DE TRAOY MORALISTE
il fait remarquer, en se plaçant à son point de vue positif, que, sans nier ou aflirnier que nous ayons une âme, ni qu'elle soit innuorlelle ou immatérielle, oit peut supposer que, si nous en avons une, il y en a une aussi chez lanimal, ([ui ne diffère de nous que du plus au moins, ou chez l'être qui peut avoir du sentiment sans le numifesler. Dès lors on est conduit à admettre une âme universelle (1), cause de tout ce qui s'opère dans la nature : par suite tout s'y exécute par des lois constantes. Mais l'existence de l'âme ne peut être prouvée (2), c'est une supposition destinée à expliquer ce que nous ne connaissons pas. Or, en bonne philosophie, il faut convenir de son ignorance, sans la déguiser sous des suppositions. De plus cette supposition n'explique rien, puisque si nous ne savons comment des mouvements internes produisent le sentiment de vouloir, en nécessitant d'autres mouvements, qui semblent être les effets de ce sentiment, nous concevons moins encore ce que peut être une âme, comment elle sent et veut, puis agit sur le corps et le meut suivant sa volonté. N'est-ce pas expliquer obscunim per obscuriua? Mais, dit-on encore, c'est une opinion dégradante pour l'humanité mise sous le joug d'une invincible nécessité, privée du mérite et du démérite de ses actes ; c'est donc une opinion souverainement immoiale. Je ne sais, ivpond 1). de Tracy, ce que c'est que dégrader l'humanité. Il ne s'agit ni de nous humilier, ni de nous glorilier, mais de savoir ce que nous sommes : ce qui est le plus prolitahle et le plus honorable pour nous, c'est de connaître, c'est de trouver la vérité. On a ai)usé du reproche d'immoralité et dit qu'il était iiumoral de nier le mouvement du soleil, les possessions, les sortilèges, la divination et le pouvoir des paroles. Aujourd'hui ces négations ne sont incompalihles ni avec la morale philosophicpie, ni même avec la morale religieuse et chrétienne. N'en sera-t-il pas de même un jour de la nécessité universelle? Allons plus loin: quoique puissent penser et diredes docteurs '- avec lesquels on ne voudrait changer de morale ni théorique ni pratique (3), » le reproche d'immoralité n'a rien à
(1) C'est l'opiuion de Cabanis. Ch. iv, § 3.
1,2) D. de Tra<-y uê tient pas compte, comme Cabanis, de l'impossibilité do prouver le coutraire (cf . p. 283). Ou reconnaît l'homme qui était humilié de c>-02/-e, qui voulait savoir, mais qui consentait à ir/norer plutùt fju'Ji supposer.
'3) Ceci rappelle la boutade de je ne sais quel humoriste disant que « certaines ^'ens mettent tant de morale dans leurs livres qu'il ne leur en reste plus pour se conduire ». Voyez Taine, les Philosophes classiques du XIX^ siècle.
su L'IDÉOLOGIK RATIONNELLE
faire en philosophie. Il faudrait admettre une assertion vraie, encore qu'immorale, s'il pouvait s'en rencontj-er de telles. Mais il n'y a pas d'opposition entre raison et vertu, entre vrai et hien; ce sont choses indissolubles et inséparables. Ce n'est donc pas parles conséquences, mais par les motifs qui la fondent, qu'on doit attaquer une opinion, ou du moins faut-il être complètement sûr que ces conséquences sont irréprochables (1). Et dans le cas présent, c'est de conséquences fausses et mal déduites qu'on s'alarme. En effet, cette invincible nécessité, dont la vanité des sophistes se trouve si ridiculement humiliée, se représente dans toutes les hypothèses et nous accable par son évidence et sa force. Car alors môme qu'on verrait, dans les actions volontaires, l'effet du sentiment de vouloir, elles n'en seraient pas moins nécessaires, puisque la volonté ne saurait être qu'en vertu de motifs antérieurs qui la déterminent nécessairement. Il n'y a point à s'effrayer de cette conséquence, contre laquelle on se révolterait en vain : elle n'est pas immorale et ne détruit ni le mérite ni le démérite de nos sentiments et de nos actes. Car c'est par les effets, très sensibles et très importants, non parles causes, très obscures et très indifférentes, qu'il faut juger des uns et des autres : nécessaire ou non nécessaire, tout ce qui tend au bien de l'humanité est louable et vei'tueux, tout ce qui tend à un but contraire est vicieux et repréhensihle. Là est la vraie et la seule pierre de touche de la moralité. Enfin, quelque parti qu'on prenne, il ninlluera en rien sur ce qui doit entrer dans hi morale : cette V(''rité, que les vraies causes de nos actes volontaires sont les mouvements intérieurs, n'est pas d'une application immédiate, et on peut toujouis parler de nos volontés comme des causes de ces actes, puisque celles-ci les suivent toujours, quand rien ne s'y oppose.
D. de Tracy fonde la morale, « en creusant plus profondément «ncore », sur les faits constants que nous devons k la physiologie. Elle distingue la vie organique ou int^i'ieure, qui comprend les fonctions de conservation et a pour foyer principal le grand sympathique; la vie animale ou extérieure, qui consiste dans les fonctions de relation et a pour centre le cerveau, l'organe spécial dans lequel s'opèrent l'élaboration et la combinaison des sensations. Les fonctions qui relèvent du grand
(1) On ne saurait mieux dire.
l). DE TRACV MORAI.ISTE 30r;
sympathique sont iiulépondantes de notre volonté ; les autres sont volontaires. L'action des deux principes se môle et, dans certains cas, le grand sympathique supplée le cerveau. De la vie de conservation naît le sentiment de personnalité qui nous met en opposition avec nos semhlables et produit les passions haineuses. De la vie de relation dérive le besoin de sympathiser, commun à toute la nature animée, qui nous en rapproche et donne naissance aux passions bienveillantes. Concilier les unes et les autres est la tâche de la justice ou de la raison.
Après quelques mots sur lamour, (pie D. de Tracy semble avoir laissé à décrire <■ sans licence, sans fadeur, sans humeur pédantesque, sans enthousiasme », à son disciple Stendhal, le livre se termine brusquement. L'auteur eût laissé aux législateurs et aux philosophes le soin de tirer des conséquences et de proposer les lois politiques, civiles, morales et pénales les plus propres à développer nos talents et nos vertus, à étouffer ou à comprimer nos mauvais penchants et à assurer notre bonheur. Peut-être eùt-il fait connaître ses opinions sur les idées religieuses, l'organisation de la société et Linstiuction de la jeunesse. Sans leur donner une forme didactique, il les a offertes au public dans les Pièces relatives à l Instruction publique, dans les Moyens de fonder la morale dun peuple et dans le Commentaire sur l'Esprit des Lois.
Ce dernier ouvrage parut si remai-quable à Dupont de Nemours qu'il voulait en 1814 le traduire en français et que, pour l'en empêcher, D. de Tracy fut obligé de lui montrer le manuscrit original. Ce que n'avait pas fait Dupont de Nemours, d'autres le firent. Une traduction fut imprimée à Liège, puis réimprimée à Paris : D. de Tracy, qui ne comptait pas le publier en Europe, le fit paraître tel qu'il l'avait composé, quand il vit '( que tout le monde l'imprimait sans son aveu ». On était en juillet 1819; D. de Tracy avait, le 2 avril 1814, proposé au Sénat la déchéance de l'empereur (1). Il avait, sans trop de déplaisir, vu la Restauration; mais, dès les premiers jours, il craignit « que ce qui avait perdu les Stuarts ne perdit les Bourbons ». A la Chambre des pairs, il refusa de prendre part aux procès
(1) Peut-être contrilma'-t-il, ]»ar son influence sur Biran avec lequel il était encore très lié, à l'apparition du fameux rapport qui, en décembre 1813, avait montré à Tempereur que les idéologues u'avaient pas renoncé à leurs idées.
politiques et combattit les mesures qui lendaieni à reconstituer Tancien régime. Son Commentaire qui, en 1810, eût paru la satire du gouvernement impérial, dut sembler, au moment où le ministre Decazes inclinait à droite par suite de l'élection de Grégoire, un véritable pamphlet. Lui-même crut nécessaire d'ajouter, au chapitre siu- les lois qui forment la liberté politique dans son rapport avec la constitution, une note qui montre une fois de plus qu'idéologue et utopiste ne sont nullement synonymes (1). Mais si nous n'avons rien à regretter pour l'application de nos moyens de connaître à l'étude de notre volonté et de ses effets, il n'en est pas de môme de la troisième section et de l'appendice. Les brèves indications semées, dans ses ouvrages, sur la physique, la géométrie, le calcul, sur les fausses sciences nous font sentir combien nous avons perdu à la maladie et au découragement qui arrêtèrent son travail (2). Atteint de la cataracte, il se ,fit opérer, mais ne prit pas assez de soin et ne recouvra pas entièrement la vue. Sa santé déjà chancelante, après la mort de Cabanis, alla en déclinant : « Je souffre, disait-il, donc je suis »; les souffrances morales étaient plus vives encore. Le gouvernement de la Restauration, sauf de rai'es intervalles de libéralisme, était peu fait, avec la place prépondérante qu'il donnait au clergé et aux idées religieuses, pour plaire à Ihomme qui se faisait lire ou récitait les chefs-d'œuvre de Voltaire. La Révolution de 1830, pendant laquelle on le vit seul s'engager, « en bas de soie, le visage surmonté d'un vaste abat-jour vert, une longue canne à la main », au^^milieu des barricades, put lui faire croire, comme à son ami La Fayette, qu'on allait continuer l'œuvre de 1789. Mais il ne dut pas tarder à être déti-ompé, comme le
(1) « Je suis, dit-il, très persuadé que la monarchie constitutionnelle ou le gouvernement représentatif avec un seul chef hcréditaire est, et sera encore extrêmement lonirtemps, malgré ses imperfections, le meilleur de tous les trouvcinements possibles, pour tous les peuples de rEurope et surtout pour la France. Toutes les nations qui ont reçu de leur monaifiue une charte constitutionnelle, déclarant et consacrant les principaux droits des hommes en société et fpii, comme les Français, l'ont acceptée avec joie et reconnaissance, ne sont plus dans le cas des peuples ipii ont à se faire une constitution ; ils en ont véritablement une et ils ne doivent plus songer qu'à l'exécuter ponctuellement et à s'y attacher tous les jours plus fortement. La franchise avec laquelle j'ai exposé mes opinions jusqu'ici doit être un sûr garant de la sincérité de celle que j'énonce en ce moment. Je ne pense pas du tout que ce soit me contredire. Je crois fermement que je ne fais qu'établir la diUérence très importante que tout homme sage ne peut s'empêcher de reconnaître, entre les abstractions de la théorie et les réalités de la pratique. Ce qu'il y a de certain, c'est que si je n'en étais pas très persuadé, je ne le dirais pas ».
(2) « On ne peut douter, dit jMignet, que D. de Tracy n'eût composé, sur la géométrie et le calcul, de vrais chefs-d'œuvre philosophiques ».
n. DE rRACY MOUVLlSTi: 397
fiUTIiiirot qui. bien inoins exigeant cependant, Ir^uvail que le ministt>re navait pas compris « qu'il fallait subslilucr la souveraineté nationale à la légitimité ».
I). (le ïracy n'était pas plus satisfait des tendances philosophiques. Bilan, qui devenait de plus en plus royaliste et catholique, se séparait des idéologues et était pris par leurs adversaires comme ^^ chef de tile » dans la guerre qu'ils faisaient au <• sensualisme ». Cousin et ses amis n'étaient pas plus indulgents pour l'école idéologique que Chateaubriand, de Donald, Lamennais ou de Maisire. 1). de Tracy eût pu lire, chez Damiron « qu'au sensualisme correspondait, sous le Directoire l't sous rEnq)ire, le peu de foi aux choses morales, la corriq)tion des consciences ou leur basse servilité, la conduite brutale du pouvoir, le matérialisme des arts et le dédain de la religion » (p. 31). Il eût pu déplorer, comme Broussais, qu'on cherchât à re|)longer la France •< dans les illusions et les chimères de l'ontologie ». Conune lui il eût pu penser, en voyant non seulement Biran, mais Droz. Degérando, Laromiguiére, placés avec Cousin, Joulfroy et Royer-CoUard, parmi les éclectiques, que l'ontologisme faisait « quelques brèches » dans l'école elle-même. Bien plus, il trouvait, dans sa propre famille, des marques de rinlluence exercée par la réaction politique, religieuse et philosophiiiue. Son tils avait épousé en secondes noces, vers 1818, M""" Newton, veuve du général Le Tort, .leune. elle »< aimait les curés, les croix, les cloches, les moines, les images, les chapelles et tous les saints «; plus tard elle se mit à l'étude des Pérès de l'Église, « pour savoir ce qu'ils avaient dit de l'âme, eux qui ne cherchaient point avec les mains cette âme dont l'existence ijmnortelle rend l'homme excusable de croire que le monde tout entier a été créé exprès pour lui » (1).
Mais, comme le dit Mignet, l). de Tracy croyait trop à ses idées pour être ébranlé par celles d'autrui. Il demeura attaché à ses théories avec une fermeté tranquille, supposant que l'esprit humain était livré à un égarement passager et comptant avec conûance sur ses retours. Avec Broussais peut-être, il pensait <[ue « la chimie, la physique, l'histoire naturelle, les mathématiques, l'histoire aujourd'hui véritablement philosophique » étaient des « remparts d'airain que le kanto-platonisme ne
(1) Sainte-Beuve, Lundis, t. XIII, p. 190 et 203.
pourrait jamais renverser ». Aussi il encourageait les travaux des jeunes savants qai le consultaient et suivait avec intérêt les progrès des sciences naturelles, qui l'avaient conduit à sa philosophie et pouvaient y ramener les générations ultérieures. Sa confiance n'a pas été trompée et son influence, directe ou indirecte, a été, comme celle de Cabanis, considérable et féconde dans tout le champ de la spéculation.
Venu par les sciences à la philosophie, D. de Tracy a donné à ridéologie un nom et un caractère positif. S'il a cru, à tort, qu'il pouvait la constituer de toutes pièces, il a fort bien vu que, pour devenir une science indépendante et complète, elle devait s'appuyer sur la physiologie et la pathologie, sur l'étude des enfants, sur celle des fous et sur celle des animaux. Il l'a unie intimement à la grammaire et à la logique, à la morale et à l'économie politique, à la législation et à la politique. Auxiliaire de Cabanis, il a insph'é Degérando et Biran, Ampère et Stendhal, Thurot et Bordas-Desmouhns, Broussais et A. Comte, Mylne, Young et Brown. Par lui, l'idéologie s'est répandue chez les naturalistes et les médecins, en Italie, en Angleterre et en Amérique comme en France (1).
(1) Cf. Mém. de l'Iust. nat. (M., abréviation) i et m; D. de Trary, Éléments cVldéolof/ie, o vol. i82o, 26, 27 (ab. i, ii (Gr.), m, iv, v) ; C--» sur l'Esprit des Lois (ab. C); Œuvres de Montesquieu wii, a.\ep. Moyens de foyider la morale d'un peuple (ab. MoY.); Cabanis, Prévost, Biran, Mig-uet, Guizot, Sainte-Beuve, .\. Bain, Spencer, Lewes, Bertrand, Daniiron, de Ségur, operihus cilatis; Cli. de Rémusat, Essais de philosophie; Réthoré, Critique de la ph, de Thomas Brown; Chabot, D. de Tracy; Cabanis, Tracy, Biran, Lettres inédites (Col. Naville). etc., etc.
LA SECONDE GENEIIATIOX DlDEOLOiiUES
L IDKOLOr.IE PHYSlOLOr.IQrK ET RATIONNELLE, CO.MI'AIIÉE ET APPLIQrÉE