadaniante pour le louer de la façon dont il jugeait; d'avoir été chercher, dans les auteurs les plus suspects ou dans les pays les moins connus, pour les faire servir de preuves à ses principes ou à ses raisonnements, une quantité de faits ou minutieux, ou problématiques, ou mal circonstanciés ; d'avoir décidé, « contrairement à l'avis formel de Cicéron », qu'il y a des occasions où l'on peut faire une loi expresse contre un seul homme.
Sans doute, I). de Tracy ne doute pas plus de ses doctrines sociales que de ses théories idéologiques (1). Sans doute encore il reproche aux anciens économistes d'avoir été trop métaphysiciens et de n'avoir pas assez ohsei'vé la nature de l'homme ; il critique même Smith, dont il l'ait le plus grand éloge, et Say, « l'auteur du meilleur livre d'économie politique qui ait encore été fait » ; il se llatte d'avoir été plus clair et plus complet que ses prédécesseurs. Mais il ne faudrait pas plus en cette matière qu'en d'autres le prendre pour un pur utopiste : la peine de mort lui paraît tout aussi juste que toute autre; la forme du gouvernement n'est pas une chose inq)ortante en elle-même et ce serait une raison assez faible à alléguer en sa faveur que de dire qu'elle est plus conforme qu'une autre aux vrais principes de la raison, « car, dit-il excellemment, ce n'est pas de spéculation et de théorie qu'il s'agit dans les affaires de ce monde, mais de pratique et de résultats ».
I). de Tracy distingue deux sortes de gouvernements, les gouvernements généraux ou nationaux qui ont pour origine la volonté et pour objet l'intérêt de tous, et les gouvernements spéciaux qui se prétendent fondés sur des droits et des intérêts particuliers. Seuls, les premiers ont pour principes la raison ; seuls, ils peuvent désirer que l'instruction soit saine, forte et
regarder In société qui est ». Voyez ce que uous avons dit cli. vi, diuie assertion analogue de M. Tiiine à propos de C;ib;ir)is.
(l) '<■ Le résumé d>-s véiités qu'il extrait des douze premiers livres rciiiérme, ditil, assez complètement tout ce qui concerne l'organisation de la société et l.i distribution de ses pouvnirs. — On verra, j'ose le croire, ajoute-t-il, avant de passer à la multitude des sujets divers dont traitent les autres livres, que la manière dont nous avons considéré la société, son organisation et ses progrès, est un foyer de lumière qui, jeté au milieu de tous ces objets, en fera disparaître un jour toutes les obscurités » (233).
généralement répandue. Au premier degré de civilisation, à l'enfance de la société se trouvent la démocratie pure, gouvernement de sauvages, et la monarchie pure, gouvernement de barbares : les esprits sont ignorants ; l'État emploie surtout la force; la justice n'est que vengeance (1). Puis les lumières augmentent, les lois deviennent plus modérées, les peines moins violentes ; l'aristocratie s'organise sous un ou plusicui's chefs. Enfin les opinions font place à la raison, la religion à la philosophie : la représentation pure, sous un ou plusieurs chefs, est le gouvernement parfait qui naît de la volonté générale et se fonde sur elle, qui a, comme chefs, des serviteurs des lois; comme lois, des conséquences des besoins naturels ; comme peines, des empêchements du mal à venir. Dans la constitution qu'il donne comme résultat de ses méditations, D. de Tracy charge tous les citoyens, sans distinction de naissance, de fortune, de lumières, de choisir les électeurs qui nomment les fonctionnaires. Des législateurs nombreux, pouvant être distribués en section et se renouvelant par parties, veulent, dans les limites de la constitution ; quelques hommes d'État, constitués en collège, exercent temporairement le pouvoir exécutif en \ agissant pour tous, dans les limites de la loi. Un corps conservateur, composé d'hommes mûris par làge et l'expérience, empêche l'assemblée législative de violer la constitution par ses lois, le conseil exécutif de violer la loi par ses actes ; il vérifie les élections et juge les crimes d'Etat, surveille et destitue, au besoin, les fonctionnaires. Une convention coexistant avec les autres pouvoirs, peut être chargée de reviser la constitution, pour lui faire suivre la marche de la société et l'adapter à ses changements.
« Ce livre écrit, dit Mignet, avec une rare vigueur et une simplicité supérieure, dans lequel la nature et le mécanisme de l'impôt sont exposés surtout d'une manière parfaite, a des mérites de Tordre le plus élevé ». Le plus grand éloge qu'on puisse en faire c'est que,. si l'auteur se fût trouvé en possession d'une idéologie moins rudimentaire et mieux constituée, d'une histoire plus richement et plus sûrement documentée, louvrage n'eût pas >
(1) D. (le Tracy cite les sociétés informes — depuis le uord de rAmérjqiic jusqu'à la Nigritie et aux lies de la mer du Sud.— Supposez les mêmes recherches appuyées sur Térudition collective de la Descriptive Sociology, vous aurez les Principes de sociologie de Spencer.
D. DE TKU:\ SOr.IOLOGISTE ET ECONOMISTE ;?8I
<Mé inférieur en profondeur, peut-être même eiU-il été supéi'ieur en netteté et en précision, aux heaux livres où Spencer a exposé ses Principes de sociologie et défendu l'Individu contre l'Etat. Laissons de côté les théories économistes, qui passent dans le quatrième volume de VIdéoloc/ie, les passages antéiieurement cités sur lancienne et la nouvelle France, la déclaralion des droits et La Fayette, la convention, la constitution de l'an III et celle de lan VIII, etc. (1). Nous ne saurions passer sous silence ceux où il exprime ce qu'il pensait de la situation politique et religieuse, an moment où Napoléon était au faîte de la puissance, où Cabanis écrivait la Lettre sur les causes; premières. En homme qui a vu signer le Concordat, modifier l'Institut et supprimer les écoles centrales, il explique que, dans une monarchie héréditaire, le souverain doit appeler à son secours les idées religieuses, s'assurer des prêtres qui les enseignent, choisir la religion qui exige le plus la soumission des esprits, proscrit le plus tout examen, accorde le plus d'autorité à l'exemple, à la coutume, à la tradition, aux décisions des supérieurs et recommande le plus la foi et la crédulité, en proposant un grand nombre de dogmes et de mystères. Pour rendre les esprits doux et gais, légers et superficiels, il doit employer les belles-lettres et les beaux-arts, même l'érudition et les sciences exactes, qui éloigneront ses sujets des affaires et des recherches philosophi([ues ; enfin multiplier les rangs, les titres, les préférences, les distinctions, et borner à peu près à l'enseignement religieux l'instruction de la dernière classe du peuple (p. 47). Au lieu de laisser chacun jouir pleinement du beau droit de dire et d'écrire tout ce qu'il pense, il paie des écrivains, fait parler des professeurs, des prédicateurs et des comédiens, donne des livres élémentaires privilégiés, fait composer des almanachs et des catéchismes, des instructions,des pamphlets et des journaux, multiplie les inspections, les règlements et les censures (70). S'il lui coûte fréquemment des sacrifices pécuniaires pour réparer le désordre des affaires dans les familles illustrées qu'il soutient, il a, avec le pouvoir qu'elles lui conservent, le moyen de se procurer de plus grandes ressources encore aux dépens des autres (109). Cbef unique d'un peuple libre, élu pour un temps limité, sans précautions prises, disposant Hbrement des troupes et de l'argent, il tient seul toute
(1) Cf. ch. V, § 1.
la force réelle, il a besoin (Vaffaires et de discordes, de querelles et de guerres, pour se rendre nécessaire : il n'en manquera pas. Peut-être il procurera à son pays des succès militaires et des avantages extérieurs, mais jamais au dedans une félicité tranquille. Il deviendra impossible de le déplacer et de le remplacer: jl gardera toute sa vie le pouvoir, ou ne le perdra que par de grands malheurs publics. Dès quil est en place pour toute la vie, il faut se résoudre à vivre dans les convulsions du désordre et à voir même arriver la dissolution de la société, ou le laisser devenir héréditaire (19:2). Et l'insurrection est un remède si cruel, qu'un peuple un peu sensé endure bien des maux avant d'y avoir recours et diffère même assez à s'y déterminer pour que, si les usurpations du pouvoir sont conduites avec adresse, il prenne insensiblement les habitudes de la servitude, au point de n'avoir plus ni le désir, ni la capacité de s'en affranchir par un pareil moyen (1). Il n'y a, dit encore D. de Tracy, aucune mesure qui puisse empêcher les usurpations, quand une fois foule la force active est remise dans une seule main, comme elle Tétait par la Constitution de l'an VIII. Si d'ailleurs le Sénat conservateur, recruté d'une façon vicieuse, n'a pu défendre un momentle dépôt qui lui était conhé, c'est que la liberté est impossible à défendre dans une nation tellement fatiguée de ses efforts et de ses malheurs, qu'elle préfère même l'esclavage à la plus légère agitation qui pourrait résulter de la mointlre résistance : les Français se sont vu enlever, sans le moindre murmure et presque avec plaisir, jusqu'à la liberté de la pensée et la hberté individuelle (2). Enfin, selon I). de Tracy, moins les idées religieuses ont de force dans un pays, plus on y est vertueux, libre et paisible. Aucune religion n'appartient à l'ensemble du corps social, puisque, étant une relation immédiate et parlicuhère de chaque individu avec l'auteur de toutes cboses, elle n'a pu être mise par lui en commun avec ses concitoyens (3).
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(1) « A'ous craignions beaucoup alors, dit D. de Tracy en 1819, (|ue l'oppression ne durât assez lougtemps pour qu'on s'y accoutumAt ».
(2) « n n'est pas toujours juste, dit-il ailleurs, de résister à une loi injuste, il n'est pas toujours r.iisonnable de s'opposer actuellement et violemment ;i ce qui est déraisonûai)le. 11 faut savoir avant tout si la résistance ne fait pas plus de mal ([ue l'obéissance ».
(3) « Il me paraît assez inutile, dit-il en critiquant Cabanis aussi bien que Montesquieu, d'aller chercher ce que l'auteur d'une religion devrait faire pour la faire goûter et pour qu'elle puisse se répandre. J'ose croiie qu'il ne s'en fera plus de nouvelles, du moins chez les nations policées ».
l). DE TIÎACV SOCIOLOGISTE ET ÉCONOMISTE lUSlt
Un tel livre ne pouvait t'tre publié en France. 1). de Tiacy l'envoya à Jelïerson qui le traduisit et le fit enseigner au collège de Charles-et-Marie : louvrage, imprimé en 1811, devint populaire en Amérique
Le Commentaire, commele Supplément à la première section, avait été une préparation au Traité de la volonté et de ses effets (1). L'auteur semble avoir travaillé à ce dernier ouvrage avant la mort de Cabanis, et peut-être y avoii- déterminé la place des pages nombieuses du Commentaire sur le luxe et l'emploi des richesses, limpot et les dépenses (hi gouvernement, sur la population et le commerce, l'industrie, l'agriculture et la monnaie, etc.. (jni > entrèrent textuellement ou à peu près. Fatigué peut-être par un travail intellectuel trop prolongé et trop intense, tourmenté par les souffrances ou la mort de ses amis, D. de Tracy était découragé par la politique, de moins en moins libérale et de plus en plus nuisible à la France, du gouvernement impérial. Remi)laçant Cabanis à FAcadémie française, il disait « que son âme ('tait accablée de chagrins si cruels qu'elle ne pouvait s'ouvrir à aucune autre impression ». Puis après avoir lait l'éloge de son ami : »• Il est triste, ajoutait-il, que tant d'efforts heureux pour pei'fectionner la raison et pour améliorer la destinée humaine soient encore calomniés de nos jours... 11 est affligeant <[u'un observateur si scrupuleux et si circonspect ait été accusé de témérité, que M. Cabanis ait vu se renouveler contre lui ces imputations banales que, dans les siècles d'ignorance, on prodigue si impudemment à tous les savants, qu'elles étaient passées en proverbes ». Et il terminait par un éloge de Napoléon, ([ue l'on comprendra fort bien d'ailleurs, en se rappelant que Cabanis avait été, par ordre deFempereur, inhumé au Panthéon et que D. de Tracy avait souhaité ardemment quelques-unes des réformes réalisées par Napoléon (2).
En novembre 18U9, il quitte Auteuil et s'installe dans la rue d'Anjou au faubourg Saint-Honoré pour « y achever tristement sa vie », écrit-il à Biran, à qui il annonce l'envoi des œuvres de Turgot : « C'est aux hommes comme vous, ajoute-t-il, qu'il fau-
(1) D. de Tracy rafûrmt; paie 107 du Commentaire. Il ne faut donc pas dire (Miynet), que le Commentaire « avait été pour lui le dernier ouvrage ».
(2j II y parle des prodiçes inouïs qui rendront immortel le rèifne de Napoléon le Grand; de la poix, du Code ci\il; des miracles ([u'a enfantes la volonté d'un homme de ïénie Cf. ch. v). L'entrevue d'Erfurth avait eu lieu deux mois auparavant et Napoléon était alors aussi heureux en Espagne que dans ses autres expéditions.
384 L IDÉOLOGIE RATIONiNELLE
drait du loisir, moi je n'en peux plus rien faire. Si je \uu.s lunai-s, nous causerions, je vous débaucherais peut-élre de la pure idéologie, pour TOUS entraîner vers ses applications, l'économie et la morale, et vous l'eriez «ncore bien mieux que larlicle existence et môme que la formation des richesses, quoiqu'il y ait d'excellentes choses; mais combien on en a aperçu depuis » !
La fin de cette lettre laisse croire que D. de Tracy était revenu il ses réflexions et à ses recherches sur la morale et l'économie politique. L'année suivante il travaille à son quatrième volume (1). C'est peut-être à celle époque qu'il faut placer la lettre où il demande à Fauriel son avis sur la forme plutôt que sur le fond, car « il ne craint pas trop que son ami ne trouve pas cela vrai » (2). Comme dans ses autres ouvrages, D. de Tracy est absolument convaincu d'avoir trouvé la vérité. Le plus gros bon sens suffit souveni, selon lui, à lésoudre des difficultés qui paraissent embarrassantes, quand on n'est pas remonté aux principes. Aussi après avoir bien éclairé la première partie, il voit l'obscurité fuir devant lui et tout se débrouille avec facilité. Si la manière dont il considère la consommation concorde avec ce qu'il a dit de la production et de la distribution, si elle répand, en même temps, une grande clarté sur toute la marche de la société, cet accord et cette lucidité viennent de ce qu'il a rencontré la vérité (3n Et s'il se refuse à chanter un hymne à la liberté, le premier de tous les biens de la natuj-e sensible, c'est
(1) p. lijO, c\\. VI, de la Monnaie. «■ CeUe réflexion nous amène directement aux papiers-mouaaie dont l'Europe est inondée au moment où nous parlons (181C) et auxquels on a toujours recours, etc. ». Nous savons encore que la lédaction d'jiutres chapitres est ésalemeut postérieure à la mort de Cabanis. Ainsi il est (piestiou au ch. IX, qui traite de la multiplication des individus « de l'Espagne et de la malheureuse guerre actuelle » (193). L'addition du nom de Turgot à ceux de Smith et de Sav, dans des pages du Commentaire qui sont introduites au ch. ii, sur la formation de nos richesses, semble montrer aussi que ce ch ipitre est postérieur à la lettre du 13 novembre 1809. Enfin ce que dit D. de Tracy de la Russie dont « il ne prétend faire ni l'éloge ni li satire » (191), nous conduirait peut-être à croire qu'il travaillait encore à son ouvrage après l'ukase des derniers mois de 1811 (pii ouvrait les ports de la Russie aux produits coloniaux de l'Angleterre.
(2) Voyez la lettre en entier dans le ch. vu où il est question de Fauriel.
(3) « Cela rappelle, dit-il, l'effet de ces miroirs où les objets se peignent nettement et avec leurs justes proportions, quand on est placé dans leur vrai jioint de vue; où tout paraît confus et désuni, quand on est placé ou trop prés, ou trop loin. De même ici, dès que vous reconnaissez que nos facultés sont notre seule richesse originaire, que notre travail seul produit toutes les autres et que tout travail, bien dirigé, est productif, tout s'explique avec une facilité admirable; mais quand vous voulez ne reconnaître pour productif que le travail de la culture ou placer la source de la richesse dans la consommation, vous ne rencontrez plus en avançant qu'obscurité, confusion et embarras inextricable».
D. DE TllACV SUCIOLOGISTE ET ECO-NOMISTE :i8j
(ju il veut satisfaire et non exciter ramoiii- du bien et du vrai. La méthode employée unit encore la déduction etTobservalion. Le fait et le raisonuement prouvent que Tliomme ne peu! jamais exister isolé, comme ils prouvent que le bonheur de riiomme est proportionné à la masse de ses lumières, que l'un et l'autre s'accroissent et peuvent s'accroître indéliniment. L'observation est, bien souvent encore, remplacée par l'hypothèse constructive. Ainsi, après avoir peint, comme il le dit, une nation heureusement placée, jouissant de toutes sortes d'avanlages et en usant l)ien, mais n'ayant qu'une prospérité transitoire, il a beau dire que le tableau qu'il vient de Iracer de la marche des sociétés, depuis leur naissance, est frap])ant de vérité; qu'il n'y a là ni système fait à plaisir, ni théorie établie d'avance, mais un simple pxposé des faits; nous n'y trouvons qu'une construction idéale de la société, analogue à la construction idéale de l'individu i)ar Condillac, Bonnet, Bulïoti et même Descartes, où l'observation a fourni les éléments, mais non le lien qui les rassemble (1). Toutefois les observations personnelles et précises sont nombreuses. D. de Tracy a bien dépeint la France sous son ancien régime et sous son nouveau gouvernement; les hommes obligés par les troubles à quitter leurs châteaux et croyant de bonne foi que tout le village allait manquer d'ouvi'age, sans s'apercevoir que c'étaient leurs fermiers et non pas eux qui donnaient la plus grande pai'tie des salaires, se persuadant sincèrement que, quand môme leurs paysans se partageraient leurs biens ou les achètejaient à vil prix, ils n'en seraient que plus misérables. De même, possesseur depuis environ quarante ans, de propriétés dans un pays de grosses fermes, dans un pays de vignobles et dans un pays de mauvaises métairies, il en a toujours suivi la marche avec attention et plus encore en vue de l'intérêt général que dans son intérêt particuliei- ; il a opéré des améliorations sensibles dans les deux dernières et il est persuadé que, « quand on a ainsi un champ suffisant d'observations (2), on gagne plus à les approfondir qu'à les étendre ». Avec raison, il veut qu'on discute soigneusement les tables des morts, des naissances, des mariages,
(1) Chacun, dit-il. i»cul reïarder et voir si ce n'est pas ainsi qu'ils se présentent à lœil non prévenu ; tnais il n'indique ni où il faut regarder, ni ce qu'il faut voir.
(2) Victor Jacquemont, à sa prière, observe ce qui se fait dans les pays du noril de la France. Cf. cii. vu. § 4.
PiCAVET. 25
de la durée moyenne de la vie et de la population totale; car ces données sont souvent inexactes, et, même exactes, elles doivent être examinées attentivement et comparées les unes aux autres avec beaucoup de sagacité, pour fournir des conséquences justes et non de graves erreurs. D'ailleurs elles n'existent que dans peu de pays et depuis peu de temps, de sorte qu'en économie politique comme en astronomie, on doit très peu compter sur les observations anciennes ou éloignées. Aussi, tout en constatant que les variations de notre nature sensible étant renfermées dans certaines limites, nous pouvons toujours y appliquer les considérations tirées de la tbéorie des limites des nombres, il a soin de faire remarquer « combien le calcul de toutes les quantités morales et économiques est délicat et savant, combien il est imprudent de vouloir y appliquer indiscrètement l'écbelle rigoureuse des nombres ». Par suite, il ne craint pas de se refuser à une « décision bien trancbante qui, traitant la série des intérêts des bommes comme une file de boules divoire, affirmerait que, quel que soit celui que l'on touche, il n'y a que le dernierqui soit mis en jeu ». C'est qu'il présente les choses telles qu'il les voit et non comme on peut les imaginer; c'est que, si l'extrême simplicité plaît à l'esprit en le soulageant, elle ne se trouve que dans les abstractions créées par lui et, même en mécanique, il faut avoir égard, pour les corps réels, à beaucoup de considérations qui n'ont pas lieu tant qu'on ne raisonne que sur des hgnes et des points mathématiques. Ajoutons enfin que, plus que jamais, D. de Tracy se place à un point de vue strictement positif: « On peut supposer indifféremment pour tout ce qui va suivre, dit-il (p. 13), ou que le moi est l'être abstrait que nous appelons la sensibilité de l'individu, lequel résulte de son organisation, ou une monade sans étendue, ou un petit corps subtil, élhéré, imperceptible, impalpable ».
Quel but s'est-il proposé? Il n'a point voulu faire simplement un traité d'économie pohtique, mais donner la première partie d'un Traité de la Volonté, qui en doit avoir deux autres, et n'est lui-même que la suite d'un Traité de ï Entendement . Il n'est donc pas entré dans les détails, mais il a pris soin de remonter à l'origine de nos besoins et de nos moyens, de montrer comment ils naissent de la faculté de vouloir, d'indiquer la relation des besoins physiques avec les besoins moraux. De là une introduction très générale, qui n'appartient pas plus à l'économie
D. DE TlîACV SOCIOLOCISTE ET ÉCONOMISTE 387^
qu'à la morale ou à la législation et qui a pour objet d'expliquer quelles sont les Idées, sans lesquelles ces trois sciences n'existeraient pas, et dont nous somme.s redevables à notre faculté de vouloir. Et dabord pourquoi cet ouvrage est-il la quatrième partie des Eléments cridéolor/ie'} C'est que nos sentiments, nos affections ne sont pas essentiellement différentes des perceptions ou des idées ; être affectives n'est pour elles qu'une qualité accidentelle, puisque certaines modifications cessent de lètre après l'avoir été. Perceptions ou idées est un terme générique, idéologie, la science qui étudie la volonté comme l'intelligence. Or la faculté de vouloir, qui comprend, non seulement les volontés expresses et formelles, mais les propensions les plus subtiles et les plus irréfléchies, nous donne la connaissance distincte de notre individu ou de notre personnalité, par suite l'idée de propriété. Ainsi se mêlent l'économie et la morale, puisque, sans la pi'opriété naturelle et nécessaire de nos besoins et de nos sentiments, nous n'aurions jamais de propriété conventionnelle ou artificielle. D'un autre côté la volonté est cause de tous les moyens par lesquels nous pourvoyons à ces besoins : le travail, l'emploi de nos forces est notre seul trésor, notre seule puissance. Nous arrivons ainsi successivement aux idées de richesse et de dénuement, de liberté et de contrainte, de droits naissant des besoins, et de devoirs naissant des moyens.
Cette introduction idéologique montre que la société est la conséquence nécessaire du besoin de la reproduction et du penchant à la sympathie. Au point de vue économique, c'est une suite d'échanges ou de transactions, telles que les deux contractants y gagnent toujours. Ces échanges ont pour résultat le concom's des forces, l'accroissement et la conservation des lumières, la division du travail. Produire, c'est, par un changement de forme ou de lieu, donner aux choses une utilité qu'elles n'avaient pas. Ce qui est utile, c'est ce qui augmente nos jouissances ou diminue nos souffrances; la mesure de l'utilité, le prix ou la vraie valeur d'une chose, c'est la quantité de sacrifices que nous sommes disposés à faire pour nous en procurer la possession. Pour s'enrichir, les nations, comme les individus, doivent donc se livrer au travail qui se paie le plus cher.
Les changements de forme donnent naissance à l'industrie
388 L'IDEOLOGIE RATIONNELLE
fabricante, dans laquelle rentre Fagricullure; car une fei-nie est une manufacture, un champ est un outil ou un amas de matières premières. Toute industrie suppose théorie, application, exécution ou savant, entrepreneur et ouvrier : l'entrepreneur n'a de bénéfice qu'en proportion du succès de sa fabrication et les travaux les plus nécessaires sont les plus mal payés. Ainsi l'agriculture est le premier des arts au point de vue de la nécessité ou de nos moyens de subsistance, mais non au point de vue de la richesse ou de nos moyens d'existence.
Les changements de lieu sont le fait de l'industrie conmicrçante. Une nouvelle valeur est donnée aux choses, sur laquelle le commerçant trouve son bénéfice. Par le commerce, les hommes d'un canton, d'un pays, de divers pays sont unis entre eux ; par le commerce extérieur, un plus grand développement est donné au commerce intérieur. Comme l'industrie fabricante, l'industrie commerçante suppose théorie, application, exécntion, ou savants, entrepreneurs et ouvriers.
Les métaux précieux, — choses ayant une valeur et pouvani se mesurer réciproquement — deviennent commune mesure et constituent une monnaie, quand l'empreinte du souverain en constate le poids et le titre. C'est un vol, nuisible même à celui qui le fait, de diminuer la quantité de métal à laquelle répondent les dénominations, malheureusement arbitraires, des monnaies; c'est un vol plus grand et plus funeste encore de faire monnaie du papier. L'argent n'est pas seulement un signe, c'est une valeur, c'est le véritable équivalent de ce qu'il paie. Comme toute valeur, on doit pouvoir le louer librement; l'autorité publique ne doit pas plus intervenir pour la fixation du taux de l'intérêt qu'elle ne déclare usuraires et illicites les baux de ferme qui passent un certain prix.
La formation des richesses nous fait comprendre leur distribution et leur consommation. Comme la propriété, l'inégalité est une conséquence nécessaire de notre nature. Tous les hommes sont propriétaires, puisqu'ils ont des moyens, et consommateurs, puisqu'ils ont des besoins. Mais avec le temps quelques-uns ont des avances, beaucoup d'autres n'en ont pas et ne vivent que sur les fonds des premiers : ainsi naissent les salariés et les salariants, les uns vendant leur travail le plus cheipossible, les autres l'achetant le meilleur marché possible. Les riches oisifs n'emploient le travail qu'à leur satisfaction person-
l). DE TRACY SOOIOIDGISTE ET ÉCONOMISTE 381»
nello et en détruisent la valenr; les entrepreneurs d'industrie remploient d'une manière utile qui reproduit ce qu'il coûte, entretiennent, accroissent les 'richesses déjà acquises et fournissent, aux autres capitalistes, le revenu dont ils vivent. Le fonds sur lequel sont payés les salariés ne varie guère et c'est dans leur classe que rentre le trop plein de toutes les autres. L'homme multiplie rapidement, partout où il a largement des moyens d'existence ; il est absurde de croire et barbare de vouloir le multiplier autrement qu'en multipliant ces derniers; l'extension que peut atteindre la classe des salariés détermine donc celle de la population totale, et tout ce qui est réellement utile au pauvre l'est à la société. Propriétaire, le pauvre est intéressé à ce que la propriété de ceux qui le soudoient soit conservée, comme à rester lui-même maître de son travail et de son séjour ; à ce que les salaires soient suflisantset constants. ConsonnnattHu-, il a intérêt à ce que la fabrication soit économique, les communications faciles et les relations de commerce nombreuses, c'est-à-dire à ce que les procédés des arts se simplifient et que les méthodes se perfectionnent.
La consommation est toujours le contraire de la production. Celle des salariés est faite par les capitahstes. Les oisifs, qui vivent de revenus, consomment en pure perte; les hommes actifs, qui vivent de profits, consomment en pure perte ce qui satisfait leurs besoins, mais leur consommation comme hommes industrieux, leur rentre avec profit : ils paient et leurs salariés et les rentiers et les hommes que salarient ces derniers, puis rentrent dans leurs fonds par les achats que font rentiers et salariés de leurs productions. Ainsi s'établit la circulation par laquelle les richesses sont incessamment renouvelées. Quant au luxe ou à la consommation superflue, il ne peut ni accélérer la circulation, ni en accroître le fonds, puisqu'il substitue des dépenses inutiles à des dépenses fructueuses. Le gouvernement est un très grand consommateur, « un très grand rentier à qui Tautorité tient lieu de capitaux ». L'impôt est toujours un sacrifice : il ne fait que changer de main les dépenses, quand il n'altère que les jouissances personnelles ; il diminue la richesse publique, quand il entame la consommation productive. Par conséquent, les impôts les meilleurs sont les plus modérés, les plus variés et les plus anciens. Toutes les dépenses de l'État sont aussi stériles que nécessaires, il est donc à désirer qu'elles
soient aussi restreintes que possible; que le gouvernement ne fasse et ne puisse faire des dettes qui engagent les générations ultérieures et conduisent toujours les États à leur ruine.
Il faudrait appeler latlention des économistes, et surtout de ceux qui soccupent aujourd'hui de la science sociale, sur toutes les parties de ce remarquable ouvrage, où Ion trouverait encore bien des vues pénétrantes et justes, des aperçus ingénieux et suggestifs. Qu'il nous suffise de mentionner l'interprétation des deux maximes, aimez votre prochain comme vous-même, et, aimez-vous les uns les autres considérées, la première comme le fruit d'une profonde ignorance travaillant au roman de l'homme; la seconde, comme le résultat dune connaissance capable d'en constituer l'histoire; l'assertion que la sympathie, peut-être germe de lamour, pourrait bien exister chez tous les êtres animés (1); un tableau enthousiaste du bien général et du perfectionnement social qui résultent des échanges continuels; les pages où D. de Tracy distingue les propriétaires, vrais préteurs d'argent, des agriculteurs; où il établit que les lois devraient toujours tendre à protéger la faiblesse, que la société devrait avoir pour base la libre disposition des facultés de l'individu et la garantie de tout ce qu'il peut acquérir par leur moyen ; enfin les discussions très serrées sur le luxe, sur les formes d'impôt et sur les emprunts.
L'auteur, qui croit posséder la vérité, est cependant assuré quf ses affirmations sei-ont contestées et que celles-là surtout le seront qui déterminent les degrés d'importance des diverses classes ^2». C'est qu'il est plus difficile encore de faire goûter la vérité que de la découvrir. Ainsi les conséquences de nos actions nous permettent d'apprécier le mérite et le démérite des senti-
(1) Cf. Cabanis, ch. iv, § 2.
(2) » Comment persuader, dit-il, à ces g^rands propriét.iires ruraux tant vantés, qu'ils ne sont que des prêteurs d'argent onéreux à Tagriculture et étrangers à tous ses intérêts ? Comment faire convenir ces riches oisifs, si respectés, qu'ils ne sont absolument bons à rien et que leur existence est un mal, en ce qu'elle diminue bnombre des travailleurs utiles? Comment faire avouer à tous ceux qui paient du travail, que la cherté de la main-d'œuvre est une chose désirable, et, qu'en général, tous le» vrais intérêts du piiuvre sont exactement les mêmes que les vrais intérêts de la société tout entière ? Ce n'est pas seulement leur intérêt, bien ou mal entendu, qui s'oppose à ces vérités; ce sont leurs passions, et, parmi ces passions, la plus violeute et la plus antisociale de toutes, la vanité. Dès lors plus de démonstration ou du moins plus de conviction possible ! Car les passions savent tout obscurcir et tout embrouiller ; et c'est avec autant de raison que de finesse que Hobbes a dit que, si les hommes avaient eu un vif désir de ne pas croire que deux et deux font quatre, ils seraient parvenus à rendre cette vérité douteuse ».
n. DE TIUCY MOllALISTE 301
inents qui nous portent à les accomplir; l'analyse de nos sentiments est nécessaire pour reconnaître ceux qui, reposant sur des jugements sains, nous dirigent' toujours bien, et ceux qui, naissant d'illusions et de travers de l'esprit, nous forment une aveugle conscience qui nous éloigne du chemin de la raison, le seul au bout duquel se trouve le bonheur. Si les l'ésultats des actions des honnnes, si les etïels de leurs passions sont bien exposés, il sera facile dindiquer les régies qu'ils devraient se prescrire, d'écrire le véritable u Esprit <les lois » qui constituerait la meilleure conclusion il un Truiti- de la volonté.
1). de Tracy employa, ce semble, les années 181:2 et 1813 à réfléchir sur la inorah'. dont il s'i'tait déjà occupé en l'itS. En 1817, n'ayant |)lus l'espoir d'achever son œuvre, il soumit au public le commencement du volume, où il voulait exposer la nature et les conséquences de nos divers besoins. Ces quarante pages sont remanpiables : on y trouve un derniei- écho de la discussion avec Biran et on y voit clairement pourquoi la doctrine, positive plutôt que métaphysique, de 1). de Tracy ne devait pas longtenqis satisfaire celui ([ui s'était cru sou disciple. Mais il y a surtout une vigoureuse sortie contre les adversaires des idéologues, une réponse éloquente et indignée à tous ceux qui, comme de Donald ou Frayssinous, Royer-Collard et ses successeurs, avaient prohté de l'hostilité de Bonaparte pour les combattre avec des armes de toute espèce. Eu lisant cette <• loyale discussion », on regrette, comme Cousin (1), que « D. de Tracy n'ait pu entrer en lice avec la philosophie nouvelle, instituer une polémique scientifique dont il aurait trouvé les éléments dans l'étude approfondie des jjiatières philosophiques, dans le talent d'analyse et la logique sévère dont il avait donné tant de preuves ».
C'est avec une question, fort souvent reprise par les Biraniens après le maître, que débute l'ouvrage. Nos volontés sont-elles les causes efficientes des actions dites volontaires? Sans doute, nous savons que le désir de mouvoir nos membres, d'employer nos
i\.) Préface s.\iManuel de Tennemann, p. xv.
organes, de faire usage de nos facultés corporelles ou intellectuelles est souvent suivi d'elTet. Mais nous ne pouvons concevoir comment le simple sentiment que nous éprouvons de vouloir une chose pourrait produire une longue suite de mouvements, dont l'individu n'a pas même la conscience, dont il ignore le mode, rencliaînement, le but immédiat et cependant tous destinés à amener le résultat désiré (1). Plus incompréhensibles encore sont les mouvements volontaires chez les animaux inférieurs, auxquels il faudrait accorder des facultés intellectuelles très supérieures aux nôtres, talent de la divination, connaissances en géométrie et en ciiimie, générosité, prévoyance et violence des passions. Il est plus probable que ce sont des machines moulées pour produire certains effets, mais ayant, quoi qu'en ait dit Descarfes, sensibilité et volonté. Chez eux et chez nous s'opèrent des mouvements intérieurs ignorés de l'individu, qui produisent en môme temps que le sentiment et la volonté, les mouvements extérieurs qui paraissent résulter de cette dernière. Ces divers mouvements se suivent, s'enchaînent nécessairement, à la façon de ceux qui servent à la nutrition et auxquels la volonté n'a aucune pari. Entendue en ce sens, l'harmonie préétablie deLeibnitz (2) est une vue très belle et extrêmement phuisible : elle nous aide à concevoir un grand nombre de faits de l'histoire des animaux qui, autrement, paraissent tout à fait miraculeux. Aux objections possibles, D. de Tracy répond en demandant d'abord pourquoi les mouvements qui produisent le sentiment de vouloir ne se produiraient pas nécessairement comme ceux quientreliennent la vie; pourquoi l'acte de vouloir ne seraitpas une circonstance indifférente à l'effet produit et ne paraissant essentielle que parce qu'elle le précède ou racconq)agne toujours; pourquoi enfin la prétendue conviction inlime ne serait pas une illusion. A ceux qui disent que le sentiment de vouloir est un acte de notre àme et que c'est par son action sur le corps que les mouvements do ce dernier s'exécutent selon notre volition,
(1) Voir les Essais de Hume ; le Hume de Huxley, ch. \ : Jauet et Séailles, Hisloire de la philosophie, p. :J.jO ; Birau, art. Leibnilz, et Œuvres, passim.
(2) La mention de Leibnitz n'indiquerait-elle pas que Tracy revit ces pages après avoir lu l'article de Birau ? — D. de Tracy a soin d'ailleurs de dire que s'il est ici avec Leibnitz contre Descartes, il trouve l'ensemble de la philosophie de celui-ci infiniment préférable : le Français a eu pour principe, sans y être toujours fidèle, d'employer l'observation et Texpérience, tandis que l'autre a plus donné à l'imagination et aux conjectures. Ou s'en aperçoit au progrès différent des sciences chez les nations dout ces philosophes sont les chefs et les premiers uiaitres (p. 313).